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Farahmönde

De
272 pages
Un amour juvénile, oublié depuis des décennies. Trois lettres d'Ignace de Leucanthe à Farahmönde, ainsi qu'un revolver, retrouvés par Gertrude, en relancent l'histoire et le tourment. Farahmönde et Ignace se sont aimés voici quarante ans. Le heurt des sentiments contrastés, amour, haine, l'intrusion de personnages mi-rêvés, mi-réels, donnent un climat surréaliste à ce récit d'un drame de la vie ordinaire.
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Farahmönde
Du même auteur Œuvres philosophiques et de recherche Amour et dualité dans lesBucoliques de Virgile,Klincksieck, Paris,1994 Virgile, Rome et la fin de l’histoire,Ausonia, Paris 2001 L’amour dans les Livres I — IV de l’Enéide de Virgile ouDidon et la mauvaise composante de l’âme,LHarmattan, Paris,2003 L’amour dans lesGéorgiques de Virgile ou L’immanence du sacré dans l’être,LHarmattan, Paris,2003 Très nombreuxarticlesdansdivers ouvrageset revues: « Lharmonie cosmiquevirgilienne et l’œuvre dAuguste »,Respublica litterarum XIX,Rome,1996 « PoésiesdamouralexandrinesetPoésiesdamour médiévales»,Mé-moiresA.D.S.A.B.L. deCaen XXXVIII,Caen,2000 « MadameBovary ou l’idéalisme deFlaubert»,GuillaumeBudé 2, Paris,1992
« Il melodrammanel processodi attuazione della coscienzanazionale italiana »,P.R.I.S.M.I.,Nancy 2, V, Nancy,2003 Récitsen prose Flashes de Lune,Librairie-Galerie Racine, Paris,2003
Rome... et après ?,Ausonia, Saint-Denis,1988 Poésies Poésies en éloignement,ÉditionsLes poètesfrançais, Paris,2002 Les nuits d’Hécate,Librairie-Galerie Racine, Paris,2006
Gianfranco Stroppini de Focara
Farahmönde roman
Collection« Écritures»
LHarmattan
© L’Harmattan, 2008 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-06165-1 EAN : 9782296061651
Chapitre I
gnace de Leucanthequitteson logis.Tous les jours ou I presque, depuis unequarantaine dannéesil sortde chez lui,tantôt pour uneraison,tantôt pour une autre, après avoirjeuné,quelquefoisaprèsavoirfait lasieste.Mais le temps,quelque impérieuses qu’aientétélesincitationsà nous mouvoir ouànousagiter nenous réduit-il pasinsen-siblementàl’étatdautomates ?Restelavievégétative de notreorganisme àlaquellemêmelamort nemet pas un terme instantané etdéfinitif,lanature,jalousesansdoute du peudematrequ’ellenousaprêtée àlanaissance,lare-cyclant peuàpeu pourdautresformesdexistence.Cestà quoipensesouventIgnace de Leucanthe.Depuis long-tempsjà, ila faitdesSermonsde Bossuet salecture de prédilection.Serait-cepourtant sans réactioncette inéluc-table défaite face àlatoutepuissance du temps ?Pour rien alors lesémergencesàl’absolu qui émaillèrent lavie des genset laleur rendirent précieuse?Certesdans l’apathie desesfacultéset l’arasementconsécutif desavie intérieure où rien neseremarquequila distingue du néant, Ignace de Leucanthe est loindese douter, au moment où, comme tous les jours, il quittelamaison,qu’unirrésistiblereflux va inverser lamarche desévénements,renouer latrame de dramesanciens pour les mener jusqu’àleur termetragique, commesiriendessentiel nesombrait vraimentdans l’oubli et que, blotti dans l’ombre et les replisdel’âme,ne deman-dait qu’àrevisiter nos vies.
Commetous les joursdepuis quarante ans, cetancien professeurdelettressormaisàlaretraite, a difficilement sorti desapoche, au momentdepartir,ungros trousseaude clefs pour refermer laporte à doubletourderrrelui.Un
8 GIANFRANCOSTROPPINIDEFOCARA portailenbois ouvragé,usé auxentournures.Ilareplacé lesclefsdans lapoche en s’assurant qu’ellen’était pasdé-cousue, ilapassélamain sur soncrâne,puisil s’estache-miné.Letrottoirest jonché desacsen matreplastique. Sur la chaussée gît unanimalécrasé.Peuttrele chatdes voisins,pense Ignace,toutentournant les yeux sur la façade du théâtreGérard Philipe.Une foisdeplus lepré-nomPhilipe écritavecun seul p l’agaceterriblement.Tant pis.Levoici en routepour sa balladequotidienne.Ger-trude,sonépouse,n’yfait plusattention.
Il lui estarrivé,mais rarement, delui demanderde nepas trop tarder pour le dîner.Leplat mijoté devait se consommerchaud.Elletientà certaines prérogatives,peu nombreuses maisimpératives:la cuisine est l’une des plus importantes.Cest parellequ’elle donne àlavie conjugale un lustresuffisant pour l’arracheràlamédiocrité età l’ennuiqu’entrne inévitablement laroutine.Àmoins que, peuassurée desavantages quiont présidé autrefoisaux exaltations prénuptiales, ellenetrouve dans la cuisineune sorte dereplâtrage auxinjuresdu temps.Elle asoixante et deuxans.Certes, elletâche denepas trop senégliger,tra-versdans lequel tombentcertainesépouses.
