Entre les neuf bouches du dragon

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La reconquête des trois "ky" du Dai Viêt (futur Vietnam) a été longue et difficile, semée d'embûches et de morts. Gia Long est devenu le premier empereur de la dernière dynastie, celle des Nguyên, grâce à l'aide d'aventuriers et de mercenaires français qu'il récompense en les élevant au titre de mandarins. Mais dans ce pays où les traditions plus que millénaires sont enracinées avec force parmi la population, ces "promotions" ne font pas l'unanimité. Et pourtant, Vo Than, un des plus fameux et fidèles généraux va contester ces honneurs faits à des étrangers...
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
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EAN13 : 9782296451667
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Entre les neuf bouches du dragon

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Lettres Asiatiques Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus TU TRI Jean, L'ombre du passé, 2010. BALAIZE Claude, Saigon ! Regard d’éternité…, 2010. PREMCHAMD, La Marche vers la liberté, trad. du hindi par Fernand OUELLET, 2008. LIYANARATNE Jinadasa, Les esclaves et autres nouvelles, 2007. TRAN Thi Hao, La jeune fille et la guerre, 2007. PREMCHAND, Godan. Le don d’une vache, 2006. HOURCADE Etsuko, Adieu Capitaine Kamimura, 2001. KIM Sok Bom, La mort du corbeau, 2000. LARROCHE Christine de, Rencontres en Corée, 1999. POOPUT Wanee, D'HONT Annick, Le Bodhisattva Mahosot l'Intelligent, 1999. PREMCHAND, Délivrance, 1999. RIGAUDIS Marc, Japon, mépris... passion..., 1998. SINGHASENI Anchalee, Bangkok - Rennes. Le chemin d’une vie, 1997. VOISSET Georges, Histoire du genre pantoun, 1997. PREMCHAND, Lettres asiatiques, trad. du hindi par Fernand Ouellet, 1996. WICKRAMA SINGHE Martin, Virogaya. Le non-attachement, trad. du cinghalais par M. Pannawansa, 1995. JOURNAL-GYAW MA MA LAY, La Mal-Aimée, trad. du birman par J.-C. Augé et Kh. L. Myint, 1994. PHAN HUY DUONG, Un amour métèque, 1994. KIM Rim, Sophat ou les surprises du Destin, trad. du khmer par G. Groussin, 1994. MYA TCHOU Khing, Les femmes de lettres birmanes, 1994. BHANDARRI Mannû, Le festin des vautours, trad. du hindi par N. Balbir de Tugny, 1993. SAKAI Anne, La parole comme art, le rakugo japonais, 1992. TSCHUDIN Jean-Jacques, La ligue du théâtre prolétarien japonais, 1989. RAKESH Mohan, PREMCHAND, BHANDARI Mannui, ASHK Upendranath, KUMAR Jainendra, Les bienheureuses, nouvelles trad. du hindi par N. Balbir de Tugny, 1989. NAGARJUN, Une nouvelle génération, 1989. DUN Mao, Le chemin, 1988. CHANDRA CHATTERJI Bankim, Raj Singh le Magnifique, 1988. SAKAI Cécile, Histoire de la littérature populaire japonaise, 1987. BANERJEE Manik, Le batelier de la Padma, 1986.

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Vo Thi Trang et Jacky Moreau

Entre les neuf bouches du dragon
Roman

L’Harmattan
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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12979-5 EAN : 9782296129795

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À notre fils Florent

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Nous remercions la famille Karouni pour son soutien et monsieur Pierre Bonzi pour la relecture du texte

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AVANT-PROPOS
En 1418, à la mort du dernier descendant des TRAN, le général LE LOI se révolte contre les troupes chinoises des Ming qui asservissent le pays. A la suite d’une lutte acharnée de dix ans, il libère le sol national et met fin à la domination de « l’Empire du Milieu » sur le DAI-VIET. Il se proclame empereur (« Vua ») en 1428, prend le nom de règne de LE THAI TO et devient le fondateur de la dynastie la plus longue de l’histoire vietnamienne, celle des LE postérieurs qui régnera jusqu’en 1799 (date à laquelle le dernier descendant en exil en Chine, meurt à Pékin). Les 27 souverains qui lui succèdent se font reconnaître de la Cour de Pékin auprès de laquelle ils dépêchent des ambassades. Dès lors, ils incarnent pour le peuple et les royaumes voisins la légitimité. Celle-ci ne sera remise en question que par intermittence, lors de l’usurpation du trône par les MAC, ou par les TRAN. En 1663, LE HUYEN TON n’a que 9 ans à son avènement. Il meurt à 18 ans. Tous ceux qui vont lui succéder, souverains en bas âge, faibles, résignés, débiles, sceptiques, débauchés ou licencieux, sont impropres à assurer la charge suprême. Ils acceptent volontiers que les seigneurs TRINH - sorte de « maire du palais » ou de grand chambellan -, prennent progressivement la direction du pays à leur place. Petit à petit les TRINH vont donc considérer que la charge des affaires publiques leur incombe de droit. Et c’est tout naturellement que cette charge, devenue héréditaire à leurs yeux, ils se la transmettent de père en fils sans qu’aucun mandarin de haut rang n’y trouve à redire. Si l’empereur incarne le pays, les TRINH eux gouvernent en son nom. vice-rois ou « Chua », ils font et défont les règnes. Ils placent sur le trône des enfants (LE HI TON avait 4 mois et LE GIA TON 2 ans) ou des adolescents (LE I TON, 12 ans) qu’ils ont pris soin d’élever dans leur palais. Ils font abdiquer l’empereur au profit des membres de leur famille comme LE DU TON, leur petit-fils par les femmes…. Toutefois, les seigneurs TRINH n’osent pas s’accaparer le trône impérial, d’autant plus que le peuple, fortement attaché à ses rois légitimes, leur témoigne quelque défiance. En moins d’un siècle, ils deviennent les maîtres absolus des onze provinces du Nord qui formaient en grande partie le Tonkin actuel. Quant aux provinces du Sud, un de leurs ancêtres les a confiées à un parent, un lointain cousin, un NGUYEN qui vit dans son fief à Huê. Mais
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même s’ils l’ont investi d’un pouvoir de gouvernement sur ces terres méridionales, les seigneurs TRINH ont toujours pensé que les seigneurs NGUYEN leur étaient subordonnés. Sur leurs territoires, au Sud (Annam et Cochinchine) les NGUYEN sont aussi puissants que les TRINH au Nord et portent aussi le titre de « Chua », (même si l’empereur les considère parfois comme des rebelles). Entre les deux familles, une rivalité inévitable apparaît. La levée d’un impôt nouveau, une aide sollicitée, le reversement des taxes au Trésor, le moindre prétexte et les hostilités éclatent entre les deux maisons. Chacun, sûr de son bon droit, lève une armée et rêve d’écraser son puissant voisin afin de contrôler l’intégrité du DAI VIET. Par ailleurs, depuis longtemps, le pays excite le zèle des missionnaires et la convoitise des marchands étrangers. Les Chinois et les Japonais, chacun dans un quartier spécial, se sont établis à Faï Fo, grand emporium à quelques jours de marche de Phú Xuân (Huê), la capitale du sud. La plupart d’entre eux se sont mariés au pays et paient le tribut au roi. La première pénétration occidentale en terre vietnamienne remonte en 1533, lorsqu’un « homme de l’océan » prénommé Inikku (certainement Ignace), venu probablement de Malacca, atteint les côtes du DAI VIET et tente d’évangéliser les populations locales. Les religieux portugais, venant de Macao, fondent des missions en Annam et Cochinchine dès 1580. Les marchands les suivent et commercent avec le sud par le port de Faï Fo (aujourd’hui Hoi An). Pourtant, ils n’essaient jamais de construire des comptoirs durables. Mais ils aident les seigneurs NGUYEN à combattre les TRINH. Enfin, ils s’appliquent surtout à entretenir la méfiance du peuple à l’égard des autres nations européennes. Et quand des puissances rivales prennent pied dans ces contrées, ils invoquent le traité de 1494 de Tordesillas signé par le pape Alexandre VI Borgia qui leur donnait seule et entière autorité sur tous les territoires à l’est de ce méridien. Les Espagnols essaient un moment d’occuper l’Indochine à la fin du XVIe siècle (1596-98) mais renoncent. Les Hollandais débarquent en Annam à Quy Nhơn et au Tonkin à Hung Yen (Hien) entre 1635 et 1640. Ils soutiennent les seigneurs TRINH mais leur avidité, leur rudesse leur aliènent bientôt la sympathie des gens. Ils se désintéressent du DAI VIET et l’abandonnent vers 1700. Les Anglais trafiquent pendant un quart de siècle au Tonkin et le quittent eux aussi en 1697. Le père Alexandre de Rhodes, un Avignonnais, arrive en Cochinchine en 1624 et reste dans le pays 18 mois. Il y revient de 1640 à 1645, année où il est définitivement banni. En 1652, à son retour en France, il a le soutient de la reine et de quelques grands personnages qu’il enflamme de son zèle. Les Français ne s’intéressent d’abord qu’au Siam, puis à la Cochinchine et surtout à la propagation de la foi plus qu’au commerce. Le premier comptoir

