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Exil, ep.1 : Un nouveau départ

Saison 1 : l'intégrale

une série de

Stéphane DESIENNE

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Walrus 2015-2016  - Tous droits réservés ©

SOMMAIRE

Présentation

Ép.1 : Nouveau départ

Ép.2 : Effervescence

Ép.3 : Spring Creek

Ép.4 : Meurtre à Seward

Ép.5 : Alliances

Ép.6 : Concordia

Ép.7 : Le long chemin de l'exil

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L’auteur

Crédits

PRÉSENTATION

La société de consommation a terminé d’épuiser l’humanité. Désormais la guerre civile fait rage à travers la planète. Pendant que les gouvernements tentent de préserver les infrastructures, seuls les plus riches tirent leur épingle du jeu : des dizaines d’années plus tôt, des précurseurs s’étaient lancés dans l’édification des « éco-cités », de gigantesques villes flottantes bâties pour fuir la misère et s’isoler au large. Les plus folles rumeurs circulent à leur sujet : technologie d’avant-garde, richesse totale, soins poussés à l’extrême, le tout dans un luxe et un confort absolus. On raconte également que leurs habitants sont éternellement jeunes.

Mais si ces éco-cités pharaoniques sont réellement si étrangères au malheur qui frappe la Terre, pourquoi a-t-on vu l’une d’entre elles mettre le cap sur l’Alaska ? Qui sont réellement ses habitants, et en quête de quoi se sont-ils lancés ?

Il y a dix ans, Emily « Red » Redwild avait fui Seward, une petite ville — ou plutôt un cul de sac — du fin fond de l’Alaska, pour s’enrôler à San Diego sur le chantier des éco-cités. La disparition de sa mère, des histoires d’amours compliquées, la sensation d’étouffer et l’envie de voir le monde l’avaient jetée sur cette longue route qui longe le Pacifique.

Aujourd’hui, c’est une jeune femme au tempérament bien trempé qui revient chez elle. Chez elle… Curieuse sensation. Et si son retour n’était qu’une fuite supplémentaire ?

Mais Emily n’est pas la seule à débarquer. Surgie des brumes qui nimbent Resurrection Bay, une éco-cité jette l’ancre face à Seward. Cette arrivée inattendue attise les passions et réveille les convoitises : certains, comme Palluk O’Phellan, ou Marvin, le chef d’un gang d’Anchorage, trouvent la proie bien trop tentante. L’occasion est unique.

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UN NOUVEAU DÉPART

Des tempêtes homériques battaient régulièrement le Golfe d’Alaska, et la profonde entaille sur la côte portait bien son nom : Resurrection Bay. Car après avoir frôlé la mort de si près, ce havre était comme une sorte de renaissance : les naufragés redécouvraient la lumière, le calme. Ils revenaient à la vie.

James Dokes mâchonnait son bout de cigare, l’œil rivé sur la poupe du Molly Pen. Il avait connu son comptant de frayeurs, tutoyé la grande faucheuse au cours de l’une de ces colères dont l’océan avait le secret. Le chaudron glacé du Diable, racontait-il parfois, pour effrayer les recrues.

Son équipage remontait les casiers en acier, avec maîtrise et célérité. En dépit du froid mordant, les gestes demeuraient précis et parfaitement coordonnés. Les prises s’accumulaient sur la plage arrière et finissaient, après triage, dans une cuve de rétention où elles patientaient jusqu’à la vente. Avec les crises qui avaient laminé l’économie mondiale, la pêche au crabe rapportait beaucoup moins. L’industrie périclitait faute de capitaux, de bateaux, mais également de clients, de négociants et de consommateurs devenus aussi rares que certaines espèces de poissons. Dokes parvenait tout juste à payer le mazout – hors de prix en ces temps de pénurie généralisée – et ses hommes, en maintenant vaille que vaille son entreprise à flot.

Il se battait, contre le sort, la bise hurlante, le martèlement des vagues qui frappaient la coque ; il luttait au péril de sa vie pour conserver son travail, sa dignité. Penché sur le microphone, le marin annonça le changement de cap. Il restait encore un bord à tirer face au vent, et à lever plusieurs dizaines de ces casiers de huit cents livres que ses employés négociaient sur un pont aussi glissant qu’une patinoire.

