Erdgen

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Quatorze mille ans avant le présent, sur un continent aujourd'hui disparu, un homme arpente de hautes montagnes, suivit par son fidèle compagnon. Il est ici pour une bonne raison : découvrir la vérité au sujet d'une ancienne légende.
Erdgen est un roman de préhistoire-fiction, aux influences antiques et moyenâgeuses, et aux accents steampunk. Dans ce monde oublié, les Hommes, les Elfes et les Nains ne sont pas des légendes, mais bien des représentants disparus de lignées humaines, côtoyant les mammifères de la mégafaune du quaternaire et des créatures fantastiques. Ces peuples ont prospéré durant des millénaires et ont fondé de nombreuses civilisations, qui ont cohabité, commercée ou guerroyée.
À travers ce récit, nous suivons le périple d'un aventurier solitaire, un homme ordinaire, plongé malgré lui au cœur d'événements qui vont bouleverser à jamais sa vie. Il rencontrera des amis, mais aussi des ennemis, et il devra lutter pour sa survie et celle de son peuple.
Publié le : jeudi 10 décembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791022709583
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Fabien Perez

Erdgen

Tome1 : Un peuple inconnu

 

Cet ebook a été publié sur www.bookelis.com

 

 

© Fabien Perez

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

L’auteur est seul propriétaire des droits et responsable du contenu de cet Ebook.

 

Préambule

Au milieu du XIXe siècle, de nombreuses campagnes de fouilles archéologiques ont été organisées dans le sud de la Russie. Elles avaient pour but l'étude des kourganes, des tumulus recouvrant des tombes datant du néolithique, qui ont été bâties par des peuples méconnus dans une vaste zone au nord de la mer noire.

Alors qu'il creusait seul l’un de ces monticules de terre et de roche de taille modeste, un jeune étudiant russe, dont le nom s’est perdu dans l'histoire, découvrit ce qui ressemblait à l'entrée d’une sépulture. Sans en avertir ses collègues, car désirant garder pour lui cette découverte, il décida de s'engouffrer dans l'étroit passage, muni d'une simple lampe à huile.

À l'intérieur, il découvrit une grande chambre de cinq mètres par cinq de côtés, pour trois de hauteur. Elle était complètement vide, à l'exception d'un sarcophage en granite qui se dressait seul en son centre. Il était orné à sa base et tout autour, d'une fresque en bas-reliefs décrivant la vie d'un roi, ou d'un personnage renommé. Il entreprit de l'ouvrir.

Sans trop d'efforts, il parvint à faire glisser le couvercle sur quelques centimètres. Le cercueil de pierre abritait les corps d'un homme et d'une femme momifiés et parfaitement bien conservés. Ils étaient allongés sur le côté, se faisaient face, et tenaient chacun les mains de l'autre. Il s'agissait à l'évidence d'un couple. Le jeune étudiant savait qu'il venait de faire une fabuleuse découverte.

En regardant attentivement aux pieds des corps, il remarqua un coffre en bois. Il poussa le couvercle du sarcophage entièrement pour parvenir à le retirer, puis il l'ouvrit délicatement. Il fut stupéfié par ce qu'il découvrit à l’intérieur : une série de manuscrits reliés avec une technique étonnamment proche de celle du XIXe siècle. En feuilletant quelques pages, il remarqua immédiatement l'étrangeté de l'écriture. Il ne s'agissait ni de grec, ni de sumérien, ni d'un quelconque alphabet antique qu'il avait étudiés à l'université.

Le jeune homme crut à un canular. Il récupéra tout de même le coffre et les livres qu'il contenait, et referma le cercueil de granite. Il décida de ne pas dire un seul mot de sa découverte à ses enseignants, de peur de passer pour un fou, ou pour un faussaire. L'histoire ne s'arrêta pas là.

Bien des années plus tard, après la chute du rideau de fer, un étudiant français en histoire se rendit dans un musée ukrainien afin d'examiner des archives pour sa thèse de doctorat. Lors de ses recherches, il tomba par hasard sur un carton contenant les fameux ouvrages. Seule une inscription à moitié effacée sur une étiquette en indiquait la provenance et la date : expédition... kourgane, 1863. Intrigué, il demanda la permission de les rapporter en France. Le directeur des archives ne voyant aucune utilité ni valeur à ces textes accepta.