Deuxgrands miroirs,l’undans la chambre,l’autre dans lesalon,l’aidentàsurveiller sesformes.Abondantes ducôté des seinsetdeshanches, elles seseraient vite heur-téesaubarrage des régimesetdesabstinences,n’étaient la sensualité dIgnace et songoût pour lesgrassouillettes.Les parfums soigneusementchoisis, délicatementdistribuésaux endroits stratégiques,les poudres,les rougesàlèvres,une coiffure entretenueparde fréquentes misesen pli,unete-nuetoujours soignée, complètent lapanoplie des sophisti-cationsindispensablesàmener la bataille contrel’ennemi morteldetoutevie encommun:l’indifférence.Elle apassé les soixante anscertes,mais l’âgen’apasdeprisesurelle :
FARAHMÖNDE9 cettemise en sne féminine, à continuerdelasorte, l’apparentera inexorablementauxcaricaturesde Goya. Faute dindifférence, ceseralatragi-comédie. Ignace de Leucanthe aquittéson logiscomme àson ordinaire.Étrangement, depuis quelques jours, certaines préoccupations l’habitent.Celan’a guère duré.Il semble aujourdhuilesavoir oubliées.Ilest sortil’esprit vacant. Cétait sansdoutele chatdelavoisine.Par tempéramentil n’estguèreporté àlaprémonition,pasdavantage à cette introspectionfiévreusequivous pousse àl’interprétation des signesdans l’environnementetàla complaisance dans lesétatsdâme.Pourtantcettejournéeserapour lui déci-sive,lesconséquences, hélas,tragiques.Ilfaitbeau.Des moutonnementscourent sur uncielinondé delumre. Lanature estbienfaite,marmonne-t-il.Haut dans le ciel,l’astre,voilépar les nuages, auraitdispenséune chaleurexcessive à cette époque del’année.Ilest sixheures ou peu s’enfaut.Lesoleila glissé derrre Notre Dame de l’Estrée.Unhalode clartéla couronne.Lanature estbien faite,s’émerveille-t-ilencore,même à Saint-Denis.
Tu t’y vois toutetavie à Saint-Denis ouà Auber-villiers ? s’indignaitFarahmönde, du temps oùilsétaient étudiantsenSorbonne.Farahmönde.Lenom luirevient inopinémentàl’espritet y sème des relentsdinqutude. Drôle denom.rivé de Farahmond,sorte deroi des Francsàune époquetroublée del’histoire.S’y voyait-il,lui, l’aristocrate d’origineprovinciale?Nes’y voyait-il pas ? Qu’en savait-ilde Saint-Denis oudAubervilliers ?
Un long baiser sur la bouche, àl’angle duboulevard SaintGermain… unautre,puis tantdautres, et les pro-messesd’unamouréternel sous les marronniersdesTuile-ries.Eternel l’amour, commeleurscorpset leursâmescon-fondus,seulepatrie desamoureux transis, au-delà de Saint-
10GIANFRANCOSTROPPINI DEFOCARA Denis, au-delà dAubervilliers (mais oùétait-ce?), au-delà de Paris, au-delà du monde.Leprivilège desamoureux cestdêtre departoutetdenullepart.Banalité d’unerhé-toriquequelaisse àsatrnel’épuisementdu temps vécuet que daucuns nomment sagesse.Ignace de Leucanthesou-rit,pencheun peu plus latêtesur l’épaule gauche.Cest sa marche àlui : Lanature estbienfaite,même à Saint-Denis. Sur les trottoirs, desAfricains, desMaghrébins, quelquesFrançais,savourent, euxaussi,les rayonsd’un soleil qui décline.De curieuses odeurs oùdomine celle du curry.Bientôtcen sera faitdu moisdejuillet.Ils trnail-lent.Cest l’heure exquise.
Sur une esplanadepavée, derrrel’abside, infectée de déjectionsetde carcassesdevoitures,lesimmigrés, àla terrasse ducafé-restaurant,vautrés surdeschaisesbran-lantes, gesticulent,vocifèrent,s’invectivent,maisavec bonne humeur.La blancheurdesdents sur lesboucheshilares taille les visagesbronzés.Cest un restaurant turc.Loin,très loin desélégancesaristocratiques.
Aimantépar leseffluvesduchichkebab, Ignacese frayeuncheminau milieudeschaises.Il s’est parfaitement intégré.Et s’ilcassait la croûte?Mais letemps presse.Le temps!
Farahmönde encore ! Cela fait plusdequarante ans. Davantagemême ! Passés pour l’essentielà Saint-Denis.
Tu t’y vois… ?Lancinantequestiondepuisdeux ou trois jours.Sorte dereflux régurgité delavie intérieure auquelil s’abandonnemalgrélui.Il pensait pourtanttes-terBergman, après l’avoir longtempsaimé.Serait-il prisen défaut ?Aurait-ilchangé davis ?Les protestantesintros-pectionsducinéastesuédois lui donnaient lanausée,