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est créé à Hung Yen, déjà fréquenté par les Hollandais et les Anglais, grâce à la volonté de Monseigneur Pallu et à l’aide de Colbert. Cette tête de pont végète et disparaît en 1686. Mais de nombreux armateurs, marins, aventuriers et quelques diplomates rêvent des richesses de ce pays. Ils désirent le faire entrer dans le giron de l’empire colonial français, pour barrer la route aux Anglais. Les persécutions contre les missionnaires et les Vietnamiens christianisés servent de prétexte pour intervenir et exiger la concession de territoires, l’ouverture de comptoirs, la liberté du commerce, la franchise douanière et du droit d’ancrage… C’est dans l’un de ces ports fréquentés par les étrangers qu’un modeste employé des douanes, NGUYEN VAN NHAC, va mettre en péril tout l’empire.

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Première partie

LES CHEMINS DE LA RECONQUÊTE

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1. Jadis, il y a près de deux siècles de cela, les habitants de Hoi An, à l’embouchure du fleuve Thu Bon, vivaient simplement. Les hommes étaient tous pêcheurs. Aux premières lueurs de l’aube, par petits groupes, ils venaient prier le Dieu de la mer pour se concilier ses bonnes grâces afin qu’il leur offrît une pleine barque de poissons argentés. Mais trop souvent ils ne ramenaient pas grand-chose dans leurs filets. Les femmes restées au village cultivaient un lopin de terre et les légumes qui y poussaient amélioraient l’ordinaire. Et puis un jour apparurent les grands vaisseaux des « diables étrangers ». Ils rôdaient le long des côtes et cherchaient un endroit propice pour construire des comptoirs et commercer avec le pays. Au Nord, à Thăng Long1 la capitale de l’empire ou à Phú Xuân2 la capitale provinciale de l’Annam, les mandarins se méfiaient des gens venus d’ailleurs mais surtout de ces « ông tay », ces hommes de l’Ouest, à la peau si claire et au long nez. Leur manque d’éducation, leur rudesse, leurs exigences et leur avidité déplaisaient. Toutefois, pour ne pas s’aliéner ces étrangers et aussi parce que l’empire avait à y gagner en commerçant avec eux, l’empereur avait autorisé leurs navires à relâcher dans certains ports. Ils étaient tous situés assez loin de Thăng Long ou de Phú Xuân afin de pouvoir en toutes circonstances contrôler la situation. Ainsi, à environ 200 km au sud de Phú Xuân, le petit port de Hoi An - que les premiers marins venus du lointain Occident nommaient Faï Fo vécut un grand bouleversement quand le gouvernement impérial y autorisa le commerce avec le reste du monde.

La capitale du Viet Nam changea plusieurs fois de lieu et de nom. Au XIe siècle, l’empereur Ly Thai To la nomma Thăng Long (ou cité du dragon prenant son envol) parce que le roi avait cru voir de sa barque un dragon d’or s’élever dans les airs à cet endroit. Lê Loi au XVe siècle l’appela Dông Kinh, ou capitale de l’Est, aujourd’hui Hà Nôi. Par déformation phonétique de Dông Kinh, les Européens appelèrent le nord du Viet Nam : Tonkin) 2 Phú Xuân capitale du royaume des Nguyen, aujourd’hui Huê.