Les nuages de brume rôdaient autour du navire qui gîta sur tribord pour enfiler sa dernière passe. La zone recelait des chausse-trappes, comme des rochers à fleur d’eau. Dokes connaissait tous les pièges de la baie. Il naviguait sans radar, en panne depuis des années. La faute à des pièces détachées trop chères. Il doutait même de leur disponibilité voire de l’existence du fabricant.

—  Mike ! hurla-t-il par la fenêtre de la timonerie, magne-toi le cul, bordel ! On est dans le jus !

Le maître leva un pouce pour signifier qu’il avait bien reçu le message de son patron. Ils avaient dû remplacer l’une des bobines de la ligne de pont, ce qui avait entraîné un retard. Les hommes reprirent leur travail de bagnard, relevant les pots, libérant les crabes – certains spécimens dépassaient le mètre d’envergure –, tirant sur les câbles, sans relâche. Malgré l’effort, les visages souriaient : ils savaient que ce soir, ils dormiraient au chaud, dans leurs foyers auprès de leurs femmes.

Le métier avait changé, pensa Dokes. Les modestes navires encore en exploitation ne permettaient que des sorties de quelques jours et la pêche se pratiquait tout au long de l’année dans des conditions plus difficiles qu’à la grande époque où un matelot pouvait empocher cinquante mille dollars pour trois mois de campagne. Un temps béni, un temps de légende.

Le capitaine ralluma son cigare. Il ne perdit de vue qu’un instant les strates fumantes, ces rideaux blancs tirés en travers de la baie, qui stagnaient au ras des flots, pour attraper le cendrier. Lorsqu’il se releva, ses yeux s’écarquillèrent :

—  Putain !

Le violent coup de barre surprit les pêcheurs. L’un d’eux tomba, déséquilibré par l’inclinaison soudaine du pont, manquant de passer par-dessus bord. Dans une eau à quelques degrés à peine au-dessus de zéro, les chances de survie se mesuraient en minutes. Son harnais le sauva. Le lien se tendit brutalement, le plaqua sur le sol.

La forme sombre, que Dokes devina gigantesque, se présenta par le travers. Elle avait surgi entre deux bancs de brume, et il se demanda comment il allait éviter la collision avec une montagne qui glissait sur une mer étale. En position sur arrière toute, les moteurs rugirent à pleine puissance pour freiner la course de son frêle esquif. Il serra les dents, sectionnant presque le cigare qui pendait de ses lèvres.

La coque du Léviathan défilait à quelques dizaines de mètres, son équipage indifférent au drame sur le point de se produire. Sa masse colossale écartait le brouillard à l’image d’un chasse-neige géant en train de repousser la poudreuse sur le bas-côté. Les pêcheurs réalisèrent la dangerosité de la situation et hurlèrent dans l’espoir d’avertir quelqu’un à bord de cette monstruosité. Un effort voué à l’échec.

Dokes se cramponna à la barre. Il ordonna à tous de se préparer au choc, les yeux aimantés par la muraille de métal vers laquelle il fonçait. Des années de labeur, une vie entière sur le point de se fracasser contre un roc que rien ne semblait en mesure d’arrêter. Il se sentit dans la peau d’un insecte en train de percuter une voiture lancée à vive allure. Une tache insignifiante éclatée sur un pare-brise géant. Le patron du Molly Pen serra les poings.

Le choc attendu ne survint pas.

L’embarcation lilliputienne redressa soudain sa course, comme poussée, écartée par un miracle ou une force invisible. Dokes aurait pu toucher ce titan des mers tellement il s’en trouvait proche. Durant un moment, ils voguèrent de conserve. Un silence de cathédrale s’installa à bord du Molly Pen. Pas longtemps. Le capitaine retrouva ses esprits et éloigna son navire non sans proférer une bordée de jurons à l’attention de ces malotrus. Il s’empara des jumelles.

