Et pourquoi n'irais-je plus au hangar ?

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Alexandre se retrouve demandeur d'emploi. D'échec en échec, il perd l'estime de lui-même et plonge dans un isolement social . Pour se défendre contre sa souffrance, il recrée un monde du travail parallèle dont les conditions font référence aux théories d'intellectuels contestataires. Mais le monde réel a changé, le travail comme les hommes sont devenus de pures marchandises. L'amour hors norme et l'inconséquence de Claire pourront-ils sauver Alexandre de la folie ?
Publié le : dimanche 5 octobre 2014
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EAN13 : 9782336358956
Nombre de pages : 182
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Vincent COLIN
Alexandre subit un plan social et se retrouve demandeur
d’emploi. Confant en l’avenir, cet homme encore jeune et
brillant ne trouve cependant pas de poste. De mois en mois, de Et pourquoi
courrier en courrier, d’échec en échec, il vit de plus en plus mal
cette situation et plonge dans un isolement social qui lui enlève
estime de lui-même et confance en les autres. Contacté par n’irais-je plus au hangar?
Claire, son ancienne collègue qui voudrait encore coopérer avec
lui, et pour se défendre contre la soufrance due à la situation de
rejet, il recrée un monde du travail parallèle dont les conditions
font référence aux théories d’intellectuels contestataires. Mais
le monde réel a changé, le travail comme les hommes sont
devenus de pures marchandises. Les plus beaux discours,
l’espoir de partager son efort ou de s’épanouir par son activité
professionnelle sont relégués au rang de valeurs anciennes.
Seul l’amour hors norme et l’inconséquence de Claire pourront Roman
peut-être sauver Alexandre de la folie.
Diplômé en Psychologie, Vincent Colin cherche à cerner
les efets psychologiques du confit entre la pression de
l’esprit mercantile et individualiste dans nos sociétés
et les règles vieillottes que chacun porte en lui et qui
voudraient maintenir notre cohésion sociale. Et pourquoi
n’irais-je plus au hangar ? est son troisième roman.
Illustration de couverture : © Brian A. Jackson
ISBN : 978-2-343-03462-1
17 €
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Et pourquoi n’irais-je plus au hangar ? Vincent COLIN














Et pourquoi n’irais-je plus au hangar ?















































© L’Harmattan, 2014

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03462-1
EAN : 9782343034621 Vincent COLIN




Et pourquoi n’irais-je plus au hangar ?


Roman












DU MÊME AUTEUR


Lovepointnet, PARC Édition, Paris, 2004.

Inertie, loi et force, Jérôme Do Bentzinger Éditeur,
Colmar, 2011.








Aux collègues.



« C'est proprement ne valoir rien
que de n'être utile à personne. »
Descartes,
Discours de la méthode



« Mais l’ambition la plus haute du
spectaculaire intégré, c’est encore
que les agents secrets deviennent
des révolutionnaires, et que les
révolutionnaires deviennent des
agents secrets. »
Guy Debord,
Commentaires sur la société du spectacle





Avant-propos

Pour vous retrouver, chaque matin, j’ai reconstruit un
monde avec toutes ses contradictions. Il fallait bien que
j’invente votre présence et que je n’attende pas en vain !
Cela dit, j’aurais pu tout aussi bien devenir fou. C’est pour
vous que j’ai fait tout ça.