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Des bateaux portugais, hollandais, espagnols, anglais venaient déverser sur les quais leurs marchandises et repartaient les cales remplies d’épices, de soieries, de bois, de métaux… Peu d’entre eux avaient obtenu l’autorisation d’ouvrir un comptoir et seuls les Chinois et une petite colonie nippone s’étaient installés sur les berges du fleuve. Les Japonais y avaient construit un pont couvert, d’une seule arche, pour relier les deux rives. A l’arrivée d’un navire européen, les mandarins, chargés des relations avec les bateaux marchands étrangers, se précipitaient à Faï Fo. Ils se mettaient en relation avec le capitaine ou le négociant et examinaient minutieusement leurs lettres patentes. Quand ils avaient acquis la certitude qu’ils avaient affaire à un commerçant et non à un trafiquant ou un aventurier, ils faisaient sortir toutes les marchandises des cales. Une armée de coolies faméliques déchargeaient en peu de temps la cargaison qu’ils emportaient ensuite dans les entrepôts de la douane. Là, le mandarin assis dans un grand fauteuil en bois de teck, entouré de quelques gardes, ordonnait qu’on déballât les marchandises sous ses yeux. Un scribe les inventoriait et en dressait une liste exacte. Le mandarin estimait les produits. Invariablement il faisait mettre de côté ce qui pouvait convenir au monarque. Il veillait avec un soin extrême à ce que les taxes fixées et les diverses redevances de pesage et de mesurage fussent scrupuleusement versées au trésor royal. Il intervenait ensuite pour faire obtenir du roi ou du prince la licence nécessaire pour vendre le reste. Enfin, il n’oubliait jamais une honnête rétribution pour tous ses services et allait jusqu’à soustraire quelques belles pièces qui lui plaisaient particulièrement. Tout alla pour le mieux dans le meilleur des mondes pour Nguyen Văn Nhac jusqu’à cette année 1775. Le petit emploi qu’il occupait au bureau des douanes consistait à tenir à jour les registres des marchandises exportées. Toute la journée, penché quinze heures durant sur ses livres, il inscrivait les quantités d’épices, de bois précieux, d’étoffes, de porcelaines, de poissons séchés… qui embarquaient sur les navires en partance pour le lointain Occident ou les royaumes plus proches de Chine ou du Japon. Le salaire qu’il percevait lui assurait le gîte et le couvert. Souvent il rêvait d’une vie meilleure mais il végétait. Il n’avait aucun espoir de la plus petite augmentation ou d’un poste plus élevé. Pour changer de vie, il fallait de l’argent, beaucoup d’argent. Ses pas le portèrent vers les salles de jeu. Ainsi, petit à petit, il en vint à fréquenter assidûment les tripots et tous les lieux interlopes où l’on jouait. Le démon du jeu l’avait saisi dans ses rets sans qu’il s’en aperçût.

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Au tout début, comme si le sort voulait l’appâter, il avait gagné des sommes assez rondelettes pour le pousser à jouer quotidiennement, en misant toujours un peu plus. La chance lui souriait. Dès son travail terminé, il quittait précipitamment son bureau, et sans même penser à manger, il filait vers les salles de jeu. Or un soir il perdit. Pas une grosse somme qui aurait pu le faire réfléchir. Les jours suivants il ne gagna pas ; la chance avait tourné. Les cartes ne lui étaient plus aussi favorables. Văn Nhac avait déjà dépensé tout son maigre salaire. Pour se « refaire », il courut chez un gros Chinois prêteur sur gages et usurier. L’homme fit le difficile mais voulut bien lui avancer une petite somme. - N’oublie pas, t’as trois jours pour me rembourser, intérêt et capital. Sinon mes hommes sauront s’occuper de toi et te faire perdre l’envie de me faire perdre de l’argent ! Nguyen Văn Nhac qui croyait toujours en sa bonne étoile, était persuadé que dès le lendemain il aurait acquitté sa dette. Mais le sort semblait s’acharner et chaque nuit il perdait ses dernières pièces. Alors il se faisait expulser du tripot et errait dans les rues. Il tenta plusieurs fois de soutirer quelques ligatures3 auprès des rares amis qui lui restaient. En vain ! Ses collègues de travail ne lui vinrent pas en aide non plus. Désespéré, Văn Nhac se demanda comment il allait rembourser ce qu’il devait. Il ne se faisait aucune illusion, s’il ne pouvait rendre l’argent, il passerait un sale quart d’heure… D’autant plus que les sbires que le Chinois employait n’étaient pas de ceux qu’on pouvait apitoyer. Chaque soir ils étaient là, qui épiaient ses moindres gestes. Le deuxième soir, comme il venait encore de perdre, les deux costauds l’empoignèrent sous les aisselles à sa sortie de la salle de jeu, et l’entraînèrent dans une ruelle sombre toute proche. - Alors crapaud ! T’as l’argent pour le rendre au Maître ? lui demanda l’un

d’eux. - Mais j’ai jusqu’à demain pour…
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Les premières monnaies en métal, à l’imitation de la Chine, datent du règne de l’empereur Dinh Tiên Hoàng (924-979). Les anciennes unités monétaires sont : La sapèque (dong) petite pièce ronde en fer, en cuivre ou en zinc, avec un trou carré au centre. Elle n’a de la valeur que si elle n’est pas ébréchée et si les caractères gravés sur les deux faces restent visibles. 100 dong valent un tien. Mais selon les dynasties un tien peut ne valoir que 70 ou 60 dong. La ligature (ou quan) vaut 10 tien. C’est l’unité monétaire la plus élevée en valeur. A côté de ces pièces il existe des lingots ou des barres qui varient selon le poids. Ce sont le lang (qui vaut 10 tien), le phan (il faut 10 phan pour faire un tien).

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Il ne put continuer. Le second venait de lui asséner un violent coup de poing sur la nuque. Sous le choc sa vue se brouilla. Il se sentit partir en avant et s’étala, face contre terre. Les deux hommes lui lancèrent plusieurs coups de pied dans les côtes qui lui arrachèrent des cris de douleur. - Ouais têtard ! T’as jusqu’à demain soir comme tu le dis si bien. Mais n’oublie pas d’avoir l’argent. Sinon… De l’index de la main droite passé sur le cou, il lui fit comprendre qu’il pourrait bien aller rejoindre ses ancêtres. Văn Nhac resta affalé dans la poussière un long moment, incapable de bouger. Il se releva avec peine et rentra chez lui, plié en deux. Durant la nuit, il fit cauchemar sur cauchemar. Le sommeil ne venait pas et la douleur lui taraudait le corps. L’altercation n’avait pas duré longtemps mais « qu’est-ce qu’ils lui avaient mis ! ». Il essaya de passer en revue toutes les solutions possibles qui pouvaient le sortir de ce guêpier dans lequel il s’était fourré. Mais aucune ne se révélait satisfaisante - Par le sang du Dragon, j’ai pas envie de finir ma vie maintenant. Faut que je trouve un moyen de rendre ce maudit fric et de me renflouer aussi… La famille ? … faut pas y compter ! Mes deux frères sont pas plus riches que moi et ils n’habitent pas ici. Les amis …euh ! Tu parles ! Dans mon cas ils n’existent déjà plus ! … Les collègues ? … Y’a rien à en attendre. L’administration ? … Ce serait perdre la face et déplacer le problème… Sans compter que si le chef savait que je joue, il serait bien capable de me foutre à la porte illico. Alors que me reste-t-il ? … Il me reste… il me reste… Eh ! Mais il reste Thi Tuyêt. La belle Tuyêt. Mais oui ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Voilà la fin de mes ennuis : Thi Tuyêt, ouais ! Elle me dépannera la brave fille. Elle a des économies et si elle m’aime comme elle le prétend, alors c’est le moment de me le prouver réellement ! On ne laisse pas son amoureux dans la mouise, hein ! Tuyêt ? Il se leva précipitamment, oubliant ses contusions qui lui tirèrent des larmes. Il sortit de chez lui et se dirigea vers le quartier des plaisirs. Quand il arriva devant la demeure de Thi Tuyêt, il pensa qu’à cette heure elle ne serait peut-être pas seule. Il arrivait en effet qu’un riche client passât la nuit entière avec elle. - Bah ! Tant pis ! Il doit être 3 heures. Il aura déjà eu assez de bon temps ! J’ai pas le choix ; le temps presse. Il cogna plusieurs fois à l’huis avant d’entendre qu’on retirait la pièce de bois qui barrait la porte. Thi Tuyêt entrebâilla le battant et resta bouche bée.