Entre deux volutes blanches, il l’aperçut.

La coque haute de dix étages au moins était parcourue de passerelles et de plates-formes métalliques. Il arrêta son balayage. Sur l’une d’elles, une femme regardait dans sa direction. Sa chevelure amazone ondoyait à la manière d’une oriflamme claquant au vent ; elle lui adressa un signe de la main. Dokes cligna des yeux : lui avait-elle souri également ? L’instant d’après, elle avait disparu. Il crut à un mirage.

—  Bon Dieu ! Qu’est-ce que c’est que ça ? marmonna-t-il.

Une fois en sécurité, l’équipage prit la mesure de la taille du vaisseau, qui lui, ne relevait pas de l’hallucination. Il était réel, immense, bien plus qu’un de ces pétroliers géants du passé. Chacun réalisa alors ce qu’il devait à la chance. Sauf Dokes.

Il avait le sentiment que la bonne fortune n’avait rien à voir dans ce miracle. La femme sur la passerelle en revanche… Il revit son sourire : comment avait-elle fait pour les sauver ?

 

#

 

 

 

 

« An all american road », une destination en elle-même. C’était ainsi que, naguère, l’on présentait aux touristes la route qui reliait Anchorage à Seward, un cordon ombilical fragile et tout juste praticable en hiver. Emily Redwild ne l’avait pas empruntée depuis des lustres et si les réflexes revenaient très vite, la prudence restait de mise. Même en été. Les animaux improvisaient leurs traversées sans crier gare, provoquant parfois des accidents mortels. Elle abaissa la vitre.

Le sifflement discret de la turbine mue par la pile à combustible lui parvint comme un murmure à peine couvert par le son des pneumatiques sur le revêtement craquelé. L’asphalte souffrait du manque d’entretien. L’accumulation des nids de poule nécessitait une conduite alerte.

Elle croisait de rares stations-service à l’abandon, quelques bourgades vidées de leurs habitants, des maisons délabrées devant lesquelles rouillaient des carcasses de véhicules, en s’enfonçant au cœur d’une région victime de l’exode, d’une récession qui avait déprimée la planète. Heureusement, se dit-elle, le paysage demeurait à peu près fidèle à ses souvenirs, même si de nombreux stigmates signalaient les effets du changement climatique. Les glaciers avaient reculé, les chapeaux de neige autrefois généreux avaient à présent des allures de kippa. La forêt s’étendait de part et d’autre du ruban de bitume, majestueuse et grandiose, en pleine croissance ; stimulée sans doute par le radoucissement global. Il faisait presque chaud d’ailleurs.

Emily mit en route la climatisation. Un air frais emplit l’habitacle tandis que le SUV filait vers le terminus : Seward. Les bouffées glissant entre ses boucles rousses prodiguaient l’équivalent d’une caresse continue. Sa chevelure lui avait valu le surnom de Red, qu’elle n’aimait guère. De sa ville natale, elle gardait une dernière image brumeuse, celle que son esprit avait capturée le jour de son départ. Le climat arctique engourdissait les passions, entamait les ardeurs de ses habitants, parfois jusqu’à les éteindre. Les souvenirs froids remontèrent, ceux de la colère, des paroles glaciales prononcées un soir d’hiver, avant de tourner le dos et de s’enfuir. Loin.

Son « Grand Tour » avait congelé sa rancœur et à mesure qu’elle s’approchait, elle la sentait qui se réchauffait dans ses tripes, comme une vieille amie qui, au fond, ne l’avait jamais quittée. Son estomac se noua lorsqu’elle sortit du dernier virage. Elle ralentit le véhicule à deux miles de l’agglomération.

La cité occupait une bande littorale à l’extrémité d’un fjord creusé par les glaciers de jadis. Resurrection Bay étalait sa langue bleutée entre deux murailles dentelées. Elle devina les mats qui s’élevaient du port de pêche et de la marina voisine. Ils semblaient moins nombreux. La voiture dépassa une intersection puis soudain, elle appuya sur le frein, passa la marche arrière. Elle remonta sur une cinquantaine de mètres. Ce chemin de terre, elle se rappela pour quelle raison elle l’avait emprunté, plus d’une fois.

