Expresso Love

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Au XXVème siècle, le meilleur de l'humanité a émigré sur la plupart des planètes habitables de la galaxie au premier rang desquelles brillent Déliciosa, Somptuosa et Voluptuosa. Dans cet empire digne du meilleur des mondes, la vie de ces favorisés est parfaitement encadrée sous l'égide bienveillante d'un lointain triumvirat idolâtré. Mais, voilà que certains êtres déchus semblent atteints d'un mal étrange. Pour eux, le temps se met soudain à accélérer. Ils grandissent puis vieillissent à toute allure. Sans que personne ne comprenne pourquoi. L’agent secret JB Lenoir mène l’enquête sur une Terre dévastée, abandonnée à tous les malheureux qui n’ont pas pu participer au “Grand Déménagement” vers ces lieux plus hospitaliers qui leur sont restés inaccessibles. Parviendra-t-il à empêcher que ce terrible virus sorti du dernier cercle de l'enfer ne se propage partout et ne condamne l’espèce humaine à une trop rapide extinction ?

Bernard Viallet nous propose un nouveau livre de science-fiction et d'anticipation plein de péripéties et de rebondissements qui ne manque ni d'humour ni de fantaisie.


Publié le : vendredi 18 mars 2016
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EAN13 : 9782372223089
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BERNARD VIALLET

 

 

 

 

EXPRESSO LOVE

Roman

 

© Bernard Viallet

BOOKLESS-EDITIONS

Tous droits réservés

Février 2016

 

 

 

 

 

 

 

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Joëlle, Emmanuelle, Marianne et Benoît

 

DU MEME AUTEUR

 

 

Le Mammouth m'a tué (Editions Tempora)

Ulla Sundström (TheBookEdition)

Dorian Evergreen (TheBookEdition)

Les Faux As (TheBookEdition)

Bienvenue sur Déliciosa (TheBookEdition & Lulu)

Opération Baucent (TheBookEdition)

 

 

CHAPITRE I

 

 

Je m’appelle Kader Moktari, mais mon nom ne vous dira sans doute rien. C’est simplement celui sous lequel je suis inscrit sur le registre d’état-civil numérisé et centralisé de la Confédération Galactique et si j’en fais mention c’est uniquement pour qu’il n’y ait pas la moindre confusion dans votre esprit entre le monde réel et le monde virtuel. J’ai acquis une certaine notoriété sous une autre identité, disons que j’ai porté un nom de scène plus connu, mais au moment où j’écris, ce 24 décembre 2446, il n’a plus aucune importance. Je préférerais même qu’on l’oublie ainsi que tout ce dont j’ai pu me rendre responsable sous ce maudit pseudonyme. D’ailleurs j’en arrive parfois à me demander si ma propre existence a eu une quelconque réalité. Si ce que je viens de vivre n’est pas une simple illusion ou un long cauchemar. Une suite d’erreurs et de coïncidences, tragiques ou lamentables, j’hésite entre les deux. Et dire que toute cette affaire n’a duré qu’environ un an. Une petite année, à peine douze mois, 52 semaines, 365 jours, 8760 heures, 525 600 minutes, 31 536 000 malheureuses secondes. Pas grand-chose dans la vie d’un individu. Environ 1% du temps qui pourrait lui être alloué. À condition de vivre un siècle, bien sûr. Mais à notre époque, les centenaires foisonnent. On parle de cinquième âge, on se demande même où on va pouvoir les caser, tous ces vieux à trois chiffres. Donc pas grand-chose et en même temps, énormément. Tout dépend de la vitesse à laquelle s’enchaînent les évènements. Selon les circonstances, le temps ne s’écoule pas à la même vitesse. Enfin c’est une impression parce qu’en réalité les secondes s’égrènent toujours de la même façon. Les horloges en sont les témoins impartiaux. Et pourtant cette vitesse relative dépend de ce qu’il se passe, de ce que nous vivons et de la manière dont nous le ressentons…

