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Fanquenouille

De
228 pages
Il ne fait pas bon vivre à Bourg-le-Haut en 1761. Fanquenouille, jeune manœuvrier, est moqué par les villageois pour son allure improbable et les drôles de machines qu'il s'évertue à faire voler. Il rêve d'avoir le courage de franchir son horizon étroit et d'affronter les dangers rencontrés sur les routes mais pour l'instant, l'audace, il s'en sait dépourvu. Jusqu'au jour où une comtesse et son frère font halte dans son village…
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Claude RodhainFanquenouille
Un gueux à la cour de Louis XV
Il ne fait pas bon vivre à Bourg-le-Haut en 1761, un village du
Perche écrasé sous la taille et empli de malédictions.
Fanquenouille, jeune manœuvrier, n’ignore point, avec sa
silhouette déhanchée et ses cheveux houblon taillés comme des
chaumes, qu’il n’a ni le luxe, ni l’art de plaire et qu’il est condamné Fanquenouille
à subir les railleries et quolibets des villageois qui le moquent
pour les machines improbables qu’il s’évertue à faire voler. Un gueux à la cour de Louis XV
Pourtant, celui qu’ils appellent « Fan-fan », sait qu’un jour
viendra où il aura l’audace de franchir la limite des bois qui
constituent son horizon et le courage d’afronter les hordes
sauvages de pauvres hères, poussés par la disette hors des
bourgs, ou les ribaudailles prêtes à occire le premier venu pour
un quignon de pain.
Mais pour l’heure, l’audace, Fan-fan s’en sait dépourvu.
Jusqu’au jour où la comtesse Anne-Bénédicte de Verneuil
et son frère, le comte Guillaume-Geofroy de Verneuil, en route
pour le couvent de Valmont, font halte à Bourg-le-Haut…
eUn roman de fction qui s’inscrit dans l’Histoire du XVIII siècle
et nous fait vivre une France avec ses lumières… mais aussi ses
ombres.
Claude Rodhain publie son quatrième roman. Après Le Destin bousculé,
paru aux éditions Robert Lafont – dont le succès médiatique fut exceptionnel
– puis La Charité du diable publié aux Presses de la cité et plus récemment
Le fl, couronné par le premier prix au Concours Littéraire « Maestro »,
l’auteur nous entraîne ici dans une épopée humaine palpitante et pleine de
rebondissements inattendus. Commandeur dans l’Ordre national du mérite,
en reconnaissance de la nation pour son parcours professionnel et associatif
au bénéfce de l’enfance maltraitée, Claude Rodhain, anciennement chargé d’enseignement à
HEC et Paris VI, est aujourd’hui avocat honoraire.
Illustration de couverture : A. Perelle - Wikipedia
et Jalka Studio
Romans historiquesISBN : 978-2-343-06741-4
eSérie XVIII siècle9 782343 06741420,50 €
Claude Rodhain
Fanquenouille









































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06741-4
EAN : 9782343067414




Fanquenouille
Un gueux à la cour de Louis XV
Romans historiques


Cette collection est consacrée à la publication de romans
historiques ou de récits historiques romancés concernant
toutes les périodes et aires culturelles. Elle est organisée par
séries fondées sur la chronologie.


RUIZ BOTELLA (Rodrigue), Thibaud sur les routes de l’an mille, 2015.
eDUFOURCQ-CHAPPAZ (Christiane), Une lignée de verriers au XIX siècle.
Itinéraires de petits-bourgeois, 2015.
CHAUVANCY (Raphaël), Soundiata Keïta. Le lion du Manden, 2015.
MONTAGU-WILLIAMS (Patrice), La guerre de l’once et du serpent. Nordeste
brésilien. Septembre 1939, 2015.
JOUHAUD (Fred), Le dernier vol du Capricornus. Un hydravion dans la tourmente,
2015.
SALAME (Ramzi T.), Les rescapés. Liban 1914-1918, 2015
MAAS (Annie), Le fils chartreux de Barberousse, 2015.
JOUVE (Bernard), Le maréchal de Richelieu ou les confessions d’un séducteur,
2014.
IPPOLITO (Marguerite-Marie), Mathilde de Montferrat, Comtesse de Toscane,
2014.
WAREGNE (Jean-Marie), Francisco de Orellana. Découvreur de l’Amazone,
2014.
SOREL (Jacqueline), L’Aigle et la Salamandre. Le roman de Jean Ango,
armateur dieppois au temps de la Renaissance, 2014.
DIJOUX (Colette et François), Les Mariés de l’an 9. Deux Destins dans la
Grande Guerre, 2014.
Ces douze derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site
www.harmattan.fr
Claude RODHAIN




