Entre les deux rives - Tome 2

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Alger 1963. L'Algérie est indépendante depuis un peu plus d'un an. Léa arrive pour y retrouver Hicham, qu'elle a connu quelques années plus tôt alors qu'il revenait au Maroc après avoir combattu plusieurs mois dans l'Oranais contre l'armée française. Ils sont follement amoureux l'un de l'autre, mais leur relation va se heurter aux contradictions de la société et aux difficultés d'Hicham à se retrouver dans la vie civile après des années de clandestinité. Jamais texte n'a aussi bien rendu l'atmosphère particulière de ces années.
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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EAN13 : 9782296260528
Nombre de pages : 305
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Entre les deux rives
Nicole Jean Entre les deux rives
Tome 2
Alger, la fin des illusions L’HARMATTAN
© L’Harmattan, 2010 57, rue de l’EcolePolytechnique, 75005 Paris http ://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 9782296123014 EAN : 9782296123014
CHAPITRE I A Paris, Hélène et Diane se connaissaient avant même d’entrer dans le réseau Jeanson. Elles appartenaient l’une et l’autre à ces milieux parisiens d’intellectuels de gauche, ouverts sur le monde et sur la vie. Diane est divorcée. Son couple, déjà bousculé par de fortes turbulences, a explosé lorsqu’elle a annoncé à son mari, un journaliste de renom dans la presse du PCF, qu’elle rejoignait le réseau Jeanson. Arrêtée en compagnie d’un membre important du FLN à qui elle tentait de faire passer la frontière vers l’Allemagne, elle a ellemême été enfermée à La Petite Roquette*, d’où elle s’est échappée avec cinq autres femmes en passant entre les barreaux de la fenêtre de la cellule.  C’est une belle femme, mais peutêtre son charme estil accentué par son regard de myope. Je me sens mal à l’aise en face d’elle. Elle n’a pas, en apparence tout au moins, la chaleur et la générosité d’Hélène et son appartement, presque vide, donne l’impression qu’elle n’y est que de passage.  Après le récit de nos péripéties, elle nous a offert de quoi nous restaurer et la conversation s’est vite engagée sur les possibilités de travail et sur la situation politique de l’Algérie. Certes, la crise de juillet 1962 avec la Zone Autonome d’Alger semble réglée et Ben Bella paraît avoir bien en main les rênes du pouvoir. Pourtant, ces événements ont révélé au grand jour que l’image, diffusée tout au long de la guerre, d’un FLN soudé pour défendre les intérêts du peuple algérien n’était bel et bien qu’un mythe. Le pays a échappé de peu à la guerre civile. La Charte de Tripoli, adoptée en juin 1962, proclame bien que le développement de l’Algérie doit se faire dans une perspective socialiste, mais la direction du FLN n’en reste pas moins divisée. Déjà, plusieurs conceptions du socialisme s’affrontent. Le parti communiste a été interdit dès novembre 1962, tandis que Boudiaf, un des chefs historiques qui se trouvaient dans l’avion détourné par les Français en 1956, fondait en septembre un nouveau parti, le PRS, Parti de la Révolution Socialiste.
