Féminin interdit

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Dzila, quinquagénaire, n'a jamais été père. Il épouse une adolescente et espère avoir un garçon. Mais sa jeune femme accouche d'une fille. C'est la consternation : Dzila rejette tout ce qui est féminin en sa fille et lui donne un nom mixte : Dzibayo. Dzibayo parviendra-t-elle à rendre le féminin permis ?
L'auteure nous invite dans un pays de l'Afrique d'aujourd'hui à la rencontre d'une jeune femme dont le destin est tout tracé par les exigences paternelles.
Publié le : dimanche 1 juillet 2007
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EAN13 : 9782336262659
Nombre de pages : 294
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Féminin interditEncres Noires
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N°273, Eric Joël BEKALE, Le chen1inement de Ngnialnoto, 2006.
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N° 260, AlexisALLAH, L'oeil du Marigot,2005.Honorine NGOU
Féminin interdit
L'HARMATTANL' Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
www.librairieharmattan.com
diffusion .harmattan@wanadoo. fr
harmattan l @wanadoo.fr
@ L'Harmattan, 2007
ISBN: 978-2-296-03625-3
EAN : 9782296036253SOMMAIRE
CHAPITRE l
Une fille pour quoi faire? 7
CHAPITRE II
Une vie à la dure 51
CHAPITRE III
Jamais sans diplôme 139
CHAPITRE IV
Un mortel désert humain ..189
CHAPITRE V
L'Eldorado lépreux 237CHAPITRE I
Une fille pour quoi faire?
A l'heure où les poules sommeillent dans les cases et où les
bouches des bébés sont encore suspendues aux seins de leurs
mères, un cri perça la nuit étoilée du hameau endormi. Une
adolescente mettait un enfant au monde. Elle n'avait jamais été
à l'école et voyait sa destinée vouée au martyre et à l'inconfort
intellectuel. L'homme qu'on lui avait choisi attendait plutôt
avec impatience le fils qu'elle était en train de lui donner. Déjà,
il pensait aux mille petits soins dont il faudrait l'entourer et il
avait même oublié les railleries de ses proches.
Pris dans une sorte d'enthousiasme rageur, il se sentait grisé
par les moments privilégiés qu'il allait enfin connaître. Aussi, se
surprit-il à fredonner une chanson qui disait la détresse
d'attendre. Mais enveloppé par les hurlements lancinants de la
parturiente, Dzila mettait les mains sur la tête, derrière le dos,
dans les poches. Plus l'accouchement était long et difficile, plus
il mourait d'envie de serrer ce fils tant désiré entre ses bras.
Le hululement lointain d'un hibou sembla de mauvais
augure et glaça soudain le sang de Dzila. Le cœur haletant et le
visage labouré de plis d'anxiété, l'homme se gratta
convulsivement le front. Puis, il se dirigea vers le corps de
garde1 et s'écroula littéralement sur un des lits en bambou.
Rongé par une oppression permanente, il vivait une situation
d'attente angoissante. A plus de cinquante ans, il ignorait
1 Dans la culture fang, espace communautaire où les hommes partagent les
repas, règlent les palabres, tissent les mariages. C'est le poumon du village.encore l'exigence de languir et de souffrir avant d'être père,
mais il ne semblait pas fâché pour autant. Dzila savait que les
femmes se trémousseraient et pousseraient bientôt des
youyous, à la naissance de son fils. Lui, le père, l'homme, tirera
cinq coups de fusil pour annoncer la fin de sa honte et l'arrivée
de son bâton de vieillesse.
De la cuisine à peine éclairée par une lampe-tempête,
s'échappaient les jurons comminatoires des matrones agacées
par le manque de vigueur d'Ebü. Le bassin étroit de la jeune
tendron mettait la vie du bébé en danger.
- Pousse! pousse! pousse! lui lança la plus eXpérimentée
des matrones.
- Ne tue pas le pauvre enfant de Dzila à cause de ta
mollesse, grogna l'autre.
La jeune fille claquait les doigts sans arrêt, gémissait à fendre
l'âme et transpirait à grosses gouttes. Sur son visage déformé
par la douleur, on lisait la volonté farouche d'en finir. On avait
déjà mis de l'eau à bouillir. Le bout de bambou taillé qui devait
servir à couper le cordon ombilical était prêt à l'emploi. La plus
jeune des matrones, surexcitée, allait et venait, attisait le feu et
maugréait contre tout le monde.
- J'aimerais voir à quoi ressemblera cet enfant qui nous tient
en éveil et nous abrutit, gronda-t-elle.
Derrière les cases, tous les oiseaux nocturnes s'étaient tus
pour faire place au doux chant des perdrix et au cocorico
orgueilleux des coqs.
L'air chaud et humide de l'aurore équatoriale faisait danser
les flammes du feu gigantesque du corps de garde. Ces flammes
si joyeuses et pleines de vie captèrent l'attention de Dzila qui
oublia momentanément les cris déchirants de celle qui
s'échinait à donner naissance à son héritier. Par moments, il
craignait d'être déçu et était terrifié à l'idée que sa femme
accouchât d'une fille, cet océan d'ennuis. Pour Dzila, avoir une
fille, c'est ne rien avoir du tout. Un fils est plus sûr: il reste au
8village, le bâtit et l'agrandit. Il défend aussi les intérêts de la
famille et du clan, tandis qu'une fille va faire la richesse d'une
autre famille.
Pendant qu'il pestait d'une voix monocorde et nasillarde
contre la naissance d'une fille dans son foyer, des cris de joie se
firent entendre et se brisèrent dans le coassement matinal et
tumultueux des grenouilles.
Une femme sortit précipitamment de la CUlsme et vint se
tenir au seuil de la porte en criant à tue-tête:
- Prenez les écuelles, prenez les nasses, que les femmes
s'apprêtent pour la pêche2 !
A cette annonce, Dzila comprit qu'une fille lui était née. Il
s'engouffra aussitôt dans sa chambre et s'assit nerveusement
sur le lit en bois dont les pieds rongés par les termites
n'inspiraient plus confiance. Avec un moral en berne, Dzila
avait besoin d'une solitude salutaire et se mura dans un long
silence.
