Et voilà d'où tu viens mon enfant

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"L'écriture, je l'effleure comme on offre un message à l'océan. J'écris sporadiquement comme l'eau qui s'échappe entre les doigts. Non pas comme un ouvrier laborieux, mais comme le papillon volage, je butine de situations en mémoires. Ce sont des rencontres, des voyages, des humeurs, des étonnements, des sourires, des sanglots et des pleurs. Mes écrits, je les confie au gré des hasards avec l'inquiétude de celui qui lâche aux vents la carte et sa baudruche, et s'apprête à attendre toute une vie qu'un inconnu la lui renvoie du fin fond de son enfance."
Publié le : vendredi 2 janvier 2015
Lecture(s) : 69
EAN13 : 9782336366265
Nombre de pages : 280
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nt

Jo Noorbergen

Et voilà
d’où tu viens mon enfant

Roman

Et voilà d’où tu viens mon enfant

collection
Amarante
































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ04400Ȭ2

EAN : 9782343044002

Et voilà d’où tu viens mon enfant



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




Jo Noorbergen

Et voilà d’où tu viens mon enfant


roman










LȇHarmattan



Merci à toi
Véronique qui y as cru bien avant moi
Et à toi
Françoise pour l’amour lumineux que je lis dans tes
yeux et pour qui la bague est enfin sortie du tiroir.

etvoila.dou.tuviens.monenfant@gmail.com

https://www.facebook.com/groups/1537396813179273/

1- Lettre à ma vie

AvantȬpropos

Je me remets à créer de l’art visible et me contrains à produire le
moins pire possible.
Il est de ces convergences qui ramènent à la chose cachée. Vous en
faites partie Véronique.
J’étais sculpteur, bijoutier, décorateur de théâtre au début d’une de
mes vies et cela marchait plutôt bien, j’en vivais. Les amateurs dȇart et
des critiques trouvaient mon travail intéressant, contrairement à mon
appréciation personnelle, et je m’en suis lassé.
Un jour, j’ai arrêté de produire mais jamais de créer.
Depuis ma plus tendre enfance, j’avais la création facile et sans
effort. Cela m’a rendu la vie sans sens. Je n’arrivais pas à être satisfait
de ce que je créais et être son seul juge est insupportable quand la cléȬ
mence et la satisfaction de soi ne sont pas tolérées. Le plaisir de créer
est indissociable de l’angoisse pour un perfectionniste paresseux hyȬ
peractif.
Et j’ai changé de vie, pour en faire mille autres à la fois.
Et maintenant, quarante ans après, je me remets peu à peu à créer à
nouveau du visible, comme on remonterait à l’échafaud. L’écriture en
est la moindre des tortures.
Je l’effleure comme on offre un message à l’océan. J’écris sporadiqueȬ
ment comme l’eau qui s’échappe d’entre les doigts. Non pas comme

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un ouvrier laborieux, mais comme un papillon volage, je butine de
situations en mémoires.
Ce sont des rencontres, des voyages, des humeurs, des odeurs, des
étonnements, des sourires, des sanglots et des pleurs.
Mes écrits, je les confie au gré des hasards avec l’inquiétude de celui
qui lâche aux vents la carte et sa baudruche, et s’apprête à attendre
toute une vie qu’un inconnu la lui renvoie du fin fond de son enfance.
Je photographie aussi la terre et ses habitants avec émerveillement
et timidité, en ethnologue pudique. Je mitraille à bout de bras tendu le
long de la hanche, sans viser, comme un voyeur qui n’ose regarder. Au
retour de mes déambulations je refais le trajet de mes photos, et déȬ
couvre ce que je n’ai pas vu, l’imperceptible, l’inattendu. J’aime mes
photos floues, pas cadrées, d’entre deux moments. Je trie, élague et
jette ce qui ne me signifie rien. J’aime les prises de vues où je suis le
seul à savoir ce qui ne s’y trouve pas, ce qu’elles auraient pu être. C’est
de l’absence que me naît leur présence. Le hasard me surprend souvent
et l’emporte sur l’esthétique.
Je collectionne ces photos pas faites, inexistantes, ne montrant pas
ce qui était émouvant deux secondes avant ou après ce qui reste à en
voir.
J’ai beaucoup de tendresse pour les personnes qui montrent leurs
albums de souvenirs en disant à chaque photo :
— Là, on ne voit pas bien, je suis caché par le rocher qui a bougé juste
au moment où… c’est dommage que ce soit flou, parce que…
Pour le reste de mon temps, jȇessaye de créer des situations de bonheur
et d’émerveillement.
Parce que ce n’est pas encore tout à fait de la sagesse, juste un début de
sérénité, j’arrive enfin parfois à rendre des gens émerveillés d’euxȬ
mêmes, à se découvrir des passions, à contempler un lever de jour en
mer et se vivre aussi flamboyant que le ciel. Alors seulement, j’ai le
sentiment de créer de l’harmonie.
J’ai courtȬcircuité certaines étapes de la création artistique pour aller à
l’essentiel : l’émotion. Je me sens atteindre la quintessence de l’art
quand je parviens à rendre les gens heureux, sans laisser de traces maȬ
térielles.

