FATOUM, LA PROSTITUEE ET LE SAINT

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Alors que Marrakech est attaquée de toutes parts, quelques juifs pieux partent à la recherche d'un de leurs saints dont le souvenir a été perdu et qui vient de se manifester à une jeune musulmane, devenue prostituée. Salomon la ramène à Marrakech et la confie à sa femme. Il ne soupçonne pas alors que les hommes de sa maison succomberont à la magie amoureuse de cette redoutable médium...
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296362918
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Fatoum, la prostituée et le saint

Collection Ecritures Arabes dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou
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N°130 Claire Gebeyli, Cantate pour l'oiseau mort. N°131 Albert Bensoussan, L'œil de la sultane. N° 132 Mohd Karou, Le retour inachevé. N°133 Lotti Selmi, Le testament. N°134 Gebran Tarazi, Le pressoir à olives. N°135 Max Guedj, Le cerveau argentin. W 136 Rachid Chebli, Au-delà de Jabal Tarik. N°137 Mouloud Achour, A perte de mots. W 138 Abdessalam Idriss, !baydi. N° 139 Leila Barakat, Les Hommes damnés de la terre sainte. N° 140 Mohamed Haddadi, Les Bavures. N°141 Albert Bensoussan, Le chant silencieux des chouettes. N°142 Tarik M. Nabi, Dent pour dent. N°143 Kerroum Achir, Nassima. N° 144 Bouthaïna Azami- Tawil, La mémoire des temps. N° 145 Lamine Benallou, Les porteurs de parole.

<9L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6579-X

Dounia Charaf

Fatoum, la prostituée et le saint

Roman

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

Déjà paru aux éditions L'Harmattan : L'esclave d'Amrus, 1992

A Jocelyne et Abdelatif Laabi qui m'ont guidée dans ce cheminement romanesque,

A Antoine, Jean-Kamel, Lucien, Mina, Marie-Suzanne.

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Salomon avançait sur la sente caillouteuse, tenant court sa mule. L'animal lui humidifiait les doigts d'un souffle tiède et froissait sa djellaba noire et usée en fourrageant dans le capuchon à la recherche de miettes. Tout heureux d'avoir commencé la montée vers les hautes vallées de l'Atlas, Salomon la laissait faire avec bonne humeur. En ce début d'été 1912 alors que des rumeurs de guerre et d'anarchie envahissaient le Sud depuis Fès et Casablanca, il lui semblait pénétrer dans un calme et verdoyant refuge. Un petit garçon accroupi sur un rocher éclata de rire à leur vue. Sur son crâne soigneusement rasé pointaient deux mèches folles en pinceaux poussiéreux. Il portait une tunique beige sale sans manches et remontée aux genoux, qui laissait apparaître ses cuisses et deviner son petit sexe. Salomon rit aussi, dans l'esprit de l'amadouer et d'éviter quelque jet de pierre. - Dis-moi, mon petit, Dieu te garde, sais-tu où est le jardin de Sidi Hamidouche ? - Hamidouche ? Douche! Douche! L'enfant sauta sur ses pieds nus en criant de joie. Salomon songea à passer son chemin, se demanda un instant s'il ne venait pas de rencontrer un demeuré. Mais l'autre dégringola du rocher et s'approcha. - Viens, je t'emmène. Il lui tendait une menotte crasseuse. Emu, Salomon la prit dans sa main calleuse de cordonnier et le suivit sous un groupe de frênes. Ils longèrent un chemin étroit bordé de murets de pisé et ombragé d'arbres. Le garçon reprit :
-

Je me moque de Hamidouche. Tout le monde se moque
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de lui, ici. C'est comme ça. Et tu es le premier à l'appeler Sidi Hamidouche ! Mais c'est vrai, toi, tu es juif, et tu lui dois le respect.
-

Hé oui, hé oui, se contenta de répondre Salomon avec

résignation et l'apparence de l'humilité. - On approche. Son jardin est derrière ces pierres; mon père dit qu'il a un beau jardin pour un fils d'esclave. - Ill' a obtenu sans doute de son maître. L'enfant le regarda par-dessus son épaule, sans s'arrêter.
-

Je ne sais pas. Moi,je suisjuste un enfant.