Emily sourit : « Red est de retour. »

Elle se laissa tenter par un crochet. Nash road longeait la rivière qui se dispersait en un réseau de veines courant à travers le tapis végétal. Plus loin, l’aéroport paraissait désaffecté, comme un nid trop longtemps délaissé par les oiseaux de métal. Les deux pistes étaient envahies par les hautes herbes. Elle poursuivit jusqu’au pied du mont Alice où elle se gara sur une aire de repos. Le panorama offrait une vue superbe sur la chaîne de montagnes et la trouée dans le paysage, une lucarne en direction de la ville qu’on aurait dit posée sur l’eau.

Le vieux tronc sur lequel elle s’asseyait, adolescente, existait toujours. Sa main glissa sur l’écorce, suivit les crevasses chargées de souvenirs, de flirts… Son premier baiser. Elle se demanda ce qu’il était devenu, s’il avait quitté Seward à son tour. Elle retourna à son véhicule après quelques minutes.

Il était désormais temps d’affronter les retrouvailles avec son père.

 

#

 

 

 

 

L’ancien Bakery Café, qui s’appelait désormais les Trois Ours, s’était adapté à la perte de la clientèle touristique, évoluant, bon gré, mal gré, en un magasin général où l’on trouvait à peu près tout. De l’expresso à peine buvable servi au comptoir, à la perceuse électrique. L’emplacement, à l’entrée de la ville, demeurait prisé et constituait une halte quotidienne pour de nombreux locaux. William « Bill » Redwild ouvrait tôt pour les quelques pêcheurs qu’il tenait à garder parmi les habitués. L’établissement jouissait d’une large vue sur les docks et la marina. Quand il gara son pick-up hybride, Bill jeta un regard en direction des quais sous le feu des projecteurs. La coque rouillée du Molly Pen se découpait dans la lumière jaune.

Autrefois, Seward comptait parmi les dix ports de pêche les plus profitables des États-Unis d’Amérique. Ces temps anciens, personne ne les évoquait, tant que les rares bateaux en activité rentraient sains et saufs de leurs campagnes. Au final, c’était tout ce qui importait. L’océan avait suffisamment pris de vies. Le Molly Pen venait sûrement d’accoster ce qui signifiait que les marins s’accorderaient une halte pour une tasse de café chaud voire pour certains, une boisson plus forte pour entamer la journée ou bien fêter leur retour à terre.

Le propriétaire des Trois Ours tourna la clef dans le verrou, poussa la porte. Il enchaîna aussitôt avec sa routine, son quotidien depuis des années. Mettre en route la machine à café, tirer les stores, jeter un coup d’œil dans les rayons au cas où un carton manquerait ou bien se serait déplacé pendant la nuit. Le rituel s’achevait par la rapide inspection de l’arrière-boutique suivi du retour à son poste, derrière son comptoir où, enfin, il se servait une tasse qu’il buvait seul en lorgnant vers les vitres donnant sur le parking et au-delà, vers la baie.

Ensuite, il enfourna quelques viennoiseries, prépara des toasts. Il sortit le bacon du réfrigérateur tout en guettant l’arrivée des premiers clients, lesquels ne tardèrent pas à pousser la porte. Les habitués retrouvèrent leur chaise ou leur banquette.

Il les salua d’un hochement de tête. Les mots viendraient après les premières gorgées. Les marins et les travailleurs du port commencèrent à bavarder, à échanger des informations sur l’état de la mer, les directives de la capitainerie et les prévisions météo. Ce matin-là, William ne vit aucun des membres du Molly Pen. Il ne posa pas de question, se contentant d’attendre l’apparition du shérif Green et d’arpenter les allées avec sa cafetière à la main.

Lorsque le représentant de l’ordre débarqua, il avait une bonne heure de retard par rapport à son habitude. Il s’installa sur un tabouret haut et se découvrit, libérant sa masse de cheveux grisonnants. À sa mine, le tenancier comprit tout de suite qu’il s’était produit quelque chose. Tous les bateaux étant rentrés, il s’agissait peut-être d’un accident de la circulation.