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 Le vin rouge a coulé à flots toute la soirée malgré l’heure tardive. La fatigue aidant, lorsque j’ai regagné mon lit, je me suis sentie emportée dans un véritable tourbillon et ce matin, tandis qu’un rayon de soleil se glisse entre les lames des persiennes, mon réveil est difficile. Les pensées contradictoires et un peu tristes de la veille sont encore présentes, qu’il me tarde de chasser. Rapidement, je me dirige vers la fenêtre, l’ouvre en grand. Le centre d’Alger est à mes pieds, occupé par des immeubles de la fin du dixneuvième, aux façades blanches et aux toits de tuiles rouges. Je ne peux réprimer un rejet de cet environnement trop marqué par la France. Aussitôt, je fais un effort pour ne pas m’abandonner à mes premières impressions, l’expérience de Rabat étant fraîche encore. Je me souviens combien j’avais été séduite, dès mon arrivée, par le cadre si plaisant. Pourtant, rapidement, s’était imposée la comparaison avec le centre de Tunis, où cafés et salons de thé étaient bondés, chaque aprèsmidi, les femmes de la bourgeoisie juive venant y jouer au rami ou à la canasta, tandis que les hommes sirotaient leurs cafés pendant une partie de belote ou de poker. A Rabat, en dehors du Balima, il n’y avait guère d’animation, le Terminus près de la gare, ou les autres bars sous les arcades, ayant une clientèle clairsemée. Un jour, j’en avais fait la remarque à Madame Benmansour, ma collègue du ministère : « C’est une fausse ville ! L’intelligentsia y est invisible, elle ne fréquente ni les cafés, ni les cinémas. On a l’impression qu’elle doit se contenter d’aller d’une villa à l’autre, sans jamais se frotter à la rue ».  Malgré tout, j’avais assez rapidement rencontré des gens tout à fait intéressants et divers. Mais à quoi doisje m’attendre ici ?  A nouveau, je me penche pour regarder la rue. Derrière l’université, tout près des lieux où les partisans de l’OAS édifièrent leurs barricades*, j’aperçois la partie la plus animée de la rue Didouche, celle où se trouvent tous les cafés. C’est là que j’ai rendezvous, à midi et demi, avec Hicham. Comment allonsnous nous retrouver cette foisci ? Je suis troublée, il y a des mois que nous ne nous sommes pas vus et le souvenir de ma déception lors de mon voyage précédent est encore vif ; mais aussitôt je me rassure : aujourd’hui, Hicham m’attend et cette attente, tout d’un coup, presque, je la voudrais plus longue encore, pour en savourer le plaisir.
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 Diane est partie au travail, Hélène et ses enfants dorment encore. Mais je n’ai pas envie de sortir ; sans aucun de mes amis, sans Chadly, je me sens perdue. Les traces des émeutes, les souvenirs des violences qui ont secoué la ville pendant sept ans, sont encore trop frais, ravivant les peurs connues lors de mes derniers séjours à la ferme. Il me tarde de retrouver Hicham, comme si, à présent, lui seul pouvait me sécuriser dans ce monde nouveau et chaotique où tout semble encore secoué par les ardeurs de cette indépendance née hier, marquée encore par les traces de cette fin de colonisation si longue. Comme le chevalier qui se recueillait avant l’adoubement par son seigneur, je choisis de rester dans ma chambre, m’allonge sur le lit pour imaginer le moment où nous allons enfin, après tout ce temps, nous revoir. Mais une vague de désir me submerge, inutile, désespérante comme le vent sur le désert. Je me lève, tente de me plonger dans la lecture de nouvelles de Fitzgerald. En vain. Incapable de fixer mon attention, je regarde ma montre, malheureuse cette foisci devant la lenteur du temps. Car, maintenant, je suis impatiente de revoir Hicham  Plus tard, quand je pars le retrouver, j’emprunte la petite rue qui descend vers l’Université. Au coin, je lève les yeux : rue Duc des Cars. Encore un nom incongru ! Préoccupée par ma rencontre avec Hicham, je ne prends pas le temps d’y réfléchir. Il n’a sans doute toujours pas trouvé d’appartement, mais auratil au moins une solution pour que nous puissions enfin être seuls ensemble ? Au moment où je passe devant le grand portail de l’université, j’ai tout juste le temps de sentir une présence derrière moi. Avant de comprendre ce qui m’arrive, je sens qu’on me prend la main, et Hicham, c’est bien lui, me fait faire une volteface contre sa poitrine. Nous restons interdits, sans voix quelques secondes, comme si nos retrouvailles sur ce bout de trottoir étaient l’effet du hasard, lui me dévisageant, comme s’il voulait s’assurer que c’était bien celle qu’il a connue, que rien en elle n’a changé, et qu’elle est là, enfin seule, rien que pour lui. Je suis totalement bouleversée par ce message de possession ; enfin tu es ici, à moi, et rien qu’à moi, sembletil me dire de tout son être. Tout a été si désordonné ces derniers mois ; tant d’incertitude est venue se glisser dans notre amour, dans notre passion, se jouant de nos sentiments et de notre raison. Mais, là tout de suite, c’est le désir qui l’emporte, et qui me laisse muette devant cet homme avec qui je suis prête à engager tout mon être.
