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Festin d'Âmes

De
480 pages

La magie a un prix : la vie ! Tel est le scandaleux secret des Magisters, qui puisent au hasard dans cette flamme qui brûle en chacun de nous afin d’alimenter leurs sortilèges.

Quand le haut roi ordonne à ces sorciers immortels et solitaires de s’unir pour sauver son fils, affligé d’une mystérieuse maladie, ce secret est bien près d’être révélé. Car l’agonie du prince prouve que l’un d’eux, quelque part, consume son âme !

Tandis que les Magisters traquent le coupable, quelqu’un d’autre se prépare à faire trembler leur confrérie.

Prostituée par sa mère quand elle était enfant, Kamala a appris à la dure les pires leçons que la vie peut dispenser. À présent, sa crinière rousse et ses yeux aux reflets de diamant sont le symbole de sa force et de sa fierté. Résolue à vivre selon ses propres règles, coûte que coûte, Kamala est devenue un être impitoyable, modelé par la misère et la cruauté humaine. Avec l’aide d’un vieil ermite, elle entend être la première femme à maîtriser la sorcellerie. Mais quel prix devra-t-elle payer,et faire payer au monde ?


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Celia S. Friedman

 

 

 

 

Festin d’Âmes

 

La Trilogie des Magisters – tome 1

 

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Claude Mallé

 

 

 

 

 

 

Bragelonne

 

 

À Paul Hoeffer, pour tant et tant d’amour…

Prologue

Quand elle se réveilla, Imnea sut immédiatement que la mort la guettait.

Depuis quelque temps, elle avait repéré des signes de sa présence. Des courants d’air glaciaux, dans les coins de la maison, que rien ne semblait pouvoir chasser… des ombres qui s’infiltraient par les fenêtres sans que nulle lumière parvienne à les dissiper…

Quand elle s’était occupée de la petite fille des Harding, Imnea avait senti le contact glacé d’une mystérieuse présence – une expérience qui lui avait valu de trembler comme une feuille pendant des heures…

Son miroir ne révélait rien de ce qui se passait en elle. C’était normal, bien entendu, puisque les magiciens et les magiciennes ne vieillissaient et ne mouraient pas comme les gens normaux. En eux, le combustible se consumait très rapidement, comme si on avait jeté dans la cheminée toute la réserve de bois de l’hiver. Quelle belle flambée en perspective ! Mais cela ne durait pas longtemps, et, très vite, il ne restait plus que des cendres.

Quand avait donc commencé l’agonie d’Imnea ? Dès sa jeunesse, lorsqu’elle s’était découvert d’étranges pouvoirs – en réalité, la capacité de réussir des miracles insignifiants – ou beaucoup plus tard ? La mort l’avait-elle remarquée quand elle s’amusait à faire danser de petits points lumineux sur le rebord de sa fenêtre ? Une inconscience enfantine qui lui avait d’ailleurs attiré les foudres de sa mère…

Cela remontait-il plutôt à l’époque où elle avait plongé au plus profond d’elle-même pour puiser de la force dans son âme – cette source de pouvoir spirituel nommée athra par les mystiques – afin de la plier à sa volonté ? Quand et où le contrat avec la mort avait-il été scellé, et quelle action avait marqué sa conclusion ? La guérison du jeune fils des Atkin ? l’invocation de la pluie après la Grande Sécheresse de 92 ? le jour où elle avait soigné la jambe gangrenée de Dirum afin qu’on n’ait pas à la lui couper ?

Imnea avait trente-cinq ans. Mais elle semblait être beaucoup plus vieille… et elle aurait juré être octogénaire.

Bientôt, lui souffla la mort, sa voix dissimulée parmi les murmures des flocons de neige. Oui, bientôt…

Avec un soupir, Imnea ajouta du bois dans le poêle et tenta d’attiser le feu. Voilà un an qu’elle n’avait plus utilisé son pouvoir, avec l’espoir de retrouver un peu de force. À coup sûr, l’énergie interne qui générait l’athra pouvait lui rendre de sa vigueur si elle cessait de la consumer au service de la magie. Mais, même si c’était vrai, combien de temps restait-il à Imnea ? Chaque fois qu’elle avait lancé un sort pour guérir un enfant, bannir un démon ou protéger un champ d’une invasion de sauterelles, elle s’était vidée un peu plus de sa force vitale. Et la réserve n’était pas inépuisable. Tous les magiciens le savaient. Comme la chair, qui se flétrissait, les flammes de l’esprit devenaient de moins en moins vives et finissaient par s’éteindre. Quand on utilisait le combustible à d’autres fins que la survie, le feu mourait encore plus vite.

Cela dit, comment pouvait-on avoir l’aptitude de guérir et renoncer à l’utiliser ? Comment pouvait-on voir un enfant se cyanoser et ne pas lui dégager les poumons afin de lui rendre la vie ? Au fond, qu’importait que ça vous coûte quelques précieuses minutes d’existence ?