Moi, j’ai toujours vécu à cent à l’heure, ce qui est une manière de dire que je ne suis jamais resté les deux pieds dans le même sabot, à attendre l’heure du déjeuner, puis celle du souper par exemple. Au boulot, je n’ai jamais regardé les aiguilles de la pendule en me plaignant de la lenteur de leur rotation. Je me suis rarement soucié de l’heure à laquelle j’allais quitter mon bureau. Je bossais par plaisir, par passion, ce qui change totalement la donne. Je n’ai pas une nature à m’ennuyer et je suis même quelqu’un d’optimiste par principe. J’aime bien que ça bouge, que ça fonce, qu’il se passe des choses. Les gens me voient dans le style : « I’ll sleep when I die ». (« Je dormirai quand je serai mort »). Pourtant, au cours de cette maudite année, combien de fois n’ai-je pas souhaité de toutes mes forces que ce rythme effréné ralentisse un peu…

Mais je m’aperçois que je digresse, que je m’égare et j’ai très peur de lasser, ce qui serait la pire des choses. Je n’arrive pas à accepter l'idée que ce que j’ai vécu se perde dans les ténèbres de l’indifférence. En dehors de ce ridicule message que je vais lancer comme une bouteille à la mer, je n’ai plus aucun autre moyen pour communiquer, moi qui n’avait qu’à claquer des doigts, passer un coup de perso ou brailler : « La une sur moi, Serge ! » pour que mon image et mes interventions aussi creuses que convenues inondent les écrans des mondoviseurs et les unes de la plupart des médias de l’infosphère…

Mon véritable nom est donc bien Kader Moktari. Je suis né le 4 août 2415 sous un mauvais signe, celui du Lion orgueilleux, susceptible, coléreux, vaniteux et arrogant. Bien sûr, je me vois personnellement plutôt comme volontaire, généreux, sincère et courageux. Mais vu qu'il est difficile d’être juge et partie, je préfère passer très vite là-dessus parce que j'ai pour  principe de ne pas croire à l’astrologie. D'ailleurs, je ne crois pas à grand-chose, c’est du moins ce que pensent les gens qui disent me connaître. Ni Dieu ni Maître. L’anar, le rebelle de luxe, c’est du moins l’image que je donnais autrefois. Parce que maintenant, je commence à douter, à me poser des tas de questions. Et s’il y avait une justice immanente ? Et si quelque part nos actes étaient pesés sur une sorte de trébuchet céleste ? Et si des entités nous manipulaient dans les coulisses ? N’ai-je pas été le dindon d'une mauvaise farce, le pantin dont on a tiré les ficelles ? Vu l’état dans lequel je me trouve, elles ont dû être coupées les ficelles… mais par qui ?

J’ai été conçu il y a un peu plus de trente ans sur l’astéroïde Or-well 1984, autant dire dans le trou du cul de la galaxie, loin des grands centres comme Déliciosa, Voluptuosa ou Somptuosa. En dépit de ce nom charmant, sur Or-well, pas la moindre parcelle d’or, rien que du sable et de la caillasse et une chaleur à crever le jour, accompagnée d’un gel à pierre-fendre la nuit. Je me suis toujours demandé pourquoi ma pauvre mère, une blonde zélandaise de bonne famille,  avait accepté cette mission d’assistante sociale sur cette petite planète perdue. Certainement pas pour l’argent. Peut-être par altruisme, philanthropie ou exaltation romantique. Elle était jeune, belle et enthousiaste. Son service lui avait proposé de venir en aide à une misérable bande de chercheurs de pépites qui grattait le sol de ces déserts sans trouver grand-chose. Elle avait dit OK, sans avoir beaucoup réfléchi aux conséquences. Peut-être même avait-elle visionné un reportage montrant ces nouveaux esclaves pouilleux et dégoulinants de sueur en train de déblayer leurs caillasses dans des paniers d’osier sans grand espoir de gain. Elle avait dû être apitoyée…

En fait, elle ignorait que ces travailleurs n’étaient que gens de sac et de corde, voyous, trafiquants et gangsters ou pire encore, déviationnistes politiques opposés au pouvoir fédéral ou même dissidents religieux. Des relégués auxquels on avait proposé de remplacer leur détention dans un pénitencier spatial par un séjour « libre » sur Or-well. Appâtés par la possibilité de découvrir de l’or ou d’autres métaux précieux, un grand nombre avait accepté. Taulards et geôliers étaient certains d’avoir conclu une excellente affaire. Mais c’étaient surtout les responsables de la Justice Galactique qui se frottaient les mains. Ils faisaient faire des économies à la Confédération tout en vidant les prisons. D’une pierre, deux coups. Peu leur importait que ces pauvres diables crèvent de chaud ou de froid, de faim ou de soif sur cette saloperie d’astéroïde désertique…