Fanquenouille
Un gueux à la cour de Louis XV

Roman











Du même auteur
Le Destin bousculé, Robert Laffont, 1986

La Charité du diable, Presses de la Cité, 1993

La Meurtrissure, Le Sémaphore, 2006

Le fil, Les 2 Encres, 2013 (premier prix du roman au Concourt
littéraire Maestro)

6

L’audace est un désir qui porte un homme à braver, pour
accomplir une action, un danger redouté par ses égaux.

Baruch de Spinoza – L’Éthique (1677)


À Nancy, ma première et précieuse lectrice

*
Louis ouvrit un œil et s’assit sur le bord de sa paillasse,
l’esprit tourneboulé par le bringuebalement qu’une carriole
faisait sur les pavés de sa ruelle. La lumière du jour pénétrait
avec effronterie dans sa souillarde et il se demandait, en
observant les rais pâlots sur le sol, qui pouvait entrer à
Bourg-le-Haut à une heure aussi matinale.
Il se leva, se prit les pieds dans la camise qui lui tombait
sur les chevilles comme un drap de pudeur, faillit trébucher,
et alla ouvrir le châssis de sa tabatière en parchemin huilé. Ce
qu’il vit alors, en penchant la tête, le laissa sans voix. Ce
n’était pas un carabas qui dévalait la pente, mais une rutilante
berline, tirée par quatre chevaux noirs, qui enroulait la colline
dans un fracas de grelots et de grincements métalliques.
— Sang de mouche ! s’écria-t-il malgré lui.
Pour sûr, ça n’était pas tous les jours que l’on voyait pareil
attelage emprunter la rue du Bois flotté et il se demandait ce
que pouvait venir chercher des seigneurs emperruqués dans
un bourg perdu au fin fond du Perche ? Situé aux confins de
la Sarthe, de l’Orne et de l’Eure-et-Loir l’endroit, que tous
désignaient le « trou malfamé », était réputé pour son
isolement et sujet aux pires malédictions : « Bourg-le-Haut, ville
de malheur, arrivé à midi, pendu à une heure » scandait le dicton
populaire en référence à la mésaventure de deux
chaudronniers qui s’étaient égarés dans le coin et avaient connu
une fin cruelle. Pas de doute, se dit Louis, le cocher a dû se
tromper à l’embranchement Domfront-Alençon.
La berline, une jolie voiture aux portières armoriées, passa
sous son nez, juste le temps pour lui d’apercevoir une
damoiselle – apparemment une bien jolie caillette – et, face à
elle, un godelureau en redingote gris perle.
L’équipage tourna à hue, passa devant le charron, longea la
boutique de l’aiguiseur de couteaux, puis disparut de sa vue.
Impatient d’en savoir plus, Louis se débarrassa
prestement de sa chemise, enfila un justaucorps par-dessus une
culotte de laine, attrapa son béret à rubans et sortit.
Il passa devant le bourrelier qui de bon matin peaufinait
un cuir de bœuf au lissoir, s’arrêta chez la mère Bonnard
pour acheter une tranche de pain et poursuivit sa route. La
berline ne pouvait pas être très loin avec les pavés disjoints
qui interdisaient toute hâte.
En chemin, il croisa le vieux Briou qui fumait la pipe sur
le seuil de sa porte et le regardait d’un air goguenard.
— Alors Fan-fan, « ça plane » toujours ? lui lança le
marchand de bestiaux, un rien amusé.
Dans le village, chacun savait – sans réellement imaginer
où pourraient le conduire ses expériences loufoques – que
Louis Fanquenouille, dit Fan-fan – à l’image d’un Léonard
de Vinci – s’ingéniait dans l’étable attenante à son gîte en
torchis, à faire voler des trucs ou des machins improbables,
mais personne n’avait pu jusqu’alors approcher sa tanière
fortifiée en casemate pour se rendre compte de ce qu’il
farfouillait réellement.
— Rigole, rigole ! Un jour, tu seras bien étonné de voir
mon planoptère passer au-dessus de ta cambuse, lui
répondit-il, bravache, sans même s’arrêter.
Il arriva sur la place du village au moment où le cocher,
tout de rouge vêtu, sortait de la malle arrière de la voiture
quantité de cantines et coffres dont l’énormité laissait penser
que le couple de visiteurs faisait « le Grand Tour ».
Il s’approcha, mais se heurta à l’œil soupçonneux du