Il pensa qu'il n'avait pas épousé la femme qu'il voulait; celle
qui pouvait lui donner un fils aîné et plusieurs autres fils plus
utiles au clan que des filles. Sorti vaincu d'une compétition qu'il
avait secrètement engagée avec son frère, Dzila ressentit une
amertume et une révolte jamais connues auparavant.
En proie à un désordre psychologique, il murmura avec
hostilité: « On dit que tous les enfants se valent. C'est faux. La fille qui
vient de naître sera la proPriété d'un homme. Moi, JO'avais besoin d'un
superbe remplaçant. La présence d'un fils dans mon foyer aurait donné un
sens à ma vie et plus de force à mon action. Pourquoi faire une fille dans
un monde où l'homme triomphe. .. ?»
Dzila s'interrompit lorsqu'il entendit frapper fiévreusement
à sa porte. Il voulait passer ses nerfs sur quelqu'un et pensa que
2 A la naissance d'un garçon, on aurait dit : «Prenez les fusils, prenez les
lances, que les hommes s'apprêtent pour la chasse ».
9la personne qui frappait ferait l'affaire. Dès qu'il ouvrit la porte,
la vieille matrone esquissa un large sourire et s'indigna:
- Akââ ! Dzila, ta mère3 vient de naître et tu cours t'enfermer
dans la chambre. Qu'est-ce qu'il y a ?
- La curiosité n'est pas toujours enrichissante. J'étais en train
de réfléchir au nom que je donnerai au bébé.
- C'est une jolie petite fille, tu verras. Elle a ta bouche et ton
front, tu as vraiment le sang fort. . .
A ces mots, Dzila sortit de la chambre mais n'exprima
aucune jubilation. Avec nonchalance et une mine
d'enterrement, il se dirigea vers la cuisine où se trouvaient
l'accouchée et son bébé.
Née avant terme mais viable, la petite fille, emmitouflée
dans un pagne multicolore, était dans les bras de la jeune
matrone. Elle laissait voir une tête légèrement plus grosse qu'un
pamplemousse. Tout était menu chez cet être qui gigotait avec
robustesse. Sa mère, faible et livide, dormait sur un lit aménagé
avec soin. Quelques femmes chantaient et poussaient des cris
de joie.
Dzila jeta un regard furtif et presque indifférent sur sa jeune
épouse. A peine fut-il assis sur un mortier que la matrone lui
tendit le bébé en arborant un sourire narquois.
- Voici celle qui te permettra de manger des paquets de
viande et d'obtenir une dot faramineuse.
L'homme prit le bébé mais son visage glabre ne s'illumina
pas et resta fermé. Il tenait sa fille si délicatement qu'on eût dit
qu'il craignait une chute. Il la regarda néanmoins avec
insistance et secoua la tête. Puis, il colla son front sur celui du
bébé et murmura des mots incompréhensibles. Nul ne sut
interpréter la portée réelle de son geste. Mais Dzila ne se
préoccupa guère des regards inquisiteurs et des conjectures des
3 La tradition fang veut qu'un homme ou une femme donnent le nom de la
mère à leur première fille et celui du père à leur premier fils.
10femmes ahuries. Il affichait plutôt une indifférence parfaite,
garda la petite fille pendant un moment, et la fit coucher à côté
de sa mère toujours endormie.
La naissance de cette fille n'avait abouti qu'à l'exhumation
des rancœurs et de l'amertume accumulées. Dzila, homme
taciturne et sombre, ignorait les bienfaits du rire. Il offrait un
air si mélancolique qu'il ôtait l'envie de vivre à quiconque le
regardait. Il donna au bébé le nom de Dzibayo qui signifiait
littéralement: «Est-ce nécessairede lui donner un nom?» Dzila
n'était pas sûr que cette créature minuscule vivrait et ferait
quelque chose qui vaille. Acrimonieux, il n'autorisa pas sa
femme à aller passer quelque temps auprès de sa mère.
Voulaitil par cette mesure coercitive lui montrer que la naissance d'une
fille était un échec?
Dzila n'exprimait ni sympathie, ni tendresse à l'égard de sa
jeune et jolie femme. Pendant tout le temps qu'avait duré
l'allaitement de l'enfant, il s'était arrangé pour qu'un fossé se
creusât entre sa femme et lui. Plus il s'éloignait d'elle, plus il
s'attachait étrangement à son indésirable fille.
Il passait des heures à lui chanter des berceuses et à la
dorloter pendant qu'Ebii se trouvait à la rivière ou aux champs.
Il la soignait comme la prunelle de ses yeux. Nourrie au sein,
Dzibayo jouissait d'une santé florissante. Le désespoir et
l'exaspération du début avaient fait place à une complicité
voulue et entretenue par Dzila.
Après les travaux des champs, il s'empressait d'aller se
baigner afin d'être dans un état parfait de propreté avant de
prendre sa fille. Il l'emmenait au corps de garde pendant des
heures et ne la ramenait chez sa maman que pour la tétée. Dzila
ne tolérait pas que Dzibayo restât collée à sa mère. Il souhaitait
même qu'elle la laissât pleurer pour consolider ses côtes.
A huit mois, Dzila commença à mettre Dzibayo debout, en
dépit de la fragilité de ses jambes. La petite fille marcha à dix
mois, touchait à tout, montait partout et devenait un rayon de
11soleil dans la nuit de son père. Au corps de garde, Dzila confia
à ses frères que sa fille aurait l'éducation d'un garçon. Elle
exécuterait les travaux qui leur sont réservés et irait à l'école au
lieu de se marier jeune. Dès trois ans, il prit l'habitude de
l'inviter au corps de garde pendant qu'il jouait au songo,un jeu
de calculs. Il était heureux de la voir en compagnie des garçons
et souhaitait qu'elle eût leur tempérament. Lorsque le soleil
commençait à décliner et que les poules cherchaient où dormir,
Ebii demandait à sa fille de rentrer à la maison. Dzila répondait
parfois à sa femme sur un ton d'indignation:
- Laisse-la encore un peu dehors. Tu risques de la rendre
peureuse. Elle ne doit avoir peur de rien et sera une fille brave.
Si tu veux qu'elle vienne te voir piler la banane et décortiquer
l'arachide, je refuse.