En rentrant dans son pays, l'étudiant mit de côté ses travaux pour se consacrer entièrement à ces manuscrits. Il rechercha dans les alphabets antiques des correspondances, sans résultats concluants. Il travaillait jours et nuits au décryptage de ces textes. Il décida de faire dater les ouvrages pour s'assurer qu'il ne s'agissait pas de faux. Il envoya quelques morceaux de papier prélevé sur chacun des livres à un laboratoire afin d'effectuer une datation au carbone quatorze. En recevant les résultats, il ne put en croire ses yeux. Ils remontaient à des périodes oscillant entre quatorze et douze mille ans avant le présent. C’était impossible ! Cette découverte pouvait remettre en cause toute l'histoire de l'humanité.

Il redoubla alors d'efforts pour découvrir ce que ces textes contenaient. Il parvint au bout de cinq années de travail à décrypter le code. Il ne lui restait qu’à découvrir la structure du langage employé. Il étudia des dizaines de langues et de dialectes indo-européens, et finit par se rendre compte que celle qu'il avait sous les yeux était en réalité l'ancêtre de toutes les autres. Il en reconstitua la grammaire et une fois ce travail de forçat accompli, il entama la traduction du premier ouvrage.

Jour après jour, il progressait dans le décryptage du texte, tout en créant un dictionnaire qui l'aiderait à l'avenir dans ses travaux. Après des mois et des mois d'une besogne harassante, il finit de traduire le premier tome. Le récit était conté par un homme et semblait incroyable en considérant l'époque à laquelle il était censé se dérouler. Voici cette étonnante histoire.

 

 

Note : les unités de mesure, de puissance ou de masses, ont été converties en unités actuelles pour une meilleure compréhension. Il est évident qu’elles n’étaient pas utilisées à cette époque. De plus, le nom des animaux commun, tel que les sangliers, les chevreuils, les chevaux… ont été traduits, tandis que ceux qui ont disparu ou qui étaient endémiques en Erdgen conservent en général leurs noms originaux.

 

I Rencontre

Erdgen, les « terres connues », c’est ainsi que se nommait le monde où je suis né. Ce vaste continent, dont nous ne connaissions pas l'étendue exacte, car de grandes régions sauvages à l'ouest restaient totalement inexplorées, se dressait au centre d'un océan qui l’enserrait de toutes parts. Je me nomme Falgur, je suis un « Maner », un Homme, originaire du grand royaume de l'Arduin, située le long de la côte est.

J'avais quitté les grandes plaines d'Attala depuis près de trois semaines, en laissant mon char à voile près du petit village de Sortur, à la frontière du royaume gnome de l'Isil. J'avais remonté les rives du fleuve Abel, coulant à travers la forêt de Nildir, jusqu’au lac Fenri, avant de m'engager dans une profonde gorge inexplorée des montagnes Diur. Ces terres étaient habitées par les « Drugnus », les petits hommes, également appelés « Nains ».

Outre leur petite taille, ne dépassant guère le mètre cinquante pour les plus grands, ils avaient les membres courts et très musclés, une pilosité développée, un nez large, des arcades sourcilières prononcées et un front fuyant. La plupart portaient la barbe et les cheveux longs, mais ce n’était pas une généralité. Les Naines étaient quant à elles plus sveltes et avaient des traits de visages plus doux.

Ils avaient la réputation d'être plutôt grincheux, et d'humeur lunatique. J'en avais connu un pendant mon enfance à Loria, la plus grande ville du nord de l'Arduin. Ses parents étaient issus de la grande migration qui y eut lieu vingt-cinq années plus tôt. Ils avaient fui la guerre sanglante livrée contre les Elfes-Noirs, qui brûlèrent leurs récoltes et décimèrent leurs troupeaux, provoquant une épouvantable famine. Certains clans du nord avaient dû se résoudre à quitter leurs montagnes pour rejoindre le royaume humain, alors très prospère et protégé de ces agresseurs.