Au début, ces minutes paraissaient insignifiantes. Que savent les jeunes gens du temps, surtout quand le pouvoir qui bouillonne dans leur veine exige de s’exprimer ?

Mais les minutes ajoutées aux minutes deviennent des heures, puis des jours, des mois et des années, et la mort frappe à la porte avant qu’on ait compris ce qui se passe.

« Plus de magie », avait juré Imnea un an plus tôt. Le temps qui lui restait, si court soit-il, n’appartiendrait qu’à elle. Prudente, elle avait prévenu les villageois qu’elle ne se servirait plus de son pouvoir thérapeutique. Qu’ils la détestent, si ça leur chantait ! Ce serait une piètre récompense, après des années de dévouement, mais ça n’aurait rien d’étonnant. L’ingratitude faisait partie de la nature humaine, c’était bien connu.

Le processus était enclenché. Imnea avait déjà entendu des rumeurs. Tous les enfants victimes de la petite vérole avaient péri à cause d’elle, et toutes les blessures mortelles auraient dû peser sur sa conscience. Les gens se fichaient que les maladies et les accidents fassent partie de la vie – des catastrophes que seuls de coûteux miracles pouvaient éviter. Ils se moquaient aussi qu’Imnea, deux longues décennies durant, ait brûlé son énergie pour alimenter les miracles en question. Si elle sentait le souffle de la mort sur sa nuque, ce n’était pas leur problème. Depuis un an, elle refusait de les servir, et c’était tout ce qu’ils voyaient.

L’ingratitude humaine…

Imnea se pencha vers le feu. Ces derniers temps, elle tentait désespérément de ne pas se poser la question qui hantait tous les magiciens, vers la fin : « Le jeu en vaut-il la chandelle ? »

Ce dialogue avec soi-même était beaucoup trop dangereux. En répondant par la négative, on se condamnait à quitter le monde avec des regrets. Dans le cas contraire, on crevait en pensant qu’on l’avait bien cherché…

Quelqu’un frappa à la porte, arrachant Imnea à sa sombre méditation. Qui diable pouvait lui rendre visite alors que toute la ville la fuyait comme la peste ?

Elle marcha jusqu’à la lourde porte de chêne, l’ouvrit et distingua deux silhouettes à la pâle lumière du crépuscule. Inutile de demander pour quelle raison venaient ces gens. Le « paquet » que tenait l’un d’eux devait être un enfant enveloppé dans une couverture.

La culpabilité et la colère s’unirent pour poignarder au cœur la pauvre Imnea.

Il ne suffit pas que je vous dise « non » sur la place du marché, au temple et dans les rues ? Devez-vous amener vos malades chez moi ?

Un moment, Imnea faillit claquer la porte au nez de ses visiteuses – car il s’agissait de deux femmes. Mais toute une vie d’amabilité et d’hospitalité l’en empêcha. Non sans bougonner, elle s’écarta pour laisser passer les deux importunes.

À la lueur vacillante du poêle, elle put mieux les étudier : une grande paysanne décharnée dans un état pitoyable et une jeune fille qui ne valait guère mieux. Le genre de malades qu’on renvoie chez eux en sachant que la mort les cueillera dès l’année suivante – à cause de la famine, des mauvais traitements ou d’une des mille causes de désastre qu’aucune magie n’est à même de traiter.

La jeune fille affichait un air blasé, comme si elle avait vu assez souvent la face putride et répugnante du monde pour être insensible à sa puanteur. Chez une personne si jeune, autant de dureté glaçait les sangs. La femme, elle, semblait désespérée.

— Mère, dit-elle, pleine de respect, je suis désolée de…

— Je ne pratique plus, lâcha froidement Imnea. Si vous voulez une tasse de thé avant de repartir, je vous la servirai de bon cœur. Et il me reste peut-être un peu de pain. Mais c’est tout ce que je peux pour vous.

Persuadée que la femme allait insister, Imnea se prépara à ne pas céder un pouce de terrain. Elle avait vécu des dizaines de fois ce type de situation, les dieux lui en étaient témoins, et elle avait toujours su s’en tirer…

Mais la paysanne ne parla pas, se contentant de soulever un coin de la couverture qui enveloppait l’enfant. Les pustules vertes brillantes qui constellaient le petit visage en disaient plus qu’un long discours.

La peste verte… Imnea avait affronté cette maladie, des années plus tôt, après qu’elle eut tué la moitié de la population d’un village. Les magiciennes et les magiciens s’étaient unis – un événement aussi rare que la Lune rouge qui brillait dans le ciel cette nuit-là – pour éliminer l’infection qui, par le biais des cadavres, se propageait à toute la petite communauté. Selon ce qu’on racontait, la peste verte, par le passé, avait tué deux personnes sur trois dans le pays. Cette épidémie-là n’avait jamais pris de telles proportions, peut-être à cause des efforts des magiciens. À moins que les dieux, touchés de les voir mourir au service des autres, aient enfin décidé de leur donner un coup de main.