En tant que fonctionnaire du Ministère de la Réhabilitation, ma mère, née Suzy Huysmans, bénéficiait de conditions de vie un peu plus correctes que celles de ses protégés. Une UH, (Unité d’habitation, sorte de grosse gélule en matériau composite avec air conditionné, pile à combustible ainsi que centrale de retraitement des déchets et de recyclage des eaux en interne). Posée à même le sable et munie d’un sas d’entrée et de quelques hublots, cette UH fut mise à sa disposition par le gouvernorat local. Le boulot de ma mère consistait à recenser les relégués et à leur distribuer nourriture, habits et couvertures en fonction de leurs besoins. Très rares étaient les chercheurs qui avaient trouvé quelque chose. L’immense, que dis-je, l’écrasante majorité cachait sa misère dans des maisons troglodytes, véritables terriers creusés dans la falaise et aménagés sommairement. Ces habitations semi-souterraines représentaient la meilleure manière de se protéger de manière écologique contre les rigueurs du climat extrême qui régnait à la surface.

Mais, je digresse encore. Qui donc s’intéresse aux conditions de vie des relégués d'Or-well 1984? De telles colonies pénitentiaires, il y en a des centaines dans tous les coins de la galaxie et de bien pires… Sur Cléon 412, les bagnards découpent de la glace à la scie passe-partout dans des températures de -35 à -70°… Sur Lodi 1793, c’est encore pire, ils canalisent du magma en fusion à plus de 400°. Alors, c’est dire…

Ma mère rencontra un certain Samir Moktari, bel homme brun au regard intelligent, qui s’était présenté au module administratif de la station pour faire examiner deux bouts de minerais qu’il croyait intéressants. Au premier regard échangé, ils se plurent. D’après Suzy, ce fut un vrai coup de foudre, le truc qu’on raconte dans les vidéo-romans à 9,99 dolros. Comme je n’ai pas pu entendre la version de mon père, j’ai quelques doutes. Ma pauvre mère était si romantique, si imaginative qu’elle a bien pu se monter tout un film. Dès le lendemain, elle lui a rendu visite dans son gourbi de terre. Ils ont dû faire plus ample connaissance. Samir lui a raconté qu’il était professeur de littérature à l’Université Bab El Oued d’Héliopolis (sur Déliciosa) et que ses ennuis avaient commencé à cause d’une explication donnée à ses élèves à l'issue d'un cours magistral. « Le Coran authentique n’autorise pas le prêt d’argent avec intérêt », avait-il doctement déclaré dans un silence réprobateur. Il savait parfaitement que le religieusement correct voulait que l’on ne se réfère plus qu’au Cothoril (Coran-Thora-Evangiles), le livre saint que les plus grands théologiens des trois religions avaient mis la bagatelle de trois siècles à peaufiner. Ces Sages n’avaient gardé que le meilleur des trois Livres pour produire un texte unique qui devait satisfaire tout le monde, ce qui avait pris encore une petite centaine d’années et avait fini par renvoyer les écrits originaux dans les poubelles de l’Histoire. Seuls quelques fanatiques irréductibles et une poignée de marginaux restaient attachés aux textes « authentiques ». Mais ils étaient systématiquement reniés, muselés, diabolisés quand ce n’était pas emprisonnés, liquidés ou bannis. Les opinions publiques, les esprits, les croyances évoluent très lentement, mais toujours dans le sens où les entraînent les autorités qui les maîtrisent par le biais des médias.

