Entrée dans la tribu

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Ce roman nous emmène en Guinée, dans la vie d'un hameau dans la brousse où loin des préjugés, on découvre, derrière la misère frappante, la richesse d'une culture profondément humaine. Entrée dans la tribu est aussi un hommage à la femme africaine, qui se démène sans arrêt pour survivre et qui accomplit ses corvées pour l'eau, le feu, la nourriture avec sérénité et humanité.
Juliana Diallo est hongroise et guinéenne. Son premier roman, Néné Salé, d'inspiration autobiographique, est paru en français dans la collection "Ecrire l'Afrique" chez l'Harmattan en 2008.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
Lecture(s) : 289
EAN13 : 9782296698277
Nombre de pages : 225
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ENTRÉE DANS LA TRIBU

JulianaDIALLO

ENTRÉE DANS LA TRIBU

L’HARMATTAN

©L'HARMATTAN, 2010
5-7,ruedel'École-Polytechnique; 75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11767-9
EAN : 9782296117679

À ma feubelle sœur
Bien-aimée
Kadé

J’adressemessincères remerciements àÉvelyne
Nordelatour et àFadila Zanatta pour leur contribution
précieuse à la traduction française.

PREMIER CHAPITRE

Le petitboutde vieillard maigrelet attendait patiemment à
côté du véhicule tout-terrain.S’il avait suqu’ils quitteraient
si tard,ilaurait pudéjeuner.MaisMadamel’avaitconvoqué
pour sixheuresetdemie et ilavaitétélà àl’heure.Par la
suite,non seulement ilavait lavéletout terrain,mais
également lanouvellevoiturebleumétallisé de Monsieuret
depuis maintenant prèsd’une heureilétait tranquillement
assis surunbanc,retiré àl’ombre dumanguier.Indifférent,il
promenait son regardsur lesétroits parterresde fleurs lelong
dela clôtureoùhibiscuset lauriers-roses s’embrassaient,
étirés lelong dumurdepierres, agitantfièrement leurs
grappesde fleurs roseset rougescommeun ruban
soigneusement rangé autourdela courétroite.Enface,la
grandemaisond’une blancheuraveuglanteouvraitde grands
yeuxavecsesénormesfenêtres rivées sur l’annexe, devant
laquellela bonne faisaitdubruitavecun tasdevaisselle.Le
trottoir, formé de carreauxgriset rouges, commeun igrec
régulieraumilieudutapisde gazon soigneusementcoupé,
indiquaitavecune exactitude géométriquele cheminentrela
maison,l’annexe et leportail.
-Ici,il n’yapasà courirde gauche à droite ! Lesenfants
du voisinagenepeuvent pasvenirfourrer leur nez.– Il
scrutait le gazond’unvert parfait pour trouver lemoindre
défaut,mais il neputdénicheruneseulemauvaise herbe.
-Beau, c’estvrai.Heureusement qu’ils ontunforage
pourarroser.Mais que depeinepouruncarré deverdure !-Il
méditaitet serappelaitdes quelquesfois où,sur l’ordre de
Monsieur,ilavaitaidélejardinier.Letuyaud’arrosage en
main,ilavait toujourseulesentiment que faire coulerde