Après la guerre, la majorité d’entre eux regagnèrent leurs royaumes, mais certaines familles décidèrent de rester parmi les Hommes. Ils s’intégrèrent à la population et partagèrent leurs technologies, notamment en matière de métallurgie et de forge. Leurs histoires orales ancestrales s’étaient perpétuées après leur exil et je devais, au cours de mon voyage, vérifier la véracité de l'une de ces légendes. Elle racontait le combat de Thorul Igdebar, un puissant chef de clan, qui, d'un seul coup de hache, aurait vaincu un gigantesque tigre blanc doté d'une paire de canines démesurées1.

D’après les recherches d’Edgar Sideron, l'homme qui m'employait et qui m'avait envoyé ici, certains témoignages relativement fiables corroboraient l’existence de ce félin extraordinaire. J’avais donc une chance de trouver des preuves de son existence ou même de le voir en chair et en os. Cependant, je préférais ne pas trop y croire et éviter ainsi une déception cuisante, le doute étant souvent plus payant qu’une conviction inébranlable.

Je marchais le long d'un sentier surplombant un ravin aux pentes abruptes en compagnie de mon compagnon de route, un oiseau géant incapable de voler2. Il possédait bien des ailes, mais elles étaient atrophiées et réduites à de simples moignons. Il m’emboîtait fidèlement le pas depuis presque cinq années, en portant sur son dos mes instruments et nos réserves.

Nous arpentions le territoire potentiel du félin depuis plusieurs jours. Je m'arrêtais tous les quarts d'heure pour observer le paysage montagneux alentour avec mes lunettes grossissantes, dont les lentilles étaient faites de quartz poli, en espérant déceler l’éventuelle présence du grand prédateur. Une forêt de pins clairsemée s’étendait sur le versant d’en face. Des chamois sautaient de rocher en rocher. Le soleil était haut dans le ciel, et la température caniculaire pour ce milieu de printemps. Mon compagnon souffrait tout autant que moi de la chaleur, ses plumes duveteuses ne le protégeant guère. Nous marchions depuis l’aube et la soif nous tenaillait. J'attrapai une gourde dans mon sac pour me désaltérer. Hélas, elle était vide. Nos réserves d’eau étaient à sec.

Je détournai mon regard, affublé des lunettes, vers le bas de la gorge que nous longions et j'aperçus un mince filet d'eau immiscé entre d'énormes blocs de pierre. La descente allait être rude, mais nous n'avions pas le choix. Je repérai visuellement le chemin le moins périlleux pour descendre, puis nous quittâmes le sentier. Des pierres roulaient sous nos pieds, avant de dévaler la pente en rebondissant et de s'écraser quelques centaines de mètres plus bas. À plusieurs reprises, je manquai de me tordre une cheville, ou de tomber moi-même dans le précipice.

À mi-chemin, une large pierre plate se déroba sous ma botte. Je tombai sur le dos, mais aucune prise ne se présentant pour me retenir dans cette pente abrupte, ma dégringolade fut inexorable. Impuissant, je roulai sur une dizaine de mètres, jusqu'à ce qu'une roche, dressée comme un tremplin, me projette dans les airs. Je retombai à quelques mètres en contrebas, croyant que ma chute reprendrait de plus belle. Il n'en fut rien. À l'impact, mon corps traversa le sol comme s’il s’agissait de bois pourri et ma course s'acheva au fond d'un gouffre peu profond.

Je mis quelques minutes avant de revenir à moi. Mon épaisse veste en cuir de bison ayant amorti les chocs, aucun de mes os n’avait cédé. J’avais cependant quelques hématomes et de belles éraflures sur les mains. En me relevant, je remarquai qu’il ne s’agissait pas d’un simple gouffre, mais d’un tunnel partant dans deux directions. Des lampes à huile, accrochées à une dizaine de mètres les unes des autres aux poutres qui soutenaient les murs, diffusaient une faible lumière. La poussière due à ma chute commençait à peine à se dissiper, lorsqu'une silhouette, petite, trapue et portant des vêtements en fourrure de bouquetin, apparut devant moi. Avant même que je puisse voir son visage, j'entendis gronder sa voix :

— Que faites-vous là Longues-Pattes ? Sortez de mon tunnel ! Tout de suite !