La phrase en question n’avait pas été reprise dans le Cothoril sans doute pour complaire à la minorité agissante sans déplaire à la majorité subissante. Samir fut promptement dénoncé au Ministère de la Culture, arrêté le soir même à son domicile et interné dans une prison spatiale. Après six mois de cage de fer et de promiscuité (on raconte les pires horreurs sur ces taules flottantes…), il n’hésita pas quand on lui fit la proposition de le transférer sur Or-well. Et c’est là que ma mère le rencontra en train de gratter le sol avec la pelle et la pioche généreusement offertes par l’Administration. Elle s’intéressa particulièrement à lui car l’injustice la révulsait. Elle ne comprenait pas qu’on tourmentât un pauvre homme pour avoir exprimé des idées religieuses déviantes. Elle dut déborder de compassion puis d'amour envers lui. C’est du moins ce que j’imagine car elle mettait toujours en avant ses beaux yeux bruns, son regard intelligent et doux, sa barbe noire, ses bras musclés et ses jambes fuselées quand elle me parlait de lui.

Ils furent très vite amants, mais ma mère tint à se marier civilement et religieusement. Elle ne trouva qu’un pèramam du Cothoril (à la fois curé, rabbin et imam) pour présider la cérémonie. Revêtus des toges blanches traditionnelles et encadrés de deux témoins, la meilleure amie de Suzy, assistante sociale comme elle et un voisin relégué, les deux fiancés répondirent : « Oui » à la question rituelle du représentant de la religion syncrétique et simplifiée, ce qui enchanta ma mère, mais déçut terriblement mon père. Il déclara, alors que la poignée de sable porte bonheur n’avait pas fini de retomber sur leur amour : « Tu te crois mariée, mais moi, je ne le serai que quand nous nous aurons juré fidélité devant un vrai imam, un qui vénère encore le Coran authentique ! »

À ce moment-là, elle comprit que son époux ne serait toujours qu’un « vieux croyant », un éternel paria et que son avenir n’allait sans doute pas être tapissé de pétales de roses. Mais il était déjà trop tard. Ma conception était lancée. Elle était enceinte, mais ne le savait pas encore… Je me demande si ces détails sont d’un grand intérêt. Encore que tous les interrogatoires officiels, toutes les enquêtes de police débutent toujours par nom, prénom et date de naissance de la personne puis nom, prénom et profession du père et de la mère. Je suis donc allé au devant de vos désirs. C’est indispensable si je veux être précis, crédible et rigoureux dans ma démarche. Je tiens à témoigner. Je souhaite ardemment que ces lignes soient lues, que ma parole soit entendue et qu’ainsi tout le monde sache ce qui se trame en coulisses. À quel tournant se trouve l’humanité en cet an de grâce 2446 qui va bientôt arriver. Et ce ne sont sûrement pas les mondos, les holos, les infos qui vous raconteront ce qui vient de m’arriver… Résumons.

Je m’appelle Kader Moktari. Je suis né le 4 août 2415 de Huysmans Suzy, ouvrière sociale et de Moktari Samir, relégué ci-devant professeur. Comme ça, c’est mieux ? C’est plus clair ?

En réalité, je n’ai jamais connu mon père. Il est mort bien avant ma naissance. Tout ce que j’ai pu apprendre à son sujet m’a été raconté par ma mère et cela se résume à peu de choses. Dans la quinzaine qui suivit leur rencontre, il aurait découvert une très grosse pépite d’un métal gris de forte densité qu’il pensait être du zirconium ou quelque chose d'approchant. Respectueux des procédures, il alla la présenter au Peseur Officiel de l’Administration qui refusa de la lui racheter en prétendant qu’elle n’avait aucune valeur. Très déçu, il raconta l’histoire à ma mère et regagna sa tanière souterraine, persuadé que ce fonctionnaire était un incapable. Il était même décidé à demander une contre- expertise en s'adressant directement à ses supérieurs. Mais le malheureux n’en eut pas le temps. Le lendemain, son plus proche voisin le retrouva inanimé avec un gros trou dans la poitrine causé par l'impact caractéristique d'un tir de pistolet-laser. Ce meurtre occasionna un immense émoi dans la paisible colonie. Une enquête fut diligentée et bizarrement, on ne retrouva pas trace de l’étrange morceau de minerai grisâtre. Le jour même, l’administration interdit l’accès de la concession de Samir en y installant très rapidement un barrage électrifié et un détachement de l’armée galactique pour tenir les curieux à distance. Très vite, des excavatrices, des pelleteuses et des tunneliers conduits par leurs « cornacs-robots » s’emparèrent du site, transformant la modeste concession en une énorme mine. Que trouvèrent les chercheurs et les géologues dépêchés sur les lieux ? Ma mère ne l’a jamais su. Que valait donc cette grosse pépite ? Sans doute quelque chose, sinon les autorités n’auraient pas déployé des moyens aussi importants.

