Fêlures

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Dans les récits qui composent ce volume, l'auteur se laisse aller à nous livrer, sur un mode coincis et incisif, des images réelles de la vie quotidienne. Pourtant, bien que directement inspirés d'une expérience personnelle, ces textes induisent un phénomène très particulier : chacun de nous y trouve les traces et les stigmates d'un environnement sociopolitique immédiat auquel on reste généralement aveugle par atavisme, routine ou conformisme.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
Lecture(s) : 33
EAN13 : 9782296802766
Nombre de pages : 108
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Hanania Alain Amar    
Fêlures
Récits  
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
                                                         © LHarmattan, 2011 5-7, rue de lEcole-Polytechnique, 75005 Paris  http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr  ISBN : 978-2-296-54332-4 EAN : 9782296543324
 
 
  
 Le rat   Roger était un petit bonhomme à lâge indéfinissable (entre trente cinq et cinquante ans !), chétif, mal vêtu des pantalons trop courts laissant apparaître des chaussettes trop souvent dépareillées, des vestes aux manches trop longues recouvrant ses mains comme sil avait emprunté le vêtement dun grand frère, des chaussures usées et trop grandes pour lui, une sorte de ficelle servant de « cravate » autour dun col autrefois blanc, mais à présent douteux par manque dhygiène et de soins corporelsmaladroit dans ses déplacements, em-prunté, rasant les murs avec lesquels il se confondait pour ne pas être vu Le lecteur pourra croire que jexagère. Point du tout, car à ce portrait écrit, manque un élément essentiel, lodeur dégagée par ce corps peu souvent ou mal lavé, sorte de mélange suffoquant de moisi, de sous-vêtements trop longtemps portés daffilée Pourtant il nétait ni SDF ni clochard ; il demeurait dans un immeuble cossu de la cité et nétait pas dépourvu dargent. Si nous détaillons un peu le portrait, nous verrons que Dame Nature ne lavait pas aidé. Un visage chafouin renfor-çait à son désavantage une silhouette voûtée et des manières cauteleuses. De minuscules yeux de fouine profondément enfoncés dans les orbites et sans cesse aux aguets surmon-taient un nez aquilin démesuré. Des lèvres fineson eût dit une blessure faite avec une lame nette et précise ne souvraient que pour tenir des propos obséquieux accompa-gnés par des frottements incessants de ses maigres mains noueuses. Un menton fuyant achevait ce sinistre tableau.
 
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Dès la naissance, son père lavait trouvé très laid et la suite navait fait que confirmer son impression première. Le père le rejeta, non pas seulement parce quil le trouvait laid, mais parce quil devint rapidement une sorte de créature indéfinie protégé par la mère de façon excessive et permanente Trop chétif pour avoir la moindre activité sportive, trop timoré pour avoir des amis ou des camarades, Roger passait son temps avec sa mère, en dehors de lécole. Son père et ses deux frères aînésaux antipodes de Roger sur tous les plans passaient leur temps à le railler et souligner ses déficiences et certaines particularités physiques, le nommant désormais soit « la fouine » dans les bons jours soit « le rat ». A lécole, Roger subit également les moqueries de ses « camarades » avec lesquels il ne jouait jamais, tout en tenant bien malgré lui le rôle de souffre-douleur de gamins cruels, braillards et bagarreurs Il revenait se blottir dans les bras apaisants de sa mère et, tout en sanglotant, racontait ses mal-heurs denfant. Seuls sa mère et un instituteur ne le rejetaient pas et lui portaient quelque intérêt. Dès lors, Roger saccrocha autant quil put à Monsieur Borel, sa planche de salut, son sauveur qui formait un couple parental mythique avec la mère. Cest grâce à eux que Roger put mener à bien de bonnes et solides études secondaires, passer des concours administratifs et ob-tenir un emploi sûr et correctement rémunéré dans la fonction publique. Auparavant, il dût « satisfaire à ses obligations mi-litaires ». Curieusement, il ne fut nullement réformé, en dépit de son aspect chétif, maladif, et maladroit. Cette période fut pour Roger une pause salutaire qui le mettait à labri des mo-queries des hommes du clan. Il fut bien traité et respecté par ses camarades de chambrée qui avaient plutôt tendance à le protéger. Larmée devint de ce fait une mère de substitution. Roger conserva de cette année de service militaire un souve-nir ému et réjouissant.
 