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- Mais qu’est-ce qui te prend de faire ce vacarme à une heure pareille4 ditelle en se ressaisissant. Si mon client… - Arrête de jacasser, coupa Nhac. J’ai des ennuis. Faut que tu m’aides ! - Qu’est-ce qui t’arrive ? Dans quel traquenard as-tu mis les pieds ? Non mais regardes-toi dans quel état tu es ! Tu ferais peur à un fantôme ! - Ouais ! Et ce sera pire si tu me donnes pas tout de suite de l’argent. - De l’argent ! Ah ça non ! Tu me crois assez bête pour t’en donner et lui dire adieu pour toujours ! - Ecoute ma belle j’ai pas le temps de discuter. Et l’attrapant par le col de sa tunique, d’un mouvement brusque, il lui plaqua le visage contre le battant de la porte. Il la maintint fermement et continua : - Si tu veux que j’abîme ton joli minois et si tu veux aussi que je réveille ton client - ce qui serait dans l’avenir mauvais pour ton commerce -, fais ce que je te demande. Tu me donnes ton argent, je déguerpis aussitôt et je te rembourserai bientôt. Il la relâcha, poussa la porte et entra. - Alors qu’est-ce que t’attends ? Elle comprit au ton qu’il employait qu’elle devait obtempérer. Elle disparut un instant et revint quelques minutes plus tard avec deux de ligatures. - C’est tout ce que j’ai et… - Te fous pas de moi. T’en as encore sous ta couche !
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La journée est divisé en canh (veilles) et en khac ( « diurnes »). La nuit est divisée en 5 veilles à savoir : Tuat (heure du chien) de 19 à 21h Hoi (heure du porc) de 21 à 23 h Ty (heure du rat) de 23 h à 1 h Suu (heure du buffle) de 1 h à 3 h Dan (heure du tigre) de 3 à 5 h Plus l’espace temps Dau, de 18 à 19h (2e heure du coq) La journée est divisée en 6 « diurnes » qui sont : Mao (heure du chat) de 5 à 7 h Thin (heure du dragon) de 7 à 9 h Ty (heure du serpent) de 9 à 11 h Ngo (heure du cheval) de 11 à 13 h Mùi (heure de la chèvre) de 13 à 15 h Thân (heure du singe) de 15 à 17 h Plus l’espace temps Dau, de 17 à 18h (1re heure du coq)

