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Epaves Australes

De
193 pages
Le jeune Jacques de Clauze n'a plus de repères dans une société française bouleversée par la Grande Guerre qui a tué son père et ruiné sa famille. Madagascar surgit dans sa vie morne comme l'Ile magnifique et étrange où tout redevient possible. De l'allégresse de son installation au désarroi issu des épreuves, le jeune colon ambitieux, baptisé par les autochtones "Court-Toujours" va se métamorphoser en pêcheur malgache anonyme.
Jean d'Esme, journaliste et grand voyageur, chantre d'un Empire français qui exalte les héros, livre dans cette fiction, couronnée de succès en 1932, sa vision des peuples du Sud et des coloniaux.
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ÉPA VES AUSTRALES

COLLECTION AUTREMENT MEMES conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l'ordre national du mérite, Prix de l'Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, sous fonne de roman, nouvelles, pièce de théâtre, témoignage, essai, récit de voyage etc., rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l'Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. TI s'agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme: celui qui recouvre la période depuis l'installation des établissements d'outre-mer). Le choix des textes se fait d'abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l'ouvrage, mais tient compte aussi de l'importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l'intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c'est notre dedans extérieur, les autres, c'est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation: voir en fin de volume

Jean d'Esme

ÉPAVES AUSTRALES
Présentation de Dominique Ranaivoson

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

Autres ouvrages de Dominique Ranaivoson Iza mOG? Bref dictionnaire historique de Madagascar, Antananarivo, Tsipika, 2004 Nouvelles de Madagascar, Saint-Maur des Fossés, Sépia, 2005 Madagascar: dictionnaire des personnages Saint-Maur des Fossés, Sépia, 2005 historiques,

100 mots pour dire Madagascar, Paris, Maisonneuve et Larose, 2006

Le médaillon de la couverture représente des maisons de pêcheurs de la région de Port-Dauphin bâties sur pilotis et couvertes de feuilles. Cliché Dominique Ranaivoson.

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.ft (QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9536-6 EAN : 9782747595360

INTRODUCTION par Dominique Ranaivoson

INTRODUCTION Jean d'Esme, de son vrai nom Vicomte Jean d'Esménard (1894-1966), est un des auteurs coloniaux français les plus féconds avec plus de quarante romans, récits de voyages, nouvelles, biographies, récits historiques, films documentaires, auxquels il faut ajouter ses innombrables reportages parus dans divers journaux. Cette œuvre abondante explique que Robert Comevin, son biographe, le surnomme «le chantre de l'épopée coloniale)} et « le troubadour de l'épopée impériale française)} 1. Il naît à Shanghai pendant que son père est fonctionnaire en Indochine. Sa famille maternelle a fui la France révolutionnaire pour La Réunion en 1789 et sa famille paternelle s'y est installée en 1850. Étudiant en France dès 1912, il est reçu à l'École coloniale, section indochinoise, en 1914, mais renonce à poursuivre sa formation à l'issue de la guerre et devient journaliste. Il passe ainsi dans différents journaux (Je suis partout, Le Matin, L'Intransigeant, La Résistance, La Voix de Paris). Il prend surtout le temps d'arpenter l'Empire français et d'écrire en utilisant les connaissances directes et indirectes acquises durant ces voyages parfois longs comme matière romanesque ou sujets de reportage. On peut ainsi classer une part de ses écrits en cycles de pays: l'Indochine d'abord, qu'il connaît bien, avec quatre romans: Thi Ba, fille d'Annam (1920), Les Dieux rouges (1923, réédité à Paris par Kailash en 2003), Dragon d'Annam (1927), L'Arne de la brousse (1935). Madagascar, où il séjourne en 1925, fournit la matière pour un film, Razaff le Malgache (1925), deux romans historiques, Les Barbares (1925) qui connaît un grand succès et Empereur de
1 Robert Cornevin, «Jean d'Esme (1894-1966) », notice déposée à l'Académie des Sciences d'Outre-Mer, Paris, 1966. VII