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Je commence à comprendre pourquoi ce goéland, à trois reprises, est
venu se poser sur mon voilier dont une fois sur ma tête, au cours de
mes trois différentes navigations dans ses eaux à lui.
Et ce chevreuil sauvage et malade venu me lécher la main dans une
clairière et que j’ai emmené chez moi pour le soigner.
Et ces oiseaux qui m’effleurent la joue en volant autour de moi ou qui
entrent dans la pièce où je me trouve.
Cet écureuil qui plusieurs fois m’a protégé, accroché à ma poitrine en
attaquant les passants…
Ces araignées qui établissent leur toile en toute quiétude à partir de ma
chevelure et ce papillon venu s’assoupir dans ma main, ou cet autre de
ses frères venu se poser sur la feuille où je parlais de lui, de vous, et
qui est resté tout l’hiver vivant, près de moi, relisant et corrigeant mes
textes. Il est mort le jour même où j’ai écrit le mot Fin.

Des hommes et des femmes se sentent parfois bien auprès de moi.

Je commence à prendre ma vie en amitié.

L’écriture me reste en mystère.

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Chapitre 1
Le clan

1- Nous étions une fratrie

Ma mère naquit fille naturelle de père qui lui était inconnu. Elle s’en
trouva chargée de puissance et de singularité à vie.
Elle devint résistante communiste pendant la guerre et par après aussi.
Une de ses désobéissances à l’ennemi fut de sauver des camps de la
mort, des enfants juifs russes, réfugiés en Belgique, en leur procurant
des certificats de baptême et en devenant leur marraine.
Un responsable de l’Etat civil à Bruxelles fabriquait les faux papiers
d’identités.
Ils en ont sauvé ce qu’ils pouvaient.
La conséquence de ses effrois de guerre fut de ne plus pouvoir aller en
Allemagne, pour quelque raison que ce soit, pendant bien des années
et de n’avoir aucun contact avec les Allemands de sa génération ou
plus âgés. Elle se priva du festival de Bayreuth toute sa vie.
Elle avait le même rejet pour les USA, dont aucun symbole de leur
culture ne nous était permis pendant toute notre jeunesse : blueȬjeans,
baskets, chewingȬgum, rock and roll, Walt Disney (merci maman, au
moins pour celuiȬlà).
Elle ne s’était pas encombrée des honneurs futiles d’être reconnue
Juste par la Synagogue de Belgique, et elle n’en garda même pas leur
lettre honorifique. Elle préféra l’amitié simple et exubérante des

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parents et des enfants qu’elle avait protégés et sauvés de l’horreur des
barbares nazis.
Ma sœur, mes deux frères et moiȬmême avons baigné toute notre
enfance dans cette cohue d’amis slaves et romantiques, perpétuelleȬ
ment présents dans notre maison. Les discussions amicales et véhéȬ
mentes fusaient entres Russes blancs, Russes rouges, Russes anarȬ
chistes, Russes neutres, et même pas russes du tout !
Nous étions discrètement médusés par les emballements des uns et
des autres, tous le cœur sur la main, prêts à se jeter au feu pour sauver
l’autre de la noyade. Nous avons mangé du bortsch, des blinis, du caȬ
cha et de la pasqua de fête orthodoxe, nous avons respiré russe, chanté
russe, pleuré russe, ri russe.
Il y avait un peintre parmi eux, dont mes parents étaient les plus
grands et les seuls collectionneurs de son œuvre. Il vivait de ce qu’ils
lui achetaient.
Nous déambulions, dans ces tourbillons d’idées et d’arguments intelȬ
ligents, avec respect et attention.
Tous appelaient notre mère : LOU LOU, rarement Andrée.
Ce n’était pas un nom qui se chuchotait ! Ce nom se clamait, s’expirait
puissamment, s’articulait avec le cœur, se vivait d’intensité et de pasȬ
sion.
Moi on m’appelait Johannes, Johan ou Jo selon l’affection et le temps
disponible.
Peu à peu, les amis de mes parents disparaissaient en mourant et
« leur trou dans l’eau jamais ne se refermait ». Les discussions philoȬ
sophiques s’éteignaient faute d’intervenants. Ils nous ont précieuseȬ
ment légué leurs âmes slaves, excessives et fabuleuses.
Cette maison qui fut toujours ouverte l’est restée, et le tourbillon
devint celui des amis et amies, petites et autres de mes frères. Le frigo
restait le centre de croisement des trajectoires de chacun.
Il y avait parmi eux, un tout jeune garçon, Denis, follement amouȬ
reux de ma sœur Margarette et ils se passionnèrent l’un pour l’autre
pendant plusieurs années jusqu’à ce qu’ils aillent voir ailleurs comȬ
ment la vie passe quand on se passe l’un de l’autre.
Quand j’ai eu 18 ans, je suis parti vers une femme tendre et adorée.
Elle impressionnait tout le monde par son allure de reine, la souplesse
de ses mouvements, sa tolérance et sa générosité, sa voix calme et