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Văn Nhac commença à frapper le mur avec son poing. Thi Tuyêt5 ne discuta pas et partit en trottinant rechercher le reste de ses économies. - Voilà cette fois c’est vraiment tout ce que j’ai ! J’aurais jamais cru que tu pouvais te comporter de la sorte avec… Mais Văn Nhac avait déjà déguerpi. Chez lui il compta et s’aperçut avec effroi qu’il lui manquait un bon tiers de la somme à rembourser. - Ils ne me laisseront même pas entrer dans la salle de jeu ce soir. Ils vont me dépouiller de ce que j’ai et ensuite ils mettront leurs menaces à exécution. Pauvre de moi ! Ce matin là, il partit au travail la peur au ventre. A ses collègues de bureau il mentit en disant qu’il avait chuté. On feignit de le croire. Toute la journée, distrait, il pensa à ce qui passerait quand le bureau allait fermer. Et puis, un peu avant la fermeture, une idée germa dans son esprit qui lui fit retrouver momentanément le sourire. C’était tentant. C’était risqué. Mais il pouvait peut être éviter le pire, la mort, et rembourser ce satané Chinois. Il se jurait même qu’à l’avenir il n’aurait plus jamais recours à ses services. Trop dangereux ! L’argent, il savait maintenant où il le trouverait. Il y en avait plus qu’il ne lui en fallait, de quoi rembourser cent fois, mille fois sa dette. Toute cette fortune si près de lui à laquelle il n’avait pas pensé ! Dehors, les hommes de main du Chinois l’attendaient. Il réussit à les amadouer en leur donnant ce qu’il avait soutiré à Tuyêt et en leur promettant le reste avant la fin de la troisième veille. - Les coffres de la douane sont pleins de lingots d’or et d’argent, des sapèques, des ligatures à foison ! Je me sers. Je rembourse. Je disparais, pensa-t-il. - Hum ! N’essaie pas de jouer au plus fin avec nous. On t’a à l’œil et quoique tu fasses, tu ne nous échapperas pas. T’as intérêt à verser le reste dans les délais. Heureusement pour Nhac, la chance semblait être de son côté ce soir là. Non seulement il connaissait tous les coins et recoins de la douane, mais
Les noms vietnamiens étaient composés du nom de famille, d’une particule et du nom de la personne. Ainsi dans le nom NGUYEN Văn Nhac, Nguyen est le nom de famille, celui du père. Văn est la particule désignant un être de sexe masculin. Nhac est considéré comme le nom propre de la personne. (il correspond improprement en français au prénom) Pour les personnes de sexe féminin la particule est Thi. Le nom propre de la jeune femme est Tuyêt (Neige).
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aussi toutes les ouvertures, les passages secrets. Il pouvait ainsi s’introduire dans le bâtiment sans éveiller l’attention des gardes. Ceux de la salle du trésor, Văn Hai et Văn Phu, il en faisait justement son affaire. Il était sûr de les berner facilement. Pourtant il dut employer la manière forte et les assommer proprement pour arriver aux coffres. Il réussit sans trop de mal à ouvrir l’un d’eux et il s’empara de tout son contenu. Son méfait commis, Văn Nhac se dépêcha de quitter les lieux. Il rendit au Chinois ce qu’il devait encore et se précipita chez Tuyêt. Quand il voulut lui rendre ce qu’il lui avait extorqué de force et se faire pardonner son attitude, la belle ne l’entendit pas de cette oreille. Elle refusa tout net quand il lui raconta comment il s’était procuré l’argent. - Non je ne veux rien. Si j’accepte, on m’accusera de complicité. Et pour qu’on ne me soupçonne pas d’être de connivence avec toi j’irai même dès demain, à l’ouverture du tribunal, porter plainte contre toi. C’est peut-être la seule façon d’éviter de gros ennuis. Maintenant on va te rechercher dans tout le pays. Et les soldats te prendront. Et ce sera pour toi pire qu’avant. Pire que ce que te promettaient les hommes du Chinois. Tu es un homme perdu. Alors je t’en prie ne me mêle pas à tes sales histoires. Fuis ! Fuis pendant que tu en as encore le temps. Pars sans tarder. Prends de l’avance sur tes poursuivants. Tout en parlant, elle le poussa dehors et lui claqua la porte au nez. Văn Nhac eut un moment l’intention de défoncer l’huis et de la rosser, mais il s’éloigna à pas rapides. Il quitta la ville en direction du sud ouest. - Je vais me cacher dans la chaîne du Truong Son assez longtemps pour qu’on m’oublie. Avec un peu de chance je pourrais rejoindre mon village natal sans me faire prendre. Il faudra que je me méfie des villageois et des paysans travaillant aux champs. Je ne vais me déplacer que la nuit ! A l’heure du chat, il se cacha dans un gros bosquet de bambous. Là-bas, à Hoi An, on savait déjà qu’il était coupable de vol. Le juge local avait envoyé des messagers dans toutes les directions. Ils portaient l’ordre de l’appréhender. Il se demanda combien sa tête avait été mise à prix. Quant à la sanction qu’on devait lui appliquer, elle serait exemplaire et sanglante. Au début, il pensa rejoindre au Nord, la province du Nghé An, berceau de sa famille que les seigneurs Nguyen déplacèrent de force pour aller coloniser les terres prises sur le royaume de Champa. Puis il envisagea de se réfugier parmi les populations montagnardes. Mais leurs traditions si différentes et surtout leur langue incompréhensible l’en empêchèrent. Il continua donc son chemin en direction du sud. Ne pouvant éternellement rester caché dans les bois et vivre de larcins, Văn Nhac commença à fréquenter les petits villages avec beaucoup de précaution. A Trà My, il se présenta sous le déguisement d’un mendiant, vêtements déchirés, cheveux hirsutes. Pour faire « plus vrai »
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il alla même jusqu’à ne pas se laver pendant plusieurs jours. Il s’immisça dans la population locale qui ne sembla pas le remarquer tant il y avait de miséreux sur les routes. Il en fut très étonné, d’autant plus qu’à Hoi An, il n’avait jamais soupçonné qu’une extrême pauvreté existait dans le royaume. Il traîna au marché, autour des gargotes et jusqu’aux abords du tribunal local. Aucun avis de recherche ne semblait être arrivé jusque là. En effet, nulle part son portrait n’était placardé. - Bon signe, mais restons sur nos gardes ! se dit Nhac Il ne restait pas plus de deux jours dans chaque village. Il fit exception à An Lâo où une force invisible le poussa à agir. Il déambulait sur la place du marché quand tout à coup une bousculade se produisit. Deux gardes municipaux chargés de faire régner l’ordre dans la cité, agitaient un long bâton et criaient pour qu’on leur laisse le passage libre. Ils poursuivaient un jeune voleur. Nhac qui suivait la scène vit qu’ils allaient irrémédiablement le rattraper. Il ne sut comment il vint malencontreusement se jeter dans les jambes des soldats, tant et si bien que tous les trois chutèrent. Il s’ensuivit un enchevêtrement indescriptible de bras, de jambes, de mains, de sac, de bâtons. A voir ces trois êtres gesticuler comme des marionnettes, tenter de se relever, tomber à nouveau, la foule qui faisait cercle maintenant autour d’eux, se tordait de rire. Quand Nhac d’un coup d’œil s’aperçut que le jeunot était loin, il se releva d’un bond. Les gardes se redressèrent aussi et le saisirent au collet. Ils l’accusèrent de complicité et voulurent l’entraîner au tribunal local. Nhac se débattait comme un beau diable et clamait son innocence. - C’est la vérité vraie, je vous jure que je ne connais point cet homme et c’est pure coïncidence si ma route a croisé celle de ces messieurs ! L’hilarité générale redoubla. Les quolibets contre la police fusèrent. Dans une volte face, Nhac se dégagea brusquement et s’évanouit dans la foule. Les gardes hurlaient : - Faites place ! Poussez-vous ! Ils durent se servir de leur bâton qui vint caresser quelques dos, crânes et côtes pour se dégager. Văn Nhac ne traîna pas à An Lao. A la sortie du village, deux pauvres erres et le petit voleur le rejoignirent. - Je ne te remercierai jamais assez grand frère. Tu m’as sauvé des griffes des gardes et évité le tribunal. - Hum ! La prochaine fois assure toi que la maréchaussée n’est point dans les parages. Et surtout entraîne-toi à courir plus vite ! dit Văn Nhac avec ironie.

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- Oui je manque d’expérience ! Sans ton aide je pourrirais dans un cachot de la prison locale… et peut-être pour toute ma vie. - Holà ! Si tu n’as tué personne tu ne risques pas une si lourde peine que je sache ? - Là, frère aîné, avec tout le respect que je te dois, je dois dire que tu te trompes. Non, il n’y a pas eu une goutte de sang versé. Seulement une grosse grosse bosse au sommet du crâne du riche commerçant…et une ligature prise. Mais vois-tu, les mandarins qui ont été placés ici par le pouvoir, parfois contre leur gré, estiment tous que leur talent n’a pas été récompensé à leur juste mesure. Alors ils sont aigris. Et comme ils n’attendent pas pour demain un avancement dans la carrière, ils tyrannisent la population. Ils administrent leur région comme bon leur semble. Ils tentent par tous les moyens de s’enrichir sur le dos de la population. Ce sont pas les riches qui souffrent le plus tu sais ! Nous sommes loin de Phú Xuân ici ! - Tu sembles vouloir dire que plus on est loin de la capitale des seigneurs Nguyên, plus la concussion, la corruption et la prévarication règnent ! - C’est comme tu le dis grand frère… et même je crois que c’est aussi le cas dans l’entourage du roi ! Văn Nhac resta perplexe. Tout en écoutant le jeune homme il avançait à grands pas. Comme l’autre le suivait sans rien dire, il se retourna et lui demanda à brûle-pourpoint : - T’as l’intention de me suivre comme ça longtemps ? Je t’avertis petit que si je t’ai aidé une fois, je ne recommencerai pas tous les jours. Alors passe ton chemin, vis ta vie et tâche de ne pas te refaire reprendre. L’autre courut, le devança de quelques pas et s’agenouilla au milieu de la route. Il vint frapper le sol trois fois, du front, en signe de profond respect. - Qu’est-ce que c’est que cette comédie ? Relève-toi. Je ne suis ni ton parent, ni le juge, ni le roi ! Allez, maintenant laisse-moi continuer ma route tranquillement. - Grand frère je t’en prie. J’ai une dette envers toi. Laisse-moi suivre tes pas. Peut-être un jour auras-tu besoin de moi ! Văn Nhac ne répondit pas. Il dépassa le jeune homme et allongea le pas. Au bout de quelques minutes, il regarda par-dessus son épaule gauche et s’aperçut que le petit voleur était derrière lui. Il stoppa et se retourna brusquement : - Alors jeune entêté quel est ton nom ?