Ou que la mort, trop occupée à moissonner la vie des pratiquants de la magie – qui se suicidaient en aidant les autres – se soit soudain désintéressée du sort de la maladie aux terribles convulsions.

Imnea n’eut pas besoin de toucher le front du petit garçon pour deviner qu’il brûlait de fièvre. Inutile d’avoir des dons de voyance pour imaginer les souffrances qui l’attendaient si on ne faisait rien… Son agonie serait atroce.

— Je ne soigne plus, dit Imnea avec un manque de conviction navrant.

Que ces gens soient maudits ! M’amener ce gosse ici !

— Vous avez le pouvoir, et on dit que vous avez déjà vaincu cette maladie.

— Je ne pratique plus. Désolée, mais c’est ainsi.

Chaque mot écorchait la gorge d’Imnea. Mais cette femme savait-elle ce que lui coûterait une pareille guérison ?

Qui l’autorise à disposer de ma vie ?

Le petit garçon aurait bientôt des convulsions. Il demanderait à boire, mais vomirait tout ce qu’on lui donnerait. Son calvaire durerait des jours si ses parents ne l’achevaient pas. Et, bien sûr, ils ne s’y résoudraient pas. Ils prieraient et feraient des offrandes aux dieux pour que leur fils soit un des miraculés épargnés par la peste. Comme presque toujours, il n’y aurait pas de prodige, et le petit deviendrait lentement une carcasse desséchée abandonnée par son âme. Un corps torturé incapable de supplier qu’on lui accorde le coup de grâce…

Puis les autres victimes suivraient. Le village entier, tôt ou tard, et peut-être même Gansang, si l’infection se répandait assez loin. Quand la peste verte investissait un lieu, rien ne pouvait l’en déloger.

L’enfant en était au début de la maladie. Si Imnea le soignait, et s’il n’y avait pas d’autres victimes, le village serait épargné.

La guérisseuse se détourna pour attiser de nouveau le feu. La bûche ne prenait pas et les braises agonisaient.

— Je vous en supplie…, murmura la paysanne.

Pas d’argent. Pas de menaces. Aucune promesse. Imnea savait se défendre contre tout ça. Mais cette supplique était mille fois plus redoutable que le chantage ou la corruption. La culpabilité marquait son cœur au fer rouge.

Je devrais donner un couteau à cette femme et lui dire d’en finir. Pour le bien de l’enfant. Si elle n’est pas souillée par les fluides corporels quand elle le tuera, l’infection ne se propagera peut-être pas…

Avec un soupir, Imnea se tourna vers ses visiteuses. Quand on réduisait à néant les espoirs des gens, il fallait avoir le courage de les regarder en face.

Mais, cette fois, la magicienne croisa le regard de la jeune fille.

Des yeux remarquablement clairs, malgré les ombres de la faim et de la misère qui dansaient dans leurs profondeurs jumelles. Des yeux diamant constellés de taches dorées semblables à de la poudre d’or. Pourtant, ce n’était pas leur couleur ni leur limpidité qui fascinaient Imnea. Il y avait dans le regard de cette fille quelque chose d’indéfinissable qui semblait aussi… déplacé… qu’une étoile brillant dans un ciel plombé.

Et la profondeur de ses yeux… à peine croyable, chez quelqu’un de si jeune. Un instant, Imnea se demanda si la gamine avait le don. Mais elle ne s’appesantit pas sur le sujet, car elle avait d’autres chats à fouetter. De plus, qu’importait le potentiel d’une pauvre fille qui serait probablement morte de faim ou de froid dans un caniveau de Gansang longtemps avant d’avoir trouvé un professeur compétent ?

C’était peut-être cette idée, au fond, qui faisait vibrer son cœur comme les cordes d’une harpe. Qui éveillait en elle le souvenir de tous les gens qu’elle avait formés, des enfants qu’elle avait portés, des malheureux qui s’étaient tournés vers elle pour guérir, pour obtenir des conseils, ou simplement pour avoir un peu de réconfort. Des décennies passées au service des autres… Était-ce la magie qui lui faisait entendre leurs voix, qui l’imploraient toutes d’aider cette femme ? ou la mort lui jouait-elle un tour, la forçant à se presser afin qu’elle ne soit pas en retard à leur rendez-vous ?

Brûle donc en enfer, la Faucheuse ! Tu peux avoir ma vie, car c’est mon droit d’y renoncer, mais tu ne toucheras pas à ce gamin ! Pas maintenant, en tout cas…

— Donne-moi l’enfant ! lança Imnea à la mère d’un ton glacial.

La paysanne obéit sans dire un mot. Le « paquet » était plus léger qu’il aurait dû, constata la guérisseuse. Le gosse ne devait pas être bien gros, et la maladie avait déjà dû ronger le peu de chair qu’il avait sur les os.

Imnea sentit ses propres articulations la torturer tandis qu’elle calait le petit au creux de son bras.