Madagascar (1928), un camet de voyage L 'lie rouge (1928) et enfin le texte qui nous revient, un roman, Épaves australes (1932). Signalons que dans la même période, Jean d'Esme a parcouru l'Éthiopie durant onze mois au retour desquels il publie un carnet de voyage À travers l'empire de Ménélik (1928), et des romans, Le Soleil d'Éthiopie (1929) et L 'homme des sables (1930). Après Épaves australes, il abordera un cycle de sept ouvrages sur le Cameroun puis un autre sur le Maroc et, après la deuxième guerre, il publiera des biographies de militaires: Leclerc et Faidherbe en 1948, Joffre et de Lattre en 1953, Bournazel en 1959. Il revient sur Madagascar en 1946 avec Le Conquérant de l'île rouge où il reprend l'histoire du baron Benyowsky de Empereur de Madagascar puis en 1965 avec une biographie du général qui mit en place la colonisation, Gallieni: destin hors série. Si l'on excepte quelques ouvrages légers situés en Métropole ou sur les animaux (Jean d'Esme est un grand chasseur en Mrique), l'essentiel de son œuvre est une lecture ouverte dans le temps et l'espace de ce qu'il nomme « le grand livre de l'Énergie française »1. Il y observe partout, outre les caractéristiques des habitants, la marque admirée de l'action civilisatrice coloniale. En journaliste confirmé, il se documente sur l'histoire et l'ethnologie des contrées traversées, prend des notes, des photos et insère ces renseignements dans ses textes. Mais par-dessus tout, il cherche à glorifier les œuvres de conquêtes des Français venus planter drapeau et civilisation dans les contrées dites « barbares». Les mots choisis pour les titres forment un paradigme de l'héroïsme qu'il veut célébrer: Empereur de Madagascar (1929), Les Défricheurs d'empires (1938), Les Impériaux (1945), Le Conquérant de l'île rouge (1946), Gallieni (1965), Les Nomades de la gloire, l'épopée de la division Leclerc (1945). Le courage, l'action individuelle sont pour lui les valeurs
1 Expression rapportée dans À travers l'empire de Ménélik, p. 20.

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suprêmes qui forment les hommes d'exception admirables, les héros. TIplace en épigraphe de Bournazel ce mot d'André Maurois dans lequel semble résumée l'orientation de sa plume féconde: «Le culte des héros est aussi vieux que les hommes». Admirant Lyautey, qui a séjourné à Madagascar entre 1897 et 1902, il cite sa devise dans le même volume: « La joie de l'âme est dans l'action». Il y a donc constamment, de livre en livre et sur tous les continents, une corrélation « naturelle» entre l'héroïsme viril et l'action, fût-elle le massacre des autochtones, car dans son esprit, toute conquête est suivie de «notre œuvre créatrice» liée au confort de «notre civilisation» 1.Naturellement, à l'inverse, se dessine en filigrane l'autre paradigme, qui associe les Barbares à l'inaction, la paresse, la « résistance inerte », le « veule nonchaloir»2 des indigènes. Épaves australes s'inscrit dans la démonstration de l'altérité radicale entre ces deux visions de la vie. Avant Épaves australes, Jean d'Esme a déjà traité plusieurs fois de Madagascar, ou plutôt des héros choisis comme tels par lui qui se sont déployés dans ce pays. Il a glorifié dans Les Barbares en 1925 le gouverneur Jacques Pronis (16191655) qui dirigea avec beaucoup de mal la petite colonie française installée sur la côte de l'extrême Sud de Madagascar mais dont son texte exalte le courage en le montrant blessé lors d'une bataille au cours de laquelle soixante-treize héroïques Français repoussent «dix mille barbares». L'ouvrage, vendu à 16 000 exemplaires, l'a rendu célèbre. En 1928, il choisit de romancer encore la vie d'un aventurier, un Slovaque enfui de Sibérie en 1770, autoproclamé roi dans le Nord de Madagascar en 1774, le fantasque et violent comte Benyowsky (1741-1786).