- Mais Dzila, Dzibayo est tout de même une fille. Elle doit
apprendre à faire des choses comme une fille, lui répondait-elle.
- Je t'interdis de dire ce genre de bêtises sur mon enfant.
- Ce ne sont pas des bêtises, c'est la vérité.
- Tais-toi! Et va à la cuisine. Cette fille aura l'éducation que
je jugerai bonne pour elle.
Dzila alla plus loin; il initia sa fille à jouer au football à cinq
ans en se servant du citron vert ou du pamplemousse comme
ballon. Il lui interdisait formellement de pleurer quand elle se
battait avec une fille ou un garçon et l'encourageait à se
défendre.
- Si un enfant t'insulte, tu l'insultes; s'il te frappe, tu
répliques. N'accepte jamais de te laisser marcher sur les pieds,
tu comprends?
- Oui, papa.
La petite fille suivait à la lettre les recommandations
paternelles et devenait une terreur au milieu des autres enfants.
Elle grimpait sur les arbustes qui poussaient derrière la cuisine
d'Ebii et semblait parfaitement à l'aise avec les garçons.
12Dzila la mit à l'école à six ans et pria l'instituteur de la traiter
sans ménagement au cas où elle se conduirait mal. Dans la
classe de Dzibayo, on comptait plus de garçons que de filles;
beaucoup de parents pensaient que l'école était l'affaire des
garçons et le mariage le destin des filles. Submergées par les
travaux champêtres et domestiques, les mères préféraient
garder les filles auprès d'elles et les transformaient en précieuses
alliées. Mais Ebii n'aurait pas eu l'audace de retenir Dzibayo au
village. Dzila ne pouvait tolérer une telle initiative et était un
père en avance sur son temps. Ceux de sa génération
s'opposaient à la scolarisation des filles; ils les préféraient aux
champs plutôt que sur les bancs de l'école.
Composée de trois salles de classe, l'école de Dzibayo, long
bâtiment couvert de chaume et en terre battue, avait un aspect
délabré. Le manque de salles avait contraint le directeur à
mettre deux classes dans une même salle. Seule une allée
séparait les deux niveaux d'étude.
On se servait des portes en raphia et d'un bâton ~n bois dur,
pour empêcher les moutons d'entrer dans les salles de classe et
d'y déposer leurs crottes
Le premier jour de Dzibayo à l'école fut un désastre. A
peine le maître était-il sorti pour parler quelques minutes avec
Dzila, qu'une bagarre inexpliquée éclata entre elle et un garçon
qui la roua de coups de poing. Elle mordit son adversaire avec
rage au doigt, le saisit par les jambes et le culbuta violemment
sur le banc. Vexé, le garçon se releva aussitôt et tenta de venir à
bout de cette petite fille en furie qui se défendait bec et ongles.
Mais Dzibayo le renversa de nouveau sous les huées des autres
élèves. Le garçon se mit à pleurer de honte.
De retour dans la salle, le maître fut intrigué par le jeune
garçon en pleurs. La mine renfrognée de Dzibayo et sa
respiration plutôt haletante indiquaient qu'il y avait eu rixe
entre les deux enfants. Consterné, il s'adressa à Dzibayo sur un
ton de reproche:
13- Tu viens à peine d'arriver et tu te bats déjà? Quel genre de
fille es-tu ?
Dzibayo voulut s'expliquer mais le maître la somma de se
taire et la mit à genoux pendant des heures. A cause de sa jupe
qui s'était déchirée lors du pugilat, Dzibayo dardait sur son
camarade un regard fulminant, en se touchant les deux joues et
en pointant le jeune garçon du doigt. Dans le code enfantin,
cela signifie qu'elle se jurait de se battre de nouveau avec son
adversaire. Les élèves riaient sous cape de peur d'attirer
l'attention du maître. Dzibayo ne se releva que sur ordre de ce
dernier et renonça à relancer les hostilités après l'ignoble
punition.
Dzila lui avait fabriqué avec soin une grosse ardoise en bois.
Il lui fournissait régulièrement une feuille abrasive séchée,
« akô'ô », pour poncer le bois et le garder lisse. Le crayon était
un bien si rare et si précieux que Dzila y pratiqua une entaille
sur le bout en y mettant un fil qui permettrait à Dzibayo de le
garder plus longtemps. C'était drôle de la voir partir et revenir
le crayon au cou, l'ardoise à la main et la tête haute.
Dzibayo était une petite fille à l'intelligence vive et
pénétrante. Ses résultats scolaires plus qu'encourageants,
faisaient accroître l'aura qu'il y avait autour d'elle. Elle faisait
montre d'une grande maturité d'esprit. Convaincus que quelque
chose de noble était attaché à la vie de cette enfant, certains
vieux du village regrettaient de ne pouvoir vivre plus longtemps
pour connaître ses exploits à venir.
Extravertie et sémillante, elle rentrait seule de l'école en
chantant gaiement. Dégourdie, elle forçait l'admiration du
maître qui ne ratait aucune occasion pour la féliciter. Alors que
les garçons avaient du mal à vaincre leur timidité à l'école, la
fillette n'hésitait pas à répondre à la question posée. Sa
hardiesse était si poussée qu'elle lût parfaitement des phrases
compliquées devant un inspecteur. IlIa félicita et lui remit une
pièce de vingt-cinq francs. Depuis ce jour, le maître la mandata
14pour apprendre à lire aux autres élèves et l'autorisa à donner
une gifle à ceux qui n'y arriveraient pas.
Débordante de vitalité et d'assurance, la fille de Dzila joua
bien son rôle. Elle prit sa revanche sur le garçon avec qui elle
s'était battue le premier jour et lui appliqua une belle gifle sur la
joue. Peu doué en lecture, il avait honte devant Dzibayo et se
laissa battre. Le maître mit fin au pouvoir de quand,
armée d'une chicotte, elle faillit crever œil à un élève quil'
confondait B et P. Cet incident manqua de tourner en pugilat
entre les parents des deux élèves, n'eût été l'intervention du
directeur. Il envoya une lettre d'avertissement au maître et
condamna l'irresponsabilité de sa méthode. Des paroles
désobligeantes fusèrent de toutes parts à propos de la brutalité
de la petite fille.