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l’eaupendantdesheures pour quelquesfleursetherbesétait
un luxe démesuré.
Les tracesdela fortepluienocturne avaientdisparu,seuls
lesarbreset lesbuissons immaculés larappelaientainsi que
quelquesflaques insignifiantes lelong dutrottoir.
Lesoleilbrillait,presque aveuglant, encematindejuin.
-Ilest temps! –pensa-t-ilen jetantun regardinvolontaire
sur samontre.
Lepeude bagages, deuxsacsen tout, étaitdéjà
embarqué, car ilsdevaient revenirdès lelendemain.Ce
voyageimprovisé à Bokél’avait surpris,surtoutavec
Madame ! Il réfléchissait,pour savoir sielleyétaitdéjà allée,
mais il nesesouvenait pas,orcela faisaitbientôt quatre ans
qu’il travaillait poureux.
Bizarre,trèsbizarre.– Ilhaussalesépaules sans s’en
rendre compte et il méditait sur levoyagequi lesattendait.
1
S’ils partaient maintenant,ilsarriveraientvers phana ,le
tout-terrainysera encinqheures. Depuis quelepontde
Boffa estconstruit,il ne faut plusattendrele bac et ils
atteindrontdoncSirafoguepar laroute goudronnée assez vite.
Maisdelà,ils pourrontfacilement perdretroisheures sur les
pistescahoteuseset les sentiers tortueuxjusqu’au village de
Monsieur Barry. Dufaitdelasaisondepluie,l’étatdes
routes s’étaitdégradémaisavecleurvoitureils pourront
facilement traverser lesdeuxoutrois marigots quicroisent le
chemin jusqu’au village.Avec MonsieurBarry,ilsavaient
fait letrajet plusieursfois, dontun tout récemment pour la
fête duRamadan, et ilconnaissaitbien non seulement le
chemin,maisaussi la famille,jusqu’aux villagesvoisins.
-Dalanda !On part!Lesoleilestdéjà chaud et pourtant
il n’est que huitheures! – ditunevoixfémininepressante et
l’instantd’aprèsapparutdans l’embrasure delaportela
silhouette élancée deMadameLara.–Dalanda,prends les
bouteillesd’eau!Dansun sachet sur latable !Attrape-le bien

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sinonçase déchire !Pasdans la cuisine !Non,pas l–à !
éclata-t-elle etelle disparutderrièrelaporte.
Levieilhomme,les yeux entrouverts,relâché, chauffait
sonvisage ausoleilbrillant.Àchaque fois quela fraîcheur
matinale gagnaitenforce, envahissant la courdeson souffle
vivifiant,il respirait profondément l’air pur.Il seserait
peutêtre endormi si levacarme desvoisins, en rang devant le
portail,pourattendre d’accéderàlapompe à eau,nele
ramenaitàsonattentemonotone et son regardrevenait
chaque foisvers laporte dela grandemaison.
Enbasdes larges marchesdel’escalierendemi-cercle,
menantàlaterrassevoûtée bordée depiliers massifs,traînait
unepaire depantouflesusées.
-La bonneserait-elle deretourdumarché,si tôt?–ses
yeuxs’arrêtèrent surelles.
Dans lasplendeur matinale,les piliers jetaientde grandes
ombres noires sur lepavé de fauxmarbre et,serappelant sa
famillenombreuse,il neput s’empêcherde glousser.Avec
sesdeuxfemmeset ses treize enfants,uneterrasse d’unetelle
blancheur serait tout sauf éclatante.
-Cepantalon jean neserapascommode ! Et si tuportais
unerobe?
-Celle-là est tropchaude.
-Pourquoiest-ellesifroissée?La fleurietevamieux.
-Inutile deprendre autantd’affaires!Il suffitd’unhabit
derechange,onypasseuneseulenuit!Prends seulement ta
chemise denuit!
-Ces sandalettesvont se déchirer!
-Peigne-toicommeilfaut!
Levieuxsuivait malgrélui la discussion qu’onentendait
depuis lamaison, éclatant iciet là, alors queMadamese
précipitaitd’unepièce àl’autre.
Toutà coup,une enfantchargée desacsapparutàla
porte.Ellese donnaitbeaucoupdepeinepour trouver
l’équilibre, aveclesbagages tenusàlamainet lesautres sous