postillon qui d’un mouvement du bras lui enseigna la direction
du large. Interdit, Louis partit à reculons comme s’il devait
12 échapper à un précipice et alla s’asseoir sur le banc de pierres
qui trônait sur la place, continuant à observer la scène.
Chargé comme un âne bâté, l’homme venait de s’engouffrer
dans l’auberge Les Perdrix rouges, une ancienne métairie
transformée en pimpant refuge pour les rares voyageurs
audacieux prenant le raccourci de Domfront, et avait disparu.
Louis se souvint à cet instant que la chambrillon de
l’hôtel, qui lui apprenait à lire à l’estaminet du village, lui
avait dit, les yeux ronds comme des soucoupes, que dans ce
gîte, les lavabos des chambres étaient si grands et si allongés
qu’une personne tout entière pouvait s’y étendre.
Il désespérait de revoir la belle qu’il avait tout juste
entraperçue, lorsque la fenêtre du second étage donnant sur
un petit balcon s’ouvrit dans un bouillonnement de tissus.
Miracle divin ou chef-d’œuvre du ciel, la jeune personne à la
fraîcheur virginale se tenait à quelques pieds au-dessus de lui
et il pouvait la contempler à loisir. Corsetée, baleinée dans
une robe de taffetas d’un bleu lumineux, le teint pâli au blanc
de céruse et les pommettes légèrement rosies, la damoiselle
ressemblait à une poupée dont on aurait peint les lèvres au
carmin de cochenille. Il pouvait même, de là où il était,
distinguer sur son visage délicat une petite mouche
soigneusement appliquée au-dessus de sa lèvre supérieure.
En partie masqué par le gros tilleul recouvrant
orgueilleusement la place, il se délectait du spectacle qui s’offrait à ses
yeux. Jamais il n’avait eu le loisir de contempler de si près une si
jolie personne et se plaisait à penser que la belle était toute à lui.
La jeune femme embrassa d’un regard circulaire alentour,
sourit aux anges et se retira, laissant le jeune homme marri. Il
aurait aimé pouvoir l’observer plus encore et laisser courir
ses rêves vagabonds, mais cette vision évanescente ne
gouvernait plus guère qu’une humeur inassouvie.
Il se leva et s’apprêtait à rebrousser chemin, lorsque la
belle réapparut, mais sur le pas de la porte cette fois, flattant
ses plus intimes espoirs. Flanquée de son cœur-galant, elle
avait troqué sa jolie robe de taffetas pour une jupe plus
13 ample à taille basse, en pointe, drapée par-dessus ses paniers.
Sa coiffe à la fontange, composée de plusieurs étages de
mousseline bouffants plantée de rubans, fleurs et plumes
incarnats, lui donnait l’apparence d’un oiseau charmant.
Elle fronça le nez en contemplant le ciel d’un œil
incertain, prit le bras de son damoiseau et le couple
s’engagea dans l’allée des chênes qui menait à la chapelle de
Saint-Paul de Coudray.
Assis sur son banc Louis suivait émerveillé le couple des
yeux, lorsque la belle laissa choir par mégarde du rebras de
son chemisier un carré de tissu blanc.
Pris d’un subit élan chevaleresque et oubliant que son
geste pouvait attiser les foudres d’une éventuelle tutelle
maritale, il se précipita et, avant que quiconque ne réagisse,
ramassa le mouchoir et le restitua à la damoiselle.
Le comte Guillaume-Godefroy de Verneuil, qui venait
d’entendre crisser le gravier dans son dos s’était retourné,
chassant au passage de sa perruque un nuage de poudre de
fèves, la main fermement rivée sur le pommeau de son épée.
— Relevez-vous, dit-il en voyant le villageois
exagérément courbé sur ses bas de soie.
— Oh ! Comme c’est galant, s’écria la jeune femme en se
saisissant du mouchoir sur lequel apparaissait un
monogramme piqué de dentelle attestant le raffinement et la
délicatesse de l’ouvrage.
— J’y suis très attachée. Il me vient de notre pauvre mère
récemment rappelée à Dieu, crut-elle bon de préciser en
portant la douce pochette à son nez pour en humer la
fragrance.
— Dites-moi jeune homme, poursuivit-elle, savez-vous
où se situe le couvent de Valmont ?
— Heu, oui ! bégaya Louis, plus prompt à s’enflammer