A la récréation, elle était le mouton noir. Plus personne ne
voulait lui adresser la parole. Tout le monde la croyait possédée
par un « Evou» redoutable. L'ostracisme et l'antipathie affichés
à son endroit n'avaient nullement entamé sa bonne humeur.
L'assiduité en cours et les bonnes notes qu'elle obtenait la
faisait remonter dans l'estime de son maître qui ne cessait de
répéter aux garçons:
- Regardez les notes de Dzibayo, admirez sa vaillance. Cette
fille aurait dû naître en garçon. Elle n'a rien d'une fille. Dzila
n'a vraiment pas de chance d'avoir une fille qui aurait pu être
un garçon.
Mais Dzila était de plus en plus fier de son rejeton. A ceux
qui s'apitoyaient sur son sort et regrettaient la naissance d'une
fille au lieu d'un fils, il répondait:
- Ce n'est pas le sexe qui compte mais le cœur. On ne doit
pas juger un être humain en fonction de son sexe, mais par
rapport aux actes qu'il pose. Personne ne connaît l'avenir. Le
poussin d'aujourd'hui pourra devenir un coq demain. Je ne
voulais pas d'un enfant de sexe féminin, hier. J'ai finalement
15compris que ma fille est un don de Dieu et qu'elle a peut-être
une mission bien précise à remplir pour le bonheur de tous.
Homme grand et sec, Dzila ne manquait pas de charme en
dépit d'une calvitie naissante et d'une vieille balafre au beau
milieu du visage. La blancheur de ses dents contrastait avec une
peau bien foncée et lisse. N'ayant jamais été à l'école, il reposait
ses espoirs sur Dzibayo qui devait le débarrasser de ses
frustrations et venger son illettrisme. A défaut du garçon qu'il
avait désiré, Dzila s'était mis à aimer sa fille. Il lui apprit à être
autonome, à ne pas plier l'échine devant l'obstacle avant d'avoir
atteint l'objectif qu'elle s'était assigné.
- Il ne faut jamais craindre une chose, un animal, une
personne qui t'empêchent de t'accomplir. Au lieu de reculer
face à l'adversité, tu dois avancer pour triompher, répétait-il à
Dzibayo.
La fillette avait pourtant peur du mille-pattes. Dzila chercha
inlassablement le moyen de la débarrasser de cette phobie. Il
l'emmena à dessein visiter les pièges dans une forêt où les
arbres au feuillage touffu et vert, semblaient rivaliser de
grandeur. Dzila marchait d'un pas alerte dans un lieu infesté de
bestioles répugnantes et où il y avait un réseau inextricable de
pistes interminables. Dans chaque buisson, Dzibayo
soupçonnait la présence mesquine et dangereuse des
millepattes, des scorpions et des serpents. Sur le qui-vive, elle ne
parlait plus; la peur l'avait contrainte au silence rompu par le
cri continu des toucans qui envahissait la forêt immense et
ténébreuse.
C'était l'après-midi, mais les rayons de soleil rebelles qui
arrivaient à s'infiltrer à travers le feuillage, n'offraient qu'une
lumière blafarde dans cet océan de verdeur insondable où se
cachait tout ce qui rampe, pique, mord. Les pieds en compote,
étranglée par l'inquiétude, Dzibayo fit semblant d'avoir été
piquée par quelque chose. Elle s'accroupit pour se gratter le
pied et souffler un peu. Mais la vue d'un mille-pattes dont la
16longueur et la noirceur étaient rares, la firent pousser un cri qui
obligea son père à revenir sur ses pas.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il à sa fille.
- Papa, j'ai vu un. .. un long mille-pattes.
- Et alors? Pourquoi peux-tu avoir peur de quelque chose
qui ne mord pas?
- Mais papa, j'avais entendu dire que le mille-pattes ne mord
pas. Mais s'il mord, cette blessure peut être incurable.
- Prends un bâton et écrase la tête de cette pauvre bête de
rien du tout, ou bien, jette-la au loin dans les fourrés.
Dzibayo, toute tremblante, s'empara fébrilement d'un bâton
et écrabouilla la vilaine bête d'un coup sec. Heureux de voir sa
fille agir avec autant d'alacrité, Dzila la félicita. Il hâta le pas
pour avoir le temps de visiter tous les pièges posés dans la
clairière. Dzibayo aurait bien voulu voir la fin de cette marche
qui ne semblait mener nulle part. L'éventualité de piétiner un
autre mille-pattes lui tordait les boyaux. Mais elle entendait
prouver à son père qu'elle pouvait gérer ses émotions et
transcender sa peur morbide de cet animal à segments.
Ils débouchèrent enfin dans une clairière. Dzila montra à sa
fille les pièges à visiter et s'éloigna, comme s'il avait voulu la
laisser seule. Dzibayo trouva au deuxième piège visité, un
animal indésirable et une gazelle. Elle appela son père en
crian t :
- Papa, une gazelle est prise au piège. Elle est encore vivante.
A côté d'elle, il y a une grosse vipère qui bouge.
Dzila la rassura en hurlant:
- N'aie pas peur, sers-toi de ta machette et frappe les deux
bêtes sans reculer; elles ne vont rien te faire.
Dzibayo tremblait de tous ses membres; elle avait beau
prendre des leçons de bravoure, elle n'était qu'une gamine. Elle
ne put donc surmonter sa peur. Dzila vint vers elle et tua les
animaux avec rage. Rasséréné, il dit à Dzibayo :
17- Le secret du bonheur, ma fille, ce n'est pas de faire ce
qu'on aime, mais d'accomplir son devoir sans hésitation.
Retiens-le.
Dzibayo n'était pas à l'école de la résignation mais de la lutte
pour la vie. Elle n'avait pas le droit de reculer devant les
obstacles. Avant la tombée de la nuit, le père et la fille
rentrèrent au village avec une besace pleine. Sur le chemin du
retour, Dzila s'employa à discuter avec Dzibayo, à lui
transmettre de nouveaux principes. Il lui fit une démonstration
longue et ennuyeuse sur l'exigence de sincérité, sans laquelle
l'être humain est un néant pur.