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lesaisselles.Imitant lamarche d’unvieillard clopinant, elle
setraînajusqu’àlavoiture.L’instantd’après,soncorpschétif
s’agitait sur lesiège arrière, ellejetaitdescoupsd’œil par la
fenêtre baissée aumaximum pourvoir si samèrevenait.
Visiblement,l’empressement l’amusait.
- Sow,tuaurais pulaver lavoiture enattendant,n’est-ce
pas ?–lançaMadamevivement,s’avançantvers lavoiture
sans mêmeregarder l’homme.Ellejetaunàun les sacs posés
sur lesiège arrière dans le coffre à bagages.
-Jel’ai lavée, Madame, dit l’homme.
-Çanesevoit pas.C’estcommesi tun’avais nettoyéque
lesvitres.Or,pour le faire,tun’as pasàpuiser l’eau,n’est-ce
pas ?Bon!Ona des outils ?Jeneveuxpas quel’on serende
compte encoursderoutequ’on n’apasdequoichanger les
pneus.Et lepneudesecours ?Jeneveuxpasdepanne en
route !Perdre desheuresdans l’attente d’un mécanicienau
bord delaroute ! –s’indigna-t-elle avantdes’installerenfin
sur lesiège à côté duchauffeur. Son parfumdouceâtre emplit
alors toutelavoiture.
-Onatoutcequ’ilfaut,Madame.
-Ony va,Dalanda?– dit-elle,ignorant laréponse de
l’homme.Ellejetauncoupd’œilenarrière, arrangeant son
sac àmainàses pieds.
-Oui,Maman!
Sowchauffalemoteur quelques instants puis, avec des
gestes tranquilleset mesurés, démarra.
Franchissant leportail largement ouvertet longeant les
haiesde femmesetde filles traînantdesbidonsd’eau,Larase
dit que, depuis sesdixansdemariage, c’était lapremière fois
qu’elles’enallait sansdire aurevoir.
-Ellevase faireremarquerdans son pantalon serré ! –se
ditSowen regardantàla dérobéeles jambes longueset
sveltes, allongéesà côté.Il s’amusa àl’idée delatête
qu’allaientfairelesvillageoisesàlavue dujean moulant.

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Ilsavançaient tranquillemententreles parterresde fleurs,
lesbuissonset lesarbresdécoratifs soigneusement taillés
longeant lesdeuxcôtésdelarue.Au-delà des mursde
pierres,ils pouvaientapercevoir les terrassesdes imposantes
villasdeluxe à étages, élancées, enarrière-plan.Desgardiens
armés,l’airblasé etgobant les mouches,traînaientdevant les
portailsenfergigantesquesàl’entrée des résidences.Ils
jetèrentunbref coupd’œil sur lavoiturequi passait.En
traversant lesflaquesd’eausur laroute,lavoiture faisait
gicler la boue derrière eux,tantôtavecunclapotement tantôt
avecun murmure discret.
Ilsarrivèrentvite auniveauducarrefourchinois.En
apercevant lesgrillagesantivolsbouclésaucadenas sur les
magasinsdemeublesélégantset toutvitrés, Larase ditavec
satisfaction qu’ilsétaientfermés, car ilétaitencoretôt.Après
avoirfouillélongtempsetenvainaufond deson sac àmain,
ellepoussaun soupiragacé enbougonnant, carelle avait
oubliésa crèmeprotectricepour levisage.Enfin, ellemit ses
lunettesdesoleilàmonturenoire et seredressavers le
rétroviseur.Avec deuxoutroisgestes nonchalants, elle
arrangeasa coiffure, et poussantun soupirvif et longpour
être entendue, elleserejeta aufond deson siège.
-« Nous serons là-bas tôtdans l’après-midi.» – dit-elle
en jetantuncoupd’œil sur samontre et sesyeuxs’arrêtèrent
sur la craquelure du vernisàonglesdeson indexqui,
heureusement, étaitàpeinevisible.
Ilsavançaient plus lentement que d’habitude dans la
circulationdensevers lasortie delaville.Lesamedi matin,
beaucoup partaient passer la findelasemaine endehorsdela
capitale.A cause d’un minibusen panne, garé aubeaumilieu
delaroutepour laisserdescendre et monterdes passagers,la
circulation se bloquapourun moment,provoquant la colère
générale desconducteurscontrele chauffeur,ils l’insultaient
de façondeplusen plusvéhémente. Sowaussiarrêtale
moteurethochalatête, agacé.On nepouvait savoir s’il