— Pardonnez-moi, je ne voulais pas...

— Vous ne vouliez pas quoi ? Vous ne savez même pas qui je suis, ni où vous êtes !

— Normal. Nous ne nous sommes pas encore fait le plaisir des présentations.

— Les présentations, quelle importance ? Je vous ai dit de ne pas rester là.

— J'aimerais ne pas rester ici monsieur, mais ce trou est trop profond pour que je l'escalade, et je n'ai pas de corde. Si vous acceptiez de m'en prêter une, je pourrais sûrement…

Je n'eus pas le temps de finir ma phrase qu'une détonation retentit au loin dans le tunnel. Elle fut suivie d'un souffle si violent qu’il me projeta au sol, puis un épais nuage de poussière ampli la galerie. J'étais à terre, mes oreilles sifflaient et je toussais à en cracher mes poumons. Le Nain, quant à lui, n'avait pas bougé d'un centimètre et il était toujours aussi décidé à se débarrasser de moi.

— Je vous avais dit de ne pas rester là !

Il grommela dans sa barbe.

— Arggrrr, ces Longues-Pattes, ils ne tiennent pas debout.

Il fit demi-tour et repartit d'où il était venu. En levant les yeux au ciel, je vis mon compagnon à la surface qui regardait dans le trou béant que j’avais laissé, inquiet. Je lui dis de m'attendre où il était, ne sachant trop si l’ordre allait être respecté, puis, n’ayant pas d’autre issue, je suivis le Nain. Au bout d'une centaine de mètres, je l’avais rattrapé et j’arrivai à son niveau. En entendant mes pas derrière lui, il dégaina la hache qu'il avait à la ceinture, et se retourna brusquement dans ma direction. En me reconnaissant, il s’exclama :

— Ha, c'est vous ! Venez ! Je vais vous montrer.

Puis il me tendit une gourde d'eau fraîche en souriant. On prêtait habituellement aux Nains une attitude lunatique et changeante et celui-ci en particulier faisait honneur à cette réputation. Son hostilité avait en apparence disparu. Je le suivis à travers un dédale de galeries et, tandis que nous marchions, il m'expliqua :

— Vous voyez, dit-il en montrant du doigt les nombreuses embouchures de galeries que nous croisions sur notre chemin, toutes ces galeries, je les ai façonnées et consolidées tout seul. Depuis plus de dix ans, je creuse ici. Ce sont les terres de mes ancêtres.

— Je vois. Mais pour quel motif creuser tant de galeries ? Y a-t-il quelques filons d'or ?

— De l'or ? Non. Pas le moindre gramme dans ces montagnes.

— Alors, pourquoi se donner tant de mal ?

— Vous trouvez ça absurde. N'est-ce pas Humain ?

— Absurde ? Non. Inutile.

— Comment osez-vous ? hurla-t-il, en dégainant à nouveau sa hache.

— Désolé, je ne voulais pas vous offenser.

Il éclata alors d'un puissant rire, rangea son arme et se remit en marche. Tout en se tenant les côtes, il ajouta :

— Humour nain ! Humain, humour nain !

Je soupirai de soulagement et le petit personnage reprit :

— Non, plus sérieusement, si je creuse ces galeries, c'est que je recherche quelque chose de plus important que de l'or, une chose dont vous, les Humains, n'avez pas la moindre connaissance.

— C’est bien ce que je pensais, vous ne semblez pas être totalement stupide ! Que cherchez-vous donc ? Quel est votre nom déjà ?

— Appelez-moi Gamthor, Gamthor Igdebar. Et vous êtes ?

— Mon nom est Falgur Alset. Enchanté. Igdebar, avez-vous dit ? Comme dans la légende de Thorul Igdebar ?

— Vous connaissez cette légende ? Hé bien Humain, vous êtes moins bête que vous en avez l'air. Oui, Thorul Igdebar était l’un de mes aïeuls.

