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FAZO.

De
240 pages
" Je préfère être sous l'effet de l'alcool que sous l'effet du fanatisme…On pensait échapper au communisme, on va plonger dans le khomeynisme. On espérait la démocratie, ce sera la dévocratie ! " ainsi s'exprime Momo, avocat réfugié en Roumilie pour évoquer son pays, Hograland, déchiré par un conflit absurde et cruel opposant les Zirssutes aux Zéradics, conflit dont la population est la principale victime.
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Fazo

Collection Ecritures Arabes dirigée par Maguy Albet

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Kerroum ACHIR

Fazo

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

2000

5-7, rœ de l'École-Polytechniqœ 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacqœs, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan Hongrie Hargi ta lL. 3
1026 Budapest

- Hongrie
Italia s.r.1.

L'Harmattan,

Via Bava 37 10124 Torino -Italie ISBN: 2-7384-9614-8

A la mémoire de Mériem

Décembre

1980

Brahim n'est pas homme à renoncer à ses projets et NtfJissa est bien placée pour le savoir. La moindre de ses oo/ections est accueillie, par son colosse de mari, comme une incongruité. Le scénario est immuable. Il commence d'abord par envelopper sa fimme de son regard le plus froid. Ensuite, aptis avoir observé quelques instants d'un silence pesant, il finit par laisser tomber, du bout des lèvres, avec un mépris apitqyé :

- Tu parles tol!iours sans réfléchir, fimme. Un jour, cela te causera du tort, c'est moi qui te le dis ! La pauvre fimme a pourtant bien du mal à avaler la dernière lubie de son époux. Ne voilà-t-il pas qu'il vient d'inviter leur
petitejille, une gamine d'à peine dix ans, à l'accompagner, à dos

de cheva4 jusqu'au sommet de la colline qui

domine

Belkasdir? Un périple d'une bonne trentaine de kilomètres, sur des chemins tantôt cahoteux, tantôt étroits, tol!iours dangereux pour un cavalier novice.

" Une vraie tête de mule, se dit Nqftssa, saisie d'une brusque fureur. Voilà tout ce qu'il est... Une damnée tête de mule, incapable de comprendre qu'on peut être croyant et ne pas aimer faire du chevaL Qu'on peut être normalement constitué sans vouer un culte à ces maudites bêtes! " Apms avoir tourné en rond dans la grande cuisine où flottent encore des odeurs de poivron grillé et de galette chaude, partagée entre la réprobation et la soumission, Nqftssa finit par sortir à son tour, bien décidée àfaire entendre raison à cet inconscient.

D'un pas pressé, aussi vite que le lui permet son généreux embonpoint, elle se dirige vers l'écurie où le bonhomme doit achever de seller le cheval qui doit les emmener, lui et sa petite fille. Hélas! Avant même d'atteindre le vaste bâtiment dont les murs, blanchis à la chaux, avaient abrité parmi lesplus beaux chevaux de la région, la voilà qui s'immobilise, commefrappée de stupeur. Silencieuse, les yeux exorbités, elle contemple un
instant les deux cavaliers qui se dirigent vers elle d'un trot léger. Fatima-Zohra, les joues empourprées par l'émotion, les yeux bleus rqyonnant d'une fierté juvénile, se tient bien droite sur Sultana, une jument docile et calme. A côté d'elle, son grandpère monte un cheval à la belle robe noire et lustrée, tin magnifique étalon, nerveux et pressé de jàire admirer l'élégance de son galop.

- Que Dieu nous protège, s'exclame Nqftssa, mon homme est devenu flu ! Elle va pour émettre ses protestations mais Brahim la devance
en plongeant son regard dur et décidé dans le sien. - Va me chercher mon burnous, lui intime-t-il - Crois-tu que ce soit bien prudent de faire faire du cheval à cette pauvre fille? s'insurge-t-elle. Oublies-tu que ses parents

12

nous l'ont co'!ftée pour qu'elle reprenne des jàrces et non pour qu'elle se casse une jambe? Quelque peu surpris par cette attaque imprévue, Brahim a un légerflottement avant de prononcer la jàrmule rituelle:

- Tu parles to%urs sans rifléchir... commence-t-il
- Et toi tu agis sans réfléchir, l'inteTTOmpt-elle d'un ton furieux, en apPl!Yant bien sur" agis If. Par exemple, qjoute-telle, as-tu pensé aux conséquences d'une mauvaise chute? Que ferais -tu si la pauvre gamine se cassait une jambe, hein?