Ils contournèrent les rochers bruns qui leur cachaient encore le terrain de Hamidouche et arrivèrent devant un bouquet de lauriers-roses et de jeunes noyers dont les fruits jonchaient la terre rougeâtre. Les murets bordant les jardins bifurquaient. L'enfant se baissa et pointa l'index vers un homme trapu qui, dans son champ d'orge mûr, examinait gravement les épis, à la recherche de la première gerbe à couper. Salomon s'avança aussi, moins penché que son guide; tenant sa calotte d'une main. Le paysan venait d'enlacer un bouquet d'épis du bras gauche après avoir prononcé un profond bismillah et, abattant sa faucille, il coupa sa première gerbe. Se redressant en secouant légèrement le bouquet que quelques coquelicots éclairaient, il prononça cérémonieusement, et avec une pieuse gravité: - l'ai fauché la baraka, je n'ai pas fauché le grain. Jetant sa faucille à ses pieds, il extirpa de sa poche un flocon de laine non filée et en noua la gerbe, qu'il déposa avec précaution sur le muret. Salomon hocha la tête et émit à voix basse des vœux pour la réussite de la récolte. Le garçon le regarda avec hostilité.
-

Tu luijettes un sort ? Je prie avec lui. Pas un juif ne jetterait un sort à Sidi

Hamidouche ! chuchota Salomon. Il se redressa, attacha sa mule à un arbre puis s'assit contre un tronc et regarda avec intérêt le paysan. Le garçon s'agita.
-

Je l'appelle?

- Non, laisse-le finir! - Je ne veux pas rester ici tout ce temps! Salomon releva sa djellaba et farfouilla dans la poche de son serouel. Il en sortit quelques dattes fourrées aux amandes et les déposa dans la main de son guide qui, ravi, s'échappa pour les manger ailleurs. la

Le champ de Hamidouche formait un long balcon d'où l'on voyait s'évaser les pentes rousses et vertes des dernières collines de l'Atlas. Devant, la grande plaine ondulait, brillante sous la lumière solaire, tachée d'ombres par de rares nuages. Dans un dernier repli, elle atteignait l'horizon. Marrakech était au bout. Salomon suivait des yeux Hamidouche qui fauchait avec lenteur et application, allant à la chasse des vagues végétales que provoquait son avancée régulière au milieu des épis. Salomon sourit de voir sa patiente douceur à éloigner les oiseaux attirés par son grain. C'était un homme brun, presque noir, sans doute de parents esclaves nègres. Il était vêtu d'une chemise et d'un court serouel, un bonnet coloré sur son crâne rasé. Le vieil artisan juif l'observait, tentait de lire ses traits renfrognés et d'apercevoir son regard sous ses sourcils broussailleux. De sa vie, Salomon n'avait eu une mission pareille. Quelques jours plus tôt, un vieux rabbin lui avait apporté des bottes à recoudre. Ce n'était qu'un prétexte, et le rabbin l'avait finalement envoyé dans cette campagne, sachant que Salomon l'avait sillonnée longtemps comme artisan colporteur avant de se fixer à Marrakech.
-

Hé, le juif! prie aussi pour moi!

Hamidouche venait de l'apercevoir, tache noire contre les troncs pâles des frênes. Salomon le salua. - l'ai prié avec toi! - Ajoute ta bénédiction aux nôtres. Le paysan reprit son labeur. Salomon décrocha sa sacoche usée de la selle. Il se rassit et prépara un petit feu sur lequel il déposa une théière en cuivre bosselée. Il laissa le thé, le sucre et la menthe bouillonner sur les braises, réfléchissant avec inquiétude à la façon d'aborder les raisons de sa visite. Hamidouche s'accorda bientôt du repos et s'approcha de Salomon qui sortit deux petites tasses et les remplit de thé. L'homme s'accroupit sur ses talons, contre le mur et prit la tasse qu'on lui offrait. Après un bismillah caverneux, il porta la boisson à ses lèvres.
-

Tu es de passage et tu te reposes? Non, Sidi Hamidouche, non... A la vérité, je te

cherchais. Hamidouche fronça les sourcils et ses yeux clairs ne furent plus qu'une lointaine et profonde lueur. Il finit par avaler une autre gorgée et secoua la tête. Il

- Non,je ne me souviens d'aucune dette. D'abord, je ne te connais pas. C'est Yehouda qui colporte de ce côté.
-