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désapprouvait lesbraillardsdépouillésdeleurhumanitéoule
chauffardsans scrupulesduminibus.
-Il nemanquait plus que cel– Ea !lle détournavitela
tête enapercevant leschaises roulantes se dirigeantverseux,
poussées pardemisérableshandicapés qui, excités,leur
faisaient signe delamainetcriaientdes« Madame »,
« Madame »en montrantdudoigt leurbouchepourfaire
comprendrequ’ilsavaientfaim.
Heureusement,la file devéhicules seremiten marche
avant queles plus rapides parmi les invalides,lesgamins ou
lesvieillards,mendiantaubord derue,nesejettent sur leur
voiture.
-Quelcheminallons-nous suivre?– demandaSow, en
tournantàHamdallayevers laroute à grande circulation Le
Prince.
-AllonsversEntapour remplir leréservoir.Combien
avons-nousd’essence?
-Deuxtiers.Celapeut suffirepour l’aller-retour.
Lesvéhiculesavançaienten rangs serrés, auralenti,ils
étaientgênés tantôt pardes trous qui sesuivaient,tantôt par
la circulation indisciplinée des piétons.Lara constata avec
surprise combien l’étatdes routes s’étaitdégradé depuis la
dernière fois qu’elle était passéepar là.À cause delasaison
des pluies,laville affichaitunaspectencoreplus lamentable
que d’habitude avec desflaquesénormesàperte devue.Les
gensessayaientdepasser par-dessus,mais parfois ilsétaient
obligésdesauterdedans. Sur les routesvaseusesetabîmées,
la boue giclaitdetouscôtés,iciet là, éclaboussant les
voitures,les mursdes maisons,leshabitsdeshommes. Une
grisaille humide enveloppait tout.
Une fois l’usine de cigarettesd’Enta, depuis longtemps
ruinée, dépassée,ilsvoulurent tournervers lastation
d’essence,mais ilsaperçurentune file d’attenteimmense.
-Pourquoiya-t-il tantdemondeici ?
-Certainementà cause dela findesemaine.Ony va?

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- Aumoinsune heure d’attente?!Oùsetrouvelastation
suivante?
-A Dubréka.Ensuite àTanene.
Lara hésitaun instant puisfit signe de continuer.Vers le
marché d’Enta,lapluie delanuit tombaitencascadesdes
chausséesen pente, creusantdesfossés profonds, entraînant
poussière,ordureset saletésenuncourantdégoûtant.Le
marché aubord delaroute étaitenvahidesdeuxcôtés,par la
foulequidéferlaiten se frayantun passage, cherchant
l’équilibre entrelesflaqueset les tasdepatates, demanioc,
d’ignamesetdepastèquesétalés par terre.Leventemportait
des morceauxde cartonetdes sachets trempés jusqu’à ce
qu’ils soient stoppés pardepauvres obstacleset s’accumulent
en tasd’ordures.Le courantd’eauengloutissait le dépôtdes
pluies incessantesdepuis plusieurs semaineset la chaleurdu
soleil lerendait nauséabond.
Lararespiraitavec dégoût,recevanten plein nezl’odeur
aigrelette del’eaufade etdel’humidité ascendante etelle
étaitconvaincuequeConakryreprésentait lavillelaplus
délaissée,laplus salenon seulementd’Afriquemaisdu
monde entier.Ellesesouvintdel’espérancetenacequi l’avait
dominée àsonarrivée,qui l’avaitanimée,l’avait poursuivie
pendantdes semaines,ilya de celaplusdesixans.Après
avoir traverséConakrydelong en large,plusieursfois, elle
brûlaitdevoirenfin lavraieville,la capitale.Elle était
certainequ’au-delà de cettepetite agglomération rurale,
insignifiante devaitexisterune autre,unevraie,unevéritable
ville avec des lumières, des places, desédifices imposants,
desavenuesetdes parcs.Il luifallutdutemps pouraccepter
l’idéequeConakrysoit tellequ’elle était,que c’était tout,
riend’autre et qu’elle devait se contenterde ça.Se
remémorant lesdébuts, elletrouvaitcetteville encoreplus
répugnante et se demandaitcommentelle avait pusupporter
cetendroit suffocantetdégoûtant si longtemps.Celalui
faisaitdubiendepartird’ici maintenant, desortirde cette