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I

Il est une fois entre le Rhin et l’Atlantique, un jeudi
d’avril. Un drôle de jeudi, ça c’est sûr, un peu comme un
vendredi. Les mêmes sensations d’apaisement qui
préludent à un week-end revigorant, une lourdeur dans les
jambes qui se mêle à la satisfaction du devoir accompli et
crée ainsi un amalgame de pensées vaniteuses et asociales
auxquelles on goûte sans embarras ; derrière la porte, la
télé qui crépite et vous guette, mais ce soir, à ne pas en
croire mes oreilles, je n’entends rien.
À l’intérieur, une autre surprise encore, l’air y est moite et
capiteux. Dans le salon rien d’anormal, toutefois dans
notre cuisine si sobre habituellement, une chatte ne
retrouverait pas ses petits. Chacune des parcelles
horizontales est encombrée de casseroles, de couvercles
embués bancals, de saladiers salis, de flacons dégoupillés,
de sachets déchirés, et même trois chapelets de perles
d’huile d’olive et deux limaces de miel scintillent sur le
carrelage.
- Attention où tu marches !
Elle se retourne en suçant son index, sourit, ses cheveux
sont relevés, fixés par une barrette coccinelle, son front est
pâle et sec, à peine deux fissures dans sa peau mince
surplombent ses sourcils plats, ses yeux sont d’un vert
extraordinaire, de ce vert à facettes indéfinissable, que
même la mort ne pourra jamais simplifier. C’est
impossible ! Anne-Carole ! Une femme chez soi, un autre
être humain avec des yeux de cette couleur, un autre être
humain qui a voulu, qui a souffert et qui vous fait
confiance, vous consacre du temps, seulement et
exclusivement à vous et parce que c’est vous. C’est
impossible, c’est trop ! Elle qui avait perdu, enfin c’est ce
que je croyais, l’habitude de consulter ses livres de
recettes, prépare mon plat préféré, un tajine au miel.
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Qu’est-ce qu’il lui arrive ? Durant des semaines madame
ne cuisine pas et puis d’un coup elle passe des heures à
nous concocter un dîner complet de l’entrée au dessert.
Nous avons assez vécu ensemble pour que j’en déduise
qu’elle espère se rattraper, notamment après la crise d’hier
soir où j’ai eu droit à « tu parles d’un homme ! » Parce
qu’elle sent bien que cela ne tourne pas rond au boulot,
enfin « tournait », puisque maintenant c’est cuit. Moi, je
n’ai pourtant rien dit, il existe cette espèce de règle entre
nous : les misères professionnelles ne doivent jamais
pénétrer notre sphère privée ; nous avons lu ça dans un
magazine qui donnait des conseils aux couples soucieux
de cultiver la plus idéale des harmonies.
- Pruneaux, pruneaux, pruneaux… Ah ! Ils sont là !
T’es déjà rentré alors ?
Devant ses cocottes, elle s’efforce de rester concentrée,
mais je l’énerve déjà, je le sens. Je sais qu’elle vient de
penser que c’était elle qui faisait tout et que je pourrais
aussi lui donner un coup de main… Elle verse le sachet de
pruneaux secs dans la marmite, ajoute encore deux bonnes
cuillérées de miel. Enfin, elle s’approche de moi, ficelée
dans son tablier « vache » que je lui ai offert il y a trois
Noël. Je me demande bien où elle a retrouvé cette
horreur ! Elle a dû le chercher au fond du bac à torchons ;
je n’ai jamais su lui faire de cadeaux intéressants. Et se
pavaner avec ce tablier grotesque, correspond au genre de
preuves qu’elle est encore capable de me donner pour
signifier combien je compte à ses yeux. Une louche rouge
de sauce et un couteau graisseux dans chacune de ses
mains, elle me tend ses lèvres froncées en frétillant de la
tête et en clignant des yeux. Elle a envie de rigoler, de
sentir que ça grille et que ça déborde, elle est cool,
heureuse de vouloir me faire plaisir... « Bisou, bisou ! » Et
puis, en retournant à ses fourneaux, elle vérifie si son
intuition est bonne. Qu’est-ce que je fous à la maison à
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cette heure-là ? Or, qu’est-ce qui est vrai ? On se déteste,
on s’aime, on aimerait y croire, on se dit qu’on doit
continuer, que de toute façon avec un autre ou une autre
on connaitrait les mêmes frustrations, on en voudrait à un
pauvre type ou à une innocente, au lieu d’en vouloir à
celui que l’on respecte ou à celle que l’on aime…
- Je pensais que vous aviez votre réunion ?
Ce soir-là est finalement pareil à tous les autres, je suis
fatigué, pas très bavard, sans grande envie d’entrer dans
les détails, et j’en ai déjà assez.