- Dzibayo, quand tu seras grande, efforce-toi d'être toujours
vraie. On te haïra mais sois vraie. Ils sont nombreux ceux qui se
complaisent dans le mensonge et le cultivent. Mais ils oublient
qu'ils font bouillir l'eau qui brûlera leur tête quand ils seront
démasqués. Ecoute-moi, si par exemple tu te bats avec
quelqu'un et qu'il te coupe le doigt avec ses dents, il ne l'avalera
pas. Personne ne pourra donc t'avaler si tu lui dis la vérité en
face. S'il t'avale, tu resteras accrochée en travers de sa gorge et
il sera obligé de te recracher.
Dzila parlait à sa fille comme à une personne mûre, afin de
lui léguer tout ce qui était au fond de lui et qu'il n'osait pas
toujours exprimer. Mal à l'aise quand il devait prendre la parole
en public, Dzila se murait souvent dans un silence agaçant. Il
souhaitait donc que Dzibayo apprît à avoir un point de vue et à
le défendre mieux qu'il ne pouvait le faire. Cette éducation pesa
lourd sur l'évolution de la jeune fille et sur ses rapports avec
l'entourage. Sans être méchante, Dzibayo devint effrontée et ne
se laissait pas facilement intimider. La tête inondée des
principes paternels, elle donnait l'impression de défier l'hostilité
grâce à un regard cynique et frondeur. Plutôt charmante, elle
était de grande taille et laissait voir une fente dentaire des plus
étonnantes lorsqu'elle souriait. Les cheveux noirs que sa mère
tressait en dépit de l'avis contraire de Dzila, étaient longs et
touffus. Très foncée de peau, Dzibayo aimait plonger dans la
18rivière et s'enduire le corps avec l'huile de palme bien rouge
fabriquée par sa grand-mère qui en connaissait parfaitement les
vertus.
Dzila n'appréciait pas la tendance à la coquetterie de sa fille
et la menaçait souvent de lui couper les cheveux. Exigeant avec
elle, il ne lui pardonnait aucune erreur. Un soir, alors que la
petite fille aidait sa mère à décortiquer les arachides, la voix
tonitruante de Dzila fendit l'air alourdi par une chaleur
débilitante. Dzibayo, hésitante et inquiète, accourut à l'appel et
s'arrêta à quelques mètres de son père. Elle attendit qu'il lui
adressât la parole. A cet instant précis, elle aurait souhaité
disparaître sous terre pour échapper au regard redoutable de
son père que les colères explosives faisaient bégayer.
Dzila ne laissa pas éclater son mécontentement. Il fit
observer à Dzibayo qu'elle ne prenait pas au sérieux ses
instructions:
- Jet' avais demandé de veiller à la propreté du corps de
garde. Depuis deux jours, il n'a pas été balayé. Les os de gazelle
et les épluchures de banane traînent partout. Qu'attendais-tu
pour les enlever?
- Papa, j'étais allée à la plantation et j'avais aidé ma...
- Tais-toi! le corps de garde avant la cuisine, tu entends? je
ne vais pas te le répéter, Dzibayo.
La jeune fille trouva son père trop sévère et pensa qu'elle ne
pouvait se dédoubler en étant à la fois à la cuisine et au corps
de garde. Elle était souvent convaincue qu'il y avait plus de
travail à la cuisine qu'au corps de garde. Son père devait trouver
le temps pour s'occuper de son univers de prédilection. Mais
elle n'osa rien lui répondre et baissa les yeux. Sa mère ne lui
avait-elle pas toujours appris à respecter l'autorité paternelle?
Soudain, le visage anguleux de Dzila se décontracta. Avec
quelque hésitation dans la voix et une mauvaise conscience
certaine, l'homme se tourna vers sa fille et s'adressa à elle sur
un ton mielleux.
19- Dzibayo, j'oublie souvent que tu n'es qu'une enfant. Je t'ai
attendue pendant si longtemps que j'aurais voulu te voir mûrir
plus vite que ton âge. Tu grandis et moi je vieillis. Chaque
minute qui passe dirige mes pas vers la mort. En partant, je
veux avoir la certitude que j'ai laissé quelqu'un derrière moi. Ne
méprise pas mes paroles, ni celles de l'être humain tout court. Il
y a une différence entre l'animal et l'homme. Tu vois l'animal
une fois, mais tu rencontres l'homme deux fois. Prends soin
des vieillards, des plus faibles, tu verras, cela t'apportera le
bonheur. Tout acte que tu poseras contre ou pour l'homme
aura forcément des conséquences sur ta vie. Je veux que tu sois
un modèle de réussite dans tous les domaines. Dieu et les aïeux
entendent et savent que tu vas aller loin et me venger.
Dzibayo dont la posture montrait qu'elle essayait de
décrypter le sens des paroles paternelles, lui demanda sans
sourciller:
- Papa, tu veux que je te donne de la fierté et de la joie en
réussissant à l'école. Mais quand tu seras mort, mon mari et
maman pourront être fiers de moi.
Dzila fronça les sourcils, sa mine devint sinistre comme si
on lui avait annoncé le décès d'un être cher. Qui avait appris à
son héritière que le mariage existait?
La nature anxieuse de Dzila qui couvait sous la cendre
remonta à la surface. Il resta silencieux un moment et jugea
nécessaire de déployer des trésors de diplomatie et de bon sens
pour expliquer certaines choses à Dzibayo. Il se racla la gorge
et dit :
- Dzibayo, la vie est très organisée. Avant de songer à ma
mort et à ton mari, rappelle-toi que l'école te rendra plus
autonome et plus heureuse. Tu n'es pas une fille pour le
mariage. Dis à la personne qui t'a parlé de mariage que se
marier, c'est bien mais réussir ses études, c'est mieux.
Quand il eut fmi de parler, Dzila renvoya sa fille et resta seul
au corps de garde, la tête entre les mains... Au moment où
20mille questions angoissantes avaient pris d'assaut son être tout
entier, Il sentit une main vigoureuse sur son épaule. C'était son
grand frère, intrigué par la prostration profonde de son cadet.