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- Ha Văn Khiem. Je suis le dixième enfant6 d’une famille nombreuse et pauvre. À partir d’An Lao, il fallut redoubler de prudence car la plaine côtière était enserrée entre la chaîne annamite du Truong Son et la mer. La route mandarine qui descendait de Huê vers le sud, traversait cette étroite bande de terre où se concentrait la majorité de la population. - Bon ! Petit Muoi à partir d’ici je vais longer le plus possible le pied de la montagne et ne voyager que la nuit ! Le jeune fut un peu surpris de ce choix. Văn Nhac qui avait remarqué son air étonné dit d’un ton ferme : - Je n’ai pas à me justifier. Tu comprends ça ! C’est ma décision. Tu la respectes. Tu ne poses pas de question. Tu obéis et tu me suis. Sinon, libre à toi de continuer ta route, seul ! Văn Khiem, ne prononça aucune parole. Il présenta sa main gauche enserrant son poing droit à la hauteur de ses yeux comme le faisaient les soldats, face à un officier. - Hum ! grogna Văn Nhac. Suis-moi ! Muoi s’écarta, laissa passer Nhac et trottina derrière lui. Il se taisait et se contentait de marcher dans la foulée de celui qu’il considérait déjà comme son chef. Après quelques jours de marche, alors qu’ils étaient cachés dans un épais bosquet de bambous, Văn Nhac s’adressa à son compagnon : - Dès que la nuit sera assez noire nous nous mettrons en route, pour Hoi Van. C’est une source très connue des Anciens qui sort de terre. On y vient pour soigner ses rhumatismes, des maladies des nerfs et de la peau. Nous, nous pourrons nous y désaltérer et aussi faire un brin de toilette. Nous puons autant qu’une portée de cochons sauvages. Petit Dixième se mit à rire. - Je ne vois rien là de risible à se laver, dit Nhac. Qu’est-ce qui te prend ?
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Les noms vietnamiens se composent du nom de famille, d’une particule spécifique selon le sexe de l’individu et du nom propre de celui-ci Le nom propre n’était employé que par les parents, les plus vieux ou les aînés envers les plus jeunes. Dans les familles on avait coutume de désigner les enfants par un numéro, par ordre d’arrivée au monde. Toutefois jamais on ne donnait le numéro 1 au premier enfant celui-ci étant réservé à la divinité. Le premier enfant de ce fait portait le numéro 2 et on l’appelait « Hai », ce qui signifie deuxième. Le jeune Ha Van Khiem étant le neuvième enfant dans sa famille portera le numéro 9 + 1 = 10. Il sera désigné par Muoi (le dixième)

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- Non ! Non ! Les ablutions c’est bien. Mais je ris en pensant aux villageois qui vont boire l’eau de la source après nous. Sûr qu’ils vont lui trouver une saveur et une vertu très spéciales ! Le lendemain, il ne leur restait plus qu’environ 30 lý7 à vol d’oiseau à parcourir pour rejoindre Tây Sơn, le village natal de Nguyen Văn Nhac. Quand ils furent en vue des premières paillotes aux murs et au toit de feuilles de latanier8, Văn Nhac s’arrêta et dit à Khiem : - Me voici presque arrivé. Dans un demi lý tout au plus, je vais retrouver la demeure de mes parents. Mais avant d’aller les saluer respectueusement il faut que je sois sûr qu’aucun obstacle ne viendra barrer mon chemin. - Je comprends frère aîné. Que faut-il exactement que je fasse ? Ordonne, j’obéirai. Et je te promets de réussir dans ma mission. - Ma foi, tu avais raison. Je commence à croire que tu me seras utile. Alors va traîner tes savates du côté du marché près de la rivière et ouvre grand tes oreilles. Les femmes jacassent et colportent tous les bruits du plus insignifiant jusqu’au plus extraordinaire. Je veux savoir si le mandarin local est à ma recherche, s’il y a plus de soldats que d’habitude dans la commune. Mais surtout sois prudent, ne te fais pas remarquer. - Sois sans crainte frère aîné. Est rusé qui est vieux, dit le proverbe, mais matois je suis.

7 On se basait sur le « thuoc môc » du menuisier qui équivalait à 0,424 mètres. Il s’employait en menuiserie, dans la construction des citadelles, des fondations, le creusement des canaux, en cartographie, dans la fabrication des armes et des bijoux. La plus grande unité, le Dô, employée qu’en géographie et en astronomie, valait environ 190, 8 km. La plus petite était le Ty qui valait 0,00000424 m.

1 Dô 1 Lý 1 Truong 1 Ngu 1 Thuoc môc 1 Tâc 1 Phân 1 Ly 1 Hào 1 Ty
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= 250 ly = 360 bô = 10 thuoc môc = 1 bô = 10 tâc = 10 phân = 10 ly = 10 hào = 10 ty = 10 hôi

= 190,8 km environ = 763,2 m = 4,24 m = 2,12 m ( ½ thuoc môc ) = 0,424 m = 0,0424 m = 0,00424 m = 0,000424 m = 0,0000424 m = 0,00000424 m

Le latanier : arbre haut de 10 m environ. Une variété a des feuilles de 2 mètres de long ou plus servant essentiellement à la confection des chapeaux coniques (jeunes feuilles) ou dans la fabrication des paillotes (vieilles feuilles).