que l’étoupe. Ce n’est guère loin, mais dangereux… les
paludes !
— Qu’est-ce donc que les paludes ? demanda le comte,
intrigué.
14 — Des marais, où vous risquez fort de vous enliser, si
vous n’y prenez garde. Mais je connais un chemin plus
assuré et peux, si vous y consentez, vous y conduire,
répondit-il étonné que les mots lui soient venus aussi
naturellement.
Le comte marqua lui aussi sa surprise d’entendre de la
bouche d’un manant une formule si bien élue.
— Soit ! Mon jeune ami, soyez notre guide à mon frère et
moi, enchaîna la damoiselle, sous le charme.
Il écarquilla les yeux. Ce qu’il venait d’ouïr le remplissait
d’allégresse. Ainsi, le galant, troussé de bas pistache et de
jarretières lilas, qui tenait la menotte de la damoiselle et qu’il
avait pensé être un époux ou quelque Casanova, n’était autre
que le frère de la joliette. La pensée l’enjouait.
— Comment vous appelle-t-on ? lui demanda soudain la
damoiselle, coupant court à ses rêveries.
— Louis ! Louis Fanquenouille, mais au village, c’est
Fan-fan.
— Oh ! Comme c’est charmant, s’esclaffa-t-elle tout en
continuant de sourire à ce villageois au teint buriné et aux
cheveux couleur houblon, taillés comme des chaumes.
— Bon ! conclut-elle, bien décidée. Allez Fan-fan, droit
devant !
Il s’exécuta avec bonheur, moulinant dans sa tête les
conjectures les plus folles.
Toutefois, se sachant dépourvu du premier sou, il
n’ignorait point qu’il était illusoire de penser que quiconque
puisse s’intéresser à lui – pas même la plus pauvre des
pauvrettes –, mais le fait que la belle damoiselle l’ait choisi
pour guide l’enorgueillissait, même s’il était au fond de lui
conscient de n’avoir rien pour lui plaire. Si seulement il avait
songé à passer la culotte de toile grise et la veste de coutil
toute neuve qu’il gardait pour on ne sait quelle occasion et
avait pensé à passer la « décrotte » dans ses cheveux hirsutes,
il aurait sans doute eu moins à rougir de sa dégaine.
15 Il cracha dans la paume de ses mains et tenta de plaquer
quelques mèches indociles sur ses oreilles, sans vraiment y
parvenir.
Il se retourna pour s’assurer que le couple le suivait bien
et pâlit d’une envie sombre devant les souliers rouges à
talons hauts que portait le jeune seigneur. Lui aussi avait des
guêtres et des boucles d’étain, mais savait, quoiqu’il puisse
revêtir, qu’il était à jamais condamné à un statut de manant ;
pire, qu’il resterait, quand bien même il changerait d’horizon,
un vulgaire messager à la mentalité paysanne.
Il poursuivit sa route, conscient qu’il n’avait ni l’apprêt, ni
les rentes pour s’exercer à l’art de plaire et qu’il devrait s’en
tenir, sauf à penser que la débrouillardise puisse lui ouvrir
des portes que le charme ne parvenait pas à entrebâiller, à sa
condition de cul-terreux.
Il tenta de se rassurer en pensant qu’un jour il trouverait
le courage de quitter la communauté du hameau, ses syndics
et ses collecteurs de taille et qu’il serait bien aise de laisser là,
frérèches et consorts, pour conquérir la ville et ses lumières,
loin des frustrations paysannes, des quolibets et des risées. Il
irait alors porter sa besace ailleurs, apprendrait un métier,
deviendrait ouvrier, peut-être « Maître » et ferait bonne
chère. D’ailleurs, il avait eu vent d’initiatives de deux paysans
du hameau qui, désirant alléger leur misère, avaient
emprunté les chemins du nouveau monde pour approcher
de leurs talents l’industrie à domicile.
Un mirage qui l’éblouissait.
Mais pour entreprendre une telle odyssée, il lui faudrait
user d’audace. Et l’audace, Louis s’en savait dépourvu. Aller
au-delà de la limite des champs que formait son horizon était
à ses yeux, fort périlleux. Il se voyait mal pénétrer un monde
inconnu ; un univers dont il pressentait déjà les pièges et les
chausse-trappes avec les hordes sauvages de pauvres hères
poussés par la disette hors des bourgs, les mendiants
faméliques et la ribaudaille prête à occire le premier venu