- Et pourquoi diable voudrais-tu qu'elle se casse une jambe ?

- Parce qu'elle n'a pas l'habitude de faire du cheval Voilà
pourquoi!

- Tu
jàis

dis n'importe quoi, femme
vient chez nous.

! Ellefait

du cheval toutes les

qu'elle

- Certes,
que toi. Et

mais jamais

toute seule. Tot!Jours sur le même cheval
beaucoup plus courtes.

sur des distances

- Tss,
train

tss ! Tu retardes, ma vieille! ironise Brahim.
de l'époque où elle faisait

Tu es en
Une

de parler

son apprentissage.

période poursuit-il

bien révolue, si tu en prenant

veux

le savoir.

Cette gamine,

un ton professora4

a fait des progrès tels

qu'elle se qu'elle fera s'entraîner. Enchantée

débrouille presque aussi bien que moi. Je suis sûr une excellente cavalière pour peu qu'elle continue à N'est-ce pas, Chitana' ? par l'oPinion flatteuse exprimée par son grand-père,

mais soucieuse de ne pas mécontenter sa grand-mère, la gamine a un vague hochement de tête tout en se trémoussant sur sa selle. Pas dupe de la connivence entre le grand-père et la petitefille, Nqfissa rifuse néanmoins de s'avouer vaincue.

1

diablesse

13

- Suppose seulement qu'elle se casse une jambe, insiste-t-elle. Tu peux au moins supposer une chose pareille, non? Que
flrais -tu dans ce cas-là ? - Je l'emmènerais à l'hôpitaL Tout simplement. plâtre y est de nouveau disponible. On dit que le Y as-

- Et que dirions-nous à ses parents, pauvre inconscient? tu seulement pensé? - Nous leur dirons de se venger sur Omar. Ulcérée par ces répliques moqueuses et immatures, toute mesure :

Ncfissa perd

- Ta passion des chevaux tefait dire des âneries, mon homme! Ce jour là, Brahim est de bonne humeur. Loin de se vexer, il éclate d'un grand rire.

-A

propos

d'âneries, fait-il

en recouvrant

son sérieux,

il a été

établi qu'on se fait bien plus mal en tombant d'un âne qui avance au pas, que d'un cheval lancé au triple galop. Qu'en penses-tu,flmme?
- Je pense que tu continues à
divaguer.

- On dit que l'explication réside dans les prières adressées au
Ciel par chacune des deux montures toutes lesfois qu'elles ont à transporter quelqu'un. L'âne, mesquin, demande à Dieu de le protéger lui, et lui seulement. Le cheva4 bien plus noble, réclame cette proteaion pour son cavalier. Ainsi, qjoute Brahim d'une voix débordante d'4fèction, regarde bien Sultana, observe attentivement cette brave bête. Immobile, les yeux humblement baissés vers le s04 elle dégage une réelle impression de calme et de recueillement. Tu veux que je te dise? En ce moment même, cette jument dévouée prie pour que notre Fatima-Zohra te revienne saine et sauve! - Si tu crois me rassurer avec de teUes inepties... - Ces inepties, sache que je les tiens de Hatfj BouiJane, pauvre père. Oserais-tu mettre en doute sa sagesse? mon

14

- Pas du tout. Je doute seulement qu'il te l'ait transmise. Elle qjoute aussitôt, comme pour atténuer la portée de ses propos audacieux : - En tout cas, s'il arrive quoi que ce soit à cette pauvre petite, moi, je ne suis pas responsable. Je t'aurais prévenu. Ne viens
pas te plaindre sijamais elle se cassait une jambe! Consciente d'avoir tenté tout ce qui pouvait l'être, elle s'en va quérir le burnous réclamé. Elle y va en maugréant, avec cette démarche mqjestueuse qui lui permet d'exprimer, même de dos, et mieux qu'en vaines paroles, toutes les réserves qu'elle oppose au projet de son époux.