Pauvre chéri… Au moins, si tu survis, tu pourras t’occuper de tous ceux qui tomberont malades après toi. C’est une idée réconfortante…

Imnea ferma un court instant les yeux. Juste le temps de se reposer, de reprendre ses esprits et d’oublier les douleurs dues à son vieillissement précoce. Pour guérir un malade, elle avait besoin de toute sa lucidité, et les dieux ne la lui avaient pas encore arrachée.

De toute façon, je ne voudrais pas vivre une nouvelle épidémie de peste. Une fois suffit…

Imnea commença à chantonner, un moyen de se concentrer et de mobiliser son pouvoir. Tandis qu’elle se préparait, elle sentait peser sur elle les regards fascinés de la jeune fille et de la femme. Si elle avait pu leur faire partager ce miracle ! Leur communiquer la joie et la douleur qu’on éprouvait à ces moments-là. Si un seul « profane » avait compris ce que coûtait l’utilisation du pouvoir, cela aurait été merveilleux. Parce que ces gens auraient enfin mesuré l’étendue du sacrifice d’Imnea. Et ils l’auraient aimée pour tout ce qu’elle leur avait donné, pas détestée à cause de ses inévitables échecs.

Quand la musique de son chant fut prête – ainsi que la pièce, l’enfant, la mère, le temps, la nuit et le monde entier –, Imnea plongea au plus profond de son âme, là où pulsait le cœur de son pouvoir. Les battements étaient si faibles, désormais. Rien à voir avec le feu d’artifice qu’elle avait découvert dans sa jeunesse. Une âme vieille et épuisée, voilà tout ce qui lui restait. Même pas de quoi vivre un an de plus, en fait. À peine quelques mois de solitude glacée dans un village où tout le monde la honnissait.

Tu es sûre ? murmura la mort. Certaine, Imnea ? Cette fois, il n’y aura pas d’échappatoire.

— Va au diable…, murmura la guérisseuse.

La chaleur de son âme se répandit dans tout son corps, en chassant le froid de la nuit d’hiver. Puis elle se communiqua au petit garçon. Un don thérapeutique, tel un flot purificateur. Imnea ferma les yeux, se fiant à ses autres sens pour regarder la magie investir son esprit défaillant et restituer toute sa force à son athra. Le sang de la guérisseuse brûlait dans ses veines, et l’enfant criait de douleur. Mais la mère et la jeune fille ne bronchèrent pas.

Le mal était profondément enraciné dans le corps du gamin. Imnea nettoya tous les foyers d’infection en utilisant son athra comme combustible et l’âme du petit comme point focal. Certains magiciens disaient que la maladie était une créature vivante qui résistait quand on tentait de la tuer. Imnea la voyait plutôt comme une colonie entière de minuscules entités qui se tapissaient dans un corps pour échapper aux assauts de la guérison. Si on ne les débusquait pas toutes, la maladie revenait tôt ou tard, plus virulente que jamais. Dans sa jeunesse, avant d’apprendre cette leçon, Imnea avait gaspillé beaucoup de ses forces vitales.

La nouvelle bûche ayant refusé de prendre, le poêle s’éteignait inexorablement et le froid de l’hiver s’insinuait dans la cabane. Il envahissait aussi les os d’Imnea, qui ne fit rien pour le repousser, car il ne lui restait pas assez d’énergie pour se réchauffer et guérir l’enfant. De toute manière, une guérisseuse dotée d’un cerveau n’aurait pas gaspillé son pouvoir pour cesser d’avoir froid – surtout quand il y avait des réserves de bois de chauffe. La magie était trop précieuse pour qu’on l’utilise à la légère. Hélas, Imnea ne l’avait pas compris à temps. Dans sa jeunesse, combien de centaines de sorts aurait-elle pu éviter de lancer ? Une larme roula sur sa joue à l’idée des trésors de magie qu’elle avait consumés pour s’amuser, pour en imposer aux gens ou pour son confort personnel. Si elle avait pu revenir en arrière, combien de temps aurait-elle gagné ? Une semaine de vie ? Une année entière ?

C’est trop tard, maintenant, murmura la mort.

L’agonie… Imnea était moribonde. Voilà comment on se sentait lorsque les braises de l’âme devenaient froides. En elle, les dernières étincelles de son athra s’éteignaient les unes après les autres. Il lui restait si peu de pouvoir… Et combien de temps ? quelques minutes, ou une heure, pour se demander si elle avait fait le bon choix ?

— C’est terminé, dit-elle.

La mère se pencha pour prendre l’enfant… et hésita quand elle vit son visage.

— Il n’a pas l’air différent.

— Son âme est purifiée. Les pustules se videront dans un jour ou deux. Après, il ne risquera plus rien.

Mais si vous avez contracté la maladie, il n’y aura plus personne à implorer quand les premiers symptômes apparaîtront…

Imnea tenta de se lever pour raccompagner ses visiteuses. Toujours son sens de l’hospitalité… Mais ses jambes ne la portaient plus et son cœur battait bizarrement, comme si le métronome qui lui donnait le « la » depuis trente-cinq ans avait soudain cessé de le guider.