—  Tout va bien, chef ? s’enquit-il.

Gregory Green, alias GG, se gratta le front.

—  J’en sais rien Bill.

William lui apporta un mug à moitié plein et un pichet de lait. Il saisit la sucrière pour la reposer devant le policier. Seward comptait un shérif et deux adjoints – renforcés occasionnellement par quelques auxiliaires bénévoles – pour un peu moins de mille six cents habitants.

GG leva le nez de sa tasse :

—  Tu croies que Dokes pourrait dérailler en mer ? demanda-t-il.

Qu’est-ce qu’il entendait par là ? Bill ne connaissait pas meilleur marin que ce vieux briscard.

—  Il s’est produit un drame sur le Molly Pen ?

—  Non, non… Dokes a vu un truc.

—  Un truc ?

—  Ouais. Il relevait ses casiers à l’entrée de la baie, à deux milles de Rugged Island quand il a croisé la route avec, je cite : « un putain de vaisseau géant de la taille d’un iceberg ».

Le tenancier absorba l’information, sans savoir quel crédit lui accorder. Ce n’était pas la première histoire abracadabrante qu’il entendait.

—  Il affirme qu’ils auraient dû mourir. Tous ceux qui étaient à bord, poursuivit le shérif. Selon lui, la collision était inévitable. Ce que m’a confirmé Mike Finegan, le maître d’équipage.

—  Je le connais, il passe toujours prendre un café avant son service. Un type fiable.

Les témoignages convergents ne permettaient pas de remettre en question la version du capitaine.

—  Comment il s’est sorti de là ? s’enquit le patron.

—  Barre à tribord, machine arrière et un peu de chance, il semble. Jason a failli basculer par-dessus bord. Le gamin était bien secoué quand je l’ai interrogé. Heureusement qu’il portait son harnais et que ce dernier était fixé à la rambarde.

Une des pratiques – déraisonnable mais courante – pendant les manœuvres consistait à déclipser le filin de sécurité pour gagner du temps. Au péril de sa vie.

Le shérif but une gorgée de sa tasse. Cela avait l’air d’un drame évité de justesse. Bill soupira. Le policier posa son mug :

—  Dokes était bizarre, blanc comme un linge. On aurait dit qu’il avait croisé un fantôme.

Au même moment, un 4x4 de couleur claire entra sur le parking. Il attira tout de suite son attention, car c’était la première fois qu’il le voyait à Seward. Lorsque la conductrice en descendit, William reconnut la chevelure rousse à nulle autre pareille. Il ouvrit la bouche. Puis la ressemblance le frappa : le portrait craché de sa mère.

—  Un fantôme… murmura-t-il.

 

#

 

 

 

 

Emily se gara face au panneau sur lequel trois têtes d’ours accueillaient les clients. Les mains moites sur le volant, elle aperçut de la lumière à l’intérieur, les silhouettes de consommateurs attablés et d’autres en train de parcourir les rayons de l’annexe transformée en bric-à-brac.

Elle hésita à sortir. Il le fallait pourtant. Après des milliers de kilomètres, une vie d’aventure, son foyer et son âme de fille d’Alaska appartenaient à Resurrection Bay, à Seward. Sa seule famille vivait ici. Il avait fallu neuf ans pour qu’elle s’en rende compte. Elle ouvrit la portière.

La façade de bois grise et blanche avait bénéficié d’un rafraîchissement récent, quelques semaines au plus. Les lieux demeuraient bien entretenus, jusqu’à ces géraniums nordiques aux pétales mauves qui coloraient le rebord des fenêtres. Un bac en forme de bateau de pêche contenait des églantines. Emily eut un pincement au cœur : « les fleurs préférées de maman ».

Le pas hésitant, elle traversa l’allée jusqu’à l’entrée et posa la main sur la poignée.

