feu ma haine

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Ce récit ne relate pas que des faits réels. Mais le fond de l'air est vrai. L'air saturé de la haine que l'auteur vouait à un père, ouvrier spécialisé en rien, à Fleury-la-Belle, ville de banlieue. Mort, au monde et à Celui qui le créa. Ce texte est le faire-part de décès de la haine des origines. Il est aussi le récit d'un cheminement spirituel..
Publié le : dimanche 1 février 2004
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EAN13 : 9782296349292
Nombre de pages : 148
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FEU MA HAINE

Daniel BRAMI

FEU MA HAINE

L'Harmattan

@

L'Harmattan,

2004

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.I. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

ISBN: 2-7475-5858-4 EAN 9782747558587

I
La mort de mon père m'affecterait autant que la chute de la tour TFl. Je ne regarde pas TF1 mais je connais son siège social, une sorte de rouleaucompresseur vertical. Pendant des années, la chaîne TF1 roulo-compressa le crâne de mon père. En d'autres temps, Georges Pompidou avait

déclaré: « La télévisionest la voix de la France ».Pour
ma part, je puis attester que TF1 fut la voix de mon , pere.

Miraculéde l'enfance,il ne manquaitpas un « Oub
Dorothée », et chantait ad 11ttUSf?£lJncouplets bancals les

s'adressant au public magnanime des 2-5 ans. Alors que défilait le générique d'un dessin animé japonais, qui avait livré au Pathos les supplices chinois endurés par des enfants en proie à la méchanceté adulte, alors que mon père était encore tout retourné, en spectateur dont les poings, le regard et le souffle ne formaient qu'un tout stupéfié par l'image, alors qu'il

s'éveillait à peine d'un endormissement de statue attentive, il s'empressait de se raconter. A la manière de certains insectes, dont l'espérance de vie n'atteint . pas . vingt-quatre heures, son passé . remontaIt au petit matm. A cinq heures quinze précisément, il s'éveillait à la conscience pour la perdre aussitôt sous le jet lourd de la douche, qui martèle de coups de poing le corps débile du petit matin, dans les convois de la SNCF, qui transportent en commun le malheur, qui compressent le malheur de milliers d'organismes en un seul corps, dans les cadences de l'usine AKT, que l'on dit «infernales» car un tel mot suppose qu'on a tout dit, dans les plaisanteries échangées avec les gars de l'usine, des mots pleins d'audace, désinvoltes, qui contiennent toute la liberté qu'on n'a pas, dans les repas richement caloriques qui dilatent l'estomac au self de l'usine, dans les vapeurs richement toxiques de la chaîne de l'usine qui changent la couleur des poumons, et dans la sourde humiliation, qui est surtout muette, l'orgueil est bâillonné, de n'être pas l'un des Messieurs de l'usine, aux costumes infroissables et sans tâches. Jour après jour, il effectuait les mêmes gestes à l'usine, traits vifs dans l'espace s'écrasant contre l'acier, mouvements secs et hâtifs qui déréglaient son corps, désormais machine à tics autonomes, obsolète pour tout autre usage, perdu pour toute autre cause, inapte à toute autre danse. Le soir venu, ma mère, mon frère, ma sœur et moi assistions au même récit, rabâché à la mode de l'usine, 4

deux ou trois phrases répétées en alternance à la cadence infernale des chaînes de l'usine. Je ne saurais dire quelle était sa fonction. Dans quelle fiction d'entreprise il se donnait en spectacle. L'essentiel tenait à ce qu'on l'employât en rouage à peine plus digne d'attention que l'un des milliers de rouages métalliques qui maintenaient l'usine debout, l'essentiel résidait dans l'abrutissement métallique auquel il consentait pour ne pas se perdre et se retrouver sous-homme sans plafond, sans chauffage central et sans eau courante, l'essentiel se limitait au servage contractuel auquel il disait oui, pour demeurer coûte que coûte l'un de ces hommes agrippés par la peur de ne plus soutenir les cadences assassines, pissant de trouille à l'idée de recevoir une lettre recommandée commandant leur renvoi, et par conséquent l'interruption, brutale et logique, de l'arrivée dans une boîte aux lettres, à la cadence molle d'une fois le mois, d'un document comptable où figuraient en haut à gauche leurs nom-prénomfonction, et en bas à droite la rétribution T.T.G en milliers de francs des milliers de figures imposées à l'usine. A l'instar d'un aède dénué de mémoire, mon père, tous les soirs, déclamait la geste héroïque des sansgrade de l'usine. Le matin, il pointait. D'un geste anodin, il convenait que son temps ne lui appartînt plus, revînt de droit à l'entité appelée Usine dont les grilles s'ébranlaient. Dans un vestiaire sans grâce, il faisait peau neuve. Il troquait ses vêtements bon marché 5