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douce.
Quand elle marchait, on avait l’impression qu’elle restait sur place et
que c’était le décor qui défilait autour d’elle. Tout le clan espérait
qu’elle rejoigne la famille pour qu’elle y apporte sa force douce et rasȬ
surante. Ma mère l’avait accueillie avec amour, contrairement à toutes
celles qui l’avaient précédée, expulsées sans ménagement de mes atȬ
tentions.
Ma sœur Margarette la trouvait moche.
En l’épousant, je suis devenu encore plus la référence adulte pour tous
ces adolescents qui grouillaient dans la maison familiale et qui eux suȬ
bissaient les séparations de leurs parents. Elle, elle devenait à son insu,
l’exemple de tous les possibles pour les adolescents que nous laissions
derrière nous.

Mon, notre père, fut un résistant farfelu de dernière minute de
guerre, période représentée par une photo de lui dans l’armée blanche,
un certificat signé de son chef de brigade et quelques histoires drôles
se voulant périlleuses. Il fut juste un peu comédien routier à la
Libération. Son plus grand rôle et le seul d’ailleurs, fut celui du crocoȬ
dile rampant à plat ventre dans une relecture de Robinson Crusoé,
aventure qui berça tous nos rêves d’enfants. Le crocodile était très resȬ
semblant et on ne voyait la tête de l’acteur que lors du salut final, la
sortant pour l’occasion, de la gueule du reptile de tissu.
Il découvrit sa future femme vers la fin de la guerre, walkyrie rousse
flamboyante. Il lui dit qu’il voulait coiffer sa chevelure d’or et qu’ils
auraient quatre enfants. Ils passèrent leur première nuit d’amour sous
un train en gare de Namur, pour être à l’abri des bombardements.
Il l’épousa à la Libération, démontrant une fois pour toutes qu’il pouȬ
vait être sage.
Il ne renouvela pas souvent cet état de grâce, tant la vie et sa force exuȬ
bérante le guidèrent sur des chemins plus tumultueux.
Elle était institutrice au feu sacré et lui devint gardien à l’état sauȬ
vage, du premier parc national belge : celui de Furfooz. Il avait vu le
roi Albert et la reine Elisabeth, ces deux héros de guerre, arrivés incoȬ
gnito pour visiter le site, se faire charger sans ménagement sur le dos
du passeur de gué, comme il le faisait à son accoutumée, quand le
manque d’eau ne permettait pas l’usage de la barque plate. Il les avait

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déposés l’un après l’autre sur l’autre rive de la Lesse. Il avait quelque
peu pété sous la charge royale, d’un pet franc et sans ambages. Il ne
s’en est plus jamais remis quand il connut le rang de ses clients et deȬ
vint à vie : le roi des péteux.
Mon futur père s’était construit un chalet d’une pièce plus terrasse,
là où il avait une vue grandiose et y recevait, en RobinsonȬTarzan, ses
amis souvent, sa jeune femme institutrice les weekȬends, et leur fils,
moi, par après.
Il n’est pas resté longtemps dans ces nouvelles fonctions.
Le temps de raconter aux visiteurs qu’il avait trouvé un cimetière de
mammouths dans une petite grotte où la corpulence d’aprèsȬguerre
des rares touristes ne permettait même pas à tous de s’émerveiller deȬ
vant les quelques ossements de poulets qu’il y avait enterrés et il fit
autre chose.
Il prit un vrai métier, prosaïque et lucratif, pour assumer son état maȬ
rital et paternel.
Il supprima le côté artiste de ses aspirations pour n’en garder que le
secret du regret. Il excella dans sa voie de représentant de commerce,
vendeur de toutes sortes au début mais surtout de vin et d’alcool par
après.
Il fut le premier homme que je connus qui n’accepta ni les honneurs de
la réussite professionnelle, ni les promotions.
Il se contentait de négocier ses augmentations de salaire en restant disȬ
crètement au bas de l’échelle, contredisant en cela avant la lettre, le faȬ
meux livre :
Le principe de Peter de Laurence J. Peter et Raymond Hull.
J’ai compris beaucoup plus tard les raisons profondes de son averȬ
sion des responsabilités, en me souvenant avec quelle intensité il nous
racontait, dans la voiture, en passant devant une stèle érigée aprèsȬ
guerre, l’histoire d’un bourgmestre et de son adjoint qui avaient été
exécutés à cet endroit, par les Boches.
Appelés terroristes par les envahisseurs meurtriers et vénérés comme
résistants héroïques par la population locale (rien ne change en ce bas
monde), ils avaient été choisis en otages à cause de leur fonction poliȬ
tique. Ils avaient emporté leurs secrets dans la mort en martyrs.
Chaque fois que nous passions devant le monument, c’était le même
rituel. Mon père apprit là sans aucun doute, qu’être responsable de