Peu de temps après, elle revient avec le lourd vêtement, un
burnous roux foncé, co1!feaionné avec des poils de dromadaire tissés par les meilleurs artisans de la région. L'homme le jette sur ses épaules, à la manière d'une ample cape et toute sa personne s'en trouve aussitôt empreinte de mqjesté. Quelques instants plus tard, les deux complices sont en train de galoper à travers champs. Sous le soleil blanc et froid de cet après-midi de décembre, le spectacle inhabituel d'un grand-père initiant sa petite fille aux charmes de l'équitation semble figer la nature austère dans une surprise muette et attendrie. Lancés côte à côte, les deux chevaux commencent par attaquer au galop une longue piste qui serpente au milieu des vastes champs labourés de la plaine, soulevant derrière eux un nuage de poussière rouge et des odeurs de bonne tern remuée. Puis, ils réduisent leur allure pour longer précautionneusement, au petit trot, un sentier étroit et accidenté, à flanc de colline, qui aurait épouvanté la pauvre Nqftssa. Quelques instants plus tard, les voilà qui caracolent sur le plateau qui domine un oued aux eaux parcimonieuses. Des colonnes serrées de lauriers roses en fleurs accompagnent le chétif cours d'eau dans son parcours sinueux, le

transformant du coup en une somptueuse coulée de verdure, 15

piquetée de fleurs roses et blanches, qui s'allonge à perte de vue jusqu'aux premières vases fltides du batTage de Senntoura. Deux heures plus tard, ils approchent du terme de leur Périple. Illeur reste à escalader, la fillette devant, le grandpère derrière, une dernière colline abrupte et escatpée. Parvenu au sommet, l'homme arrête sa monture au pied d'un pin ce1ttenaire, avec la même jàcilité que s'il coupait le contact d'un moteur de voiture. Avec un peu plus d'efforts, en faisant abondamment crisser les aiguilles de pin sous les sabots de sa jument, la fillette enfait de même. Elle a lesyeux brillants et lesjoues empoutprées. Toute sa frêle personne frémit d'une fierté sans mélange à l'issue de ceparcours

initiatique, superbe et grisant. Consciente d'être sans doute la
seule fillette de tout Hograland à faire de l'équitation, elle a une

pensée condescendantepour sa soeur aînée, restée à Massira. Cette poltronne d'Anissa ! Ce n'est pas elle qui aurait eu le
courage de.fàire du cheval sur une aussi longue distance. Brahim l'observe d'un regard appréciateur:

-

Tu apprends

vite, ma fille.

Comme

je

le disais

à ta grand-

mère, tu seras bientôt une excellente cavalière. Pensif, il contemple un instant le village blotti au loin dans la vallée avec ses masures fatiguées, ses arbres rabougris et ses cultures chétives qui s'alignent derrière quelques rangées de figuiers de barbarie.

- Le

village des hommes d'honneur!
ce n'est qu'un

murmure-t-il

respectueusement.

Pour Fatima-Zohra,

village comme les autres,

avec ses mes poussiéreuses qui doivent sentir la sueur et le crottin de chèvre. Mais, connaissant la vénération de son grandpère pour ce misérable hameau, elle se garde bien defaire part de
ses impressions.

16

- Te rappelles-tu la promesse que tu m'as faite l'année dernière, en ce même endroit?
grand-père. - La tiendras-tu? - Oui, grand-père. - C'est-à-dire ? - Quand je serai grande, récite-t-elle, je serai enseignante et je viendrai enseigner dans ce village.

- Oui,

- Merci,

ma jolie.