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- Hum ! Je t’attendrai sous les frondaisons de ce bouquet de manguiers et de figuiers des pagodes9. Personne ne viendra rôder par-là et je serai tranquille. Petit Dixième s’acquitta de sa tâche à merveille. Les informations qu’il rapporta à Văn Nhac le mirent en joie. - Bon, puisque tu m’assures que personne n’est à ma recherche alors nous pouvons y aller. C’est vrai dans le fond, qui soupçonnerait deux pauvres hères comme nous ! Ha ! Ha ! Ha ! On doit sûrement chercher à appréhender un homme riche avec de beaux atours. Ils s’imaginent peut-être qu’après avoir emprunté une certaine somme à la douane, je vais arriver ici en palanquin rouge et parasols écarlates et or10. Par prudence nous n’irons pas directement à la maison familiale. Nguyen Văn Nhac ne rendit visite à ses parents qu’à la nuit tombée. Le reste de la journée il se déplaçait sans cesse dans les alentours, traînant autour du đình11 ou du marché, jouant ainsi pleinement son rôle de mendiant. Très souvent, avec son compagnon, ils vivaient en dehors de la commune dans un petit temple dédié à un génie dont on avait oublié le nom et qui tombait en ruine parce que la divinité du lieu n’avait plus de pouvoirs. Dans ses pérégrinations, il avait pu vérifier les affirmations de Khiem. Le peuple était malheureux. Les paysans plus que tous les autres, qui croulaient sous les impôts, les taxes, les redevances, les corvées et que n’épargnaient pas les intempéries génératrices de disettes répétées. Les propriétaires terriens, le moindre magistrat, les mandarins locaux se remplissaient les poches sur le dos des pauvres gens qui trimaient pour survivre. Dans la région on sentait un mécontentement profond. Une haine qui sourdait contre les nantis et le pouvoir. Une étincelle et tout risquait de s’embrasser. Un chef ! Un chef qui prendrait la tête de tous ces déshérités et la révolution serait en marche. Dépourvu de richesses, mais non d’audace ni d’intelligence, Văn Nhac sut qu’il était désormais temps d’agir. Mais il ne pouvait pas compter uniquement sur Petit Dixième. Et parce qu’il savait qu’on n’était jamais si
Dans la croyance populaire le figuier des pagodes est le domaine des hiboux, des renards et des mauvais esprits tout comme le banian abrite les génies et le kapokier les fantômes 10 Les lauréats du concours royal rentraient au village natal (et leur femme aussi s’ils étaient mariés) en palanquin de tissu rouge, sorte de hamac en chanvre tressé à claire-voie et attaché à un solide bambou. Le tout était recouvert d’une toile pour se protéger du soleil ou de parasols de couleur rouge, jaune d’or ou noirs selon le rang). 11 Le đình ou đình lang est la maison communale. C’est l’ouvrage le plus important du village, à la fois centre culturel, spirituel et social. On y rend un culte au génie tutélaire. Beaucoup de villageois le considèrent comme l’emblème du village natal. Remarque : dans le mot « đình » le «đ » (D barré) se prononce comme le D français. Mais « d » (D non barré) se prononce comme le Z français.
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bien servi que par ses proches, il décida de faire appeler ses deux frères plus jeunes, Nguyen Văn Lu et Nguyen Văn Hué. - Em Muoi, je vais te charger d’une mission de haute importance. Tu vas aller à la grande ville voisine, à Quy Nhơn. C’est un grand port à environ 50 lý d’ici. En traînant sur les quais tu n’auras pas de mal à savoir où se trouvent mes frères. Adresse-toi à mon cadet, Văn Hué, et dis-lui qu’il doit venir me rejoindre ici au plus vite. - Mais il ne me connaît pas et comment pourrais-je le convaincre de me suivre ? demanda Văn Khiem. - N’aie aucune crainte, quand tu lui auras parlé, il te suivra. A Quy Nhơn où siège le mandarin local un avis de recherche est arrivé depuis longtemps et je sais que mes jeunes frères s’inquiètent et n’attendent qu’un signe de moi. Allez, vas-y maintenant mais sois prudent tout de même. Nguyen Văn Hué trouva un peu étrange la demande de Văn Nhac de le rejoindre au village où il n’avait pas mis les pieds depuis belle lurette. Ce n’était pas là qu’on pouvait faire fortune et s’échiner dans les champs ce n’était pas sa vocation. Mais comme on ne discutait pas les ordres d’un père ou d’un aîné, il obtempéra. Lorsque Lu et Hué, retrouvèrent leur frère aîné, quel ne fut pas leur ébahissement de le voir dépenaillé, hirsute. Văn Lu se demanda même s’il était bien en présence de Nhac. Après le plaisir des retrouvailles - ils ne s’étaient pas vus depuis près d’un lustre -, Văn Hué osa questionner son aîné : - Anh Hai12, on dit par tout le royaume que tu as pillé la douane. Comment se fait-il qu’on te retrouve en haillons ? - Pillé la douane ! Holà ! Holà ! L’administration a toujours eu la manie d’exagérer les petits incidents. Non, non, je n’ai rien pillé mais comme mon boulot c’était de consigner par écrit tout ce qui entrait dans les caisses de l’Etat, j’ai pris l’une d’elles pour vérifier que je ne me trompais pas… et par là que je ne grugeais pas le royaume. Maintenant pour éviter qu’ils me mettent la main au collet, j’ai préféré me fondre dans la masse des miséreux. Il y en a tant que ma petite personne ne semble intéresser personne. - Et… ?

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Par respect, Hué n’appelle pas son aîné par son nom « Nhac » mais par son « numéro de naissance ». Ici « Hai » veut dire « deuxième » puisque Văn Nhac est le 1er enfant et que le numéro un est réservé à la divinité.