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quoi que ce soit comporte des risques qui ne valaient pas les honneurs
y afférant.
Il appliqua toute sa vie le refus des responsabilités quelles quȇelles
soient.
J’appris de cette histoire que les terroristes des uns sont aussi les héros
des autres, que la guerre n’est pas une rigolade. Les médias feraient
bien de revoir l’usage du vocabulaire avant de pendre tout le monde
avec la même corde, et employer les mots sanglants pour ce qu’ils
sont : les guerres ne sont pas des interventions chirurgicales, et les
bombardements ne sont pas des frappes pour ceux qui les attrapent
sur la gueule.
Notre père était un homme travaillant à part égale dans le foyer faȬ
milial et assistait sa femme, comme elle l’assistait lui. Il cuisinait déliȬ
cieusement et m’a appris le plaisir du partage et celui d’être créatif en
cela aussi. Il était slowȬfood pour tout ce qu’il faisait. Il nous emmenait
explorer les grottes, monter aux arbres, affronter des risques et nous
organisait des vacances sauvages et extravagantes. Le seul problème,
c’était que l’on ne nous croyait pas à l’école quand on racontait nos
aventures.
Notre mère nous enseignait le piano, l’art, les cultures, la réflexion
et la raison. Elle nous cultivait avec tendresse. Tous les deux nous ont
enseigné la force de travail, le respect des convictions d’autrui,
l’écoute, la compassion, la générosité, l’art de recevoir comme celui de
donner, le respect des engagements, le refus de l’autorité sans fondeȬ
ment, l’amour et l’émerveillement de chaque minute de la vie…
Nous étions une bande de trois garçons, pas vraiment frères depuis
leur naissance. Ludo et Paul étaient nés cinq et six ans bien après moi
et avaient interrompu par leur venue, la possession à mon seul profit
d’une mère d’exception, issue d’une lignée de femmes d’exception. Ce
n’est que plus tard, quand ils eurent cessé d’être encombrants et les
chouchous de ma mère à moi, qu’ils sont devenu mes frères.
Pour ma sœur, d’un an ma cadette, c’était une autre histoire.
Ne parvenant pas à briller aux yeux de notre mère, elle se rapprocha
tant bien que mal de notre père.
…Nous passions la plupart de nos vacances en Zélande. Nos paȬ
rents y écumaient les brocanteurs des îles et les plages désertes.

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Ils nous déposèrent un jour, nous les garçons, chez un coupeur de cheȬ
veux local.
Nous parce que nos cheveux courts étaient trop longs, et pas notre
sœur parce que ses cheveux longs n’étaient pas encore assez longs.
Nous devions avoir dix, cinq et quatre ans.
Ils nous avaient confiés aux bons soins de ce figaro des sévices, le
temps de faire des emplettes.

Il avait commencé par le plus petit qui, assis sur un tabouret placé
sur le fauteuil de cuir noir devant le miroir, n’avait pas vu venir le danȬ
ger. Le coiffeur ne touchait pour ainsi dire pas à l’avant, mais s’acharȬ
nait à l’arrière…
Nous, on voyait ce qui se passait derrière Paul, c’estȬàȬdire devant
nous : un massacre à la tondeuse !
Et les cheveux s’empilaient sur le sol.

Et les parents qui n’arrivaient toujours pas.

Quand ce fut le tour de Ludo, il essaya de dire en français au maître
des lieux que ce qu’il voyait sur la tête de celui qui descendait du taȬ
bouret était exactement ce qu’il ne voulait pas pour lui. Le raseur de
cheveux lui avait répondu :
— Ja ja, ja ja.
Ce qui devait sans doute dire dans sa langue natale : cause toujours,
de toute façon je ne connais pas d’autres façons de couper les cheveux,
et les enfants ici n’ont rien à dire. Mais il descendit du tabouret posé
sur le fauteuil, à l’identique à quelques cheveux près, du premier
tondu. Ludo n’en croyait pas ses yeux, il était abasourdi, anéanti !
Et les cheveux s’empilaient sur le sol.

Et les parents qui n’arrivaient toujours pas.

Ce fut mon tour. Je ne lui demandais pourtant pas de me les rallonger,
mes cheveux, juste un tour d’oreille, une brosse pas trop petite et c’était
tout. Cela aurait dû être à sa portée. Il me répondit :
— Ja ja, ja ja.

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Et la peur m’envahit. C’était terrible, comme d’attendre une fessée qui
tarde ! J’avais beau lui avoir dit que je ne voulais pas avoir une tête
comme celles qu’il avait façonnées sans entrain, rien n’y faisait, les cheȬ
veux, mes cheveux à moi rejoignaient ceux déjà tombés au sol du
champ de bataille.

Et les parents qui n’arrivaient toujours pas.