pour un quignon de pain…
16 Le pays connaît, en effet, en cette année 1761, une
pénurie semblable à celle qu’il a vécue vingt ans auparavant,
et la cherté du pain, à huit sous et six deniers la livre, touche
le plus grand nombre d’indigents. À Paris et en province la
farine manque et on dit que les paysans en sont réduits à
manger de l’herbe. Les uns attribuent la famine au blé, qu’on
a enlevé des provinces pour l’envoyer en Italie et en
Espagne, d’autres prétendent qu’elle serait due à l’agiotage,
dénoncé par le comte de Mirabeau, mais tous ignorent qui
est à la manœuvre et qui en tire profit. Le président de la
cour des aides a fait enquête, mais sans résultat.
Et pour l’heure, Louis sait qu’il doit ronger son frein, se
satisfaire du peu qu’il gagne comme manouvrier et se
sustenter des fruits et légumes que lui procure le petit enclos
ceignant son logis en attendant le jour où le courage le
visiterait.
Le comte, qui déjà boitillait, ramena sèchement Louis à la
réalité.
— Alors, mon brave, c’est encore loin ? demanda-t-il
soudain, visiblement pas chaussé pour pareille course.
Fan-fan n’eut pas le temps de répondre.
— On peut faire une courte pause Guillaume-Godefroy,
intervint la damoiselle.
— Vous avez mille fois raison, répondit-il pas mécontent
d’interrompre un instant un trajet qui lui broyait les orteils.
Le comte déplia un mouchoir de soie, d’un joli vert tilleul,
le lissa avec ostentation sur le fût d’un arbre pour que sa
jeune sœur puisse s’asseoir sans se souiller et resta debout, le
dos appuyé sur un gros chêne.
— Dis-moi Fan-fan, que fais-tu de ta vie ? demanda la
damoiselle en fronçant délicieusement le nez.
Fanquenouille travaillait à la demande dans des fermes où
l’ouvrage ne manquait généralement pas, vivant, sans se
préoccuper de l’avenir, de huit à dix sous par jour. Parfois,
lorsque le travail se faisait rare, il se contentait de trognons
de raves ou de chou-fleur.
17 — Tantôt maçon, tantôt vigneron ou batteur, «
Belledame » répondit-il ne sachant pas très bien comment la
nommer.
Elle le regarda, un sourire en devenir sur les lèvres.
— Comtesse ! Fan-fan. Comtesse Anne-Bénédicte de
Verneuil. Il était ébloui. En fait, poursuivit-elle, tu es
l’homme-providence !
Il rougit jusqu’aux oreilles.
me — Non ! M la comtesse, simplement l’homme de la
providence, puisque je participe au souhait de vos
éminences.
Le sourire de la comtesse s’épanouit plus encore devant
ce trait d’esprit, mais elle n’ajouta pas mot. Le mur
d’enceinte du couvent de Valmont se dressait devant eux à
moins de deux encablures et son esprit était maintenant
metourné vers cet édifice où leur mère, M la comtesse
meFrançoise-Athénaïs de Verneuil, petite-fille de M Gondrin
de Mortemart et du marquis Louis-Henri de Pardaillan, avait
séjourné de longs mois, avant d’être rappelée à Dieu.
— Ciel ! Ce n’est plus qu’un désert, soupira la comtesse
en observant le mur de la chapelle éboulé sur plus de trente
toises et envahi de ronces.
Ils pénétrèrent dans la cour donnant accès aux préaux,
jardins et cloître et restèrent consternés par l’état des lieux.
Ce couvent des Ursulines, construit par les frères Gravois et
Guillaume au milieu du siècle passé, avait perdu de sa
magnificence et la chapelle, l’église du monastère et les logis
étaient délabrés.
Ils trouvèrent néanmoins avec facilité le caveau où
reposait désormais leur défunte mère. Inhumée entre le cœur
et le transept de l’église, le tombeau était incrusté de dalles
armoriées, soutenant un bloc de marbre blanc incisé de
fleurs de lys sur tout le pourtour, et le sculpteur avait poussé
son art jusqu’à découper dans la noble pierre un gisant aux
mains jointes, drapé d’une simple robe rigidifiée par la roche
calcaire.
18 me« M la comtesse Françoise-Athénaïs du Prieuré, épouse du
marquis Claude-Henri de Verneuil – 1707-1754 », titrait
l’épitaphe.
Cette pierre tombale était à l’image de leur pieuse mère,