Il va pour faire faire d'une chose:

demi-tour à son cheval quand il s'avise

- Tu dois avoir faim sans doute, non? - Non, grand-père, j'ai bien mangé à

midi.

- Tu en es sûre ? - J'en suis sûre. - Parce que si tu as faim, il nous st!ffirait de poursuivre jusqu'au village. Nous y serions dans moins d'un quart d'heure. Et tu verrais comment on sera reçus /

- Non, grand-père, je n'ai pas faim du tout. - Bon. Comme tu voudras, ma fille.
Faisant faire
chemin

demi-tour

à leurs montures,

ils reprennent habitants

le de

de la ferme.

- Tu ne seras pas seule à te consacrer aux Belkasdir, dit Brahim. Omar sera à tes côtés.

- Il commencera donc bien avant moi. Il doit passer son brevet cette année, n'est -ce -pas ?
- Oui, mais ses études risquent d'être plus longues que !es tiennes. Il veut être médecin. Sous le soleil déclinant, le froid commence à se faire plus incisif et à envahir
végétation.

ces étendues vallonnées

couvertes d'une maigre

17

Abandonnant

le ton solennel de tout à l'heure, l'homme se jàit tes parents t'ont donné le

badin:
- Dis-moi, Chitana, sais-tu pourquoi prénom de Fatima-Zohra? - Oui, grand-père,je le sais.

- Alors, explique-moi.
- Parce que je suis née lejour du Mouloud.

- Exact. Tu es née le jour anniversaire de la naissance du Prophète. Il faudra donc que tu sois ta%urs fière de porter un
tel prénom, celui de la propre fille de Sidna Mohamed, que le salut soit sur lui. Coquette, la fillette marque son approbation en battant des cils. Durant un instant, ils poursuivent leur promenade sans rien dire et le silence n'est plus troublé que par le bruit des sabots sur un sol pierreux.

- Moi aussi, grand-père, je voudrais te poser une question. Je peux? - Bien sûr, ma fille.
- Tu me demandes d'être fière du prénom que je porte, n'est-ce pas? Alors, pourquoi m'appelles-tu ta%urs Chitana ? Il a un sourire tout à la ftis amusé et embarrassé. - Euh! Tiens bien /es rênes de ton cheval, élude-t-il Il qjoute aussitôt: - As-tu bien travaillé en classe, depuis /a rentrée?

- Oui.
- C'est bien, ma fille. Omar aussi a bien travaillé. - Comme ta%urs. Il a souvent été le premier de sa c/asse. Et
moi,je suis condamnée à n'être que la deuxième. Fais encore un petit iffort et tu seras - Ce n'est dijà pas si mal la première.

- Impossible! - Comment cela ?

18

- Parce que, explique-t-elle posément, le mari de mon institutrice travaille au commissariat du parti. Et le
commissaire du parti a un garçon qui est dans la même classe

que mOt.
Elle n'c!Joute pas d'autre explication, jugeant conclusion devrait aller de soi. sans doute que la

- Et alors? demande le grand-père, perplexe. La fillette réprime un soupir excédé. - Et alors, c'est lefils du commissaire du parti qui est to%urs le premier en classe. Qui veux-tu que ce soit d'autre? Tu ne voudrais tout de même pas que ma maîtresse se fasse répudier pour avoir gêné la carrière de son mari, non?
StiffOqué, l'homme observe un moment de silence.

- Et elle s'étonne que je l'appelle Chitana! s'exclame-t-il
- Tu sais, grand-père, dit-elle, changeant de so/et, cette année, j'ai fait trois jours de ramadan. - C est vrai ?

-

Oui.

Sans

tricher,

comme

certains

élèves. A

tous

ceux

qui

voulaient blanche...

vérifier, je
que

montrais
tu n'as pas

ma

langue. Elle
approuve

était toute
le grand-père.