II

Perché sur un coin du canapé, mon pantalon découvrant
mes chaussettes de marque ridicules, je sors du cartable
deux trois dossiers et fais mine de survoler des notes, trop
rapidement. Puis, je vais ranger mes affaires dans le
deuxième tiroir de ma commode avec cette attitude
caricaturale du cadre encore préoccupé par son travail,
mais qui, parce que la vie de famille est aussi essentielle à
son équilibre que ses performances professionnelles, est
prêt à renoncer le temps d’une soirée à ses responsabilités,
et assume sa mauvaise conscience pour se consacrer à un
moment de vie véritable. Anne-Carole me regarde
maintenant de travers, elle voudrait que je crache le
morceau et que j’arrête de la prendre pour une idiote. Je
joue trop moi-même. Or dans son propre rôle, on est
parfois le moins bon, quand le contexte imaginaire parmi
lequel évoluait habituellement ce personnage s’est dissipé.
- T’as pas pris ton portable ?
Elle jette un bref coup d’œil, pour lire sur mon visage.
- J’ai eu le propriétaire au téléphone, poursuit-elle, j’ai
confirmé et il va voir…
Voilà la raison du tajine, pour fêter l’appartement ! Un
appartement à nous ! Déjà qu’avec notre voiture, nous
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avons du mal à honorer les traites. Une cinq portes
confortable, climatisée, avec le rectificateur de
trajectoires, un peu grande, un bon crédit certes. Nous
avions bien réfléchi, car dans la vieille petite voiture, de
quoi avions-nous l’air ? Le regard des autres était difficile
à soutenir. Et aussi, Anne-Carole à côté, secouée à chaque
nid de poule, voulait un véhicule où l’on soit bien, un peu
en hauteur, mais pas un quatre-quatre, parce que ça pollue
et que c’est pour les bourgeois. Une voiture spacieuse tout
de même, s’il arrivait un enfant, deux peut-être. Il faut
prévoir, avancer ! « Si tu ne t’élèves pas, tu plonges ! »
répétait à l’équipe Émerillon, mon chef au boulot. « Soyez
motivés par le pognon, le fric est le meilleur moyen de
libérer les désirs de vos clients ! » Acheter l’appartement ?
Croire que l’on possède quand on décide de s’enfermer ;
ma petite voiture aurait tenu encore quelques années. On
se sent beaucoup plus libre aussi dans une chignole
déglinguée. Bientôt un tiers en moins du salaire, d’après
mes estimations. Combien de temps résisterons-nous ?
Nous avons un projet légitime et appréciable, nous
voulons construire ensemble, nous sommes bien dans
l’image de ce que nous voulons être, cela nous paraît
rassurant. « C’est bien, c’est bien ! » Je réponds à Anne-
Carole qui essuie en souriant une larme due aux oignons.
Il faut faire confiance en l’existence, au destin, au grand
marché mondial… Je doute déjà de moi-même.
L’air de rien, j’ai contacté mes plus fidèles clients pour
savoir s’ils ne cherchaient pas quelqu’un de confiance...
En vain. La plupart ont été prévenus de mon prochain
départ, et je suis déjà étiqueté comme un individu suspect,
un pestiféré en train d’incuber, peut-être contagieux. J’ai
attrapé la défaite ou une maladie du genre. D’autres ont
trouvé mon procédé douteux, proche de celui d’un traître
ou d’un espion, et certains encore, aussi dans une
mauvaise passe, sont dans l’impossibilité de recruter pour
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le moment. J’ai eu l’impression de faire de l’auto-stop sur
une piste d’aéroport ; quand un tel démarchage était puéril.
Je me demande ce qui m’est passé par la tête : le besoin
d’être un peu plus humilié encore ? Étonnante la vitesse à
laquelle on peut perdre la confiance en soi et l’estime des
autres, par la même occasion. Le piège s’est refermé, celui
qui est rejeté porte dans son regard les raisons
inconscientes de son éviction. Il n’y aurait pas de hasard…
Cette sotte d’Anne-Carole a relancé le propriétaire,
aujourd’hui justement, pile le jour où l’on me vire.
Pourtant je ne lui en veux pas, nous avons encore de
sérieux atouts… Mon âge, encore acceptable, mes
compétences, mon expérience, mon énergie… Je savoure
aussi une singulière sensation de liberté aux parfums
égoïstes bienfaisants.
Elle va et vient dans la cuisine. Rien ne pourra nous
arriver de vraiment grave, parce qu’il y a tout ça, ces
casseroles, ces murs, ce frigo rempli… Je repense aux
vacances, au temps où la reine Berthe filait, quand toutes
les inquiétudes s’évaporaient après trois heures de plage,
tandis qu’un beau soleil orange glissait entre les mâts des
bateaux blancs. Il faisait beau ce soir d’août, à trente à