mesobre et dépouillée de tout artifice. M la comtesse du
Prieuré, malgré son rang et les invitations qu’elle recevait, ne
se rendait que rarement à la cour, goûtant peu les facéties
burlesques des fêtes dispendieuses où se nouaient en
catimini intrigues et machinations secrètes. De plus le devoir
de saluer, de courtiser et de louer constamment, ne
convenait guère à cette femme d’esprit dont chacun se
plaisait à reconnaître la frugalité des gestes et la mesure des
mots, tout à l’opposé de sa fille dont on prétendait que le
cerveau n’était guère plus développé que celui du colibri et
qui, murmurait-on encore sous cape, n’avait pas plus de
scrupules à soulever sa « friponne » ou sa « secrète », qu’à
miser au jeu du pharaon ou du trictrac où elle perdait de
coquettes sommes.
Il faut dire à la décharge de la comtesse Anne-Bénédicte
de Verneuil que sa peau d’un blanc de lune et sa taille, si
parfaitement cintrée « qu’elle semblait avoir été faite au tour
du potier », avait de quoi étourdir les jeunes seigneurs qui,
lors des soupers d’honneur où elle se rendait, rêvaient en
secret de se perdre dans sa blonde et abondante chevelure et
de mêler pour leur plus grand bonheur bonne chère et
bonne chair.
Loin de s’effaroucher des soupirs qui accompagnaient
son passage, la comtesse recevait volontiers les hommages
des prétendants qui suivaient ses pas.
Les damoiseaux se laissaient donc charmer par ce jeune
oisillon primesautier, à la tournure naturelle et enjouée,
mordant parfois, mais sans méchanceté aucune.
— Pauvre mère, murmura-t-elle soudain en s’écartant de
la stèle. Elle n’aura pas beaucoup profité de sa courte
existence. Quand je pense, vertudieu, à la vie monacale
qu’elle s’est imposée, j’en suis bouleversée. Que Dieu ne lui
19 ait point enseigné l’art de jouir des bienfaits de la terre me
chagrine au plus profond de l’âme.
— Ne blasphémez pas, ma sœur ; votre irrision n’est
point de mise et est un affront aux choses divines. Notre
mère n’avait certainement pas votre promptitude à
s’enflammer au moindre battement de cils ou au premier
froissement de velours, mais rien ne vous dit que sa vie ne
fût point, à tous égards, aussi remplie que la vôtre.
— Vous avez la mémoire courte, mon ami. Votre mère
était, vous le savez comme moi, aussi triste qu’un verre vide.
Je ne me souviens pas d’une fois où vous la fîtes rire de vos
plaisanteries de potache.
Le comte baissa le nez.
— Bien ! Rentrons ! finit-il par ordonner après un silence
qui devenait gênant.
Le retour fut silencieux. Anne-Bénédicte, le bras accroché
à son frère, se laissait guider, le regard portant loin devant
elle, guettant le moment où elle verrait apparaître le clocher
de l’église de Bourg-le-Haut.
Le trajet semblait devoir ne jamais finir.
Elle tenta d’oublier son éreintante épopée en pensant
avec gourmandise au bain moussant qui l’attendait et au
verre de rossolis, parfumé à la coriandre, qu’elle
commanderait dès son arrivée à l’auberge.
Ils marchèrent encore une bonne demi-heure avant
d’apercevoir les premiers murets du bourg et s’arrêtèrent un
instant avant d’emprunter le chemin escarpé qui menait au
centre du village.
— Voulez-vous que j’aille chercher votre voiture ?
demanda soudain Louis, qui s’apitoyait sur l’accablement de
la comtesse.
— Excellente idée Fan-fan, répondit-elle battant des
mains. Qu’en pensez-vous, Monsieur ? demanda-t-elle à son
frère aîné qui exerçait sur elle un droit tutélaire.
— Je ne sais pas, grommela-t-il. Nous sommes en rase
campagne et je ne vois ni banc, ni chaise pour patienter.
20 — Au diable Guillaume-Godefroy, vos pliants et
sellettes ! Ne pouvons-nous pas poser notre fond à même
l’herbe comme tout bon paysan ? Allez Fan-fan, courez vite
quérir notre coche.
Louis s’éclipsa à la vitesse de l’éclair et revint quelques
minutes plus tard pétant de joie, fier comme un général
passant ses troupes en revue. Assis au côté du cocher, il
dominait le monde.

21