Elle mourait de froid.

— Mère ? demanda la jeune fille.

Les yeux diamant pleins de détermination étaient rivés sur Imnea, comme s’ils voulaient aspirer ses connaissances et sa sagesse.

Tu vois, petite, ce que peut faire la magie ? Et ce qui arrive quand on l’utilise ?

Il n’y avait ni peur ni surprise dans les yeux de la fille. Uniquement de l’avidité.

Retiens cette leçon, mon enfant. Et ne manque pas d’y repenser quand le pouvoir frappera à ta porte. N’oublie pas la rançon qu’il exige.

— Allons-y, petite…

C’était la voix de la mère, presque inaudible. Imnea n’entendait presque plus rien et sa vue se brouillait. Le monde devenait un royaume de brume et de silence…

— On s’en va, ma fille !

Tu es prête ? murmura la mort.

Imnea s’accrocha à la vie une seconde de plus. Juste une seconde, pour se réjouir des rêves qui l’avaient toujours guidée… et pleurer sur ceux qu’elle n’avait pas réalisés.

— Oui, répondit-elle. Oui, je suis prête.

Dans le poêle, les dernières braises moururent, plongeant la pièce dans l’obscurité.

LE DÉBUT

CHAPITRE PREMIER

Les jours de marché, la place du Roi était bondée. Mais là, la foule était si dense qu’il devenait dur de traverser la zone sans se faire bousculer, voire renverser et piétiner. Selon certaines personnes, c’était à cause du temps : une journée de printemps ensoleillée sous un ciel presque sans nuages. De quoi inciter les gens à se départir de leur sérieux hivernal pour venir tâter les fruits et jouer les maquignons avec les volailles en pensant aux grands moments des fêtes de l’été à venir. D’autres observateurs avançaient que c’était plutôt grâce aux excellentes moissons de l’année précédente. De ce fait, il y avait beaucoup de choses à vendre, et les femmes des fermiers, de l’argent plein les poches, étaient prêtes à acheter une kyrielle de spécialités exotiques.

Selon certaines sources, la raison de cette effervescence était bien différente.

Campé un peu à l’écart de la foule, l’étranger la scrutait avec un œil d’expert. Plus grand et plus mince que la plupart des citadins, il avait des yeux très sombres et arborait de longs cheveux noirs qui cascadaient sur ses épaules. Ses traits anguleux et son teint olivâtre évoquaient de lointains rivages et des origines métissées. Quand il se décida à fendre la foule, plusieurs femmes se retournèrent sur son passage, une réaction qui n’avait rien de surprenant. Élancé et gracieux, l’homme plaisait depuis toujours aux dames.

Avec sa chemise noire et ses hauts-de-chausses assortis, il aurait pu passer pour un paysan endimanché ou pour un noble fatigué d’afficher son rang en portant en toutes circonstances ses plus beaux atours. Un simple coup d’œil à ses ongles, impeccablement propres, suffisait à éliminer l’hypothèse du paysan. Une couturière aurait sans doute remarqué la qualité inhabituelle du tissu de sa chemise, mais il fallait être du métier pour relever ce détail, et la coupe des vêtements de l’étranger n’était pas assez raffinée pour attirer l’attention. D’ailleurs, les paysans eux-mêmes portaient du noir, à l’occasion…

Selon certains mauvais esprits, la foule qui se pressait ce jour-là sur la place du Roi n’était pas là pour commercer ou échanger des ragots, mais simplement parce qu’il fallait être présent. Selon les rumeurs, un Magister d’Anshasa et sa suite arriveraient dans la journée au palais, et les gens du commun désireux de l’apercevoir ne pouvaient pas s’approcher davantage des portes de la résidence royale.

Anshasa… Parmi les curieux, combien d’hommes avaient combattu contre les forces de ce royaume du Sud ? et combien de femmes avaient pleuré la perte d’un père, d’un mari ou d’un fils ? Même si une paix fragile régnait depuis quelques années, les deux nations ne s’aimaient pas beaucoup, et les rumeurs restaient obstinément muettes sur les raisons de la visite du Magister. Car enfin, même pour un de ces hommes, s’aventurer au cœur du territoire ennemi était un suicide ! Et, dans un conflit remontant à des lustres, une trêve si récente ne garantissait rien, c’était évident…

L’étranger sonda la foule comme s’il était un forestier étudiant un troupeau de bêtes inconnues. Lorsqu’une poignée de jeunes femmes – des domestiques, à leur tenue – passèrent devant lui, le regard plein de curiosité et de provocation, il leur sourit, les incitant à glousser comme des poules.

Un troupeau de bêtes ô combien prévisibles…

L’homme prit un fruit dans une charrette avec l’intention de le manger, mais il se ravisa en voyant sa peau toute fripée et tachée, et le remit à sa place. Bizarrement, la femme qui s’en empara ensuite ne lui trouva aucun défaut…

À cause d’un vent contraire, la tente du forgeron était remplie de fumée. Mais celle-ci se dissipa sur le passage de l’homme en noir, et l’air redevint limpide.