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villemauditequi pesait surellesans pitié,qui l’étouffait.Au
furetàmesurequ’ils s’éloignaient,laissantderrière euxles
environsdélabrésde Kountiya,unvidemêlé desoulagement
s’empara d’elle.Elleregardait lamonotonie dudehorsavec
uneindifférence froide, commesielle était tombéeparerreur
aumilieude cemonde étrange,sans intérêt.Àprésentelle
savaitavec certitudequ’ellen’avait rienà chercher ici.
D’ailleurs,Tidianenelesavait mêmepasaccompagnéesàla
voiture; Dalandas’était pourtant retournée à deuxreprises
pour luidire aurevoir.
Les quelques motsgrossiers qui lui restaienten mémoire
deleurdispute delaveille ausoir rongeaient sonâme comme
dela braiseincandescente,ybrûlant toute autrepensée.Elle
s’emmêlaitdeplusen plusdans le filetdes mots résonnants
etelles’efforçaobstinémentd’évoquer, derépéter, dese
représenteravec exactitude encore etencore cequi s’étaitdit
entre eux,lavoixdeTidiane,son regard,sesgestescommesi
ces imageséclairées par lalumièrepénétrante avaient pu
expliquer leur mariage échoué.
- Cevoyagen’apasdesens!Jeneveuxpas quetu y
ailles! – avaitcriéTidiane enfaisant irruptiondans sa
chambre alors qu’ellesepeignaitdevant la coiffeuse.
- Jeveux voir l’enfant qui portemon nom!Nous
reviendronsdemain. C’estun simple aller-retour. Nous
serons là dans l’après-midi– avait-ellerépondusèchementen
coiffant sescheveuxde hautenbasavec desgestes longs,
réguliers jusqu’à cequelepeignenerencontrâtun nœudsur
sanuquequ’elle démêlaitvite deplusieurs menusà-coups.
- C’est maintenant quetu veuxlesvoiralors quependant
desannées tunet’intéressaisguère à eux?Pourquoidois-tu y
aller ?Pour terengorgerd’orgueildevanteux?Pour les
traiterde haut parcequ’ils sont indignesdetongoûtdélicatet
quetuashorreur même deleur toucher ?Tufuis leur
contact!Si jamais ils telancentun regard,tuleprends pour
uneinsulte. ?!Non!Tune dois pas t’abaisser jusqu’aupoint

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de temêlerà euxparcequeleur misère fournit lapreuve deta
supériorité?!
Avecses mains, elle avait rassemblésescheveuxlâchés
enunequeue de cheval qu’elle avaitaussitôt relevée d’un
geste brusque.Latordantenchignon, ellel’avait percée
d’une épingle avecunemportementévident, commesielle
souhaitaitanéantir l’orage desesaccusations.Leurs regards
s’étaientcroisésdans la glace etelle avaitétéstupéfaite.
Tidiane,paralysépar lapoussée de colère,tremblaitcomme
s’il s’apprêtaità attaquer.Elles’était tournéevers luiet ils
s’étaientfixéscomme deuxennemis jurés qui se demandent
dans quelgenre de combat ilsvont se détruire.
-Comment peux-tuparlercomme ça?Jen’ai jamaisdit
deschoses pareilles!
-Mais tul’as mille fois pensé,mille fois montré!Tun’as
de bonnes relationsavec aucundes membresdela famille,
car ton orgueil lesatouséloignés!Personnenete convient!
-C’est moi qui lesaichassés ?!Moi ?Alors que cesont
tes parents qui nous ontenvahis, débarquant quandils
voulaient, aussi nombreuxqu’ils pouvaientet moi,jetolérai
sans motdirequ’ils s’approprient mon mariet notre foyer ?!
Qu’est-cequetumereproches ?Devouloir protéger notre
mariage,notrevie de famille?– avait-ellerétorqué d’un ton
acerbe etelle avait tournéles talons,voulant s’élancerà
grands pasvers le couloir.
Mais Tidianes’était jeté devantelle et luiavaitbarréle
passage.
- Qu’est-cequejetereproche? Lara,tuneterends pas
comptequejesuis leseul noir quetutolèresautourdetoi ?
Cela fait maintenant sixans quetu visenAfriquemais tu
n’asaucuncontactaveclesgensd’ici, exceptés moiet la
bonne. Tues tellement préoccupéepar toi-même,tonconfort,
tonbien-êtrequetunevois pas,tuneveuxpasvoir lesautres
autourdetoi!