1 L 'lie rouge, p. 242. 2 Ibid, pp. 243 et 260. TI désigne ici les Antandroy, peuple du Sud de Madagascar. Voir la carte, p. xxxi. IX

Mais surtout, il a publié en 1928 L 'lIe rouge, son récit de voyage à Madagascar, voyage, qui, comme tous les autres, se place délibérément sous la protection et dans la perspective de l'autorité: lui et son groupe sont accueillis à Tananarive par le Gouverneur général Marcel Olivier. Après un mois de séjour, le convoi s'ébranle pour une expédition de cinquante jours qui le mènera jusqu'à l'extrême Sud, Fort-Dauphin, en passant par les Hautes Terres puis la forêt du pays tanala, en tout 1000 km de voiture et 2500 km de filanjana (chaise à porteurs1). Les chapitres correspondent aux étapes et se terminent dans le Sud, pays antanosy, par ce titre «Au pays de M. Le Chevalier de Pronis ». Le texte mêle les descriptions de mœurs et les réflexions issues des lectures et des conversations, en particulier concernant les premiers Français venus, les Portugais, Anglais et Créoles n'étant jamais mentionnés. Les références implicites aux récits antérieurs, en particulier à celui du gouverneur Étienne de Flacourt, Histoire de la Grande Isle Madagascar (1656), contemporain et successeur de Pronis, permettent d'inscrire la présence française dans un pseudo-continuum qui ignore les périodes intermédiaires. Rappelons que la colonie française décimée par les luttes internes, les défaites et le désintérêt de la cour, fut obligée d'abandonner Madagascar en 1674, et que la colonisation telle qu'elle est établie en 1925 date de 1896. Et l'on s'étonne de ne point trouver trace dans le texte de la présence en 1901 de Lyautey qui parlait aussi dans sa correspondance de «nos devanciers» en contemplant les ruines du fort de Flacourt2.

Un Glossaire encyclopédique, expliquant notamment les termes malgaches, est placé à la fin du texte ci-dessous, pp. 141-156. 2 Cité par André Le Révérend, «Lyautey à Madagascar », in JeanFrançois Durand, Regards sur les littératures coloniales, I : Afrique francophone: découvertes, Paris, L'Harmattan, 1999, p. 239. x

1

L'auteur, qui arrive à Fort-Dauphin à la suite de ses héros conquérants, semble simplement retrouver « identiques» les peuples «que nous dépeignent les trois premiers colonisateurs de l'île Dauphine» : «ils portent toujours, comme au dix-septième siècle, les épaisses boucles [...]. De notre langue, malgré ce contact de plus de trois siècles qu'ils ont eu avec nous, ils ignorent le premier mot. [...] Malgré qu'ils aient eu, durant ces quatre siècles, l'exemple de notre civilisation [...] il ne semble pas que tout cela les ait intéressés [...]. C'est vraiment en tout état de cause une très curieuse impression que de retrouver intacte la vie d'un coin de terre» 1. Le groupe de 1925, selon le hasard des étapes, assiste à un mariage, des funérailles, la vie des villages, des danses, un pacte de sang, tous éléments qui sont notés au travers du prisme de la sensibilité et de l'intérêt folklorique que leur accordent les voyageurs occidentaux et rationnels. Ces notes nombreuses, qui comprennent des mots et expressions malgaches notés phonétiquement et prises sur le vif seront largement exploitées pour Épaves australes. Ajoutées aux compilations, elles témoignent du soin apporté par l'auteur pour transporter le lecteur européen, le dépayser, dans un monde colonial « vrai », donc intéressant puisque fondamentalement « autre », un monde qui fascine et déroute, qui est donné, comme aux coloniaux mis en scène, à regarder mais sans quitter son cadre conceptuel. D'où les mots-clés de « bizarre» et « curieux ». Les Malgaches sont les « autres» que l'écriture prétend expliquer en les décrivant jusque dans leur âme mais qu'elle rend encore plus opaques, inintelligibles car ils restent de leur «race». L'écriture romanesque se veut une écriture du dévoilement alors qu'elle reconstruit selon son propre projet idéologique un indigène et un colonial qui illustrent les thèses de l'auteur.
1