contre un unifonne qu'il n'aurait pu endosser à l'extérieur, sous peine d'être enfenné. Affublé de cette tenue, commune à tous les sans-grade de l'usine, il se résignait à changer d'identité, à perdre toute identité, à se perdre dans la masse indistincte des milliers de tâcherons portant une tenue identique. Il reniait ce qu'il était pour ce qu'il était tenu d'être selon les clauses impérieuses d'un contrat de travail à durée indéterminée. En lui se célébraient des noces contrenature: le rythme des battements de son cœur épousait le rythme de la chaîne de montage. A dix-sept heures trente-huit, une sonnerie forte et stridente, forcément stridente, retentissait. Il retrouvait les vêtements du matin, il montait dans les mêmes bus, les mêmes trains, effectuant à rebours la seconde partie du trajet cyclique; entre les correspondances il se hâtait; comme un rat dans une roue il courait à corps perdu. L'issue de la course s'appellerait au mieux « Retraite», au pire «Licenciement». Seule la retraite procurerait à mon père quelque satisfaction. Le soir venu, après le «Club Dorothée », après le repas qu'il prenait seul sur la. table de la cuisine, un bureau de fer blanc sauvé lors d'un renouvellement du mobilier de l'usine, après la mélopée de Stakhanov l'O.s. à laquelle il nous conviait tous, d'une masse il s'endonnait, assommé par un cachet détendant ses nerfs malaxés à l'usine, substance chimique qui le plongeait dans un sommeil épais, de la mélasse sans reves. " Le lendemain, à cinq heures quinze, il sursautait à la sonnerie stridente d'un réveil japonais en plastique 6

blanc, l'expulsant de la nuit aussi brutalement qu'un contremaître d'usine rappelle à l'ordre un ouvrier retardataire. Il arrivait à l'heure. La pointeuse en faisait foi, mon père ne baguenaudait pas en route. A l'usine, corps asservi répétant les mêmes gestes, il éprouvait, par la force des choses, une solidarité de corps avec des milliers d'autres corps entravés comme le sien. Parmi ces corps, certains partageaient sa table au self de l'usine. L'un d'eux, jamais le même, mon père quand son tour venait, posait en s'esclaffant la question rituelle: Mangerait-on aujourd'hui les rognons du chef? La chasse aux bons mots était ouverte. On parlerait sexe sans bander, mais en bouffant de la chatte imaginaire et des plats d'un réel rapport qualité-prix. Les jours de rognon, on ne posait pas la question rituelle, spontanément les rires se déclenchaient, et les quarante-cinq minutes de pause réglementaire culminaient au sommet de l'entrain. La promiscuité laborieuse ne manque pas de créer des liens. Cela se traduit notamment par une propension à converser. Les décérébrés de la chaîne de montage font comme ils peuvent. Ils vont à l'essentiel. Il ne leur échoie pas les discussions clinquantes. Ils ne parlent pas sicav et bons du Trésor. Ils ne chantent pas les louanges de la construction européenne. Ils ne soumettent pas à un audit scrupuleux les innombrables

interprétations de

« Don

Giovanni». Pareilles

préoccupations sont réservées aux cadres supérieurs, aux hiérarques aux ongles propres, qui déjeunent gratis à l'extérieur, regards lumineux et blabla pondéré, dans 7

un restaurant spécialisé dans le repas d'affaires, loin de l'usine, loin de la zone industrielle, en plein cœur des grandes villes. Mon père mangeait coudes sur la table. Sans doute évoquait-il les résultats scolaires de son engeance, supérieurs à ceux des fils de cadres supérieurs. Mon frère, ma sœur et moi étions des élèves modèles. Cela tenait au fait que nous les méprisions, mon père et son travail de merde, mon père et son travail indissociablement liés, mon père et ce travail ressassé après l'heure de Dorothée, mon père qui ne parlait que de ça, de ce travail qui l'avait absorbé, mon père qui faisait corps avec ce travail, ce travail de merde qui l'avait façonnéI en pantin de merde ressassant tous les . S01rsson numero. Au self, il évoquait nos succès scolaires, et, perplexe, se demandait comment il avait pu engendrer de tels génies. Il se rassurait, faisant remarquer à ses commensaux que ce n'est pas le cortex, mais les couilles, les principales responsables de la fécondation. Une sonnerie retentissait. Il fallait déguerpir. Dans un brouhaha viril, on se dirigeait vers la chaîne de montage. Les visages se fermaient, les bouches se fermaient, impossible de sourire impossible de parler impossible de s'entendre impossible de s'immiscer dans la conversation des machines. Sur la chaîne de montage, fleuve toujours identique où les destinées se noient, défilait le contingent habituel des pièces métalliques, formes géométriques, lourdes, coupantes pour qui n'y prenait garde. Rare était l'accident. La Direction, 8

