Femmes fragmentées

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Publié le : jeudi 1 septembre 1994
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EAN13 : 9782296293397
Nombre de pages : 78
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Marie-Félicité

EBOKEA

FEMMES

FRAGMENTÉES

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

suite de la collection:

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- Khady Sylla, Le jeu de la mer. - Marie-Félicité Ebokea, Baby Rose. - Gaston-Paul Effa, La saveur de l'ombre. - Maurice Bandaman, Le Fils de-Iajemme-mâle. - Mohamed Toihiri, Le Kafir du Karlhala. - Nsang O'Khan Kabwasa, Les fleurs de Maskaram. - Soilhaboud Harnza, Un coin de voile sur les Comores. - Pius Nganda Nkashama, May Britt de Sanla Cruz. - Théophile Nouatin, L'exil el la nuit.

- Cheick Oumar Kanté, Après les nuits les années blanches. - Gaston-Paul Effa, Quand le ciel se relire. - Sydia Cissé, Le crépuscule des damnés. - Edilo Makélé, Long sera le chemin du retour. - Moudjib Djinadou, Mais que font donc les dieux de la neige? 120 Boubacar Boris Diop, Les traces de la meule.

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BABY ROSE

A Mademoiselle H. SAGERET

On l'appelait Baby Rose et personne n'a jamais su pourquoi. J'aimais Baby, je pense que nous l'aimions tous. La nouvelle m'arriva du fin fond d'Italie où mes parents m'avaient forcé à passer mes tristes vacances. Il vaudrait peut-être mieux que je vous raconte tout depuis le début. Baby R. avait débarqué un matin ensoleillé dans notre cité glauq11e. Je pense que je la vis le premier et j'en tombai instantanément amoureux. Elle se tenait là, une grande valise à ses pieds. Elle portait une mini-jupe noire, une brassière blanche, des

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ballerines noires, était surchargée de bijoux et ses cheveux, très crépus, coupés bizarrement sur son crâne. Lorsqu'elle me vit, elle sourit gentiment et me demanda si elle se trouvait bien à l'Impasse Les Roses. Ensuite, elle est venue nonchalamment vers moi, a tendu la main et m'a dit: "Je m'appelle Baby Rose et je vais désormais habiter ici. Et toi, comment on t'appelle ?" Oui, au fait, comment on m'appelait déjà? Je lui ai dit quelque chose comme: "Maaarrc", en ravalant difficilement ma salive. De nouveau, elle m'a souri et m'a dit tout naturellement: "Reste pas là, viens m'aider à retrouver mon studio." Baby s'installa dans notre vie à tous. Les parents, au début, faisaient un tout petit peu la tête, mais comme Baby était adorable, tout le monde l'airnait bien. Elle m'avait raconté qu'elle avait 25 ans et qu'elle était douée pour plein de petits boulots; même si elle avait eu un diplôme universitaire, elle s'en fichait, elle aimait se sentir libre toujours et encore. Elle déménageait tous les ans, mais curieusement, resta dans notre cité jusqu'à ce qui mit fin à mon rêve. Baby parlait à tout le monde, souriait à tous et allait parfois faire les courses aux plus vieilles de l'immeuble, mais nul ne savait grandchose d'elle. Elle était aussi pleine de contradictions. Elle me disait par exemple qu'elle ne pouvait supporter ses jambes et pourtant elle ne s'habillait quasiment qu'en mini-jupes et en mini-robes; la même chose avec ses seins, elle ne les aimait pas

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non plus, elle disait qu'ils étaient mous et tombants et qu'à son âge c'était une vraie honte et Baby n'a jamais mis de soutien-gorge! Quand je lui posais la question, elle me répondait qu'il fallait exposer ce qu'on avait de plus moche parce qu'alors, les gens pensaient que c'était forcément beau. Je ne vous l'ai peut-être pas dit, mais Baby R. était Black, comme elle disait. Elle avait les jambes belles et douces, les seins fermes qui ont rempli mes deux mains fermées en coque. Ce jour-là, tout avait commencé comme par jeu, j'allais souvent la voir après le lycée pour sentir son parfum. Elle me dit: "Tu veux vraiment voir si mes seins sont moches ?" Elle enleva sa robe, dit: "Touche !" Alors timidement, doucement, tendrement, je lui touchai les seins, les jambes. Elle me laissa faire un moment sans me quitter des yeux, un air doulou.