Ma mère ne se remit jamais complètement de la mort si brutale de son mari. L’enquête ne donna rien. On parla d’un crime de rôdeur ou de déséquilibré. Moi, je ne connais pas beaucoup de clodos ou de dingos qui se promènent avec des pistolets-lasers de dernière génération. C’est une arme rare et très sophistiquée que détiennent uniquement les gens de l’armée, de la police ou des services spéciaux. De là à penser qu’on a liquidé mon père pour rafler le pactole, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas car je tiens à rester en vie tout au moins le temps d’enregistrer mon histoire.

Suzy pleura beaucoup et organisa très vite une sorte de culte pour son cher Samir. Les autorités lui remirent un cube d’acier brossé gravé SM contenant les cendres du défunt relégué. Elle agrandit à la taille d’une affiche la seule photo qu’elle possédait de lui. Elle la fit inclure dans un cadre de plastique luminescent, l’accrocha au mur de tous les lieux de vie dont elle disposa ensuite et plaça le cube sur une sorte de présentoir encadré de deux bougeoirs, de bouquets de fleurs artificielles et de bâtonnets d’encens. Matin et soir, elle s’agenouillait devant cet autel personnel, se prosternait, méditait et chantait des trucs incompréhensibles qu’elle appelait des « mens-toi » ou quelque chose comme cela…

Je vous ai parlé d’Or-well 1984, cet astéroïde de sable et de cailloux. Mais je ne l’ai pas connu non plus. Je n’y ai jamais résidé. Après avoir remué ciel et terre pour savoir le fin mot au sujet de la mort de mon père et n’être parvenue à rien, elle tomba dans une sorte de dépression et demanda à être rapatriée sur Déliciosa, une des planètes les plus agréables de la galaxie. Elle obtint satisfaction et c’est là qu’elle accoucha. Je suis donc natif de la station de Gigapolis, une ville pionnière entièrement bâtie sur pilotis au dessus des marécages du Schmeurkland, une contrée sauvage et assez mal fréquentée de la planète-people. Quand on parle de Déliciosa, tout le monde pense immédiatement à la station si cotée de « Paradise Resort » avec son immense lagon bleu, sa magnifique palmeraie et son climat tropical. Personne ne s’imagine qu’à quelques encablures de cette bulle de bonheur artificiel se trouvent des régions beaucoup moins agréables. C’est là que je fis mes premiers pas et que ma mère exerça avec courage ses missions humanitaires parmi les peuplades primitives de ces confins oubliés. Elle organisait les distributions de nourriture et de vêtements pour les Koyoks et les Schmeurks, surveillait leur santé, organisait des campagnes de vaccination et essayait même de les inciter à envoyer leurs enfants à l’école. Moi-même, je fréquentais la nursery puis le kindergarten et le primarium où je devais rester à l’internat plus souvent qu’à mon tour quand ma mère séjournait plusieurs jours d’affilée chez ses sauvages bien aimés.

Son travail ne rencontrait d’ailleurs qu’un succès très relatif. Les Koyoks qui n’étaient plus que quelques misérables poignées, passaient leur temps à la fuir et à se cacher à son approche. Les Schmeurks, plus nombreux et plus opportunistes, prenaient tout ce qu’on leur donnait mais souvent pour en détourner l’usage. Comme ils n’appréciaient pas la nourriture civilisée que le service de ma mère leur fournissait, ils préféraient s’en servir soit pour teindre leurs tissages soit pour la donner à manger à leurs étranges animaux domestiques qui ressemblaient à des clouchons noirs. Il fallait voir le brouet qu’ils concoctaient en mélangeant les sodas, les poudres nutritives, les gélules et les laits maternisés dans leurs grosses auges de terre. Leurs sales bêtes velues s’en régalaient et eux continuaient à se sustenter de leurs puantes nourritures composées de racines et de glands bouillis accompagnés de leurs viandes faisandées après un séjour dans la vase. Les habits, les draps et les couvertures si généreusement distribués se transformaient en guirlandes, drapeaux ou décorations diverses et ces pouilleux continuaient à se promener à moitié nus ou couverts de peaux de bêtes graisseuses et pleines de vermine.