— Je suis ici sur les traces de ce mythe. Je cherche ce fameux félin géant. En avez-vous entendu parler ?

— Peut-être. Pour quelle raison êtes-vous sur la piste de cette bête ?

— C'est mon métier, monsieur. Je suis cryptozoologue.

— Étrange nom pour une profession. Je n'en ai jamais entendu parler. En quoi cela consiste-t-il ?

— Et bien, je pars à l'aventure, là où des histoires sur d'étranges créatures ont été rapportées, pour vérifier la véracité de ces récits et découvrir de nouvelles espèces.

— Vous êtes un scientifique donc ?

— Pas exactement. Pour la science, je suis plutôt un farfelu. Mais je suis persuadé que ce félin est une réalité.

— En fait, je retire ce que je viens de dire, vous êtes un véritable idiot. Laissez tomber ces balivernes et écoutez plutôt. Je vais vous parler de quelque chose de concret.

Il s’arrêta net et poursuivit.

— Je suis persuadé que quelque part dans ces montagnes se trouve un gisement d'orkalgeld, ou orikalk en langage humain.

— Vous m'intriguez, de quoi s'agit-il ?

— C'est un métal extrêmement rare, tellement rare que personne n'en a découvert le moindre gramme.

— Comment savez-vous que ce n'est pas une fable alors ?

— Ha ha. Grâce à ceci.

Il me montra un petit boîtier métallique ovale, doté d'une sorte de cadran transparent en demi-cercle, muni d'une aiguille et de graduations. Il brancha l'appareil à un câble métallique relié au sac qu'il avait dans le dos. Il tourna un petit bouton et aussitôt l'aiguille se mit à osciller entre la première et la seconde division. Il continua ses explications.

— Ce petit appareil me permet de détecter la présence d'orikalk. Plus l'aiguille monte, et plus je suis proche du gisement.

— Formidable. Et où est-il ce gisement à votre avis ?

— Pour être honnête, l'aiguille n'a jamais dépassé la troisième graduation. Mais si elle bouge, c'est que c'est bon signe, non ?

— Je ne sais pas, vous connaissez le sujet sans doute mieux que moi. Mais... puis-je vous demander comment fonctionne cet appareil ? Et qu’y a-t-il dans votre sac à dos ?

— Ha ha. J'attendais que vous me posiez la question. C'est très simple. L’orikalk est un métal qui a la particularité de dégager une puissante énergie. Mon petit détecteur capte cette énergie et m'indique son intensité. Plus je me rapproche du gisement, plus les émissions sont importantes. Facile non ?

— Ce n'est pas dangereux ?

— Pas à ce niveau, non. Mais la légende dit que ceux qui en ont trouvé sont morts dans d'atroces souffrances quelques semaines plus tard.

— Vous avez dit que personne n'en avait trouvé le moindre gramme.

— J'ai bien précisé qu'il s'agissait d'une légende. Et vous savez comme moi que les légendes sont... des légendes.

— Certes. Et cet oraquil ? Quelles sont ses propriétés ? Pourquoi aurait-il tant de valeur ?

— OR-RI-KALK. C'est de l’orikalk. Et je viens de vous le dire, il dégage une puissante énergie. Pur, il est censé émettre une lumière bleue, une fois plongé dans l'eau.

— Et votre sac à dos ?

Il retira son attirail, puis il m'expliqua :

— Ceci est un chef d'œuvre technologique. Ce boîtier contient une multitude de fines plaques métalliques sur lesquelles poussent des organismes microscopiques. Ces microbes produisent naturellement un léger courant électrique, mais cumulé les uns avec les autres, ils fournissent une grande puissance, qui est transmise au métal sur lequel ils reposent. Ce dispositif ne nécessite presque aucun entretien. Je dois juste y placer un peu de déchets organiques, et rajouter un peu d'eau salée tous les mois. Il me permet d'allumer la lampe de mon casque, de faire fonctionner mon détecteur, et je suis sûr qu'il pourrait alimenter un tas d'autres choses. Cette petite merveille a été inventée et fabriquée par les Gnomes. Si les Nains sont de bons artisans des métaux, les Gnomes quant à eux sont d'excellents ingénieurs. Juste au-dessus de ce boîtier se trouve une bonbonne contenant plusieurs litres de gaz, produit également par le générateur.