-

Ce

qui prouve

triché,

Cest bien, ma fille. - Dans ma classe, nous avons une fille que nous appelons la soeur musulmane. Elle porte tout le temps un h!iJeb de couleur noire. Elle a fait le ramadan en entier. Tout le mois. Satif un jour où elle s'est évanouie en classe. Et la maîtresse l'a asperg,ée avec de l'eau de Cologne pour la ranimer. Alors, la soeur musulmane s'est mise à pleurer parce qu'elle aurait voulu poursuivre son jeûne, malgré sa faiblesse. Mais ce n'était plus possible. A cause de l'eau de Cologne. D'aptis elle, quand on fait le ramadan, on ne doit ni manger, ni boire, ni se brosser les dents, ni fumer, ni se paifumer...

19

- Je sais, je sais, coupe Brahim rapidement, soucieux de ne pas voir d{filer toute la liste des interdits ramadanesques. Tout en devisant ainsi, ils finissent pas franchir l'entrée de la firme. Fatima-Zohra devine plus qu'elle n'aperçoit sa grandmère inquiète qui guette leur retour derrière la petite porte de la cuisine. Mettant prestement pied à tern, elle c01ifie les rênes de sa monture à son grand-père et va en courant r%indre Nifissa. L'homme prend la direction de l'écurie. Avec des gestes rapides et précis, il entreprend de desseller et de soigner les deux chevaux. Quand il sort de l'écurie, il voit sa petite fille courir vers lui. Elle a troqué son pantalon de cavalière contre une jolie petite robe rouge dont elle tient relevé le bas, en le tenant des deux mains, jusqu'à mi-cuisses. Toute heureuse, elle lui dévoile le contenu de cette poche kangourou improvisée. Un mélange de fruits secs offerts par sa grand-mère. Puis, qyant ainsi fait
admirer refrains dirigeants, ses trésors, appris elle retourne à la cuisine, en chantonnant des de ses en classe, tous à la gloire indomptable de la révolution,

et du peuple

de Hograland.

** *

Deux heures plus tard, le dîner expédié, Brahim est en train de somnoler dans la grande salle des invités, suivant d'un regard vide la pièce de théâtre inepte donnée par la télévision. De la cuisine lui paroiennent les échos assourdis d'une conversation animée entre Fatima-Zohra et sa grand-mère. Le silence profOnd de la campagne endormie n'est troublé que par les jappements longs et lointains de quelques chacals

20

tf!fàmés, désireux semble-toil, de tester la vigilance de leurs adversaires. A chaque fOis, la réponse est immédiate. Un concert d'aboiements discordants, s'élevant de toutes les firmes des environs, se chmge de signifier aux hôtes des collines que l'accès aux poulaillers ne sera pas une sinécure. Et voilà que soudain, les aboiements se fOnt plus proches, plus rageurs. C'est alors qu'il entend la barrière s'ouvrir. Le temps de se demander qui diable pouvait heure-ci, onfrappe à la porte. bien venir à cette en ouvrant à

- Ah mais, c'est lefils de Boualem, s'exclame-t-il son visiteur. Entre donc! Il qjoute, apms avoir rifermé la porte:

- Alors, le miraculé, quel bon vent t'amène?
C'est mon père qui m'envoie vers toi. Il croit savoir que tu es seul en ce moment et il se demande si tu n'aurais pas besoin d'aide.

-

- De l'aide? Pourquoi faire ? - Je ne sais pas, fait le jeune homme en se dandinant. les bêtes,faire des courses en ville...

Soigner

-

Ce brave Boualem ! fait Brahim, ému. Un bon voisin,

vraiment ! Tu le remercieras, mon garçon, et tu lui diras que pour le moment,je n'ai besoin de rien. Il ny a pas grand chose àfaire en cette saison.

- C'est donc bien vrai que tu es tout seul en ce moment? Où
sont donc tes garçons? - Omar se trouve en ce moment chez mon fils aîné, celui qui est

médecin à Massira. Celui-là même dont la fille passe
actuellement Nasser, - Bien, tournant quelques jours de vacances chez moi. Quant à il vient de partir faire bien, murmure lejeune son service militaire. homme.