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-Si. C’estexactement pourçaquejevaisau village,pour
lesvoir. Voir l’enfant qui portemon nom.– elle entra dans le
salon, allumalalumière etécartalesdoubles rideaux unàun.
Elle avait pris leporte-documents noir posé dans le coin,
yavait pêchéuneliasse depapierset s’était installéesur la
table.Ellevoulait trier parclasses lescopiesdéjà corrigées.
-Le fait que cette enfant porteton nom ne doit point
flatter tavanité !Tutetrompes si tucrois que c’est l’amouret
lerespectàtonégardqui ont motivéla famille à choisir ton
nom. Riende cela.Inutile dete fatiguer.Laisse-les
tranquilleset neversepasd’huilesur le feu!
-Ceseraitverserdel’huilesur le feuque demerendre
là-bas ?AvantderentreràParis,jetiensàvoir lapetiteLara
parcequ’après, certainement,jenelaverrai plus jamais.
-Etbien sûr quelques photosexotiquesdela forêt
sauvage africaine etdes indigènesàmoitiénus posantdevant
leurscases tomberaientàpicpour tevanterdevant tes
copines parisiennesdetesexpérienceshorsducommun!Tu
voyagesdansdixjours,n’est-cepas ?
Lara avait rangélesfeuillesdevantelle en trois tas
s’imposantunair indifférent,mais sa hâte gênéetrahissait sa
peine àseretenir.Obstinée, elle avaitgardélesilencepuis
sans jeteruncoupd’œil surTidiane, enragé
ethorsdeluimême, elle avait répondu:
-Oui,jeretourne àParis le23,lejour qui suit laréunion
de find’année dupersonnelenseignant.Définitivement.Avec
Dalanda, commetul’asdéjà accepté.Rien nepeut me faire
revenir sur ma décisionet jerefuse d’endiscuter, c’est
inutile.
-Jen’ai nullement l’intentiondete convaincre derester!
–luiavait-ilditen ricanant puisenguise de coupde grâce,il
avaitajouté :-Jeneregrettepoint quenoschemins
s’écartent, c’est mieuxpour toi,mais pour moiaussi.Ilvaut
mieuxmettre finaucalvairequidure depuisdesannées.