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 Il lâche enfin ma main : « Allons déjeuner ! » et nous nous dirigeons vers la Brasserie, sur la rue Didouche, que tout le monde, même les Algériens, nomme encore Michelet. La terrasse est presque pleine, et j’y reconnais des visages que j’avais aperçus quelques semaines plus tôt, lors de mon rapide séjour avec Chadly. Georges y est attablé, nous invitant, dès qu’il nous aperçoit, à partager sa table.  Bien que je n’éprouve pas pour lui de véritable sympathie, je suis contente de le voir car je vais pouvoir lui parler des papiers pour Nour El Fassi.  Comme Hicham, Georges campe n’importe où, n’ayant pas réussi à trouver un logement, mais avec l’appui du directeur de l’institut, il est sur une piste et espère bien pouvoir se fixer enfin quelque part. Puis, il me demande des nouvelles d’Hélène et des amis marocains sans vraiment s’adresser à Hicham et je me souviens alors de ses jugements à l’emportepièce sur les « rebelles des palaces ». – Eh bien justement, Nour El Fassi, m’a demandé de prendre contact avec son beaufrère, par ton intermédiaire, pour qu’il lui fasse, très rapidement, parvenir des papiers pour quitter le Maroc en cas de nécessité. Pourraiton essayer de le voir demain soir ? – Sans problème. Je lui téléphone cet aprèsmidi et demain ici, à midi, je te dirai ce qu’il en est. – Tu pourrais venir avec nous chez Abdelaziz, puisque tu le connais depuis l’Ecole des Cadres, disje en me tournant vers Hicham, pour tenter de l’introduire dans nos échanges.  Hicham me regarde sans répondre.  La conversation revient alors sur la situation au Maroc et je devine chez lui une certaine impatience, un début d’agacement. La dernière bouchée avalée, il se lève : – Je te retrouve ici, vers dixhuit heures trente ? – Attendsmoi ! Je t’accompagne jusqu’à ta voiture !  Je suis contrariée : que se passetil ? Hicham seraitil jaloux de Georges ? Auraitil perçu ses réticences à son égard ? Je ne comprends pas davantage pourquoi il refuse de m’accompagner chez Abdelaziz, mais je le connais suffisamment pour savoir qu’il ne sert à rien de l’interroger à chaud. Alors, je le prends par le bras, me contentant de lui dire combien j’ai besoin d’être avec lui, de le retrouver. Et nous nous séparons.