Un poulet mourut une fraction de seconde avant que la lame destinée à le décapiter s’abatte sur son cou. Une fin miséricordieuse qui lui épargna la peur et la souffrance.

Comme par miracle, la mandoline désaccordée d’un ménestrel retrouva toute sa splendeur passée.

Un jeune tire-laine s’emmêla les pieds et s’étala dans la poussière, exposant aux regards de tous son butin de la journée.

Une femme qui, à son insu, s’était réveillée avec dans un sein les premières cellules d’un cancer mortel rentra chez elle parfaitement guérie…

L’étranger fendit la foule jusqu’à une tente dressée à l’écart des autres. Les talismans accrochés aux piquets carillonnaient au vent, et une enseigne petite mais très colorée invitait les badauds à profiter des lumières d’une « vraie voyante ».

L’homme hésita un moment, puis il se pencha, écarta le rabat et entra. Une odeur entêtante d’encens flottait dans l’air du minuscule espace décoré d’une multitude de colifichets. Assise sur des coussins de soie noire brodés d’étoiles et de lunes – sans doute pour imiter le firmament –, une femme trônait derrière une table basse couverte d’un carré de tissu portant les mêmes décorations. L’art de la mise en scène, comme toujours…

Des tarots, une boule de cristal – de mauvaise qualité – et une pile de pierres runiques complétaient l’attirail de la voyante.

— Tu veux que je te dise la bonne aventure ? demanda la femme.

— Ça dépend… Es-tu une vraie voyante, ou une excellente actrice ?

La femme sourit. Elle était jeune – en tout cas, elle avait l’air – et une de ses dents de devant portait une couronne en or.

— Tout dépend du prix que tu consens à payer, messire…

L’homme tira négligemment de sa poche une poignée de pièces dont il paraissait ignorer la valeur et les jeta à la femme. Les rayons de soleil qui filtraient du rabat de la tente se reflétèrent sur un métal qui ne pouvait être que de l’or. La voyante eut un petit cri de surprise, et son client ne put s’empêcher de sourire. D’habitude, cette saltimbanque de génie devait se rengorger de ne jamais trahir de telles émotions…

— C’est assez pour avoir une vraie divination ? demanda l’homme en noir.

La voyante le regarda comme si elle demandait un peu de compréhension. Un autre jour, il aurait pu jouer le jeu ; mais ce n’était pas le moment, et il s’assura que tout sortilège dirigé contre lui glisserait sur sa peau comme de l’huile sur les plumes d’un canard.

— Que veux-tu savoir, messire ? As-tu une préférence en matière d’artefact ?

Ah, l’éternelle panoplie des voyantes ! Pour celle-ci, ce fatras faisait-il partie du spectacle, ou lui fallait-il réellement une focale ? Certaines guérisseuses ou voyantes de cambrousse étaient assez ignorantes pour penser avoir besoin d’outils afin de puiser du feu de l’âme. Tant de bêtise stupéfiait l’étranger…

— À toi de choisir, dit-il. Quant à ma question… (Il jeta un coup d’œil dehors, où la foule continuait à bavasser.) La réception que cette ville réserve à son invité est-elle pleine de bienveillance… ou d’arrière-pensées ?

La voyante avait tendu la main vers son jeu de cartes, comme si elle entendait l’utiliser, mais elle se ravisa, se pencha en arrière et dévisagea son client.

— Tu sais que je ne peux pas te répondre, dit-elle. Si le roi a des secrets, ses Magisters les protègent, et toutes les boules de cristal du monde – ou les tarots – ne sauraient rien y changer. De plus, si j’étais capable de glaner des informations pareilles, et si je les vendais à un étranger… eh bien, je ne ferais pas long feu dans cette ville. (Elle poussa les pièces vers l’homme.) Désolée… Reprends-les.

L’étranger remarqua de l’avidité dans les yeux de la voyante. Elle voulait savoir la vérité, mais elle n’osait pas poser la question. C’était toujours comme ça avec les magiciens : ils sentaient la véritable nature de leur interlocuteur mais ne se fiaient jamais assez à leur instinct.

— La loyauté est une grande qualité, dit-il. Garde cet argent.

Sur ces mots, il sortit de la tente. Dès qu’il serait hors de vue, la femme s’emparerait de ses tarots pour les interroger à son sujet. Eh bien, il ne ferait rien pour l’en empêcher ! Si elle voulait gaspiller de précieux moments de sa vie pour découvrir qui il était, de quel droit réduirait-il à néant ce sacrifice ?