Ce n’était pas un boulot, mais un véritable sacerdoce. Il lui en fallait du dévouement à ma pauvre mère pour s’occuper de cette engeance malpropre et incapable de s’exprimer autrement que par des borborygmes. Je me suis toujours demandé ce qu’elle fabriquait dans ces tribus, comment elle arrivait à communiquer, à se faire accepter et même à survivre dans ces conditions. Mes copains et mes profs racontaient que ces primitifs étaient cruels, sauvages et sans aucune pitié. Plus proches des animaux que des humains, ils étaient polyandres ou polygames, je ne sais plus trop, vu que c’est une vieille histoire et qu’aujourd’hui il semblerait qu’il n’y en ait plus aucun à la surface de Déliciosa. Personne ne les regrette d’ailleurs. À cet âge-là, je ne comprenais pas très bien cette histoire de mœurs et de coucheries. Ce qui me faisait le plus peur, c’est qu’on les disait également anthropophages, c'est-à-dire mangeurs de chair humaine. Vous imaginez l’angoisse qui s’emparait de moi quand je la savais parmi eux !

J’avais douze ans, j’achevais ma dernière année de primarium, et un soir, elle ne vint pas me chercher, ni en fin de semaine, ni en fin quinzaine, ni en fin de trimestre. Jamais plus en fait. J’attendais, angoissé. Mes camarades me répétaient à loisir avec cette méchanceté si commune aux enfants : « Ta mère, elle ne reviendra plus jamais te chercher. Les Schmeurks, ils ont dû la violer, la tuer, la couper en morceaux, la flanquer dans un gros chaudron et pour finir, ils ont dû la bouffer… » Au début, je m’excitais et je distribuais généreusement baffes et coups de poings, histoire de faire taire les mauvaises langues. Puis le temps passant, je laissais dire. Jusqu’au jour où une femme en uniforme vint me chercher en m’annonçant sans ménagement que ma mère était morte en « service commandé » et que je devais la suivre dans l’institution qui allait s’occuper de moi.

En tant qu’orphelin d’une fonctionnaire tombée sur le « front galactique », je devenais pupille du gouvernorat général ce qui voulait dire que jusqu’à ma majorité, c'est-à-dire à 16 ans, je pourrais accéder gratuitement aux meilleurs établissements d’enseignement. Je me suis ainsi retrouvé dans un internat spatial très bien coté, le Gymnasium Buster Keaton où je pus terminer mes études en compagnie des rejetons de l’élite de la société. En effet, seuls les filles et fils de bonnes familles fréquentaient cette plate-forme spatiale réputée. Aucun cours magistral, pratiquement pas de professeur, un encadrement minimum. Quelques robots et droïdes pour effectuer les tâches domestiques répétitives et une autogestion libertaire pour structurer une vie quotidienne passée à ne rien faire à part jouer, manger, boire, forniquer et dormir. Quelle éducation, je reçus à Keaton ? La meilleure, si l’on s’en tient aux méthodes les plus modernes, les plus avancées et les plus révolutionnaires. On apprenait sous hypnose. Une sorte de gourou aux yeux hallucinés nous allongeait sur un lit médicalisé et par quelques phrases magiques nous faisait sombrer dans une sorte de demi-sommeil. Une droïde nous plaçait des écouteurs sur les oreilles et notre cerveau n’avait plus qu’à enregistrer les notions qu’un magnéto nous distillait doucement. Chaque séance durait une heure ou deux, rarement plus. Une machine vérifiait si nos cerveaux avaient bien enregistré tout ce qu’il fallait. Et c’était assez pour la journée. Nous avions quartier libre dans ce loft géant qui gravitait dans l’espace. Insouciants et libres, nous nous en donnions à cœur joie. Disons que les plus forts et les plus âgés « profitaient » sans vergogne des plus jeunes. J’appris très vite et sans aucun cours d’éducation sexuelle comment tout cela fonctionnait. Bien fait de ma personne, je fus très vite recherché. Je passais de bras en bras d’abord objet de plaisir des filles et des garçons, puis l’âge venant, séducteur et prédateur sans le moindre complexe. À seize ans, la vie sexuelle n’avait plus aucun secret pour moi, je connaissais toutes les positions du Kama soutra, tous les trucs pour donner du plaisir à mes partenaires, mais ma vie était aussi vide que les sombres immensités que je contemplais depuis les hublots de cette plate-forme spatiale qui ressemblait à une prison de luxe et de volupté, bien sûr, mais que je supportais avec de plus en plus de difficulté.