L’odeur du café et celui du bacon l’accueillirent alors que toutes les têtes présentes se tournèrent vers elle. Elle replaça quelques visages malgré les années. Certaines personnes ne changeaient pas. Durant un court instant, le vertige la saisit avant de fixer son regard vers le comptoir. Il était là, fidèle au poste, aussi solide qu’un phare accroché à la côte.

La gorge sèche, aucun son ne sortit de sa bouche. Ses genoux se mirent à trembler. Bon Dieu que c’était dur. Jamais elle n’aurait pensé que cela le serait autant. Les clients continuaient à l’observer. Son père ressemblait à une statue figée par la surprise, à l’expression gelée.

La tension monta en flèche. Le silence pesa de tout son poids. Le shérif Green se retourna sur son tabouret :

—  Bon sang, la petite Emily ! Je veux bien être pendu, souffla-t-il.

—  Bonjour GG, lui répondit-elle, ça fait un bail.

—  Tu parles !

Son père ne réagissait toujours pas. Il gardait ses mains crispées sur son mug, les yeux grands ouverts à la manière de ces fidèles d’une secte qu’elle avait croisés un jour. Un mauvais jour.

—  Papa… C’est moi, tu me reconnais ?

Elle se sentit idiote de dire cela. Bien sûr qu’il l’avait reconnue. Elle s’avança sur le tapis mœlleux de l’entrée et il se décida enfin à abandonner son comptoir. Il s’était… étoffé. Il arborait une petite bedaine que retenait une ceinture de cuir ornée d’une boucle de rorqual. Il s’approcha, la regarda. Puis, il la prit dans ses bras.

Des clients applaudirent.

Sa voix brisée parvint à ses oreilles :

—  Tu m’as tellement manquée.

Elle sentit ses larmes contre son cou. Sa vue se brouilla.

—  Toi aussi, tu m’as manqué papa.

Il la prit par les épaules, inspecta son visage, palpa ses biceps fermes, ses avant-bras fins et noueux, écarta ses mèches rousses.

—  Où est passée ma petite fille ?

Emily sourit en séchant ses joues comme elle le pouvait.

—  Elle a fait du chemin.

—  Je le vois.

Un voile d’inquiétude traversa ses yeux clairs.

—  Tu es de retour, n’est-ce pas ?

Elle comprit parfaitement le sous-entendu dans le timbre de sa voix. Il lui demandait si elle comptait rester, s’il ne s’agissait pas d’une simple visite. La perspective de s’installer l’effrayait autant que celle de son départ, ce fameux jour d’hiver.

—  Oui, papa, je suis de retour.

Il lui prit le bras et le leva :

—  Pour ceux qui ne la connaissent pas, je vous présente ma fille, Emily. Elle revient parmi nous. J’offre ma tournée pour fêter ça.

Pour un retour discret au pays, tu repasseras, se dit-elle.

L’annonce déclencha un concert d’applaudissements et de sifflets. Les clients les plus enthousiastes se pressèrent en direction du bar. Son père la confia aux mains de GG qui l’étreignit avant de l’inviter à s’asseoir sur le tabouret voisin.

—  Te voilà shérif à présent, fit-elle en admirant l’étoile qui brillait sur sa poche poitrine.

—  Ouais, le vieux Malcolm a donné sa démission. Je me suis présenté pour le poste.

—  Félicitations.

Il leva son mug.

—  Merci. Et toi ? Toutes ces années, t’as dû en parcourir du pays… laissa-t-il en suspend.

Ce genre de conversation, elle n’y tenait pas même si elle savait qu’elle devrait en passer par là, que les gens parleraient et poseraient des questions. Pas maintenant, se dit-elle. Emily haussa les épaules.

—  Des jobs à droite et à gauche, des temps de galère et de bonnes expériences.

Green s’apprêtait à creuser le sujet quand un client bondit de sa banquette, près de la baie vitrée.

—  Hey, vous avez vu ça ? lança-t-il à l’assistance.

Les regards furent suivis d’exclamations de surprise, voire de jurons. À son tour, Emily se pencha pour apercevoir la source de tant de barouf. Elle en resta bouche bée.