reux au fond du regard et me dit doucement:
"Stop! " Avec mes pauvres 18 ans, je pensais qu'elle ne m'aimerait jamais, mais continuais à espérer car, aucun inconnu ne venait jamais lui rendre visite et de tous les garçons de l'immeuble, j'étais le seul à qui elle le permettait. A ma question, elle répondait invariablement: "Tu comprendras après, je t'expliquerai, laisse-moi le temps de m'habituer et alors je te dirai tout". La seule personne qui venait et qui n'était pas de la cité était sa copine ou son amie qu'elle appelait Sourine. Sourine était blonde; grande; triste et beaucoup plus âgée que Baby. Lors de ces visites à son amie, elle y passait 7

toujours la nuit. Ces jours-là, je ne pouvais aller voir Baby. Je n'aimais pas vraiment Sourine, elle avait un je-ne-sais-quoi de profondément soumis. Les lendemains, Baby était encore plus belle, elle m'invitait alors à dîner et devenait intarissable sur la vie dans la cité, ses petits boulots et mon malheur de devoir passer le Bac. Elle me faisait boire du vin, me racontait ses voyages et les gens fameux qu'elle a eu la chance de rencontrer; puis elle rajoutait comme on fait une pirouette: "Souri ne n'est personne; elle me devient insupportable, il faudrait que je pense à déménager bientôt." Je n'y comprenais rien, sauf qu'elle allait partir sans moi, que pouvais-je faire pour l'en empêcher? Elle me disait: "Tu verras; je t'emmènerai avec moi; on ira loin, là où personne ne pourra jamais venir nous chercher." Et je la croyais, je ne demandais qu'à la croire. J'aurais donné ma vie pour qu'elle m'emmène dans ses contrées mythiques, mais je crois qu'elle le disait comme ça. Elle le disait- comme elle vivait, sans trop faire attention. Ma Baby! Oh ! moi, j'étais jeune à en pleurer, jeune avec mes rêves fous et mes rêves érotiques. Je n'avais rien compris. Baby était toutes les héroïnes en une seule, avec, en plus, un parfum de fruit défendu. Certains jours, quand j'allais la voir, je la désirais si fort que le bas du pantalon me faisait mal. Je ne respirais plus de peur qu'elle ne s'en rende compte. Elle m'appelait "Bébémarchéri" en riant et m'embrassait toujours dans les cheveux quels que 8

soient le lieu et l'heure. Baby ne m'a jamais parlé d'Afrique. Elle disait qu'elle était de nulle part et de partout, que c'était sa manière d'être à jamais mère, mère de la terre et du monde, mais jamais mère d'un seul bébé. C'est ma mère, à moi, qui m'envoya une lettre deux semaines après mon départ en Italie. "Mon chéri, Il vient d'arriver une catastrophe, mais il ne faudrait -pas que j'oublie de te demander comment ça marche là-bas. Nous n'avons toujours pas reçu ta dernière lettre. Ton père s'inquiète. C'est à propos de ton amie Baby, elle a été assassinée, oui; tu lis bien. La police est venue plusieurs fois à la maison. Ils pensent que tu pourrais les aider car, tu étais la seule personne qu'elle fréquentait dans la cité, mais ton père leur a fait comprendre que tu n'étais pas là quand tout ceci est arrivé. Donc, tu ne pourrais absolument leur être d'aucune aide. Mon chéri, je suis vraiment de tout cœur avec toi, car tu sais, je me rendais compte à quel point tu aimais cette fille. Mais ce qui lui est arrivé est tout de même étrange! La police n'a aucune idée quant à la personne qui aurait pu commettre ce meurtre. Ici tout le monde s'interroge. Voilà, chéri, ne te tracasse pas trop, je sais, ça va être très dur, mais surtout pense à tes études et tout ira bien. Ton père et moi attendons ton prochain courrier qui ne saurait tarder, j'espère. Je pense à toi et ton père se joint à moi pour t'embrasser très fort. Ta Maman qui t'aime." 9

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