l’heure le long du port, en écoutant Nino Ferrer, les
carreaux baissés. Nous étions heureux comme des
poissons dans l’eau, je l’avais invitée à manger une
bourride, sa peau brillait caramel, ses yeux me renvoyaient
des rayons brûlants, tout le soleil qu’elle avait
emmagasiné depuis ce midi, et ses cheveux n’avaient plus
de forme. Prends-toi un fondant au chocolat ! Sourire qui
bloque à jamais les aiguilles, ses yeux noisette, avec leurs
nuances beiges à la lumière du couchant. J’étais
amoureux, forcément, n’importe qui l’eût été à ma place,
n’importe quel gus aurait aimé la femme que l’on a aimée
s’il avait été là à l’heure dite. De nuit, nous étions
retournés sur la plage en tenant nos chaussures à la main.
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Les vagues douces avaient l’air de se reposer de l’agitation
de la journée, l’horizon scintillait entre ciel et mer, une
fine ligne comme un trait sous une porte, et plus personne
ne serait venu rechercher ce petit râteau en plastique bleu
sur lequel elle venait de marcher. Mais c’était un signe...
Elle m’avait pris par la taille, elle avait blotti sa joue
contre mon épaule, etc. Elle l’aurait, sa vie de femme !
J’en faisais la promesse à la nuit paisible qui couvrait la
mer sans totalement l’obscurcir, je le jurais sous les astres
et j’en avais les larmes aux yeux de tant de loyauté et
d’engagement de ma part… Nous nous étions installés sur
le sable, Jupiter à portée de main, l’univers à notre mesure.
Et maintenant, ce jeudi soir, dans notre appartement, ce
n’était plus les mêmes étoiles qui reluisaient. Cet été, sans
doute n’irons-nous pas croiser dans les eaux des
Marquises comme prévu. Des vacances comme on en
rêvait, sur un bateau, indépendants, nous deux au bout du
monde, faire le voyage pour Cythère… Tout ne peut pas
s’évaporer comme ça ! Sa silhouette en mouvement dans
la cuisine est tonique, souple, les odeurs d’épices
rassurantes, j’ai de la chance d’être ici, mais on a toujours
de la chance. Les fatalités sont bonnes pour ceux qui se
cherchent des excuses. Je ne vois pas pourquoi un type de
bonne volonté comme moi, sérieux, gentil, poli, aurait dû,
un jour, ne plus avoir de chance. Et je sens là, dans un coin
du ventre la douleur de ma disponibilité nouvelle, discrète
vacuité dont je ne saurai faire usage, bientôt dans un autre
temps. Ma liberté, ils m’y auront obligé.
- Ça y est ! C’est grillé dans le fond !
En catastrophe, elle fait glisser le couvercle dans l’évier
contigu à la cuisinière, et prise dans les vapeurs libérées,
elle éponge ses yeux à l’aide de sa manche relevée,
quelques secondes.
- Excuse-moi ! Snif, snif.
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Dans le mouvement qui suit, comme figé, son bras
toujours en l’air, un sourire confus soulevant exagérément
ses pommettes, elle me contemple d’un regard trop incisif
à mon goût. Qu’elle me laisse un peu de mensonge ! Mais
elle a compris et reprend sa spatule, gratte un peu, tandis
que je ne vois plus que ses paupières baissées.
- Qu’est-ce que tu vas faire ?
- D’ici deux mois j’aurai retrouvé une place !
- C’est sûr ! Quelqu’un comme toi, quand même !
Elle referme le couvercle, cherche quelque chose, elle ne
sait même pas quoi, pose ses mains sur ses hanches,
revient zieuter son faitout.
- Maintenant, il faut que ça mijote à petit feu !

III

La progression n’a pas été suffisante, le chiffre
d’affaire a certes augmenté, mais pas comme prévu, ni
comme souhaité. Et, d’un jour à l’autre, le monde a
basculé. Où s’en sont allées ces heures et ces heures
d’entretien, de consultation, d’échange, de travail, cette
énergie, cette attention, cette foi, ces regards ? Cette
société fait partie de moi, elle est un peu la mienne vu tout
le mal que je me suis donné, tellement je me suis investi
en fin de compte pour la faire tenir debout, chaque jour je
suis venu me tuer le corps et le cœur, j’ai sacrément trimé
pour décrocher les affaires et faire tourner la machine.
J’aurais pu être la relève, ils m’auraient peut-être refilé des
parts au bout d’un moment. Il en avait été question quand
j’avais débuté, quand il fallait construire. Alors, j’ai tort de
pleurer ! Les gens cartésiens, réalistes, sensés, ne se
lamentent pas, ils comprennent, retiennent la leçon et
luttent pour réagir. J’ai été trop gentil moi aussi, ça devait
changer tôt ou tard… J’essuie mes joues. On ne construit
jamais rien de nécessairement stable.
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