Je n'ai jamais rien vendu ici. En fait, je suis envoyé par

un rabbin, rabbi Aaron. Tu te souviens? Il est passé ici au printemps. - Oui, oui, je me souviens. Avec Eddy et un conteur, juif lui aussi. Ils ont dormi chez moi. On avait parlé des rêves. Que me veut-il? Il n'a rien oublié ici, pourtant. - Non, en effet, il t'envoie ses salutations et te dit encore bien merci pour ton accueil et ta générosité. - Dieu le garde. - Il m'envoie à propos de ta fille, celle qui s'appelle Fatoum. - Ah... C'était tout juste un grognement. Inquiet, Salomon ne sut comment l'interpréter - Est-elle... Dieu la garde, en bonne santé? hasarda-t-il à nouveau face à l'apathie de son hôte. - Elle est en bonne santé, répondit le paysan d'un ton neutre. Alors, tu viens de Marrakech, c'est là-bas que tu habites, pour me voir à propos de ma fille de la part d'un rabbin? Visiblement, il réfléchissait. Il accepta une seconde tasse de thé, se gratta sous son bonnet et releva la tête.
-

Pourquoi? demanda-t-ilbrusquement.

- Voilà... Ta fille a fait des rêves. C'est ce que m'a dit le rabbin. Elle parle en hébreu et cite un nom de rabbin. Rabbi Aaron te prie de la lui envoyer pour la confronter avec des savants juifs. Cela les intrigue beaucoup. Et ce voyage sera pris en charge par nous. Hamidouche se détendait. - C'est vrai, c'est vrai. - Vois-tu, même les femmes juives ne savent pas l'hébreu. Nous devons traduire certaines prières pour elles à la fête de pâque... Alors, ta fille...
-

Bien, bien... Mais elle n'habite plus chez moi. Tu l'as donc mariée?

Salomon pensa que le mari ne voudrait peut-être pas l'écouter. Hamidouche se leva. - Continue à te reposer. Je finis ma moisson et nous irons la chercher au bourg. Salomon ne posa aucune question voyant que Hamidouche 12

avait des réticences à parler de sa fille. Laissant le feu s'éteindre de lui-même, il se cala sur une pierre et rabattit son capuchon sur son visage, glissant dans un profond sommeil. Quelque chose frôla son visage... Il sursauta et ouvrit les yeux. Une sauterelle jaillit d'un pli de son capuchon. Il s'assit, découvrit sa tête, bâilla longuement, la main devant la bouche, et avec un grand plaisir. Une chèvre bêla dans un autre champ. Salomon l'aperçut, juchée sur la branche basse d'un vieil arganier tordu. La mule broutait tranquillement quelques chardons effeuillés. Harnidouche finissait une dernière botte. Il était largement midi. - Viens avec moi, je dois prévenir les miens. Nous partirons après l'heure chaude. Le vieux paysan habitait une minuscule maison coincée tout en haut du village contre des rochers surmontés d'arbres. Les fenêtres blanchies à la chaux s'ouvraient sur une cour bordée d'une bergerie et d'un four à pain. Une très jeune fille nourrissait des poules. Elle courut mettre de "l'eau à chauffer à la vue de Hamidouche. - Ma fille Hasna, grogna-t -il, j'en ai quatre, sans leur mère. Dieu ait son âme:
-'

Il attacha sa mule et regarda Hasna qui secouait un éventail en palmes sous une bouilloire, indifférente aux étincelles qui éclataient autour d'elle. Il fut surpris de la finesse de ses traits. Elle n'était pas nubile, car elle allait encore sans foulard: un simple bandeau de laine rouge retenait ses longues nattes noires. Salomon reconnut sur l'étoffe les petites fleurs en argent qui préservent les enfants des mauvais sorts et des maladies. Il songea que Hamidouche avait dû épouser une belle femme et cela le troubla. Tout en sortant son repas de ses bagages, Salomon examinait encore la jeune fille qui préparait une bouillie d'orge pour son père. Hamidouche revint de derrière la maison où il était allé ranger ses outils, portant une natte colorée qu'il déroula contre un mur. - Viens t'asseoir à mes côtés, même si ma bouillie n'est pas casher. Salomon gloussa joyeusement et le rejoignit. Il déplia une serviette sur son genou et y déposa son reste de galette, quelques dattes etdeux œufs durs.
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Dieu ait son âme, reprit gravementSalomon.

-

Hasna, fais-moi bouillir des œufs pour le voyage.