L 'lie rouge, pp. 242-243. Xl

Du voyage réel à la fiction romanesque, nous retrouvons la fin de l'itinéraire le long de la côte Sud-est, les paysages, les différentes cérémonies traditionnelles, les traces des lectures, et enfin la ville de Fort-Dauphin qui représente chaque fois pour celui qui vient du Nord, le bout de l'île, du monde, et le début du rêve. Dans le roman comme lors de son voyage, passé et présent, connaissances directes et indirectes s' entrecroisent sans cesse dans un exotisme qui est avant tout un décor enchanteur et exaltant réduit à quelques noms de plantes et des annotations de couleurs de ciel. Ce bout du monde, c'est le rêve d'une vie nouvelle refondée ex nihilo après la faille insondable de la mort, du désenchantement de l'Occident, de la ruine des classes moyennes, inscrites par la première guerre mondiale. La mère du personnage, Mme de Clauze, veuve et ruinée, survit après la guerre «telle une épave, elle dérivait en tous sens, ballottée par les courants violents de cette ère nouvelle». Épaves australes présente son fils, Jacques de Clauze, marqué par ce passé destructeur, prêt à tout tenter n'importe où pour ne pas être ainsi passif dans un monde devenu incompréhensible mais porteur des valeurs coloniales que sont le goût de l'action, l'enthousiasme devant une trajectoire neuve strictement individuelle, le courage, le sens du progrès, l'usage de la raison et la capacité de se projeter dans l'avenir. Madagascar, comme du temps de Flacourt en 1656, fait rêver les lecteurs de Métropole par sa situation de bout du monde, dans « l'Océan des Indes ». Cette périphrase oriente le récit vers ce continent et non pas vers l'Afrique. Or, les assimilations avec le continent noir feront du texte un lieu de confusion disqualifiant l'aspect documenté souligné par les allusions précises et montrant qu'Épaves australes est moins un roman sur Madagascar qu'une mise en garde sur les risques encourus par les colons dans un décor qui, d'enchanteur, peut devenir menaçant, dangereux, et parfois fatal.

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Ce cadre enchanteur est présenté comme le lieu fonnidable et disponible où les qualités du colon s'épanouiront d'autant mieux que le système colonial offre les facilités d'installation et que les populations semblent accueillir facilement cette présence présentée toujours comme bénéfique, voire même libératrice quand elle apporte les progrès de la médecine par exemple. Le roman présente les Européens par les fonctionnaires en poste à Fort-Dauphin, évoluant dans un monde clinquant rempli d'objets façonnés indispensables où il faut toujours remplir le temps par des activités, mobiles, ambitieux, manipulant tous la parole de manière légère. Ils constituent une société fermée face aux autochtones, les Antanosy. Entre les uns et les autres, le rapport à la parole, à la mort, à la nature, à la vie, au temps, est symétriquement inversé. D'un côté la volonté, l'énergie et la dignité, la frivolité aussi dans la sociabilité, le mouvement, la carrière, de l'autre l'enlisement, la mollesse, l'insouciante béatitude, la nonchalance, la volupté, la disparition de toute chronologie. Entre eux, le pouvoir donné par l'autorité coloniale sous la forme des papiers officiels. Le héros, jeune, beau, énergique, apparaît comme le type du colonial modèle. Il se lance avec ses atouts, ses rêves et son ignorance dans l'aventure exaltante de la création avec une exploitation agricole pleine de promesses dont l'élaboration constitue le premier volet ascendant et la thèse du roman. L'installation de cette ferme reprend cette ambition notée à Fort-Dauphin par Jean d'Esme qu'il faut montrer « l'exemple de notre civilisation et de notre confort et le spectacle de nos travaux et de notre œuvre
créatrice» 1 .