Le coiffeur pour bovins ayant fini comme il pouvait d’avec ma tête,
attendit le retour des parents indignes pour encaisser le prix de ses méȬ
faits. Nous, on était assis les uns contre les autres sur le banc et on
n’osait pas se regarder de peur de se voir…
Puis lassé d’attendre, et succombant à la faim après trois coupes conséȬ
cutives, il était parti déjeuner en nous enfermant tout seuls dans son
échoppe de torture… L’heure, c’est l’heure !
Une heure après que nos larmes furent sèches, la famille se retrouva
enfin réunie, séparée par la vitrine de ce coiffeur que l’on ne retrouvait
plus.
Je me souviendrai toujours de la tête de mes parents s’encadrant dans
l’embrasure de la porte fermée à clef du salon de coiffure minable de
ce tout petit village perdu en cette Zélande oubliée. Eux dehors en liȬ
berté, nous dedans enfermés, pris en otages !
Nous étions mes deux frères et moi assis en rang d’oignons sur le
banc au fond de notre geôle. Nous avions la nuque rasée jusqu’auȬ
dessus des oreilles avec la marque circulaire d’un bol, le reste à peine
plus long.
Trois petits pages en rage.
Trois condamnés à la moquerie des guillotines. Nous, on allait devoir
aller à l’école comme ça !
La vitrine atténuait à peine les éclats de rire hystériques de ces deux
personnes que nous ne voulions plus appeler papa et maman. Ils nous
avaient abandonnés dans les mains de cet assassin, de cet iconoclaste,
de ce tortionnaire, qui, armé de son peigne, n’avait pas plus écouté nos
suppliques que les grincements de ses ciseaux.
La situation était encore pire quand on voyait les deux têtes hilares de
nos géniteurs. Ils étaient pris d’un fou rire et étaient secoués comme
des pantins à chaque fois qu’ils croisaient nos regards outrés et de plus

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en plus furieux.
— Vous pouvez arrêter de rire parce que ce n’est même pas drôle, et
en plus, on veut sortir d’ici nous ! On a faim, nous !
Le coiffeur est revenu bien à son aise, perché sur son vélo hollanȬ
dais, noir et blanc, après un bon repas pris dans l’atmosphère détendue
de sa maison. Il avait dû avoir le temps de lire tout son journal et peutȬ
être même de faire une sieste bien méritée. Nous trois, on était devenus
orphelins d’un commun accord, les deux guignols qui semblaient vouȬ
loir nous récupérer n’en menaient pas large devant ce géant de coiffeur
qui leur faisait la morale : comment étaitȬil possible d’abandonner ses
enfants, sans argent, chez un coiffeur hollandais ?
— Je devrais vous compter une garderie en plus…
Les exȬparents, pour nous rassurer, nous disaient qu’ils nous trouȬ
vaient très beaux comme ça, que c’était très sportif et qu’il n’y aurait
pas beaucoup d’enfants aussi bien coiffés que nous dans notre école.
On leur a dit que c’était justement ça le problème, et que si c’était si
bien coupé, ils n’avaient qu’à en profiter euxȬmêmes de ce figaroȬlà,
qui n’avait justement pas d’autres clients ce moisȬci et on le sentait en
pleine forme, prêt à récidiver de plus belle, mis à part un début de tenȬ
dinite. Ils nous ont dit que non, que ça allait très bien comme ça et que
nous devions repartir pour éviter l’esclandre et l’attroupement. Après,
dans l’auto, nos parents hurlaient de rire à chaque nuque rasée croisée
en chemin, visiblement toutes des victimes résignées du même psyȬ
chopathe en série.
Margarette nous trouvait moches.
Le reste des vacances ne fut pas assez long pour que nos cheveux
repoussent la honte de notre apparence avant le retour à l’école ! Peu
à peu on s’est réhabitués à les appeler papa et maman, la repousse
aidant.

…J’aime la poésie quand c’est la vie et elle fut notre quotidien avec ces
parentsȬlà.
Je n’ai pas cent ans mais dans la rue de mon enfance, à Bruxelles, dans
notre commune devenue par la suite chic, il y avait encore un allumeur
de réverbères de ville !
J’avais dix ans, nourri au petit Prince de SaintȬExupéry, distillé par un
disque vinyle, dans la toute première version : celle où Gérard Philipe