- Le voyage? - J'ai à faire. Tu diras à ta tante Aïcha de venir te surveiller. Hasna soupira légèrement. - Et le champ, père? - Tu termineras la récolte avec Aïcha, et son fils finira les travaux. Hasna se leva et lui porta une écuelle de bouillie au beurre salé. Hamidouche mangea très vite son repas, jetant un regard distrait sur son compagnon qui récupérait, au milieu de sa barbe raide, quelques miettes de jaune d' œuf et les suçait avec application, attendant de se préparer du thé. Le repas achevé, tous deux s'allongèrent au soleil contre de durs coussins de laine. Hamidouche avait allumé son sebsi et fumait, les yeux mi-clos. Salomon profitait du moment et de la paix champêtre, à l'écoute du vent, dans les arbres alentour, des pépiements d'oiseaux. Il s'amusa à suivre des yeux un couple de pies dont les jacassements agitèrent les feuilles d'un pommier, au bout de la cour. Les œufs bouillonnaient dans une marmite de terre noircie jusqu'à la gueule et l'odeur des broussailles qui brûlaient entre les trois pierres du foyer se répandait. Salomon s'émouvait de ces odeurs familières, disparues dans le quartier juif de Marrakech. Toutes ces années où, adolescent et jeune homme, puis marié, il avait parcouru les chemins des montagnes du Glaoui lui parurent comme autant d'enchantements perdus. Hélas, Cota, sa femme, préférait les ruelles puantes de la ville aux senteurs mêlées, des feux de broussailles, des bouses de vache et des noix encore vertes. Elle aimait à ce point la ville qu'il ne pourrait reprendre ses pérégrinations commerciales, parfois risquées, sans le payer d'un divorce. Hasna remplissait la sacoche de son père près du feu d'où elle avait retiré la marmite pour y poser une grosse bouilloire qui chantonnerait jusqu'à l'étouffement des braises, eau à point pour le thé, eau prétexte à ne pas gâcher de feu. Salomon savait qu'aux œufs, au sel et au cumin elle allait ajouter une fiole d'huile d'argan, du miel cristallisé et un pain. Il se doutait qu'elle ne rangerait pas dans la sacoche de son père, au contraire de Cota, une bouteille d'eau-de-vie. - N'oublie pas l'eau, lui dit Hamidouche derrière sa fumée. - Non, père.
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Tu selleras la petite mule. - Oui, père. - L'agriculture remplit tout juste mon silo à grains. Et quand les percepteurs du Glaoui sont passés, je finis l'année en mangeant des fleurs de coquelicots frites. - Ah... - En ville, la vie doit être plus douce.
-

-

On le dit.

- Alors, il faut emmener Fatoum à ton rabbin... - Je peux le faire... Salomon se tut aussitôt: il devinait que Hamidouche allait se proposer de l'accompagner jusqu'à Marrakech. - J'ai un cousin là-bas. Il est barbier. Mes deux parents étaient esclaves à Marrakech. Notre maître m'a amené ici pour travailler avec un de ses cousins. A sa mort, il a affranchi plusieurs de ses esclaves. Je ne suis plus retourné à Marrakech depuis ce temps. J'aime beaucoup Marrakech. Mon père m'a consacré à Sidi Mimoun le Guinéen, le roi des génies. Comme beaucoup d'anciens esclaves. Allons, si nous voulons arriver avant le crépuscule, il est temps de se mettre en selle. Hasna baisa -la main de son père en pleurant et accompagna les voyageurs jusqu'en haut de la ruelle qui, dévalant le village en ricochets, se perdait sous les arbres. - Père, quand reviendras-tu? - Si Dieu le veut, je remonterai pour le labour. Dis à tes sœurs de venir avec ta tante Aïcha te tenir compagnie. Allons.
-

Dieu vous protège, renifla-t-elle,et faites la route en paix.

