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Fetnat et le pistolet qui ne tue pas

De
115 pages
L'histoire se situe au coeur des années cinquante. Fetnat passe ses vacances chez son grand-père qu'il connaît à peine. Arrivé à Marie-Galante, chez cet ancien militaire, il fait la connaissance de sa famille, et découvre diverses facettes de la vie à la campagne. Il découvre surtout la vie chez son grand -père, rythmée par une double discipline, l'une militaire et l'autre tenant des moeurs de l'époque. Un jour, au fond d'une malle, il découvre le pistolet que son grand-père avait ramené de la guerre.
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Fetnat et le pistolet qui ne tue pas

@ L'Hannattan,

2004

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Hannattan, Italia s.r.l. Via Degli Artisti 15 10124 Torino L'Hannattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-5422-8

Pierre Lima de Joinville

Fetnat et le pistolet qui ne tue pas

L'Harmattan

Biwa!Le coup partit! La balle fit un ricochet sur le mur de la maison de la belle tant convoitée, et se perdit dans le bois voisin. Les pocles qui picoraient sous les arbres, dérangées par le bruissement subit des feuilles, se mirent à piailler. La femme chancela dans l'embrasure de la fenêtre et tomba. Fetnat, qui tenait une arme pour la première fois, reçut une violente secousse à l'épacle. Laissant choir cette arme, il se mit à guecler comme un cochon qu'on égorge: «J'ai tué ma femme, j'ai tué ma chérie, j'ai tué ma bienaimée, je l'ai tuée, je l'ai tuée. Qu'ai-je fait? Je suis foutu ».
Tout le voisinage, ameuté par les cris de Fetnat, accourut et vit celui ci se tordant et se roclant sur le so~ tout en continuant à crier: « je l'ai tuée, je l'ai tuée ». On le regardait, on se questionnait des yeux, mais personne ne trouvait réponse, car rien apparemment ne pouvait expliquer le comportement de l'enfant. Qui avait-il tué ? Avec quoi? On avait entendu une détonation, mais où était l'arme? Les femmes qui étaient les premières arrivées sur les lieux, parce que secles à la maison au moment du drame, regardaient passivement l'adolescent se contorsionner sur le sol carrelé de la maison de Monsieur Benoili. Ce dernier, comme la plupart des hommes du voisinage, n'était pas encore rentré. A seize heures trente, l'heure à laquelle s'est produit cet incident, les hommes de Ducos comme ceux des autres sections d'ailleurs ne sont pas sortis de leur champ. A l'abat duJour cassé,les derniers rayons du soleil se noyaient dans la mer devenue presque noire à cet instant, un à un les ccltivateurs arrivaient, qui avec un paquet de zanma* sur la tête, qui avec un sac en jute sur le dos, tenu de la main gauche, contenant quelques racines, ou tout simplement quelques bouts de cannes à sucre, la main droite portant toujours le coutelas. Les cris augmentèrent en intensité, et l'on n'entendait plus ceux du malheureux enfant.

* Partie suPérieure non comestible de la canne à sucre (note de l'auteur)

Les maris rentrant chez eux, et ne trouvant pas leur épouse, se mirent à les héler. Armande, Bertha, Clémentine, Victorine, Hortense, Yvonne, tous les prénoms féminins y passèrent presque, et l'on n'entendait qu'une seule réponse, éti, pour oui. Mais ce qui était le plus curieux, c'est que toutes ces voix provenaient de la même direction et sortaient d'une seule et même maison, celle de Monsieur Benoili. Cela rendait encore plus furieux ces hommes, car ce Monsieur Benoili avait une réputation qui le précédait de quelques lieues. Réputation qu'il n'avait pas usurpée, puisque malgré les nombreuses années passées en Europe, il avait eu vingtdeux enfants, avec son épouse, sans compter ceux qu'il avait essaimé un peu partout dans le pays. TIparaîtrait, mais cela, je ne l'ai pas vérifié, qu'il avait plus de trente enfants. - Victorine, où étiez-vous? Que se passe-t-il ? Cette question comme une litanie était posée à toutes les femmes par leur mari, et toutes répondaient: «C'est Fetnat ». - Mais Fetnat quoi? - On n'en sait rien. - Comment vous n'en savez rien? Qu'est-ce qu'il a, qu'at-il fait? - On ne sait pas. On a entendu comme une détonation, puis il s'est mis à crier: je l'ai ttiée ! je l'ai tuée! On s'est précipitées sur les lieux, et là nous avons vu Fetnat roulant sur le sol, pleurant et criant. Nous n'avons pas pu lui tirer un seul mot de la bouche. Quand vous êtes arrivés, on essayait de l'asseoir sur le canapé de son grand-père. TI refusait et lançait des coups de pieds à tort et à travers. La nouvelle transmise, hommes et femmes se ruèrent dans la maison de Monsieur Benoili. TIs trouvèrent l'enfant prostré sous la table de la salle à manger, les bras croisés devant le visage. Il avait l'air d'un chien qui se sachant fautif, adopte une attitude malheureuse afin d'atténuer la violence