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est le conteur, et Pierre Larquey l’allumeur de réverbères. Une merȬ
veille.
Notre allumeur passait tous les matins avec son troupeau de mouȬ
tons et ses chiens, éteignait ses réverbères en arpentant les rues qui lui
étaient attribuées. Il finissait sa promenade matinale poussant ses
moutons jusqu’à l’Observatoire Météorologique d’Uccle. Immense doȬ
maine circulaire, au sommet d’une colline dont il avait le broutage graȬ
tuit des parties herbeuses en échange de menus entretiens et de l’alluȬ
mage et l’éteignage de ses réverbères.
La planète a tourné de plus en plus vite mais il se conformait à la
consigne qui ne changeait toujours pas. Tous les autres réverbères des
rues avoisinantes étaient automatisés. L’avaitȬon oublié, lui qui
n’émargeait à aucune rémunération communale ?
Il portait une capeline, une besace, traînait un bâton, boitait évidemȬ
ment et semblait ne pas devoir se laver plus que ses moutons. Le soir,
il rentrait, refaisant son parcours à l’envers, allumant les lanternes élecȬ
triques avec sa clef.
Ses moutons, profitant de ses haltes, terminaient en vitesse le repas du
jour en rasant les jardinets sur leur passage. Les chiens, aussi paisibles
que leur maître, faisaient leur métier de chiens fatigués de berger fatiȬ
gué. Ils arrêtaient la troupe pour chaque tour de clef, mais aussi là où
il y avait enfin l’occasion de parler un peu… alors vous pensez, là où
on recevait des morceaux de sucre !
Mes frères et moi accompagnions le vieil homme, le temps de
quelques réverbères, le plus jeune d’entre nous lui donnait la main,
tandis que nous, les grands, aidions les chiens.
C’était un travail d’homme.
Margarette trouvait ça con.
Puis on le laissait disparaître au loin sur sa planète, assurés de le reȬ
trouver le lendemain. Ils passaient tous la nuit dans une des dernières
fermes de la commune, en bordure de l’avenue Defré, non loin de l’amȬ
bassade de toutes les Russies.
Tout recommençait le lendemain matin à l’aurore.
Chacun de ses passages créait le jour et la nuit.
On retrouvait de temps en temps, le matin, en offrande, sur le pas
de la porte, un chiffon rempli de champignons des rues que l’on n’osait

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pas manger et qui, discrètement, finissaient régulièrement à la pouȬ
belle. C’était un cadeau de roi, maintenant je le sais.
Il y a plus de cinquante ans déjà que j’en chéris le souvenir.
Un jour, ils ont automatisé le reste du système d’éclairage de rue.
EtaitȬil mort ou en estȬil mort ? Ses chiens et ses moutons avaient disȬ
paru.
Bien plus tard, les champignons sont devenus ma préoccupation de
promenade. Je dépose de temps en temps un petit chiffon rempli de
ma cueillette matinale sur le pas de la porte d’amis endormis.
L’essentiel est invisible pour les yeux.

…Très vite le cadet de mes frères a pris la route des valeurs matérielles
qui l’éloigna de nous deux. Sa femme et ses études de chirurgien orȬ
thopédiste l’amenèrent sur une voie où son ascension sociale et éconoȬ
mique prit la place de nos connivences fraternelles, mais pas de notre
tendresse réciproque.
Enfant, il était déjà le seul de la fratrie à avoir de l’argent dans sa
tirelire… Nous, nous n’avions même plus de tirelire. Il nous prêtait
volontiers tout ce qu’il avait, mais pas trop son argent. Il resta et est
toujours exceptionnellement dévoué à notre bienȬêtre et à notre santé,
mettant à notre profit ses très grandes compétences internationalement
reconnues.
Il me manque parfois, et quand on se voit, c’est fraternel et distant, trop
de choses seraient à rebâtir à chaque fois pour que c’en soit autrement.
Mon frère Ludo avait eu une vie dont il sȇétait séparé et avait tant
bien que mal tenté dȇen reȬbricoler une autre.
Ma sœur, artiste elle aussi, comme notre père à ses débuts, voulut
faire de la peinture et boire. Elle se persuada d’avoir trouvé sa voie.
Ma mère était persuadée du contraire ! Elle n’alla pas jusqu’au métier
d’artiste peintre.
Elle aborda l’alcool vers ses quatorze ans. Elle remercia la boisson
au début pour l’assurance qu’elle lui procurait et le sentiment de puisȬ
sance et de singularité que cela lui conférait par rapport à moi qui ne
buvais que du lait, même dans les bars.
Bien plus tard, elle me raconta que notre mère serait intervenue
pour qu’elle ne poursuive pas dans sa voie d’artiste et qu’elle ne puisse
pas s’inscrire à la Cambre, école d’art à Bruxelles. C’est très possible,

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la connaissant. J’ai clôturé la discussion en lui disant que puisqu’elle
avait obtempéré aussi docilement, c’est que notre mère n’avait pas eu
tort.
Elle regretta toute sa vie d’avoir suivi l’exemple du père qui délaissa
l’embryon de carrière artistique pour un métier lui permettant de
nourrir honorablement sa famille.
Les scénarios familiaux ont la vie dure !
Elle fit malgré tout des études de restauration de l’art des autres, sans
enthousiasme.

Quant à moi, poussé par notre mère qui pensait retrouver en moi le
sculpteurȬamant dont elle fut la femme, la muse, la mécèneȬnourricière
et le modèle, juste avant de connaître notre père, je devins sculpteur
sans réel intérêt. Dans cette vie d’artiste que m’avait préconisée ma
mère, j’ai trouvé l’alibi d’une vie farfelue et libertine.
Je possède encore des lettres de ce Ïanchélévici et des sculptures
qu’il fit d’elle. C’étaient les cauchemars pétrifiés de mon père. Il lui
avait mal pardonné la nuit de rupture qu’elle avait passée avec son
artiste pour lui dire adieu, avant de dire oui… à notre futur père !
C’était resté à jamais pour lui une longue inquiétude jamais éteinte, un
mystère plein de certitudes.
J’étais pour ma petite sœur, ce qu’elle n’était pas, ce qu’elle ne ferait
jamais.
Je vivais dédaigneusement en flibustier de ma vie, pendant qu’elle se
résignait à être besogneuse, honnête et travailleuse.
Devenant à mon insu sa référence inatteignable, elle prit mon
contreȬpied et devint casanière, craintive des risques non contrôlés,
honnête et droite, posée et douce avec les autres, aigrie d’avec elleȬ
même.