Il a un long visage émacié et des petits yeux fureteurs. Se
vers son hôte, il répète une fOis de plus:

21

- En somme, Si Brahim,

on peut dire que tu es tout seul en ce dans sa poche et

moment?
Sans attendre de réponse, il se met à farfouiller le voilà qui brandit brusquement un couteau dont il fait jouer le cran d'arrêt avec un claquement froid et sec. A demi penché devant un Brahim médusé, usant de gestes rapides et précis, il fait sauter à plusieurs reprises son arme d'une main vers l'autre, puis, tantôt reculant d'un pas, tantôt avançant, il iffectue des moulinets avec la lame brillante en roulant des yeux menaçants et en poussant des petits cris rauques, le tout à seule fin d'impressionner son vis à vis. L'instant d'apms, il achève sa belliqueuse parade en appliquant la pointe acérée de son couteau sur le cou de sa victime, dont la pf?ysionomie exprime bien plus deperplexité que de terreur.

- Ah ça ! Serais -tu donc devenu fou, mon garçon? - Non,je ne suis pas fou. Jeveuxjuste ton atg,ent. Si Brahim,
je sais que tu es riche. Il me faut ton argent, tout ton argent. Et vite, tms vite si tu ne veux pas que je t'ouvre d'une oreille à l'autre. La tête prudemment rqetée en amère sous la pression couteau, Brahim tente de raisonner son agresseur: du

- Je te le donnerais bien, tout mon argent, dit-il, mais que ferastu apms ? Qui me dit que tu ne me trancheras pas la gorge une fois que je me serais exécuté?

- Dès

que

tu me le remettras,je

me hâterais

de disparaître

et tu

n'entendras plus jamais parler

de moi. Parole d'honneur!

Je

compte aller m'établir en Roumilie. Je n'ai donc pas intérêt à commettre un crime avant de partir parce que les autorités de làbas auraient vite fait de me renvqyer dans ce maudit pqys où on enterre les gens alors qu'ils sont encore en vie. Tu peux être tranquille. Je ne te trancherais le cou que si tu me refuses ton or.

22

- Bien, bien, mon garçon, tu m'as convaincu, fait Brahim, conciliant. Laisse-moi seulement regagner ma chambre, là où se trouvent toutes mes économies.

- Tu me prends pour un idiot? Tu ne bougeras pas d'ici, tu entends? Demande à ta femme de ramener le magot. - V V'0ns, mon garçon, tu sais bien que cela ne sefait pas. - Cela sefera pourtant.
- Tu n'es pas de la famille. Tu n'as pas le droit de porter ton regard sur mon épouse, sous peine de porter atteinte à mon honneur.

- Parce que tu crois qu'elle m'intéresse, ta vieille? Cest le magot que je veux et pas autre chose. Appelle-la donc tout de
suite si tu tiens à la vie. Tu entends? Tout de suite!
Ce disant, il presse un peu Plus le couteau faisant petite gouttelette rouge du cou ridé.
.

sourdre une

- Bon. Comme tu voudras, mon garçon. Il met ses mains en porte-voix: " Femme, s'écrie-t-i4 viens vite,
j'ai besoin de toi. " Nf!fissa pénètre dans le salon et pousse découvrant la scène. Son mari la rassure. un cri d'effroi en

- Ecoute-moi bien, femme, et n'aie aucune crainte. Regarde bien cet homme qui me tient sous la menace de son couteau. Regarde le bien, oublie donc les convenances, la pudeur n'est plus de mise ! Contrairement aux apparences, c'est lui qui a des motifs de se plaindre, et pas moi. lly a un an environ, j'ai sauvé la vie à ce pauvre bougre qui ne me demandait rien. Une grossière erreur que je ne commettrais plus. Et une erreur qui exige réparation. C est pour cela que je te demande de me ramener le cr1fret qui se trouve là où tu sais. Tu me le remettras en mains propres, que je puisse dédommager ce brave garçon. Je veux exaucer son désir de quitter cepqys à tout jamais...