Jacques de Clauze arrive ainsi à incarner le modèle du Blanc dominateur mais sympathique, propriétaire mais payant sa main d'œuvre, sauvant les autochtones en danger, jusqu'à la scène où il fait le serment de sang et devient « frère» d'un notable Malgache qui le respecte et donne à cette occasion
1

L 'lie rouge, p. 242.
XIII

une réception digne du milieu colonial. Il se moque encore des rites indigènes et mérite le surnom que lui donnent les villageois, « Vaza-bé [Grand-Blanc]-aux-champs-innombrables ». Les valeurs et les mondes coloniaux sont alors bien en place, avec, au-delà des liens d'égalité apparente, une claire hiérarchie fondée sur les races, le « vaza» d'un côté, les « indigènes» de l'autre. Si le texte montre le nouvel arrivé qui défriche, plante, ouvre des réseaux commerciaux, construit, embauche, est heureux de ses résultats, c'est aussi pour montrer que les autochtones, qui le surnomment «Court- Toujours », n'ont jamais pris d'initiative. Le roman fonctionne dans sa première partie comme l'illustration de ce que Jean d'Esme dit en raccourci dans L 'lIe rouge: «N'ayant aucun besoin, et ne tenant compte que du prix énorme que coûte le moindre effort à sa nature indolente, l'Antanouchl se juge parfaitement heureux tel qu'il est. La barbarie et la misérable stagnation de sa vie ne lui apparaissent point2. » Voici donc le jugement énoncé par le voyageur qui a passé une seule journée dans cette ville dont il fera le cadre d'Épaves australes, qui traverse rapidement des campagnes où il est dévisagé de loin par des indigènes avec lesquels les rapports sont impossibles et qui emploie le présent de vérité générale pour rendre compte de leur sens du bonheur. Nous retrouvons tout au long du roman ces thèmes de l'indolence et de la paresse face à l'action et au courage, de la stagnation face au progrès, avec, au bout de cet antagonisme idéologique, la question du sens de la vie. La barbarie supposée des populations n'est pas nommée si brutalement, mais la position du narrateur filtre au travers du vocabulaire: les
1 L'auteur note phonétiquement les mots malgaches qu'il entend. Il parle ici le l'ethnie de Fort-Dauphin décrite dans Épaves australes, les Antanosy. Voir la carte, p. xxxi. 2 L 'lie rouge, p. 243.
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populations «primitives» ont des «cases », des «huttes », des «tanières» où se mêlent hommes et bêtes, leurs vêtements sont des «oripeaux », des «haillons », des «défroques », leurs banquets des « ripailles ». La naïveté des autochtones est aussi soulignée chez tous les personnages, de la femme-enfant qui berce I'homme ébranlé dans ses certitudes au vieux chef Jacques de Clauze se trouve seul face aux « indigènes insolents, bavards, rieurs et simples» à la «vie nonchalante, l'âme puérile, la gaieté naïve}}; devenu leur chef, il écoute « les plaintes puériles, les inquiétudes naïves ». Enfin, corollaire des qualificatifs précédents, les indigènes s'abaissent en une juste reconnaissance de la «naturelle» supériorité des Blancs. Imako, la jeune femme à l'âme «veule et serve» obéit et sert l'homme qui l'a choisie, Jacques de Clauze est « sacré» pour ses ouvriers, les vieilles femmes acceptent ses plaisanteries, le vieux dont il soigne la belle-fille l'appelle son « bienfaiteur}) et la malade le qualifie de « savant» et « génêreux », le villageois sauvé du crocodile lui parle «respectueusement », on lui accorde toutes les femmes qu'il demande, enfin le Chef le désigne comme successeur. Le texte semble s'appesantir sur les stratégies d'abaissement devant l'administrateur craint, sur les différences fondamentales entre les distractions des coloniaux et celles des villageois (tennis contre ripaille, fox-trot sur phono contre tam-tam), le regard des premiers observant les seconds avec un intérêt pour le folklore mais un profond dédain pour le sens des gestes: « c'est assez curieux et cela vous amusera» dit Borlon en parlant du fatidra, sennent sacré pour les acteurs. Le texte ne cache d'ailleurs pas le point de vue choisi, celui de montrer ces populations lointaines à des lecteurs blancs: «[Jacques de Clauze] se réserva de voir