De tous les cauchemars qui hantaient ses souvenirs, elle ne s’attendait pas à ce que celui-ci débarque à Resurrection Bay. Son estomac se contracta aussitôt.

—  Mince ! lâcha-t-elle.

 

#

 

 

 

 

Le maire de Seward s’énervait sur son fauteuil, le combiné collé à son oreille, une pellicule de sueur luisante sur son front dégarni. Sa voix grasse emplit son cabinet de travail.

—  Faut-il que je vous fasse un dessin ? Merde ! J’ai dit que je voulais présenter ce rapport au conseil ce soir, alors démerdez-vous pour le poser sur mon bureau avant midi.

Il raccrocha, excédé. Le poste émit un tintement plaintif. Avec l’instabilité des communications, due au retrait des opérateurs nationaux, il avait ordonné la remise en service du vieux réseau de téléphonie filaire. La population accédait à l’internet par intermittence. Les plus riches – et très rare – contribuables disposaient eux d’une liaison satellite, à l’abonnement annuel hors de prix.

Rougi par l’effort, il essuya son visage gras avec son mouchoir en papier qui vola aussitôt dans la corbeille à moitié pleine. Il préférait l’hiver rude. L’été lui était insupportable.

—  Mary ! hurla-t-il.

La porte s’ouvrit presque dans la seconde. La trentenaire en tailleur, jupe droite et talons discrets, pénétra dans le bureau.

—  Monsieur Dalton ?

—  Je voudrais que vous m’apportiez une bouteille d’eau et le dossier de l’hôpital. En entier.

Les épaules de la secrétaire se voûtèrent :

—  Tous les cartons, Monsieur ?

—  Absolument, tous les cartons.

—  Bien, ce sera fait.

—  Merci Mary.

Le dossier du centre médical Providence finirait par lui causer beaucoup de tort. Il s’agissait du plus gros défi de sa mandature, celui sur lequel il avait misé sa réélection. Moins d’habitants et d’argent dans les caisses, cela signifiait aussi moins de fournitures, de personnel soignant, de médecins ou de chirurgiens. L’établissement tournait déjà avec le strict minimum. L’administration avait failli arrêter le service l’an dernier, jusqu’à ce que Dalton flaire la bonne affaire politique et en fasse son cheval de bataille. Il l’avait juré devant ses concitoyens : jamais il ne le fermerait. Et même plus, grisé par le succès de sa prise de position publique, il avait promis de réhabiliter le bâtiment construit au début des années 2020 et qui accusait son âge.

Depuis, le dossier traînait. Dans des cartons.

Il se pencha sur l’écran tactile de son ordinateur. Vingt messages en attente, lut-il. Le système d’information de la municipalité fonctionnait correctement, en dépit de la pénurie de techniciens qualifiés. Mary revint, avec la bouteille d’eau qu’elle déposa sur le bord de son bureau en acajou avec un verre à pied.

Il la remercia d’une voix rauque et l’observa marcher jusqu’à la porte avant de détourner le regard. Le téléphone sonna pour la quatrième fois en une heure.

—  Monsieur le maire, entendit-il.

—  Shérif Green ! Vous avez pu vous entretenir avec Dokes, alors ?

—  Je… Oui, en effet.

—  Parfait. La pêche a-t-elle été bonne ?

Le maire envoyait toujours le représentant des forces de l’ordre lorsque le navire rentrait de campagne. Sa trésorerie dépendait en grande partie de la quantité de prises. L’industrie de la pêche s’était effondrée, mais grâce à des intrépides comme Dokes, Seward parvenait encore à extraire son épingle d’un jeu économique complexe et fragile. Le patron pêcheur avait réussi l’exploit de placer un contrat export avec une société du Yukon.

—  Plutôt, confirma GG, d’une voix distante.

Dalton réagit aussitôt :

—  Il s’est passé quelque chose ?

—  Nous avons un problème important, Monsieur.

À la dernière annonce de ce genre, la communauté avait perdu deux marins, se souvint-il. L’océan prenait, c’était le tribut à payer pour accéder à ses richesses. Il ferma les yeux, tira un nouveau mouchoir de la boite.

—  Combien ?