- Amen, amen, ma petite fille. Avant de pousser sa mule derrière Hamidouche, Salomon se tourna vers Hasna. Il regrettait l'accueillante rusticité des lieux. Il sourit paternellement à la fillette. Hasna lui sourit aussi, malgré ses larmes. Ses dents brillèrent dans sa bouche sombre; elle lui parut aussi séduisante que l'eau vive des torrents de montagne, attirante de fraîcheur comme elle. Salomon frissonna d'un étrange plaisir puis grelotta de piété inquiète. Il lui jeta un rapide salut et suivit Hamidouche. Tant de beauté aurait agréablement égayé son voyage, si son voyage avait été quelconque. Accueillantes, les filles des montagnes, juives ou musulmanes, sont souvent rieuses, empressées à pourchasser leurs poules pour vous en offrir les 15

œufs par poignées, toujours parées comme à la noce, rutilantes de joie et de bijoux. Mais toute idée de séduction le dérangeait depuis son arrivée chez Hamidouche et lui paraissait très compromettante. Ils étaient entrés dans l'ombre chaude d'un bois qu'ils longeaient, descendant au trot la courbe d'une colline. - Ta fille Fatoum a-t-elle toute sa raison? - Je me le demande. - Rabbi Aaron m'a parlé de rêve, mais il ne m'a rien expliqué. - Elle rêve qu'elle se perd. - Où donc? - En fait, je ne sais si elle rêve. Parce qu'elle ne dort pas forcément. - Comment peut-elle rêver sans dormir? - Tu sais, Dieu nous protège, elle est peut-être possédée. - Tu ne l'as pas exorcisée? - Si, si. Mais rien n'y fait. Cette magie est terrible. Voilà ce qui se passe. Elle dit qu'elle se perd dans le noir et elle commence à sangloter. Elle tâtonne comme dans une nuit nuageuse et profonde... C'est ce qu'elle dit, hein! Elle parle, elle parle. Seul rabbi Aaron a compris. Elle dit en hébreu: « Montremoi le chemin, montre-moi mon chemin. Je ne sais pas où tu es, rabbi Haym, où est-ce que je dois creuser?» Voilà ce qu'elle dit. - Et ça la prend éveillée? - Oui, souvent. Le barbier est venu quand on la croyait en proie à une crise de folie. Il la serrait entre ses genoux et lui écrasait presque les côtes pour chasser l'esprit mauvais. Mais c'était inefficace. Salomon l'écouta échanger vœux et saluts avec des paysans qui fauchaient dans un petit champ en contrebas. Il commençait à comprendre le but de son voyage. Rabbi Aaron devait penser que cette Fatoum était possédée par la volonté d'un saint juif, ce rabbi Haym qui voulait indiquer sa tombe, ou du moins le lieu de sa mort, pour qu'on lui rende un culte. Salomon fut flatté et heureux d'accomplir une tâche aussi sacrée. A mesure qu'ils s'approchaient d'une vallée plus basse, l'air tiédissait. Hamidouche montra quelques pierres entre lesquelles poussait un petit pied de laurier-rose. - Nous nous reposerons ici. Ils mirent pied à terre et entravèrent leurs mules. Puis ils
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s'installèrent confortablement au soleil et, rabattant leur capuchon sur leur visage, se souhaitèrent bon repos. Salomon ne dormit pas. Il observait, entre les rabats de sa capuche, le bourg au loin, vers le nord. Tahanaoute s'empilait en cubes ocre à flanc de montagne, juste là où la vallée s'évasait, libérant une petite rivière. Les champs montaient en vagues géométriques du fond du défilé et formaient des suites d'escaliers argentés cernés de pierres grises et, au fond, là où l'eau remuait dans les taches de soleil, les arbres serraient leurs feuillages gais. L'odeur de bois brûlé arrivait jusqu'aux voyageurs, brassée par un vent poussiéreux. Il distinguait les silhouettes des cultivateurs et les vols dispersés des passereaux. Salomon tira quelques noix fraîches de son capuchon et les cassa entre deux cailloux, savourant leur goût laiteux et végétal. Hamidouche se redressa. Il croqua aussi quelques noix, offertes par Salomon, puis s'étira. - Allons-y. - Quand arriverons-nous? Hamidouche pointa le nez vers le soleil et bâilla ouvertement. - Juste avant le crépuscule. Ils reprirent leur chemin et coupèrent par des plantations de noyers. Durant tout le reste du trajet, ils n'échangèrent plus que quelques paroles, Hamidouche redevenant renfrogné et Salomon sentant la lassitude le gagner. Ils débouchèrent dans le fond de la vallée. A partir de ce moment et jusqu'à leur arrivée aux portes de la petite ville de Tahanaoute, ils ne cessèrent de saluer des paysans qui rentraient et des voyageurs qui convergeaient vers le bourg. Tous deux allèrent vers le fondouk, guidés par la rue principale où les boutiquiers allumaient de petites lampes à carbone. - Hamidouche, je passerai la nuit chez les juifs. Leur quartier est hors de la ville. - Oui, je le sais. Cependant, tu ne vas pas te coucher avant de voir Fatoum ?
-

Au fondouk?