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A lissue de cet intermède idyllique, il devint un employé zélé, gravissant peu à peu les échelons, en sabstenant de toute initiative qui aurait froissé ses supérieurs vis-à-vis des-quels il était toujours respectueux voire soumis. Le père et les frères, dun naturel combatif, excellaient dans les affaires et continuaient à stigmatiser le caractère timoré, pusillanime de Roger qui avait choisi la sécurité de lemploi et labsence de compétition. Ses relations de travail se bornaient aux échanges les plus élémentaires indispensables au bon fonc-tionnement dun service administratif. Mais il vivait dans une bulle dindifférence bien commode, si bienfaisante après ce quil vivait avec les siens. « Nous devons être des loups ou des requins, carles autres ne nous louperaient pas ! Cest la jungle, fiston, manger ou être mangé ! Nous, nous préférons dévorer les autres », asse-nait régulièrement le père aux repas familiaux interminables, indigestes et tournant toujours autour des bénéfices de tel ou tel et sur la façon dont lun des trois avait « baisé » son con-current. Roger détestait ces moments où il devait subir les « exploits » insipides de ces conquistadors dépicerie ou de café du commerce. Il se sentait en complet décalage avec les « vrais hommes » de la famille, buveurs, fumeurs, gros man-geurs, parfois grivois, y compris devant la mère qui, offus-quée, se cachait le visage, non sans avoir signifié à Roger de se taire et de ne jamais répliquer Une hypersensibilité excessive et quasi permanente se dé-veloppait en lui, une hyperesthésie diraient plus tard les psy-chiatres Une sensation étrange et oppressante qui lui assé-chait la gorge, lui nouait lestomac, alors que dans le même temps, il savait et sentait quil nétait pas aussi « minable » que daucuns voulaient bien laffirmer, mais il naurait pas le cran de réagir, de se rebeller, de se révéler à lui-même dabord et aux autres Cette sensation lui faisait mal physi-quement et dans ces cas-là, il aurait voulu disparaître dans un trou de souris ou même disparaître pour de bon ! Dautant
 
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que des tremblements entravaient ses gestes les plus élémen-taires, à la table familiale surtout, que sa voix déjà haut per-chée et bitonale devenait encore plus aiguë et faisait éclater de rire les « mecs » autour de lui qui jouaient les barytons pour mieux lhumilier Cest alors quil commença à se laisser aller et se négligea physiquement, au point que sa mère dût intervenir. Il suivit un temps ses consignes lorsque celle-ci mourut subitement dune crise cardiaque fou-droyante. Son soutien le plus efficace venant de disparaître, Roger crut quil ne pourrait pas y survivre. Il loua un minus-cule appartement dans un quartier populaire et quitta « les siens ». Dès lors, une profonde dépression altéra durablement toute sa vie. Il se négligea davantage sur le plan corporel et vestimentaire Il traîna sa « carcasse » et, le soir venu, erra dans les rues lâme en peine. Un soir, au hasard de ses déambulations, il aborda le quar-tier « chaud » de la cité. Pour se donner du courage, il entra dans un bar et commanda un cognac, contrairement à sa so-briété coutumière. Une bienfaisante chaleur se répandit dans son corps quand il avala prudemment la première gorgée. Il en commanda un second et la sensation de bien-être saccentua et se doubla dun désir physique peu fréquent chez lui. Une sorte de chatouillement dans son bas-ventre puis dans son sexe le surprit et le fit sourire béatement. Il avait bien de temps à autre et depuis fort longtemps une activité sexuelle solitaire, des masturbations nocturnes alimentées par quelques revues pornographiques achetées loin de chez lui, là où on ne le connaissait pas Mais qui aurait pu le remar-quer ? Il avait envie de « sauter le pas » et voir une « profes-sionnelle » pour devenir enfin un homme comme diraient les « mecs du clan » Mais il mourait de trouille. Une lutte inté-rieure lagita, le « besoin » se faisait sentir de plus en plus cruellement, il le ressentait à présent comme la nécessité ab-solue de boire sil avait soif ou même de respirer pour ne pas mourir !  
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