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Ilavait jeté encoreun regard foudroyant versLarapuis,
quittant lapièce,le bruitdeses pas s’étaitévanouiaufond du
couloir.
Alasortie delaville communémentappelée «kilomètre
36»,une douzaine demilitaires surveillait letrafic alors que
desdeuxcôtés,lesvéhiculesattendaient lepassage en rangs
serrés.Ilsavancèrent toutdoucementvers la cordequi servait
de barrièrejusqu’à cequeleur tour soitarrivé.Unhomme
d’uncertainâge,vêtud’ununiformepas toutà fait propre,les
dévisageapar la fenêtre baissée à fond,il promenason regard
sur les passagersàl’intérieur puis ilfitun signerapide àses
collèguesassis lesbrascroisés surdeschaisesboiteusesafin
qu’ilsabaissent la corde devanteux.Ilsdémarrèrent.Avant
demonter la fenêtre à cause descourantsd’air intenses, elle
attendit queleventéliminât l’odeur infecte de cigarette et
d’alcooldumilitaire.
Sowchangea devitesse et maintenant ilsavançaient
rapidement sur l’autoroutesinueusequi s’étendaitdevant
eux. Dans le cielbleuazur moutonné, des nuagesdéfilaient
enunénormetroupeau vers le disque doré dusoleil,se
trempant,soumis, dans les rayonsdesalumière
resplendissantejusqu’à cequelevoile gris lesengloutisseun
àunàl’autre extrémité del’horizon.
-Et moi,stupide,jele croyaisdifférent! – fulminait-elle
et l’idée deson retouràParis larassura.–Ilestgrandtemps
detout planter là !Devivre enfincommejeveuxet non
commeon m’yoblige.Noncommeon l’exige demoi.Àquoi
bon toute cettepeinepour m’adapter,pourêtre acceptée?À
quoiçasert ?Jepourraisfaire desefforts toutemavie, çane
serait pas suffisant pour quela famillemereconnaisse
commeune des leurs.Jesuisconsidérée comme étrangère et
jeleresteraiàjamais!C’estunetentative désespérée,inutile,
vouée àl’échec.Jepourrais peut-êtreleur plairesi je
distribuais mesbiens, à euxbien sûret si jemenaisunevie de
misère comme eux, en prenant partavec enthousiasme àla

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fainéantise généralequ’ilsappellentvie communautaire.Je
refuse d’êtretiréevers le bas pour leur
plaire.–serésuma-telle encolère etellesaisit sonagenda delapochette deson
sac àmain mettantainsifinàses sombresetvaines
réflexions.
Elleouvrit l’agenda àlatroisièmesemaine dujuin pour
fairelepointdes tâches, des multitudesde chosesàrégler
avant sondépart.Absorbée, elle fouillaparmi les notes
gribouilléesconcernant les joursàvenir.
-Lundi,je ferai lasynthèse des notes,mardi jela dépose,
mercredi réuniondes professeurs,vendredifête de fin
d’année,lundi prochain réuniondupersonnelenseignant,
mardi, départ.– Elle énumérait ses obligationsvis-à-visde
l’écolelasemainesuivantepuis soudainelles’arrêta.–
Fautil quejeleurdise àlaréuniondupersonnel quejenereviens
plus ?–se dit-elle en réfléchissantetelle envisageait
longuement les réponses possibles.
Elle hésitaun moment,trancha enfinet se dit qu’il ne
serviraitàriende claironner lanouvelle desondépart
définitif.D’ailleurs,presquetout lepersonnel passait les
vacancesd’été aupays, enFrance,ils seront tout simplement
surprisen septembre denepas larevoir. SonamieSabine
connaissaitdéjàson intentionetellen’était pasdugenre à
bavarder.Elletrouvaun styloetdans la colonnevide
réservée àla findelasemaineinscrivit:payer le bracelet
d’ord’Édith, acheterdescadeaux,récupérer les200euros
que Nathalieme doit,prendrelesdeuxrobesbrodéesausalon
de couture.
- Vendredi,j’ai rendez-vouschezl’esthéticienne. Lundi
après-midi,peut-être aurai-jeletempsd’allerausalonde
coiffurepour nepasavoirà commencer parcela àParis.
Bien qu’ellesoitconfortablement installée aufond deson
siège,soncorps setendaità chaqueralentissementbrusque
oudans lesviragesenépingle,trahissantainsi sonattention
constantesur la conduite.Letrafic diminua,l’alignement