— Du gaz ! À quoi sert ce gaz ?

Il dégaina sa hache, puis tourna rapidement le bas du manche. Un craquement sec retentit et un arc électrique se forma dans une ouverture au centre de la lame :

— C'est une hache électrique, remarquai-je.

Le Nain désappointé grommela dans sa barbe. Il recommença plusieurs fois à actionner le manche, et soudain, au lieu d'une simple étincelle, une puissante flamme bleue jaillit de l'ouverture et prit la forme de la lame. Il dit avec soulagement :

— Haaaa, enfin, ça fonctionne. Non, pas une hache électrique, une hache pyrrolique !

Puis il éclata de son puissant rire.

Depuis ma chute, nous avions parcouru un bon kilomètre à travers les galeries. Je n'avais aucune idée de l'endroit où je me trouvais, mais je devais sortir et retrouver mon compagnon. Avant même que je ne pose la question, le Nain m'expliqua :

— Voyez-vous ce tunnel longues-pattes ? Suivez-le, toujours tout droit, et vous arriverez à la surface. À quelques mètres de la sortie, il y aura un petit sentier. Suivez-le sur une centaine de mètres et vous arriverez sur la grande route commerciale. Vers l'ouest, c'est Delvar, la grande capitale enterrée du Nidabellir, le Royaume-Uni des Nains. Vers l'est, c'est Aïlure, et le royaume gnome de l'Isil. Je me ravitaille grâce aux marchands qui empruntent cette route. Ils m'échangent de la nourriture contre des pierres précieuses que je trouve ça et là dans mes galeries. Quant à votre... oiseau de compagnie, il sera non loin du sentier que je viens de vous indiquer. Cherchez bien.

Il prit brusquement un ton agressif :

— Maintenant, partez ! Allez-vous-en, et laissez-moi tranquille. Je vous en ai assez raconté de ma vie solitaire et sans intérêt. Aller, aller.

— Très bien, je m'en vais. Par ici vous avez dit. Et bien au revoir.

— Oui. Ce tunnel. Et ne revenez pas.

Je pris le chemin que l'étrange personnage m'avait indiqué, et marchai environ cinq cents mètres dans une étroite galerie en me cognant régulièrement la tête aux poutres du plafond. Je parcourrai mes derniers mètres sous terre quand j'aperçus devant moi, en contre-jour, une silhouette de petite taille. C'était Gamthor. Il m'interpella :

— J'ai oublié de vous demander quelque chose, longues-pattes. Votre félin géant, il n'aurait pas deux grandes dents ? Si grandes qu’elles dépasseraient de chaque côté de sa gueule ?

— Oui, en effet, c'est là une de ses caractéristiques notables. Mais... comment ?

— Comment puis-je savoir qu'il possède de grandes canines ? Eh bien, c'est tout simplement raconté dans la légende. Je vous rappelle que c'est une histoire familiale, alors je la connais par cœur.

— Non, j'allais vous demander comment vous êtes arrivé ici aussi vite.

— J'ai moi-même creusé toutes ces galeries. J'en connais les moindres recoins, et tous les raccourcis.

— Certes.

— Et concernant cette histoire de félin géant…

Je l’incitais d’un geste à poursuivre, retenant mon souffle.

— Je l'ai vu, déclara-t-il solennellement.

— Vous l'avez vu ! Mais où ? Quand ? Dans quelles conditions ? Est-il grand ou petit ?

— Doucement, Humain, ne posez pas toutes les questions en même temps. Je vais vous raconter les circonstances de cette rencontre.

Gamthor s’éclaircit la gorge, sa voix perdit un peu de son côté caverneux. Je m’assis sur un rocher plat.