adepte du principe de précaution, prenait soin de recruter des contremaîtres dont les aboiements de dogues prévenaient toute tentative d'évasion par l'esprit, toute pensée résistant au roulis de la chaîne, toute velléité de briser les chaînes liant chacun à sa fonction. Le soir, la chaîne TF1 succédait à la chaîne de montage. Enchaîné aux jours ouvrables et à l'access prime time, mon père était un esclave qui en redemandait. Il se méfiait des syndicats dont les revendications minaient l'ordre naturel, dont l'existence même faisait injure au bon sens. L'homme, le vrai, sans broncher s'accomplissait dans le travail. L'ANPE ne regorgeaitelle pas d'hommes diminués? A mes yeux, la chaîne de montage écourtait l'espérance de vie et atrophiait l'entendement. L'homme véritable était un abruti fini qui mourrait prématurément. A n'en pas douter, mon père était un homme. Les airs du Club Dorothée se répandaient sirupeux alors que la chaîne de montage donnait plutôt dans le dissonant. Mon père, infatigable interprète des chansons du Club Dorothée, tenait sa revanche sur l'usine, faisait la nique à l'implacable musique industrielle qui l'avait pénétré le jour. Pourvoyant aux frais de bouche d'une femme sans revenus et de ses trois enfants, il ne pouvait se permettre d'entonner l' « Internationale ». A ses enfants, il laissait le soin de la lutte dans les classes, et nous ne manquions pas d'obtempérer, parce qu'il nous 9

dégoûtait, parce que nous ne voulions pas nous réveiller, à cinq heures quinze précisément, avec ses traits fripés de sans-diplôme, parce que Dorothée était une sorcière qui ne devait pas les aimer, les enfants, pour leur infliger de gais refrains repris en chœur par \ des peres degeneres. "" Longtemps, j'ai désiré sa mort. Ses ronflements traversaient la paroi de ma chambre. Même inconscient, il ne me laissait pas en paix. A l'idée qu'il pût mourir dans la nuit, je trouvais que la vie avait du bon. Avant de m'endormir, je formais le vœu suivant: Qu'il ne se réveille pas, Qu'à cinq heures quinze son réveil ait beau hurler, Qu'il ne se réveille pas, Mon Dieu - à onze ans je ne croyais plus au Père Noël mais j'avais un peu de religion-, Mon Dieu, Faîtes qu'il ne se réveille pas, Que la SNCF égare l'un de ses zombies du premier tram, Que l'usine se sépare d'un vaillant automate, Que les gars de la chaîne de montage tirent une tronche de circonstance, Qu'ils prononcent au self des phrases de CIrconstance, Il travaillait bien, Il rigolait bien, La mort tous nous prend un jour, Qu'ils se cotisent pour la gerbe de circonstance. 10

En dépit de la ferveur de mes prières nocturnes, je ne fus pas exaucé. Cet homme robuste, aux épaules luisantes et arrondies, à la poitrine velue de grand singe, carcasse solidement campée sur la croûte terrestre, cet homme qui jamais ne tombait malade avait pactisé avec la vie pour pourrir la mienne. Les jours de rage, de coups de poings contre les murs, contre les portes, j'hurlais mon impatience de le voir crevé. Ma mère, stoïcienne à la voix brisée, m'incitait à la résignation, avec un cerveau d'enfant il ne changerait pas. Quant à moi, je goûtais peu la compagnie des enfants, mes camarades de classe, eux dont les pères n'étaient pas des enfants. Je n'avais rien d'un enfant, mon père ayant tout d'un enfant je ne pouvais en être un. Ma mère me suppliait de le comprendre, de pardonner. En vain. La haine supplantait l'oxygène, ces jours-là. Je la maudissais pour l'avoir épousé, pour m'avoir infligé pareil géniteur. Je l'accusais, d'un cri couvrant sans peine ses sanglots faibles, je l'accusais d'être aussi folle que lui, plus folle encore elle avait épousé un fou. J'appartenais à une famille juive Sépharade, modérément pratiquante, mais qui pour rien au monde n'eût enfreint le jeûne du Grand Pardon. Dieu était du genre masculin. C'était lui le véritable Père, créateur des hommes et des choses, cela suffisait pour me le rendre haïssable. Aussi, le jour de Kippour, je ne jeûnais pas, bravant l'autorité du Père éternel, me 11

délectant de la stupeur, de l'abattement, du sentiment d'échec, absolu qui se bousculaient sur le visage de mon pere. Croquant une chips ou buvant un soda, je prouvais à mon père qu'il n'était pas un père; la crainte d'être foudroyé le jour de la destruction du Temple, il ne me l'avait pas transmise. Ce jour-là, je le bafouais, et Dieu avec. En tant que premier-né mâle, ma faute était sans appel. Le premier-né mâle de toute famille juive est censé se consacrer au Seigneur, l'habit de prêtre lui est réservé d'avance. Pour lui permettre d'exercer des fonctions plus lucratives, symboliquement on le rachète. Mon père m'avait racheté, sans se douter quel impie je serais. Depuis des siècles et des siècles, ses ancêtres avaient engendré des fils, qui, sans exception, avaient respecté le jour du Grand Pardon. Sur lui s'abattait la honte de m'avoir donné le jour, misérable morveux dont le sacrilège frappait d'opprobre toute sa lignée pourrie, par ma faute. Trois cents soixante-quatre jours par an, il me pourrissait l'existence. Je lui rendais la pareille le jour de la Grande Expiation. Il me disait Je te maudis. Tu n'es pas digne d'être mon fils. Au moins nous accordions-nous sur ce point-là. II Ma mère l'avait épousé à dix-huit ans, et, pour élever son premier enfant, né onze mois après, elle avaitdû quitter son emploide caissière« Cacharel ». 12

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