Dzila ne leva pas la tête pour regarder ce frère qui se targuait
d'avoir trois fils alors que son puîné n'avait qu'une minable
fille. Cet homme grossier dont la réputation de casse-pieds était
solidement établie, voulait le meilleur et le monde entier pour
lui, rien et le pire pour les autres. Son cœur était désespérément
jaloux et mauvais. Dzila le rendait responsable de sa paternité
tardive et le soupçonnait d'avoir lancé un sort à sa femme pour
qu'elle eût un accouchement difficile.
Dzibayo, plus futée, réussit à tirer son père de l'abattement.
Perspicace, elle comprit que Dzila donnerait tout l'or du monde
pour qu'elle soit non l'épouse de quelqu'un mais la première de
la classe.
Elle revint au corps de garde pour rassurer son père et lui
faire le serment d'être sérieuse et de réussir ses études.
- Papa, je sais que j'irai loin, très loin dans mes études. Je ne
me marierai pas avant de les avoir terminées. Jete le promets,
papa.
L'homme se dérida; Dzibayo avait pris la meilleure décision
de sa vie. Pour ce père soucieux de l'avenir de sa fille, renoncer
à ses études pour le mariage, c'est creuser sa propre tombe.
L'amour d'un être humain pour un autre passe, mais la réussite
personnelle subsiste et est plus utile.
Derrière la maison de Dzila, la stridulation des grillons
annonçait l'extinction du jour. Quelques femmes hâtaient le pas
et ployaient sous le faix d'énormes paniers dans lesquels étaient
rangées avec doigté la canne à sucre, la banane plantain et les
feuilles de manioc.
La capacité de travail et l'ingéniosité de ces femmes étaient
extraordinaires. On les disait fragiles mais elles faisaient preuve
d'une grande efficacité. Dès qu'elles rentraient des champs,
elles s'activaient pour le repas du soir. A les voir ainsi dans
21l'action, on aurait quelque raison de penser qu'elles sont les
incontournables de la société et que sans elles, la vie ne serait
pas la vie. Mais sans renier le travail de la terre, Dzila le trouvait
astreignant et pas assez noble pour Dzibayo. Inlassablement, il
lui répétait que ses mains ne devaient pas être dégradées par les
rudes travaux champêtres et qu'il les préférerait douces et
gracieuses.
Très proche de son père en dépit de tout. Dzibayo prenait
en compte ses conseils et essayait de mettre en pratique certains
principes dès que l'occasion se présentait.
C'était un matin comme les autres. Dzibayo avait fini de se
laver la figure et les pieds avant de s'enduire d'une huile de
palme rouge. Elle avala debout la sauce d'arachide que sa mère
avait préparée la veille et prit le chemin de l'école. Comme elle
ne pouvait pas rentrer chez elle à midi ce jour-là, sa mère lui
apprêta quelques provisions et les mit dans un vieux sachet
troué. Mais Dzibayo eut envie de rendre visite à Eyui, une
vieille dame dont la chaumière abandonnée était située entre
deux villages.
Les appels incessants et les pleurs d'Eyui qu'on disait
sorcière laissaient tous les passants indifférents. Seules quelques
bonnes âmes allaient lui porter du bois, de l'eau et des vivres.
Les enfants n'avaient pas le droit de s'approcher de cette
chaumière dont la porte en paille se fermait de l'extérieur à
l'aide d'une pièce de bois dont l'un des bouts était taillé. Les
chiques suceuses de sang avaient envahi l'entrée de la
chaumière et sautillaient par milliers comme si elles se
réjouissaient de la présence d'une chair intacte, fraîche.
Les matières fécales qui s'amoncelaient dans la chaumière
empuantissaient l'air. Dzibayo décida néanmoins de donner à
manger à la recluse qui appelait sans cesse au secours mais que
personne n'entendait. Elle repensa à toutes les histoires
insolites qu'on racontait sur la malheureuse et se demanda s'il
était bien sage de violer son territoire. Elle surmonta la peur et
22les hésitations et se dirigea vers la chaumière interdite. Plus elle
s'en approchait, plus son cœur battait la chamade. Les appels
d'Eyui de plus en plus poignants, s'imposèrent à sa conscience
d'enfant. Elle se souvint de la formule de son père: « Tout enfant
qui prend soin des vieillardsreçoitplein de bénédictions. » Cette phrase
la galvanisa et la poussa vers la chaumière en pleurs.
Elle posa son paquet de vivres et sa grosse ardoise par terre
et s'échina à ouvrir une porte rudimentaire mais très résistante.
Elle réussit à la glisser sur le côté et faillit tomber en syncope à
cause de la figure spectrale qu'elle venait de découvrir et dont
elle allait subir la présence.
Assise sur un lit de branchage, cette femme ressemblait plus
à un fantôme qu'à un être humain. Desséchée par la misère et
la maladie, elle inspirait à la fois l'horreur et la compassion. Ses
yeux proéminents et blanchâtres donnaient l'impression d'être
des projectiles qui cherchaient une cible. Son corps ridé ne
laissait entrevoir aucune cicatrice mais était couvert de cendre
et d'une crasse séculaire. La vieille femme ne pouvait se
déplacer: ses pieds enflés étaient le domicile privilégié des
chiques qui devaient se repaître de son pauvre sang. Avec les
tremblements lents de ses mains couvertes de chiques elles
aussi, il semblait impossible qu'elle pût tenir quoi que ce soit.
Les mots qui sortaient de sa bouche entrouverte étaient à peine
audibles et rendaient son état encore plus tragique.
Dzibayo regretta d'avoir marqué l'arrêt dans ce lieu infernal.
L'exhalaison des miasmes putrides était intenable. La petite fille
voulut se boucher le nez mais n'osait le faire à cause du regard
quasi menaçant de cet être fantomatique qui trônait au milieu
d'un bric-à-brac de paniers, de marmites vermoulues, de nippes
rendues rigides par une saleté innommable.
Le lieu qu'avaient foulé les pieds de Dzibayo était tout
simplement monstrueux. Elle aurait tout donné pour partir de
là mais elle se sentait prise au piège de la curiosité et de la
générosité. Pétrifiée par tout ce qu'elle voyait et sentait, elle ne
23pouvait avancer ni reculer. La vieille recluse, être mi-homme
mi-bête, lui ordonna d'une voix chevrotante:
- Attise-moi le feu et ajoute un peu de bois. Donne-moi
aussi ta nourriture.