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régulierd’immeublescédalaplace à des maisonnettes
piteuses, deschantiersabandonnés,parsemés iciet là de
minuscules jardins potagersavec des manguiers, des orangers
etdesavocatiers.Dans lelointain, des palmiers solitaires
scrutaient le cieletune crête demontagnes majestueusesd’un
bleufoncémitfinàl’horizon quelquepartversManéah,son
sommet perdudans les nuages,làoùsemêlaientcielet terre.
Il leurfallutune demi-heurepour sortirdelaville.Ils
atteignirentenfin l’autoroute de Dubréka,quicoupaitendeux
lepaysagemamelonné de collines. Soudain, elle fouilla de
nouveaudansundeses sacs,soulagéeparcequ’elle avait
retrouvésonappareil photo. Detempsen temps, elleprenait
une gorgée dela bouteille d’eauposée devantelle et
replongeaitensuite dans son inertieinitiale.
Unbébénoiraufond dela broussequi s’appelait
Larissa !C’était quandmême drôle !– Elle esquissaun
souriretimide etcogitapour tenterde comprendrepourquoi
cette enfant-là avaitéténommée Larissa?Ilyaquelques
jours,lorsqueTidianeluiavaitannoncéquesonfrèrePathé
avaiteu un petitenfant nomméLarissa, elle avaitété
sincèrement ravie, embarrassée etenthousiaste.Unepetite
Laraquelquepartauloin, dansunvillageperduauboutdu
monde !Mais le choixde ceprénomcommunavait-ilune
signification oubienétait-ceseulement son imagination qui
tissaitdéjàun lien qui lesuniraitàjamaisdans la foule
anonyme de cemonde?Était-il possibleque ce gestesoit
adressénon pasà elle,maisàTidiane enguise de
reconnaissancepour l’aideincessantequ’il leurapportait ?Il
sepouvait que cesoiteffectivementelle,la belle-sœur,qui
soitvisée et tout simplement ilsespéraient que dorénavant
ellepayerait lesfrais liésàl’enfant ?Qu’ellel’habillerait,
qu’ellelascolariserait ?Oubien qu’ellel’adopterait pour
l’éduquer ?Ous’agissait-il juste d’une coutume banalequi
voulait queson nom soitchoisi ?Parceque cela étaitde
mise?

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- Quiest lamère delapetite?– avait-elle demandé à
Tidiane.
- Siré. La fille aînée dePathé.
- Siré?! –s’était-elle creusélamémoire, hésitante.
- Tusais quic’est,Siré?
- La fille-là?– avait-elle ditbrusquementeten
sursautant.
-Oui,maisdepuis la dernière fois oùtul’asvue, elle est
devenueune demoiselle.Une épouse d’ailleurs.Et tout
récemmentunemère.
Lara était restée ahurie,n’encroyant pas ses oreilles.
S’agissait-ildelapetiteSiré?Cellequi, dès leurarrivée en
Guinée,il ya de celasix ans, avait passé chezeuxquelques
jours ?Ils n’étaient mêmepasencoreinstallés: bagages,
cartons traînaient partoutdans lamaison lorsquesa
bellemère,laMaman, avaitdébarqué du village.Une deses
belles-sœurs l’accompagnait,Oury,la femme dufrère de
Tidiane etégalementune fillette d’environdixans.Lesoir,
Tidiane avaitfaitasseoirLara et luiavaitexpliqué :
-C’estSiré,la fille aînée demonfrèrePathé.Commetu
lesais,ilshabitentàKhorera, au village.Mamasouhaiterait
qu’ellet’aide dans leménage.
-Unbouletàtraîner! –s’était-elle épouvantée etelle
avait obstinémentgardélesilence, fixant son regardsurun
point lointaindusalon.–ilsveulent melarefiler!Soi-disant
quejen’ai pourenfant,qu’une fille, et jen’ai qu’à enélever
encoreune autre. Jerefuse.– avait-elle fulminéprenant la
proposition pouruneinsultepersonnelle.
CommeLara étaitdemeuréesilencieuse,Tidiane avait
continué calmement.
-Elles’habitueravite,tuluiapprendrasbeaucoupde
chosesetbientôt tupourras luiconfierdes tâches plus
délicates,pluscompliquées.

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