Imako et de lui parler librement - comme on parle là-bas c'est-à-dire tout à trac.» Dans tout cela, J'ordre naturel semble régner. MaÎs il est dans le paradoxe même du discours xv

colonial de tenter de démontrer la simplicité primitive de la population et de décrire sans les comprendre de nombreux rites et coutumes qui précisément sont les signes d'une culture différente et complexe. L'auteur ignore ainsi manifestement le rôle et la complexité des discours (kabary), le sens du sacrifice du zébu (joro), la place éminente des femmes, le jeu et la distribution subtils de la parole, le statut moral des vieillards. De la même façon, les villageois sont dits nonchalants et paresseux mais les descriptions mentionnent les maisons construites en un temps record, les cultures, le creusement des pirogues, la pêche, toutes activités qui nécessitent savoirs, techniques, ténacité. Ils sont sans cesse montrés incapables de penser mais l'avant-dernier chapitre parle d'une négociation qui est « une lutte de ruse et de marchandage» entre Jacques et «le plus matois des notables ». L'altérité est donc sans cesse célébrée comme une source intéressante d'exotisme mais constitue la preuve dans le texte et dans la réalité des colons d'une mise à distance indispensable au maintien des qualités de la race blanche qui sont l'énergie et la volonté inscrites dans un temps linéaire. Ce sont les crises et non le système colonial qui ébranlent le modèle et la personnalité du colon courageux: déception amoureuse, solitude des saisons de pluies et enfin cyclone ravageur provoquent « une telle détresse» et un tel vide que le personnage, « vaincu », se laissera prendre en charge par la femme pour laquelle il n'avait « qu'une sorte de vague tendresse» . Sa trajectoire est alors montrée comme une inexorable chute puisqu'il ne réagit plus, «hébété », «prostré », « avachi », «engourdi », devenu insensible au temps et aux événements. De héros maîtrisant son destin, le voilà devenu épave exactement comme sa mère: «son âme flottait et dérivait comme flue et reflue une épave inerte entre deux courants contraires. Et il demeurait rivé au fond de son fauteuil, s'abandonnant à une immense lâcheté qui l'écrasait XVI