Sans réfléchir, Dzibayo exécuta ses désirs comme des
ordres. Mais se tint sur ses gardes; elle craignait que la recluse
ne se ruât sur elle, quand bien même cette idée paraîtrait
saugrenue et relèverait du miracle. Dans la panique, elle lui
donna toute la viande de gazelle qui devait lui servir de repas.
En fait, Dzibayo n'eut plus envie de manger ce qui avait
pénétré dans cette chaumière pestilentielle, de peur d'être
contaminée par la vieille femme qui semblait avoir perdu toute
humanité.
Au moment où Dzibayo s'apprêtait à sortir de cette
antichambre de la mort, la personne sans âge ni famille
l'interpella et lui enjoignit de prendre dans un de ses paniers un
bout de tissu noué. Dzibayo voulut refuser mais se rappela les
recommandations de son père: «Quand tu es engagéedans une
action, il faut allerJusqu'au bout.» Elle mit donc sa main frêle et
pure dans un panier tout aussi encrassé que les autres amas de
vieilleries. Elle en tira un bout d'étoffe dont on soupçonnait
qu'il était rouge à l'origine mais il tendait déjà vers le noir ou le
bordeaux.
- Ouvre-le, grommela la vieille femme.
Dzibayo eut une tremblote passagère et s'exécuta. Ce ne fut
guère facile de dénouer ce bout de tissu. Mais la jeune fille y
arriva et découvrit une pièce de cinquante francs presque
propre. Eyui lui dit d'une voix plus tremblante encore:
- Petite fille, depuis que je vis dans ce trou, aucun enfant n'a
eu le courage d'y descendre. Plusieurs enfants me lancent
même des cailloux et m'insultent sans que je leur aie fait quoi
que ce soit. Mais toi, tu as eu pitié de moi et tu m'as donné à
manger. Prends cet argent et achète-toi ce que tu veux. Je n'ai
rien mis à la bouche depuis ce matin. Je t'assure que tu feras
24des études jusqu'où tu voudras. On n'entendra que ton nom.
Tu ne passeras pas inaperçue et tu seras toujours au-dessus de
la mêlée. Va, va, va vite à l'école, on ne doit pas te voir ici.
Dzibayo sortit de la chaumière à reculons et ferma la porte
de fortune dans la précipitation. Dehors, il y avait un calme
plat. Pas un chat. Pas un chant d'oiseau. Tout semblait au
repos. Croyant être poursuivie, Dzibayo prit ses jambes à son
cou et arriva à l'école avec un retard qui étonna le maître.
Le visage fantomatique de la recluse lui revenait sans arrêt,
mais elle se débattait pour l'oublier. A midi, Dzibayo n'eut rien
à manger. Elle cueillit des papayes à moitié mûres derrière les
cases et s'en contenta. Elle fut heureuse d'avoir nourri une
pauvre femme sans enfants, sans avenir et dont personne ne
voulait.
Dès qu'elle rentra chez elle le soir, elle raconta à ses parents
la visite rendue à Eyui. Sa mère la gronda et son père
l'encouragea à être au service des oubliés tout en étant
prudente.
La recluse périt dans un incendie une semaine plus tard. Sa
chaumière avait pris feu un soir. Personne ne sut ce qui s'était
passé. La nouvelle de la mort d'Eyui attrista Dzibayo.
Lorsqu'elle passait par cet endroit calciné, elle courait comme
une folle et semblait hantée par la fixité du regard de la recluse:
un regard à la fois menaçant et pathétique.
Dzibayo imaginait sa vieillesse et espérait que personne ne
l'abandonnerait. Elle était convaincue qu'elle aurait des enfants
qui pourraient s'occuper d'elle dans un monde où la solidarité
devenait un mythe et l'individualisme une réalité.
Le clair de lune avait déserté Bamayo depuis des semaines.
Le hameau sombrait dans une profonde apathie et semblait
absorbé par l'opacité d'une nuit à couper à la machette. Un
jene-sais-quoi rendait l'atmosphère glauque et lourde. Les
moutons affolés bêlaient à tue-tête et l'aboiement prolongé des
chiens ne facilitait pas le sommeil. Dzila fut réveillé en sursaut
25et entendit des moutons se gratter le dos contre le mur de sa
maison. Agacé par la chute des mottes de terre, il se dressa sur
son séant et menaça les animaux: « Touou ! touou ! touou ! Allez
faire votre sorcellerie ailleurs. Vous ne pouvezpas vous frotter le dos contre
la maison de votre propriétaire! maudites bêtes! Sile vous trouve à côté de
ma maison,le vous abattrai toutes ».
Plus il exprimait sa colère, plus le bêlement des ovins
s'intensifiait. Au même moment, un concert de hiboux
submergea le village surchauffé et engourdi. Dzila s'empara de
son fusil, fouilla fiévreusement dans les poches de sa vieille
veste accrochée au mur et prit une cartouche qu'il mit dans le
fusil. Il sortit en claquant la porte et dirigea son arme
hargneusement vers l'orchestre déchaîné de hiboux qui se
turent aussitôt. Peut-être en avait-il tué un ou plusieurs à la
fois? L'homme laissa l'arme dehors. Il revint se coucher en
maudissant tous les sorciers de son village et des hameaux
environnants.
Ebii lui fit observer qu'il était interdit de tuer les hiboux,
mais Dzila lui ordonna de dormir. La jeune femme n'ajouta
plus un mot. Dzila s'affala sur le lit et tourna le dos à sa femme.
Alors que le gloussement des poules et le chant joyeux du
coq annonçaient le lever du jour et la fin d'une nuit
cauchemardesque, un homme vint frapper violemment à la
fenêtre de Dzila en hurlant des paroles inintelligibles:
- Dzila, Dzila.
- Qui est-ce? demanda-t-il
- C'est moi.
- Moi qui ?
- Tu as mal à la tête, Dzila? Tu veux dire que tu ne
reconnais plus ma voix? J'ai quelque chose à te dire. Sors de ta
maison!