Salomon n'attendit pas de réponse, rebuté par l'expression revêche que prit son compagnon. Ils passèrent sous la voûte du fondouk tandis que le jour finissait, enfumé par les feux allumés dans la spacieuse cour de terre battue. Hamidouche reprit d'un ton cassant: - On t'a dit aussi sûrement, même juif, de ne jamais parler
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ou répondre aux invites d'une belle femme au crépuscule. Parce que tu risques d'affronter un génie aux belles apparences, Dieu nous préserve. - Heu... certainement, bafouilla Salomon sans comprendre. - Hé bien, celles-là ne sont pas des apparences. Il descendit de sa mule, indiquant d'un vague mouvement du bras un groupe de femmes assises dans un recoin, sous une galerie obscure. Salomon ne leur jeta qu'un regard et attendit la suite. - Une fille ne doit pas paraître maquillée devant son père, et les putains sont toujours maquillées et parfumées sans vergogne. Salomon resta sans voix, reprenant mentalement chaque parole de Hamidouche. Les filles étaient éclairées par intermittence chaque fois que les braises de leur petit foyer éclataient. Elles riaient. Salomon, qui comprenait enfin, s'avança hardiment vers elles.
-

Le juif! Même habillé en noir nous t'avons vu ! Que veux-tu? On ne fait pas l'amour avec ceux de

ta race ! - Et pourquoi pas avec un chrétien du Glaoui! Elles pouffèrent à nouveau. Salomon s'arrêta en face d'elles et demanda: - Qui d'entre vous est la fille de Hamidouche ? Il n'y eut que quelques ricanements. Mais Salomon savait déjà qui il était venu chercher. La fille était tout au bord du demicercle formé par ses compagnes, contre une colonne de la galerie. Les reflets du feu éclairaient une partie de son visage et faisait briller ses bijoux alors qu'elle se raidissait. - Hamidouche m'envoie te chercher, Fatoum, il attend là, près de la mule. Fatoum se redressa et regarda par-dessus le dos d'une des filles, ajustant son voile sur la tête. Elle grimaça d'inquiétude. - Que veut-il? - Il doit te voir pour des choses importantes sur tes rêves.
-

Les rêves!

Prenant ses amies à témoin, elle cria: - Il est devenu fou! Elle se leva tout à fait et coinça son voile entre ses dents, ne masquant en fait que sommairement son visage. - Je vais y aller. Ses voisines lui tapotèrent les mollets avec sympathie,
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l'encourageant de paroles tendres. Salomon recula instinctivement en la voyant avancer, déclenchant les sarcasmes de l'assemblée. - Tu crains l'effet de nos charmes magiques! - Oui, reconnut-il sans honte. Fatoum le suivit sans se presser, pénétrant dans le cercle mouvant que faisait la lumière du feu. La jeune femme s'arrêta à quelques pas de Hamidouche.
-

Bonsoir, père, as-tu bien voyagé?

- Bonsoir. Je viens te chercher avec Salomon pour t'emmener à Marrakech. - A Marrakech... - Prépare-toi et enlève toute cette peinture de ta figure, tu vas rencontrer des hommes saints. - Et pourquoi avec le juif?
-

Tu le sauras demain.

Salomon la regardait de côté. Elle était âgée de seize ou dixsept ans, très noire, la peau brillante et - il le sentit bien qu'éloigné d'elle - parfumée au clou de girofle. Sa beauté était plus racée et plus accomplie que celle de Hasna, et il en fut tenté d'une manière si brutale et pressante qu'il dut reculer pour ne plus la voir que de dos. Un fumet de soupe aux herbes et aux lentilles leur parvint, le dégrisant. Dans les gargotes de la rue voisine, on préparait le dîner des passants. Salomon huma avec envie ce parfum des voyages et, tout à fait maître de ses sens sinon de son estomac, il se rapprocha de Fatoum et lui parla calmement: - Eh bien, demain, après la prière du matin, je viendrai te chercher, Fatoum. Bonne soirée. Ahurie, Fatoum le regarda mais ne répondit pas.

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