Elle devait avoir seize ans quand elle m’a téléphoné, désespérée.
Le cri était :
— Viens me chercher, je me suis réveillée enfermée dans un asile de
fous, on ne veut pas me laisser sortir, la police m’y a fait enfermer cette
nuit à la requête d’une espèce d’ami à peine étudiant en psychologie
qui était à une soirée avec moi. Il semble que j’aie dû y boire un peu

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trop. Il a trouvé que ma vie dépendait de son diagnostic d’incompéȬ
tent… Il paraît que j’ai disjoncté et il m’a fait colloquer pour me protéȬ
ger de moiȬmême. Viens me sortir de là, je suis enfermée, sans mes
vêtements, juste en sousȬvêtements et sous surveillance, on m’a permis
de donner un coup de fil pour te prévenir. Viens me sauver, ne dis rien
aux parents !

Je fus à l’entrée de la clinique un quart d’heure plus tard, vêtu de
deux pantalons l’un sur l’autre, deux chemises, et d’une seconde paire
de chaussures souples dans les poches. Je suis arrivé jusqu’à sa
chambre, très simplement, en demandant le chemin au portier surveilȬ
lant l’entrée comme la sortie…
Ma petite sœur s’est habillée de ce dont je me dévêtais et nous sommes
sortis tous les deux par la fenêtre de sa chambre comme deux mauvais
gamins, fiers de notre bonne blague. On n’en a jamais plus reparlé par
la suite.
J’ai cru bien faire à ce momentȬlà. Je n’en ai jamais été tout à fait
convaincu par la suite !

Devenue femme, elle a continué à être droite, juste, honnête, travailȬ
leuse infatigable, sensible, fidèle à son mari, mon adorable sœur, et à
boire pour nous deux. Elle prit un vrai métier, prosaïque et lucratif,
pour assumer son état marital et maternel. Elle supprima le côté artiste
de ses aspirations pour n’en garder que le secret du regret.
Elle excella dans sa voie d’artisan humble et précis et but à se soûler.
Margarette trouva rapidement du travail dans un musée, puis dans
d’autres.
Et puis ce fut tout de ses espérances !

Sa très grande conscience professionnelle lȇempêchait de boire penȬ
dant le travail, ce quȇelle ne réserva toute sa vie quȇaux soirs sombres.
Elle excella à contrecœur dans le domaine de l’expertise et de la resȬ
tauration de chefsȬd’œuvre. A force d’épouser les gestes des maîtres,
elle avait effacé les siens et périmé sa créativité. Elle parvint rapideȬ
ment au sommet des responsabilités de son travail, discrètement et
sans en tirer de gloire. Elle s’obstina toute sa vie à noyer la création

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qu’elle avait encore en elle pour rendre l’humilité de son travail quotiȬ
dien supportable.

Dans les laboratoires de restauration, sobre et puissante, on la surȬ
nommait La Dame de fer, parce qu’elle était sans pitié pour le travail
mal fait et les imbéciles. L’esthétique, les budgets et les délais étaient
scrupuleusement respectés. Elle passait à travers tout. Rien ne la déȬ
viait de sa mission.
Cette experte refusa toute sa vie les propositions qui lui étaient
faites d’associations avec ses employeurs et de création en commun de
nouveaux ateliers de restauration.
Tout était proposé pour s’assurer l’exclusivité de son savoir et de la
précision du geste.
Jamais elle n’accepta ni les honneurs de la réussite professionnelle, ni
les promotions.
Puis le geste trembla.
Puis l’oubli d’elle entra peu à peu en ceuxȬlà mêmes qui l’avaient enȬ
censée.
Peu à peu la boisson lui a offert ce qu’elle avait de mieux : la tristesse,
l’anéantissement, la solitude désespérante, la honte, tous les rejets, l’afȬ
faiblissement, l’usure et le désespoir de ceux qui l’aimaient de tenȬ
dresse ou d’amour.
La mort de tous les jours devenait son ordinaire, son remède.
Elle éteignait progressivement tous ses espoirs.
Notre petit frère médecin a jeté l’éponge en fin de compte, en tant
que frère et en tant que médecin, lassé de ne rien pouvoir faire de siȬ
gnificatif et d’être en dispute continuelle avec un être en décomposiȬ
tion qui ravageait nos souvenirs d’enfance.
Mon père et sa nouvelle épouse, déçus de ne pas avoir pu la culpaȬ
biliser au point de lui faire prendre enfin de bonnes résolutions, l’ont
abandonnée à sa faiblesse morbide et triste et, puisqu’elle « n’était pas
assez courageuse pour se prendre en main », elle dont le courage était
magnifique, l’ont laissée à ses épouvantes, ce qui n’était somme toute
pas pire que de subir leur attitude paternaliste et culpabilisante.

