Europe

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Une simple exploration au coeur de l'Espace peut rapidement se tranformer en voyage vers l’horreur.

Publié le : jeudi 18 décembre 2014
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EAN13 : 9791093004112
Nombre de pages : 46
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Extrait


« Le règne de la nuit ne connaît ni temps ni espace,
le sommeil a pour lui toute l’éternité ! »
Novalis.


1er février 2089 – 15:02:27 UTC

Conférence de presse – Maison Blanche


Le porte-parole de la NASA s’avance devant le pupitre, dans son dos, le symbole de la République Fédérale Américaine. Quelques flashes crépitent à lui brûler les rétines. Les journalistes prennent place, chacun sa petite chaise.
— Aujourd’hui, à 16h GMT, le vaisseau JIMO 2[1] a atteint l’orbite d’Europe. L’équipage est en bonne santé et le moral est au beau fixe. Le module d’exploration Europa 1 touchera la surface dans environ quarante-huit heures, avec à son bord, comme prévu dans l’ordre de mission : Le colonel Tamara Lucid, le docteur en géologie Andreï Prunariu, le docteur en exobiologie Julian Melvill ainsi que les majors Lee Yi-So et Arthur Schmitt. Le docteur en médecine Marja Terechkova, le docteur en physique Anton Resnik et le professeur d’astronomie Charles Jemison resteront à bord du vaisseau en orbite autour de Jupiter pendant la durée de la mission au sol de quatre jours.

Le porte-parole attend les questions des journalistes avec une boule de peur solide au fond du ventre. Il va devoir encore mentir.
Trois jours plus tôt le Soleil a connu une éruption massive dont la couronne d’éjection se dirige droit vers Jupiter et la mission. Trois jours que le signal d’alerte est parti. Trois jours que la Terre a perdu le contact avec les deux vaisseaux.


31 janvier 2089 – 08:08:45 UTC

Salle d’état-major de la Maison Blanche.


La salle plongée dans l’obscurité s’illumine quand le projecteur s’allume.
— Ce que vous allez voir est tout ce que nous avons reçu de la mission JIMO 2.
L’homme qui parle porte un complet trois pièces sombre, ses yeux trahissent sa fatigue et sa nervosité. Ses mains tremblent sur le clavier de la console de contrôle vidéo.
Personne à part lui n’a visionné le film qu’il va projeter et il appréhende déjà les réactions de son maigre public composé d’huiles comme le Président de la République Fédérale Américaine, le directeur du Pentagone, le ministre de la Défense et cinq autres responsables des hautes autorités de la RFA.

Sur le mur la neige s’installe et fait bientôt place à l’image brouillée d’une femme. Brune, élancée, la mâchoire volontaire, les yeux froids et déterminés, elle jubile.
Le son crache une soupe inaudible puis se stabilise.
Le film commence alors.


27 janvier 2089 – 21:07:17 UTC

Journal personnel du Colonel Tamara Lucid


Nous avons enfin posé les pieds sur Europe. La surface est grise, morne. Le ciel est d’un bleu sombre. On peut voir le soleil minuscule et Jupiter grosse comme quatre fois la Lune.
La première sortie nous a permis de tester l’atmosphère et de remplir en oxygène les réservoirs du module.
Melvill est intenable, son enthousiasme fatigue l’équipage, mais l’excitation est palpable. J’avoue avoir été fébrile pendant toute la descente. En tant que commandant de la mission, j’ai été la première à fouler le sol. Mes bottes se sont enfoncées dans dix centimètres de la glace friable qui recouvre la surface. C’est un bonheur inimaginable qui m’a traversée, être la première... je me sens comme Armstrong sur la Lune. Je viens de rentrer dans l’histoire.
— Qu’est-ce que c’est ? demande Tamara à Julian qui lui tend un verre en plastique.
— Goûte ! Tu m’en diras des nouvelles.
Tamara est une jolie femme de trente-neuf ans. Sa solide expérience militaire et ses aptitudes physiques l’ont conduite jusqu’à la carrière d’astronaute. Un rêve de gamine. Elle voulait être la première femme à poser le pied sur Mars, elle aura fait mieux. Elle attrape le gobelet blanc que lui tend son interlocuteur et le porte à ses lèvres. De fines bulles éclaboussent son nez.
— C’est du champagne ? Tu as réussi à ramener du champagne à bord ? Mince Julian, t’es doué !
— Perrier-Jouët, cuvée Belle Époque 2080 ! J’en ai laissé une pour les gars là-haut et nous on en a deux. Fallait bien ça pour fêter dignement notre petite mission.
Prunariu, Yi-So et Schmitt ont déjà un verre à la main et sirotent à petites gorgées, tout sourire, le breuvage.
Sept années de voyage à bord d’un appartement volant de cent trente mètres carrés pour huit personnes ont arrondi les angles des relations hiérarchiques. Tamara demeure toujours la plus gradée et le chef de mission, mais elle sait ne pas abuser de sa position. Les hommes ont besoin d’exprimer leurs émotions de façon détournée, tant que cela ne met pas en danger la mission, le vaisseau ou ses occupants, elle laisse faire. Après deux mois de voyage, elle leur demandait d’oublier l’utilisation de leurs rangs dans les discussions, lassée d’entendre Colonel avant son nom et de la distance que cela imposait à tous quand la promiscuité de leur habitat les rendait tous nerveux.

Elle consulte sa montre. La pause va durer cinq heures, elle a encore quelques données à compiler avant d’envoyer le rapport du premier jour de mission au sol et le sommeil gagne du terrain sur ses paupières. L’alcool n’aide pas.
Une secousse ébranle l’habitacle du petit module, coquille d’alliages hyper-résistants de quarante mètres carrés.
— C’était quoi ça ? interroge-t-elle en fixant Melvill d’un œil noir.
C’est Prunariu qui répond.
— Un tremblement de glace, sûrement.
Elle s’emporte, le champagne attaque ses nerfs réputés solides.

— Je veux une certitude Prunariu !
Ses joues prennent une teinte rougeâtre. Elle ne s’emporte jamais, la peur ne lui est pas familière, alors pourquoi se sent-elle si minuscule, si vulnérable ? Ses mains tremblent. Elle vide son gobelet d’un trait, crispe ses paupières et les rouvre pour découvrir les visages grêlés de cloques de ses partenaires. Brûlées par des radiations solaires intenses, les chairs se détachent des os et dégoulinent grassement le long des mâchoires. Les yeux de Yi-So tombent et roulent sur le sol métallique de la cabine. Elle voudrait hurler, elle ne peut pas, quand elle porte les mains à sa bouche, une peau froide et rude sans fente recouvre ses dents prisonnières d’une cavité scellée. Une voix lointaine, inhumaine grave un message au fond de son cortex :
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