Au cours des derniers mois, je dus subir un cycle de probation. C’était une série d’examens dont nos maîtres se servaient pour contrôler nos acquis. Cette étrange manière de nous faire ingurgiter des connaissances m’amenait à ne même pas savoir quelles matières m’avaient été enseignées. Avais-je étudié la littérature ? Les mathématiques ? Les sciences ? Les langues étrangères ? M’aurait-on posé la question que j’aurais répondu : « Non. » avec une tranquille assurance. Et pourtant, si quelqu’un se mettait à me parler en volpotèque, langue très rare et parlée uniquement dans certaines contrées lointaines de Voluptuosa, immédiatement et sans le moindre effort, je lui répondais en volpotèque. Et je pouvais répéter le même exploit pour les 236 langues officielles de la galaxie. Encore plus bizarre, si, dans un questionnaire officiel ou dans une conversation un peu pédante, je tombais sur : « Alexandre Dumas », j’embrayais instinctivement avec : « Ah, oui, le génial auteur des « Trois Mousquetaires », du « Vicomte de Bragelonne » et de « Vingt ans après »… »

– « Le rouge et le Noir » ?

– Stendhal, évidemment.

– Boris Vian ?

– « L’écume des jours », « J’irai cracher sur vos tombes »…

Et pourtant je n’ai jamais lu aucun livre, ni écouté aucune musique, ni étudié aucun tableau. Mais je savais que « la Cinquième » était de Beethoven, tout comme « la petite Musique de Nuit » était de Mozart. La paternité des « Tournesols » revenait à Van Gogh, celle de la « Vénus » à Botticelli ou à Milo et celle de « L’origine du monde » à Courbet. Et je pouvais répéter le truc à loisir comme un animal de cirque. Ah, la belle chose que de savoir quelque chose, pouvais-je dire, paraphrasant Molière. En fait, je ne savais rien, même si je pouvais résoudre des équations du second degré, jongler avec des formules chimiques et débiter des règles ou des lois comme un singe savant ou un robot. Ils m’avaient rempli le cerveau d’une sorte de fatras que je pouvais étaler à la demande et rien de plus…

Je sortis second de ma promotion juste derrière une asiatique qui me battit d’un demi point. Je n’en tirais aucune fierté car ces résultats ne donnaient pas droit à grand-chose hormis l'honneur de sortir de Keaton. Ça faisait bien sur un CV, une plaque digitale ou une carte de visite électronique. Ça permettait d’avoir un carnet d’adresses intéressant et de voir les portes s’ouvrir plus facilement devant soi… si l’on faisait partie du sérail, bien sûr, ce qui n’était pas mon cas. J’étais entré pupille de la Confédération, j’allais en ressortir fils de personne et ne m’en souciais guère à l’époque. J’étais surtout très heureux d’avoir échappé à « l’opération » grâce à mes brillants résultats aux tests. Jusqu’au fond des « baisodromes », « l’opération » faisait trembler tout le monde, même les plus courageux.

Les questions angoissées se répondaient dans les rangées de lits des dortoirs :

– Je ne suis classé que 125ème, tu crois que je vais y passer ? Qu’ils vont me trépaner ?

– Est-ce que ça fait mal ?

– On est anesthésié au moins ?

– Tu crois qu’après on en garde des séquelles ?

– Doit-on subir une rééducation post opératoire ? Et sous quelle forme ?

– Combien de temps on séjourne à l’hôpital ?

Et la pire, la plus terrible : « Cela reste-t-il secret ? Ma réputation ne va-t-elle pas en souffrir ? »

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