Au fond de la place, une zone était interdite aux étals et aux tentes. En s’approchant, l’étranger comprit pourquoi. De là, on voyait le palais – ou plutôt, du palais, on apercevait cet endroit. Et plaise aux dieux que le roi Danton, à son réveil, ne voie jamais par sa fenêtre de vulgaires paysans crasseux vaquant à leurs minables occupations ! Si près du palais, il fallait une promenade où des filles propres et bien vêtues puissent se balader sous le regard des princes campés derrière leur fenêtre. Savait-on jamais ? L’un d’eux pouvait repérer une tendre damoiselle, sortir à la hâte du palais et enlever la belle pour lui offrir une vie de luxe et de plaisir. En tout cas, c’était l’espoir que nourrissaient les jeunes filles en fleur pendues au bras de jeunes idiots maladroits qui ne les intéressaient pas le moins du monde. Car seul comptait le jour où quelqu’un de plus huppé les remarquerait.

Aujourd’hui, la foule envahissait la promenade, les paysans et les marchands s’y pressant pour apercevoir la large route qui conduisait aux portes du palais. Monté sur un cheval noir, et lui-même vêtu de soie noire, ce serait par là que passerait le Magister étranger, en compagnie d’une foule de dignitaires dont seuls les dieux connaissaient le nombre exact. Anshasa n’avait plus envoyé d’émissaires depuis très longtemps. Comme toujours, les rumeurs allaient bon train – le goût habituel des gens pour les balivernes royales – et les curieux se préparaient à trouver un sens profond à la composition de l’escorte, à la façon dont elle était vêtue et à son comportement.

Rien ne change jamais…, pensa l’étranger.

Il observa un moment la foule, mais perdit vite tout intérêt pour cette occupation. Après tout, ces gens étaient là en raison de rumeurs, pas à cause d’une annonce royale. Bref, il se pouvait qu’aucune grande délégation ne se montre. Avec leur fascination pour la pompe royale, les paysans auraient du mal à comprendre pourquoi, d’autant plus que le roi Danton était connu pour en rajouter à la moindre occasion. Mais il n’en allait pas ainsi partout, et pour une personne quotidiennement impliquée dans le devenir et la prospérité des nations, un tel étalage de puissance pouvait paraître assommant au possible. Surtout par une chaleur si écrasante…

Un authentique Magister se méfie du spectacle, pensa l’étranger. En revanche, il pourrait se faire précéder par ses bagages et sa suite, histoire d’amuser les paysans et peut-être d’offenser le souverain qui l’accueille à contrecœur.

Traversant la grande route, l’homme en noir continua son vagabondage. Pour apaiser son estomac, il mangea une de ses rations de viande séchée. Afin de l’arroser, il acheta à la première échoppe qu’il croisa un flacon d’hydromel qu’il vida presque d’un coup. S’il l’avait voulu, ce repas tout simple aurait pu être aussi délicieux qu’un festin de roi, mais il s’autorisait rarement de telles faiblesses. Il en allait de même pour ses vêtements, certes noirs, mais assez usés et poussiéreux pour ne pas être pris pour ceux d’un Magister.

Bien entendu, il aurait pu les nettoyer. Mais il n’avait pas consenti à cet effort.

Quand il eut atteint l’arrière du grand domaine, près du haut mur d’enceinte qui défendait la résidence du roi, l’homme en noir cessa de marcher. Ici, tout était tranquille, parce que le terrain de chasse boisé masquait le palais à la vue. Exactement ce qu’il lui fallait.

L’homme appela un oiseau, et un faucon lui répondit. Quand le rapace aux serres puissantes et aux plumes élégantes se fut posé sur son poing, il lui murmura ses instructions à l’oreille. Puis il retira un anneau d’argent d’un de ses doigts et le confia au faucon. Quand l’oiseau eut pris son envol, il le regarda s’élever au-dessus des arbres et d’un cours d’eau, et enfin disparaître dans le lointain, en direction du palais.

Les minutes passèrent.

Bientôt, une demi-heure se fut écoulée.

L’homme mangea sa deuxième ration de viande séchée et songea qu’il aurait dû acheter plus d’hydromel.

Puis survint dans l’air un changement qu’il sentit avant même de le voir. Un chatoiement – ou un tremblement – qui eut un écho dans son âme et attisa son feu intérieur.

Quand ce même air commença à se déchirer devant lui, l’homme était prêt. Dès que la déchirure fut assez large et stable, il avança… et s’y engouffra.

Il déboucha dans une grande salle chichement éclairée et remplie d’hommes en tunique noire. Les fenêtres – presque des meurtrières, en réalité – laissaient passer peu de lumière. La voûte et les murs de pierre noire absorbant celle que produisaient les deux lampes posées sur le manteau d’une grande cheminée, le mot « pénombre » décrivait à merveille l’atmosphère de ce lieu.

Les Magisters se tenaient debout devant leur siège, autour d’une table en bois sombre. Ils étaient de tout âge, de toute race et de toute corpulence. Tous étaient de sexe masculin. Une évidence, car la nature même des femmes leur interdisait de se joindre à ce groupe.