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de la colère de son maitre. De longues minutes passèrent sans que personne ne put savoir un mot sur ce qui s'était vraiment passé. De guerre lasse, chacun rentra chez lui, laissant Fetnat seul dans son malheur. Mais chemin faisant les commentaires allaient bon train. Cependant n'ayant aucune idée, même imprécise de l'événement, ils ne traînèrent pas dans les rues. Les soucis de Fetnat ne devaient en rien occulter les préoccupations journalières de chaque ménage. C'était bien d'aller au secours de Fetnat, mais cela ne devait pas empêcher la préparation du repas. Les voix commencèrent à s'élever à nouveau dans tout le voisinage. - Ernestine, où est mon manger? - Mais Antoine! Ernestine n'eut pas le temps de s'exprimer que son mari devinant la réponse qu'elle allait faire, lui rétorqua: - Il n'y a pas de maisAntoine! Je ne veux pas le savoir. S'il est devenu fou ce n'est pas mon affaire. Alors parce que cet enfant a fait une bêtise je dois rester sans manger? Depuis ce matin que je suis parti au jardin avec seulement un peu d'eau de café sur l'estomac, tu viens me dire que mon repas n'est pas prêt, parce qu'avec vos ma chè cocotte,vous êtes restées tout l'après-midi à bouleverser des paroles! Ecoutemoi bien Ernestine, je ne veux rien entendre, dans un quart d'heure je veux mon manger. Dans la maison voisine, Foufouille subissait les assauts verbaux de son mari. Un peu plus loin, « anpa papaille, je ne suis pas son père, Charlotte touvéwka ban mwenmangéan mwen onfwa, si ou vlé dômibien0 swa la, Charlotte débrouille toi pour me donner à manger immédiatement si tu veux dormir bien ce soir». Chacun y allait de son vocabulaire, de ses réparties, en fonction de son intelligence, de son caractère, de son éducation et de son degré d'amitié ou d'inimitié pour Monsieur Benoili. Seule Armandine qui était une petite femme calme, douce, gentille et précautionneuse, n'avait rien à se faire reprocher par son mari. Au contraire, c'était le seul 9

couple qui se lamentait sur le sort du petit. «Que lui est-il arrivé? Qu'a-t-il fait? il a dû jouer dans les affaires de son grand-père, que se passera-t-il quand ce dernier rentrera?» Autant de questions que se posaient Armandine et son mari, et qui restaient pour l'instant, sans réponse. Cependant malgré la chaleur des discussions, qui dans certaines maisons tournaient même à la dispute, l'envie de connaître le dénouement de cette affaire aiguisait la curiosité des familles. C'est ainsi que de temps en temps on apercevait tantôt la tête d'un homme, tantôt la tête d'une femme, sur le pas des portes. On surveillait l'arrivée de Monsieur Benoili. Monsieur Benoili n'était pas encore rentré chez lui, car ce n'était pas un cultivateur comme les autres. Il lui fallait, chaque fois qu'il revenait des champs, faire le tour de la Section *. En dehors des racines qu'il plantait pour sa consommation personnelle, et de quelques arbres fruitiers qu'il chouchoutait particulièrement, pour le plaisir de ses enfants et de ses petits enfants, le reste du temps c'était pour se désennuyer. il allait au champ plutôt pour rencontrer du monde qu'autre chose. Car c'était un blagueur; il avait la parole facile et les quelques années passées en métropole lui avait délié encore davantage la langue. Il aimait discourir sur son passé militaire, sur ses prouesses. il prenait un certain plaisir à dire qu'il n'attendait pas sur les produits de la terre pour vivre, qu'il était payé par l'Etat, qu'il émargeait sur le grand livre de l'Etat. Cette parole jetée à la volée au public, selon l'endroit et selon l'auditoire, lui attirait l'aversion de certaines personnes. Mais comme il le disait souvent: «intéré an tini an tchéa raft, manglouss é t01!Jouhayéi)), le peu d'intérêt p c que j'éprouve pour la queue des rats, les mangoustes peuvent toujours les emporter. Ce qui signifie en clair qu'il s'en foutait royalement.

*Evoque un lieu-dit (Note de l'auteur)

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Fetnat était le fils du dernier enfant de Monsieur Benoili. il s'appelait comme cela, car il était né le quatorze juillet, et le calendrier portait FET.NAT l'abréviation de FETE NATIONALE. C'était donc un sobriquet car son vrai nom était Victor. C'était ce prénom qui lui était destiné, car ses parents l'attendaient pour le dimanche d'après. Ce qui lui aurait valu certainement le surnom de Schoelcher. Mais il était sorti du chou plus tôt que prévu. Certaines personnes disaient que les médecins s'étaient trompés. D'autres au contraire voyaient là l'influence de la lune. Tout le monde avait raison, mais Dieu seul savait! Ce surnom de Fetnat lui causa beaucoup de déboires. il n'acceptait pas que ses condisciples, voire ses amis, l'appellent de la sorte, d'autant plus que cela cachait beaucoup de sous-entendus, et avait une certaine connotation péjorative aux yeux de certains. C'était toujours l'objet de bagarres tant mémorables qu'indescriptibles. il pouvait gagner ou perdre le combat, cela n'avait pas grande importance. La seule satisfaction qu'il tirait du gain d'un combat s'exprimait de deux manières: satisfaction interne quand ses meilleurs amis n'étaient pas présents; dans le cas contraire, il s'extériorisait avec véhémence. Cependant, dans les deux cas sa joie était de courte durée, car cela se terminait toujours pour lui par une bonne fessée, quand il rentrait à la maison. Quel enfant de cet âge ne prenait la raclée après s'être battu, soit dans la cour de récréation, soit sur le chemin de l'école, ou dans quelqu'autre endroit que ce soit! On n'avait pas le droit de se battre. Si d'aventure l'issue de la bagarre vous était défavorable, la violence des coups était renforcée. Le père tout en interdisant la bagarre, n'acceptait pas que vous ne fussiez pas le vainqueur. Comment son fils pouvait-il se laisser battre par le fils de untel, « on tibougflèguèdèkon sa, un jeune aussi maigrelet». il se sentait touché dans son orgueil d'homme.

Il