et le laissait là, au seuil de cette case indigène, indifférent et veule ». Jusqu'au terme du récit, la métaphore du naufrage est filée, avec la vie qui «coule », l'ex-planteur et maître qui « s'incorpore» au village, jusqu'à «oublier» tout ce qui faisait sa vie antérieure. Sa vie est alors qualifiée de « bizarre »~ elle est un «enlisement », une «vie de molle paresse, d'insouciante béatitude dans quoi il se vautrait avec une âcre volupté ». La question de la responsabilité des indigènes, qualifiés eux aussi de « veules », dans cette chute, est posée par le texte car peu à peu, le personnage semble prendre toutes les caractéristiques de ceux-ci, mais des caractéristiques toujours présentées négativement. Comme eux, il recule devant l'effort et, les imitant, renonce peu à peu à tout: action, chronologie, ambition, émotions, confort, vêtement, identité et langue originelles, conversation, individuation, mouvement, et, enfin, nom. Et pourtant, en cet 'état montré comme une désintégration complète, une «monotonie croupissante» et une «stagnation », il est mari, père, pêcheur et chef de village, il travaille, dirige les débats, cultive, toutes activités qui ne retiennent ni l'attention ni la considération de l'auteur. La perspective de la narration ne présente pas cette trajectoire descendante comme une fiction, mais comme le passage d'une race à l'autre qui représente une perte qui ressemble à une trahison, et donc, pour le lecteur, une mise en garde devant une tentation pouvant arriver à quiconque au sein de l'adversité. Ayant refusé son rapatriement, Jacques de Clauze sent définitivement tranché « le lien qui le rattachait encore aux gens de sa race» . L'anti-héros colonial qui est aussi l'anti-héros esménardien fonctionne en réalité comme une illustration des thèses alors répandues par le discours colonial. Depuis ses études, avant la guerre de 1914, Jean d'Esme disait se sentir fier d'être Réunionnais et d'appartenir ainsi à
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la pléiade d'auteurs de romans coloniaux qu'étaient les cousins Marius-Ary Leblond, l'amiral Lacaze, Raphaël Barquisseau ou Louis Cazamian. Ces auteurs, souvent nés ou vivant dans les colonies, prétendent donner une image fidèle des terres et des peuples lointains, par opposition à une littérature exotique de propagande caricaturale mettant en scène des monstres ou des images idylliques. Les auteurs réunionnais défendant ainsi leur île par une littérature coloniale, Jean d'Esme, quoique mobile, prétend comme eux « faire vrai» et montrer dans ses écrits, parce qu'il aura voyagé et se sera documenté, les peuples et les relations possibles ou impossibles à établir avec eux. Ce réalisme littéraire se nourrit de ses notes, insère des bribes de langue malgache, semble expliquer les motifs des comportements sociaux. Mais, voyageur curieux et journaliste professionnel, Jean d'Esme n'en est pas moins avant tout un admirateur des œuvres de la race blanche déployée dans l'Empire. Le roman paraît au iendemain de l'Exposition universelle de 1931 à Vincennes, au moment où le lectorat est avide d'exotisme dans le cadre protecteur rassurant de l'Empire Glorieux, où la presse présente l'Outre-Mer comme un «espace d'initiative et de développement face à une métropole vieillie et en perte de vitesse »1. L'ensemble de la population française est alors convaincu des thèmes anthropologiques énoncés à Vincennes par le docteur Papillant sur « les conceptions explicatives, sur les aptitudes et la valeur des races coloniales et sur les relations qui en découlent pour la Métropole». Ces thèmes établissent une corrélation entre la constitution morphologique et « l'aptitude à l'effort intellectuel et moral ». En conséquence, «le métissage entraîne l'élévation du niveau d'une population peu évoluée et l'abaissement d'une population évoluée» et qui aboutit à
1 L'Écho de Paris, 6 mai 1931, cité dans Catherine Hodeir et Michel Pierre, L'Exposition coloniale, p. 35.

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« une opposition irréductible à toute tentative d'assimilation et d'unification des conceptions morales et sociales». Ces principes sont appliqués aux différents peuples concernés. Après les « Africains du Nord» qui, « de race blanche », sont dits « de condition très évoluée », les « négroïdes d'Afrique et du Pacifique peuvent être éduqués dans une certaine mesure mais non assimilables ». Enfin, la troisième catégorie concerne « les indigènes malgaches, des métis négroïdes, même cas» 1. Nous trouvons cette volonté du classement les races qui est le préalable de tout déjà dans L 'lie rouge, où Jean d'Esme note qu'il est difficile de pénétrer «l'âme ondoyante, déroutante et complexe de ces races si diverses ». Il note aussi les noms des ethnies, Antan osy, pour le village où il situe l'action. Mais le lien entre ethnie et race n'est pas pour autant établi. La globalisation hâtive qui fait pour l'auteur de Madagascar «la grande île africaine»2 avec des tam-tam et des cases manifeste à la:fois les présupposés du colonial et la méconnaissance des spécificités de cette île aux ethnies si contrastées qu'il est impossible de parler de «race». Le métissage dénoncé comme une chute est toujours celui d'un Blanc brisé et d'une indigène, dont l'identité véritable importe peu puisque l'auteur se réfère à des catégorisations établies ailleurs. Le thème romanesque du transfuge culturel, le «décivilisé », selon le tenne de Charles Renel, est ici un instrument pour exalter la Civilisation face à une barbarie qui est capable de décomposer celui qui a un moment de faiblesse. Plusieurs romans avaient déjà présenté avec succès des personnages happés par la société indigène et «perdus» pour la leur. Claude Farrère avait connu un grand succès avec Les Civilisés en 1905. Nul doute que Jean d'Esme avait lu cette dénonciation du monde décadent de l'Indochine où il avait grandi.
1 L'Exposition coloniale, p. 96. 2 L 'lie rouge, p. 171.

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