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Văn Hué ne poursuivit pas sa phrase mais d’un imperceptible signe de tête il indiqua la présence du jeune homme, cet émissaire qui était venu les contacter. - Eh ! bien Petit Dixième vous expliquera lui-même pourquoi il est avec moi. Mais si je vous ai mandé de venir ce n’est pas seulement pour vous revoir. J’ai un projet dont je veux vous parler. Voilà de quoi il s’agit. Depuis quelques semaines que je traîne dans tous les environs, j’ai pu me rendre compte de certaines choses. Pour être franc, Khiem m’avait déjà mis la puce à l’oreille. Vous vous êtes sûrement aperçus, mieux que moi peut être, qu’ici nous sommes loin de tout. Loin des seigneurs Nguyen qui règnent à Phú Xuân sur le Trung Bo et le Nam Bo13. Loin de la capitale du Nord, de l’empereur Lê. Loin de son maire du palais Trinh et de sa puissante armée. Cette distance est notre premier atout. Mais c’est cet éloignement qui donne aux mandarins civils et militaires locaux tant d’audace et de liberté vis à vis du pouvoir royal. Ils règlent les affaires comme bon leur semble. Prévaricateurs, corrompus, usuriers, voleurs, partiaux dans leurs jugements, ils ne pensent qu’à s’enrichir. Leurs exactions envers la population locale ne semblent pas être connues ni de Phú Xuân, ni de Thăng Long. C’est vrai qu’ils sont assez fourbes pour reverser à l’Etat en temps et en heure les impôts qu’ils doivent lever…et garder une part non négligeable pour eux. La malhonnêteté de ces dignitaires est le second point fort de mon plan. Enfin, dans cette région comme dans tout le pays, la rivalité entre les Nguyen et Trinh a créé une foule de mécontents. Des tas de miséreux n’aspirent qu’à une vie meilleure. Réunissons sous la même bannière tous ces laissés-pour-compte et nous aurons une formidable armée. Et c’est là notre troisième carte maîtresse. - Est-ce que vous commencez à comprendre où je veux en venir ? - Ma foi, frère aîné, bredouilla Văn Hué, j’avoue que je ne pensais pas à cela. Mais si tu es certain que ça peut marcher, je te suis sans hésitation. - Oui, moi aussi je suis prêt à t’aider de toutes mes forces, dit Văn Lu. Que dois-je faire ? - Bien ! Il faut attiser la colère qui gronde chez les pauvres gens. Il faut rassembler tous les mécontents, les aventuriers, les marginaux que compte la région. Il faut les amener à choisir un chef. Il faut les lancer en bandes

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Le Dai Viet (nom du Viet Nam actuel de 1010 à 1804) était divisé au XVIIIe siècle en trois grandes régions : le Bac Bo au Nord ; le Trung Bo au Centre et le Nam Bo au Sud qui devinrent avec la colonisation française, le Tonkin, l’Annam et la Cochinchine.

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organisées sur les chemins et défier le pouvoir établi. Il faut faire trembler les mandarins et les mettre à notre botte. A nous trois, c’est possible. - J’ai dans ma main quelques bons amis pirates qui pourront se joindre à nous et dont je peux t’assurer de leur loyauté envers nous s’ils nous suivent. Au Nghé An d’où notre famille est originaire, nous avons encore des relations avec des coupeurs de routes, des détrousseurs de bourses. - Je connais une petite troupe de brigands qui seraient très heureux d’entrer dans notre association, dit Lu. - Très bien ! Très bien ! Tous ces gens-là pourront nous aider à encadrer la masse des paysans que nous allons embrigader. Car dès cet instant, nous soutenons leur cause et nous allons lutter contre l’injustice qui les frappe. Toi, Em Khiem tu m’aideras dans cette tâche. Nguyen Văn Nhac devint tout naturellement le commandant en chef d’une multitude d’hommes et de femmes prêts à se battre pour qu’un changement radical s’opérât. Văn Lu et Văn Hué furent nommés au grade de commandants en second. Quant à Petit Dixième, il fut promu aide de camp. Ses premiers coups, Nhac les porta contre les petits mandarins locaux et les chefs de villages véreux qu’il intimida par ses chantages ou apeura par ses menaces. Quand le piémont fut entièrement sous sa coupe, Văn Nhac pensa qu’il était temps d’augmenter son influence. Il jeta alors son dévolu sur les agglomérations plus prospères de la plaine. Ses hommes, précédés d’une réputation de sanguinaires, se lancèrent sur les chefs lieux de district certains d’y trouver en abondance, vivres et argent. Ils évitèrent le plus longtemps possible les grosses cités côtières plus opulentes mais plus dangereuses car bien défendues par des garnisons de soldats aguerris. Ses hommes ne se livraient à aucun pillage hormis le sac des maisons des nantis. Des mouvements de panique se produisirent chez certains groupes de personnes et surtout parmi les classes possédantes. On voyait des rebelles partout comme les dénommait déjà le pouvoir central. Aux dires de témoins oculaires, donc dignes de foi, ils pillaient, ils tuaient, ils massacraient par plaisir. A en croire ces gens, si on avait additionné tous ceux qui avaient péri, la province entière aurait été décimée. On se demandait pourquoi le seigneur Nguyen de Phú Xuân ou les garnisons locales n’arrêtaient pas ces « hors-la-loi ». Il était vrai que Văn Nhac et ses frères semblaient « se promener » à leur gré dans cette partie de l’empire et personne n’osait s’interposer. La chance insolente dont ils bénéficiaient et leurs succès les auréolaient de gloire parmi les populations défavorisées. Chez les petites gens, on commençait à les prendre pour des
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sauveurs et beaucoup pensait déjà qu’une ère nouvelle s’ouvrait. Fort de cette popularité grandissante, Văn Nhac et ses frères prirent comme nom de guerre celui de leur village natal : Tây Sơn14. Ce fut sous ce vocable, qui présumait déjà un nom de règne, que Duc Tong, prince de la famille des Nguyen, à laquelle les empereurs Lê avaient octroyé la charge de « maire du palais » pour les régions du Sud lointain - tout comme pour les Trinh au Nord -, fit connaissance avec les individus qui désolaient ses terres. - Quelqu’un ici présent peut-il me dire incontinent qui sont ces intrus qui se font appeler les Tây Sơn ? demanda en colère, le Chua Duc Tong, à son Conseil. - Sire, ce sont des brigands… - Des brigands, des brigands ! coupa sèchement le prince. Et alors ? Ils sont combien, dix, vingt, cent ? Que sait-on d’eux au juste ? - Sire, ce sont des bandits de grand chemin qui sèment la terreur dans votre fief, tenta d’expliquer le ministre des rites. Des hommes sans foi ni loi qui détruisent, pillent, violent et assassinent vos bons sujets. - Rien que cela ! Et je suppose que cette rébellion n’est pas récente? Alors pourquoi m’en avertir seulement aujourd’hui ? cria Duc Tong en abattant son poing sur la table basse qui était devant lui. Comme tous les membres du Conseil baissaient les yeux, ce fut encore le ministre des rites qui répondit : - Les mandarins locaux vivent dans la crainte perpétuelle de cruelles représailles et l’affaire n’a transpiré que depuis peu. - Qu’on révoque tous ces magistrats incapables ! Eh bien ! Messieurs qu’attendons-nous pour envoyer l’armée ! - Sire, avec votre permission et tout le respect que je vous porte, si ma petite personne peut faire une suggestion, osa alors intervenir celui qui s’occupait des affaires militaires. Duc Tong lui lança un regard noir et laissa tomber, méprisant : - Monsieur le ministre va me dire que c’est un jeu d’enfant pour notre armée que de venir à bout de ces malandrins !
Tây : désigne l’ouest, l’occident. Les colonisateurs français seront appelés « ong tay » (les hommes de l’ouest) Sơn : désigne une chaîne montagneuse.
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