23

Toute tremblante, Nqfissa se dirige vers l'endroit indiqué. Quelques instants plus tard, elle réapparaît, tenant dans ses mains le coffret réclamé. Brahim veut s'en saisir mais son agresseur, probablement alerté par les propos sil?Jllins de sa victime est plus rapide. Il s'en empare et l'ouvre d'une main fébrile. Aussitôt rassuré, mis enjoie par l'épaisse liasse de billets de banque, il laisse son regard cupide en évaluer le montant alors que celui de Brahim traduit une sorte de suprise teintée de désarroi. - C'est ça que tu voulais, grand-père? murmure sa petite fille. Elle tient tozgours des deux mains sa robe relevée vers sa
poitrine mais ce ne sont plus desfruits improvisée. secs que contient la poche du revolver.

- Merci, ma fille, dit Brahim, ravi, en s'emparant A présent, va vite rdoindre ta grand-mère.
L'instant

d'après, la situation est complètement retournée.

- Pose donc ce coffret, mon garçon, et mets ton couteau à l'intérieur. La suprise, puis l'iffarement se peignent tour à tour sur les traits du jeune malfrat. Il s'exécute précipitamment et tout son caps paraît soudain s'qffaisser, comme écrasé par l'ampleur de la catastrophe. Louchant sur le canon du revolver, solidement apP1!Yé sur sa tempe, son regard, qui se voulait si menaçant l'instant d'auparavant, sefait à présent implorant. Brahim le considère pensivement:

- C'est ainsi que tu remercies celui qui t'a sauvé la vie ? En venant le dépouiller de ses biens?
- Pardon, Si Brahim, gémit le pauvre diable. Pardon, je te jure que je ne recommencerai Plus.

- Il

ne manquerait

plus

que cela !

24

Cette dernière remarque est ponctuée d'un violent coup de crosse sur le crâne du malheureux. Posément, Brahim s'applique alors à bâillonner et àficeler son agresseur.

APms quoi, il le traînejusqu'à l'écurie où il le déposesans ménagement aux pieds de ses chevaux. Tirées de leur somnolence, les bêtes manifestent leur surprise par un
frémissement replonger Muni entravé Il remplit des naseaux et par une btive agitation avant de dans leur assoupissement. torche électrique, à gémir Brahim se dirige vers l'abreuvoir. Le jeune homme Brahim sous son bâillon. un bidon d'eau et revient sur ses pas. sourdement

d'une

commence

achève de le réveiller en répandant l'abreuvoir. Puis, il braque sur lui le faisceau

sur son visage l'eau glacée de de la torche électrique.

- Ecoute-moi bien, Moussa ould Boualem, fait-il d'un ton solennel Tu es venu agresser ton bietifaiteur sous son propre toit. De plus, tu as osé, transgressant nos traditions, porter ton regard sur la femme d'autrui. Quelqu'un d'autre que moi t'aurait fait subir le châtiment suprême et aurait
de

livré ton
t'Ü!/liger

cadavre aux chacals et aux corbeaux. Pour ma part, en raison

de l'amitié qui me lie à ton Père, je me contenterai

une bonne leçon. Les yeux exorbités, le jeune homme voit l'ombre démesurée de Brahim se diriger vers le mur en face pour décrocher une arme redoutable: un neif de bOe/if long, épais, dur et noueux. Tout son corps est comme traversé par une décharge électrique et il opère une brusque reptation. Ce faisant, il ne parvient qu'à souiller ses cheveux et ses vêtements au contact d'une litière humide et grasse. Alors, il s'immobilise, désespéré, et un sanglot étotiffé, semblable à un couinement de souris, traverse le bâillon.

25

Brahim

considère un instant

son agresseur

vautré sur le plancher

souillé. Le ton de
débonnaire :

sa

voix se fait rassurant, presque

- Rassure-toi, mon garçon, je nefrapperai qu'une seule fOis. Tu ne recevras qu'un seul coup de neif de boet!! Un seul Mais je pense que cela stifftra à te guérir dginitivement de l'envie d'attenter à l'honneur d'un homme!

26