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 Je suis mal à l’aise, je n’ai pas envie de flâner dans les rues et je préfère retourner à l’appartement de Diane ; Hélène y sera peut être.  Oui, elle est là, prête à sortir pour un rendezvous avec le ministre de la Jeunesse et des Sports qui souhaiterait lui confier un grand chantier de formation des jeunes adolescents ayant quitté l’école sans diplôme. Je lui propose de rester avec les deux enfants, trouvant ainsi l’illusion de servir à quelque chose, atténuant cette détestable impression de vide qui m’a envahie depuis mon arrivée à Alger. Mais peutêtre estce aussi pour moi l’occasion de fuir l’inquiétude suscitée par le caractère exclusif et ombrageux de mon ami.  L’aprèsmidi s’écoule vite et au retour d’Hélène, j’ai seulement le temps de l’entendre exprimer son enthousiasme sur ce vaste projet, avant de repartir retrouver Hicham. Il est déjà là lorsque j’arrive et maintenant il semble détendu. Immédiatement, nous allons vers la vieille 4CV qu’il a pu acheter avec de l’argent prêté par l’un de ses frères. – C’est tout ce que j’ai pu trouver, m’expliquetil, désignant une voiture à l’allure effectivement fatiguée. Et encore atil fallu que je pleure pour avoir cet argent. Mon frère ne se rend pas compte de ma situation. Il doit s’imaginer que je fais partie du haut personnel de l’Etat depuis le 5 juillet ! – Ça n’a pas d’importance ! Tu en achèteras une autre plus tard. L’essentiel est que tu puisses te déplacer facilement ! Là, je m’arrête sur le bord du trottoir, face à lui, je le regarde droit dans les yeux : – C’est tellement merveilleux d’être enfin ensemble ! Tu te rends compte ? Cette fichue guerre a fini par s’arrêter… et on est ensemble à Alger ! Puis, alors que je pose ma main sur son bras, comme si j’attendais qu’il me guide : – Où allonsnous ?  Hicham reste silencieux, comme si ma propre fougue l’effrayait, comme s’il était pris par un doute sans savoir lequel. Puis : – Un copain a proposé de nous héberger jusqu’à ce que tu partes voir tes parents. On va d’abord aller chercher la clé, et ensuite, on ira dîner à la pêcherie. L’appartement est tout en haut de la ville,
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près du Fort Napoléon, audessus de laCasbah. Le quartier n’est pas terrible, mais on a une vue magnifique sur toute la baie.  Dès que la voiture s’engage dans les rues en forte pente, le moteur commence à chauffer; je ne peux m’empêcher d’avoir quelques pensées remplies d’aigreur à l’encontre du frère qui n’a fait qu’un bien maigre effort en faveur du combattant qui a sacrifié sa jeunesse.  Au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre, on lit sur les murs toutes les passions, tous les combats : « Un seul héros : le peuple », « Vive l’OAS », « Algérie Française », « Sept ans, ça suffit ». L’immeuble, une barre blanche de six ou sept étages, où nous devons passer quelques jours, domine la ville. Avant l’indépendance, il devait abriter des « petits blancs ». Aujourd’hui, il est manifestement habité par des Algériens très modestes qui se sont installés dans les appartements abandonnés par les Français, les « biens vacants ». Heureusement, l’ascenseur fonctionne. Comme s’il nous guettait, le copain de Hicham ouvre la porte à l’instant même où nous sonnons : « J’allais partir! Je t’avais dit de venir avant sept heures ! » aboietil en direction de Hicham.  Il est grand, un visage puissant, des traits lourds ; de plus il est visiblement de très mauvaise humeur. Je ne suis guère à l’aise ; cet accueil aggrave l’impression de chaos et de disharmonie que j’ai depuis mon arrivée en Algérie, tandis que Hicham, lui, est partagé entre la gêne et la colère : – Si ça te dérange tellement de m’héberger quelques jours, on peut repartir ! lancetil d’une voix sourde. – Mais non ce n’est pas ça ! Ce n’est pas contre vous ! Vous pouvez d’autant plus rester, que je ne veux pas dormir ici ! Tu ne peux pas comprendre, on s’est disputé, elle est partie ! Elle ne veut plus me revoir ! Ça me rend fou! Il faut que je sache où elle est ; il faut que je la retrouve !  Et il part, claquant violemment la porte derrière lui. Hicham et moi nous regardons, interloqués par une pareille fureur, hésitant entre la tristesse et le rire. Mais c’est moi surtout qui aurais envie de rire, car Hicham, lui, se sent véritablement trahi par son copain. En fait, me racontetil, le garçon vivait depuis quelques mois avec une jeune espagnole, fille de Républicains installés en Algérie pour fuir le franquisme. Il avait même l’intention de l’épouser, mais à la suite d’une scène de jalousie, elle a définitivement rompu avec lui.
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