L’étranger étudia les sorciers rassemblés autour de la table. Il salua de la tête ceux qu’il connaissait – une infime minorité, car les Magisters qui fréquentaient la cour de Danton s’aventuraient rarement dans les terres du Sud. Pareillement, ceux du Sud évitaient autant que possible les latitudes hostiles du Nord.

— Je suis Colivar, le Magister royal d’Anshasa, dévoué au service de Sa Majesté Hasim Farah le Charitable, le fléau des Tathys et le maître incontesté de toutes les terres situées au sud de la mer de Larmes.

La langue du Nord arrachait la gorge de Colivar, habitué au goût de miel de son cher dialecte méridional. Mais il s’exprimait assez bien pour être compris, et ça suffisait. Comme on pouvait s’y attendre, les Nordiques ne vénéraient pas la poésie, contrairement à son peuple. Mais comment aurait-on pu composer des vers avec un matériau si guttural et lacunaire ?

— Sois le bienvenu, Colivar, même si tu es un rien en avance…

Le sorcier qui venait de parler avait choisi l’apparence d’un vieux sage aux cheveux blancs. Bien entendu, cela pouvait n’avoir aucun lien avec son âge véritable. Sa longue barbe impressionnante était aussi immaculée que les poils d’un chat amoureusement toilettés.

— Mes bagages seront à l’heure, eux…

De petits rires étouffés coururent autour de la table. Le regard du vieux sage, cependant, demeura glacial.

— Le roi pourrait prendre ombrage de tant de légèreté.

— Je n’ai jamais promis de lui lécher les bottes pour l’amuser.

— Et nous ne t’avons jamais juré que tu repartirais vivant d’ici. Prends garde à ne pas offenser l’homme qui règne sur ce pays !

Colivar éclata d’un rire franc et massif qui se répercuta dans toute la salle et fit voler la poussière accumulée sur les rebords des fenêtres.

— Le roi dirige ce pays ? Sans blague ? Dans ce cas, vous devez châtrer vos Magisters, parce que je n’ai jamais entendu parler d’un autre royaume où des hommes de pouvoir se laissent dominer ainsi.

— Tais-toi ! lança un des Magisters de la région en jetant un coup d’œil aux lourdes portes de chênes. Danton a des oreilles, sais-tu ? Et de fidèles serviteurs…

— Qui ont tous un esprit aussi malléable que la glaise, rappela Colivar. Et nous sommes leurs potiers.

— Peut-être bien, concéda le vieux sage, mais dans le Nord, nous nous félicitons de notre discrétion.

— Vraiment ? (Colivar épousseta sa manche droite, puis fit de même avec la gauche.) Dans ce cas, entends-tu me dire pourquoi tu m’as demandé de venir – contre toutes les habitudes de notre confrérie – ou suis-je obligé de deviner ? S’il en est ainsi, tu n’aimeras pas mes hypothèses…

Le vieillard à la barbe blanche dévisagea un moment Colivar, puis il hocha la tête.

— Des présentations éclairciront peut-être un peu les choses… Je suis Ramirus, le Magister royal du roi Danton. (Le vieillard désigna un homme basané vêtu d’un burnous noir et coiffé d’un turban.) Voici Severil de Tarsus.

L’humeur sarcastique de Colivar fondit comme neige au soleil.

— Un Tarsien ? c’est vrai ? C’est un long et périlleux voyage, même pour quelqu’un qui maîtrise le feu de l’âme. Je suis honoré de rencontrer un voyageur venu de si loin.

— Et voici Del des îles Croissant, annonça le vieil homme en désignant un autre Magister.

Colivar fronça les sourcils. Une façon de rendre hommage à un voyageur tout aussi courageux que le précédent.

Le vieillard continua les présentations.

— Suhr-Halim d’Hylis, Fadir de Korgstaat, Tirstan de Gansang…

La liste continua à s’allonger. Des noms et des titres déclamés en une vingtaine de langues et représentant tout autant de nations. Certains Magisters venaient d’endroits dont Colivar n’avait jamais entendu parler. Pourtant, il se tenait pour expert en géographie…

— Une sacrée brochette de visiteurs, dit-il quand le vieil homme en eut terminé. (Il n’y avait plus une once d’ironie dans sa voix, soudain devenue glaciale.) Je n’avais jamais vu tant des nôtres réunis en un même lieu – et venant d’endroits si différents. Nous ne sommes pas connus pour nous faire confiance, chers frères. Quelle urgence a donc poussé Ramirus à nous convoquer ici ?

— Si je parle d’une menace contre notre existence même, dit le vieil homme, cela te suffira-t-il ?

Colivar accorda à ces mots l’attention ombrageuse qu’ils méritaient, puis il hocha la tête.

— Parfait, conclut le Magister royal. Dans ce cas, tu peux venir avec moi et voir de tes propres yeux.

Sans un mot de plus, Ramirus guida son invité, plus méfiant que jamais, hors de la salle puis jusqu’au cœur du palais.

L’ACCÉLÉRATION

LE TOURNANT DÉCISIF

 

Celia S. Friedman (née en 1957) a été...

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