26Dzila comprit que cet homme n'était pas venu lui faire ses
amitiés mais avait besoin de lui régler son compte. Il s'habilla
sans se hâter. Au moment de sortir, sa femme l'arrêta.
- Dzila, fais attention! J'ai un mauvais pressentiment.
L'agressivité de cet individu ne cache rien de bon. Tu n'es pas
obligé de lui répondre. Recouche-toi, je t'en prie, c'est
dimanche aujourd'hui. Ecoute-moi un peu, pour une fois.
- C'est une affaire d'hommes qui doit se régler d'homme à
homme. Reste en dehors de tout ça. Si tu as envie de dormir,
dors!
Dzila n'écouta pas sa femme et partit en claquant la porte.
Dehors, un homme se tenait debout près du corps de garde. Il
venait du village voisin et avait des relations conflictuelles avec
tout le monde. Dès qu'il vit arriver Dzila, il le transperça d'un
regard agressif et prit un air important.
Dzila l'invita à prendre place au corps de garde. Il refusa et
s'adressa plutôt à lui sur un ton de provocation et de mépris:
- Je suis venu te mettre en garde. Ne recommence plus ce
que tu as fait cette nuit. C'est un héroïsme irresponsable, Dzila.
- Ça veut dire quoi?
- Ça veut dire que tu ne dois plus tirer sur les hiboux. Ils
t'ont fait quoi pour que tu les tues?
- Tu es un hibou ou bien tu es propriétaire des hiboux? Tu
ne peux pas venir me donner des ordres chez moi. Tant qu'il y
aura des hiboux et que j'aurai mon fusil, je les abattrai. Je verrai
ce que tu vas me faire.
La discussion s'envenima et se termina en pugilat. Les
villageois accoururent de toutes parts pour séparer les deux
hommes. Dzibayo qui n'avait jamais vu son père dans une telle
situation, prit un bâton et frappa comme elle put l'adversaire de
Dzila qui n'avait pas vraiment besoin de l'aide de sa fille. Ses
coups de poing semblaient admirablement réussis.
27D'une force extraordinaire, il avait le dessus sur son
antagoniste qui, pour en finir avec lui, s'était armé d'un
gourdin. Plus leste, Dzila le lui arracha et envoya son agresseur
rouler par terre grâce à un vigoureux coup de pied. L'homme
eut du mal à se relever. Le chef du village, octogénaire et
malade, sortit péniblement de sa maison en brandissant son
chasse-mouches vers l'attroupement qui s'était formé près du
corps de garde.
- Comment pouvez-vous accepter qu'un étranger vienne se
battre avec votre frère dans son propre village? Attachez-le et
donnez-lui une bonne fessée, hurla-t-il.
Dzila, quant à lui, s'était presque effondré sur un lit en
bambou. Sa femme vint lui porter de l'eau qu'il refusa de boire.
Il s'assit et se tint la tête entre les mains.
Le chef de village chercha à obtenir des explications mais
Dzila ne put les lui donner et semblait groggy. Ebii raconta ce
qu'elle savait. Le patriarche se mit en colère et convoqua illico
le conseil des sages qui fut divisé. Les uns donnaient raison à
Dzila, d'autres légitimaient l'indignation de son adversaire,
soutenant qu'on ne tire pas sur les hiboux. Tout se passa dans
un tohu-bohu remarquable. En fin de compte, on condamna
l'adversaire de Dzila à lui verser une amende. Les anciens dont
certains pouvaient bien être des sorciers conseillèrent à Dzila
de mettre moins d'ardeur à tuer les hiboux; cela pourrait lui
porter malheur.
Après cette sombre affaire de hiboux tués, Dzila qui n'était
pas très bavard, se cantonna dans un silence étrange. Dzibayo
constata que son père avait pris un coup de vieux. Sa démarche
même devenait claudicante. Dzila qui, en temps normal, faisait
des apparitions sporadiques dans la cuisine de sa femme, y avait
presque élu domicile.
Couché au coin du feu, il délirait parfois et ruisselait de
sueur. Il présentait aussi des troubles anorexiques et dépérissait
à vue d'œil. Même le timbre de sa voix s'affaiblissait. Affolée,
28Ebii courut appeler un guérisseur qui parla vaguement de
combat en sorcellerie. Elle ne comprit pas grand' chose aux
explications de cet homme et aménagea un lit pour son mari
dans la cuisine afin de mieux veiller sur lui. Pour faire parler
son père, Dzibayo s'asseyait à côté de lui et l'inondait de
questions.
- Papa, où tu as mal? Tu veux que j'aille te puiser de l'eau
fraîche avec la dame-jeanne? j'ai cueilli une grosse papaye à
l'école, veux-tu que je la pèle pour toi?
Pour toute réponse, Dzila secouait la tête.
Un silence mortuaire couvrait la cuisine proprette d'Ebii. La
jeune femme savait en prendre soin et disposait tous les
ustensiles sur un treillis en bois, « anak ». Les grosses marmites
qui servaient à puiser de l'eau trônaient à l'étagère supérieure.
Les assiettes étaient rangées au milieu et les marmites
scintillantes qui servaient à la préparation des repas étaient
placées plus bas. Les louches accrochées çà et là brillaient
d'éclat. Rien n'était posé par terre. La claie en liane noircie par
la fumée et soutenue par deux bouts de liane au-dessus du
foyer servait de fourre-tout et de grenier. Ebii y conservait de
l'oignon, du maïs, du poisson et du manioc fumés. C'était
admirable de voir comment cette jeune femme mariée à dix
ans, insignifiante en apparence, organisait son intérieur avec
autant de minutie et de rigueur!
Depuis que son mari était malade, elle ne bichonnait plus sa
cuisine et s'occupait davantage de lui. Rongée .par l'inquiétude,
elle redoutait le pire. C'était pénible pour elle de voir un
homme aussi costaud que Dzila dans un tel état de délabrement
physique. Ses yeux caves n'étaient plus porteurs de vie, mais
reflétaient une grande souffrance intérieure et physique. Avant
d'aller aux champs, elle parlait avec Dzila, le rassurait et
s'assurait qu'il ne lui manquait de rien.
Un après-midi où une pluie torrentielle s'était abattue sur le
village de Dzibayo et avait rafraîchi les cuisines surchauffées,
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