— C'était il y a deux ans. Je venais enfin de terminer une galerie qui me donnait un accès direct à un glacier. Ce sont de bonnes sources d'eau, les glaciers. Le bas du tunnel était en contact avec la glace, tandis que le haut menait à l’air libre. L'ouverture ne faisait pas plus d'un mètre. Je voulus regarder dehors, par curiosité. Je n'étais pas sorti depuis deux mois. Et c'est là que je le vis. Enfin, que lui me vit ! Il était caché à côté de l'entrée du tunnel et devait attendre depuis plusieurs heures que j'en sorte. Il lança sa patte à l'intérieur de l'ouverture et j’eus à peine le temps de sauter en arrière pour l’éviter. Il avait des griffes énormes. Lorsqu'il retira son humérus de mon tunnel, je vis deux gros yeux qui me regardaient par l'ouverture. C'était un félin, sans nul doute. J'ai même aperçu ses longues canines, comme dans la légende. Il m'observa quelques secondes et disparut dans la brume.

— Alors il existe… C'est fascinant, je crois que je vais faire la découverte du siècle.

— Si vous le dites Humain.

— Où se trouve cette galerie ?

— Nulle part. Je l'ai dynamitée le jour même. J'ai eu trop peur.

— D'accord. Et ce glacier ? Où est-il ?

— Non, je refuse de mettre les pieds sur ce maudit glacier.

— Qui a dit que vous deviez venir avec moi ? Indiquez-moi juste l'endroit sur ma carte.

— D'accord, d'accord.

Gamthor marqua d'une croix l'emplacement du glacier. Je voyais dans son regard que quelque chose n'allait pas. Il était soucieux, et marmonnait dans sa barbe. Quand je lui ai demandé ce qui le tracassait, il me répondit :

— Vous n'arriverez jamais jusqu’en haut de cette montagne.

— Et pourquoi ?

— Le danger est partout. Le moindre faux pas et c'est la chute. Sans parler de toutes ces créatures prêtes à faire de vous un bon et copieux repas.

— Me croyez-vous aussi faible. Voilà déjà cinq années que je parcours les terres humaines de l'Arduin, et j'ai déjà vu largement pire.

Le ton de Gamthor se fit plus coupant lorsqu’il répliqua :

— Mais vous n'êtes pas sur les terres humaines mon gars, vous êtes sur mon domaine, sur les terres des Nains des montagnes Diur !

— Vous êtes en train de me dire que vous voudriez venir avec moi ? Pour m'escorter en quelque sorte…

— Non, je n'ai rien dit de tel. La place d'un Nain est dans ses tunnels, et non en plein air à crapahuter comme un chamois. Je m'inquiète juste pour vous, c'est tout.

— Comme vous voulez Gamthor, mais ça aurait été un plaisir d’être accompagné par une personne possédant une aussi grande expérience des montagnes avoisinantes. Enfin. Comme vous voulez…

Avant de partir, il me tendit deux grandes gourdes d'eau pour le voyage. Je franchis la sortie du tunnel en laissant le Nain derrière moi. Un sentier partait effectivement vers le sud. Je le suivis cinq minutes, quand soudain, entre deux arbres, je reconnus un endroit familièrement désagréable : un trou béant dans le sol au milieu de quelques petits pins. Mon compagnon était resté là, contre toute attente, mais il semblait un peu perdu. Les retrouvailles furent chaleureuses, même si mon escapade souterraine n’avait duré qu’une heure.

Sans attendre, nous rejoignîmes le sentier, puis la route commerciale. Nous devions la suivre sur deux kilomètres, puis continuer vers le nord, avant d’entamer l’ascension du glacier. En fin d'après-midi, nous avions enfin atteint le front de glace et de neige. Nous nous affalâmes sur un gros bloc de roche, épuisé. Une forte voix retentit soudainement à quelques mètres derrière nous et résonna ensuite dans toute la vallée :

— Vous en avez mis du temps, temps, temps, temps. Humain, main, main, main.

— Gamthor ! Vous m'avez suivi ?

— Non. C'est vous qui m'avez suivi. Cela fait presque une demi-heure que je vous attends à l'ombre de ces rochers. Vous ne marchez pas bien vite pour un Longues-Pattes.

— Que portez-vous sur le nez ?

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