Le mari de ma sœur était fils d’une mère alcoolique. Son père et lui
portaient le même fardeau, la même croix. Ils l’avaient tous deux bâtie

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sur la dépendance de leur conjoint. Suivant l’exemple paternel, il s’ocȬ
cupa de ma sœur avec une certaine compétence héréditaire et sans auȬ
cun doute au début, avec amour. Créant ensemble le terrain de leur
interdépendance, l’un au malade, l’autre à la maladie, tous deux au
malȬêtre.
Ma sœur adorait son mari et était désespérée de ne plus pouvoir briller
à ses yeux.
Je n’ai jamais compris cette union tant cela sentait la lassitude, l’inȬ
satisfaction, le manque d’exubérance, de joie et le vœu de chasteté masȬ
culine. Le jour où la belleȬmère mourut, il y eut comme un basculement
dans le jeu des rôles. Le veuf admiré pour son abnégation donna le
signal du changement de cap pour tout le monde. Son mari prit plus
de distance et elle but plus encore.
Elle partit habiter chez des amis qui ne lui reprochaient pas encore
de boire et qu’elle n’avait pas encore usés de chagrin. Ils la retrouvèȬ
rent un matin d’hiver, couchée sur le sol de leur cuisine, baignant dans
son sang, ivre presque morte, en état d’hypothermie grave.
Elle se réveilla à l’hôpital où on lui conseilla mollement de suivre une
cure et un sevrage.
Son mari la quitta définitivement.
Son travail aussi.
Elle pensa avoir enfin compris, et quitta la boisson, le temps d’un serȬ
ment.
Ses enfants, tout en l’aimant filialement, la renièrent en tant que
femme, épuisés eux aussi, par ce nonȬrespect apparent de leur mère
pour eux et pour elleȬmême. Tout l’amour qu’elle leur offrait, ne comȬ
blait pas l’abysse des dégâts qu’elle leur imposait.
Tout partait en couille.
Elle allait tellement mal que tout ce qu’elle touchait allait mal.
Elle est restée fidèle à ses bouteilles devenues ses seules compagnes et
chaste pour cet homme qui refleurissait pour d’autres.
Ils eurent une sortie d’indivisions des plus correctes et honnêtes de
part et d’autre, ce qui renforça encore plus son chagrin et le manque
de lui.
Elle dut vendre en fin de décompte sa trop grande maison de quartier
de riche où elle vivotait pauvre et misérablement seule.

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Elle effaça ses souvenirs d’aisance, de voyages en famille, de se sentir
désirée et utile, d’avoir de l’autorité, d’être admirée, de mériter le resȬ
pect…
Elle revécut chez notre père, ce veuf remarié avec l’ombre d’une autre
femme, adorable sans doute, prenant grand soin de son mari assuréȬ
ment, le temps de fuir à nouveau leur bienveillante et maladroite solȬ
licitude.

J’ai repris peu à peu ce reste de sœur dans mes bras. Je l’avais rameȬ
née à prendre des décisions pour sa vie.
Elle avait racheté une petite maison avec le reste de ses économies, y
avait fait des travaux, trop sûrement.
Elle recherchait du travail, pas assez sans doute, et avait inéluctableȬ
ment tout dilapidé jusqu’à la rechute, qui avait clôturé les comptes.
Plus rien sinon la tendresse et la douceur respectueuse ne pouvait l’alȬ
léger de son fardeau de brumes éthyliques.
Elle avait décidé d’en finir par l’alcool.
Elle ne se nourrissait plus que de bières inavouées, de tomates et de
mozzarella. Elle se passait d’aliments raisonnables depuis cinq mois,
sans susciter la moindre inquiétude de son médecin traitant.
Son corps se dévorait luiȬmême pour le nourrir et elle avait pris cette
apparence flasque et terne des gens qui se détruisent méthodiquement.
Elle semblait être mon aînée de vingt ans. Elle voulait, elle qui était ma
référence inatteignable de courage, de force, et de droiture, que je voie
à quel point elle se reprochait encore et toujours de ne pas avoir réussi
à être moi, moi qui me fuyais par inintérêt, inlassablement, méthodiȬ
quement.

On investigua pour lui trouver toutes sortes de cancers pour lesȬ
quels des examens coûteux et intrusifs furent ordonnés, comme on pêȬ
cherait la sardine avec un porteȬavion. Sans résultat aucun, si ce n’était
de l’épuiser encore plus.
On découvrit que son foie était en très mauvais état, mais ça j’aurais
pu le leur affirmer sans avoir fait leurs études ! Je suggérai naïvement
qu’on lui prescrive, dans un premier temps, des compléments
alimentaires, pour la sustenter et remettre peu à peu la machine en
route mais je n’obtins pas le succès escompté et ma proposition fut

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