Fictions surnaturelles

De
Publié par

Lovecraft accède tout juste, dans son pays même, au statut d'un des principaux écrivains américains du XXe siècle.

Ces dernières années, non seulement nous en avons appris beaucoup plus sur lui, sa vie, et le contexte de ses récits, son rapport à l'imaginaire scientifique ou géorgaphique, à la modernité des villes, mais les textes sont enfin accessibles dans des versions vérifiées et complétées.

C'est seulement depuis la fin des années 80 que l'oeuvre apparaît sous ce nouveau jour.

Cette entreprise progressive de retraduction de Lovecraft tente de ne pas contourner, simplifier. C'est une oeuvre noire, tranchante, qui tire sa force implacable de la rigueur de son système narratif, les écrits de Lovecraft sur l'écriture même en témoignent.

Après 5 ans de ce travail, l'idée s'impose d'elle-même: une intégrale, qui sera progressivement complétée (il suffira de la mettre à jour auprès de votre librairie numérique), de l'ensemble de ces traductions.

2 récits, romans & nouvelles – et leurs introductions : avec une première série des grands romans, un vaste parcours dans la diversité des récits brefs qui sont le laboratoire du solitaire de Providence.

FB

Contient : La maison maudite, Celui qui hante la nuit, Horreur à Red Hook, La couleur tombée du ciel, La chose sur le seuil, Chuchotements dans la nuit, La peur en embuscade, Les rats dans les murs, La musique d'Erich Zann, L'appel de Cthulhu, Montagnes de la folie, Dans l'abîme du temps, Dagon, La ville sans nom, L'étrange maison haute dans la brume, Lui, La rue, Dans le caveau, Le temple, Le chien, L'Innommable, Un air glacial, Par delà le mur du sommeil, L'étranger, Le livre.


Publié le : vendredi 11 septembre 2015
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782814510067
Nombre de pages : 1180
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
FICTIONS SURNATURELLES
HOWARDPHILLIPSLOVECRAFT
25 romans, récits, nouvelles
nouvelle traduction & introductions François Bon
Tiers Livre Éditeur
collection The Lovecraft Monument
ISBN : 978-2-8145-1006-7 DERNIÈRE MISE À JOUR NOVEMBRE 2015 TOUS DROITS RÉSERVÉS POUR CETTE TRADUCTION © FRANÇOIS BON & TIERS LIVRE ÉDITEUR
C’est un peu pour moi le texte de la révélation : marcher un beau jour de printemps (le 29 avril 2010 précisément) dans la calme rue de la colline de Providence, Benefit Street, tenant à la main un polycopié fourni par l’office du tourisme et indiquant les lieux où avait véu H.P. Lovecraft (et ç’avait été difficile de se le procurer, il n’est pas très aimé là-bas, ni les récits d’horreur très en estime – Lovecraft ravalé à un écrivain de genre) et nous étions devant la coquette et ancestrale maison de bois peint en jaune qui avait servi de modèle à La maison maudite, tout était calme sous le soleil, des voitures tranquillement garées devant la porte de la cave où tout se passe, et je découvrais que je n’avais rien compris à Lovecraft. Et si je n’avais rien compris, il fallait attraper le texte au ralenti, comprendre comment il était fait. À peine de retour à Québec, lesté d’une solide édition des Weird Tales, je m’embarquais dans une traduction dont je ne savais pas qu’elle serait suivie d’autres. Je découvrais la complexité de Lovecraft et son enracinement dans le fantastique romantique. Un peu plus haut, dans le même quartier, nous nous étions arrêté à ce petit parc en surplomb dont le vieil arbre avait connu Edgar Poe contemplant d’en haut la ville, et Lovecraft décrivant Poe – dont l’auberge était là précisément – accoté à ce même arbre. Et puis la nature même de ce fantastique. Récemment, je découvrais dans Proust cette phrase qui me hante depuis lors : « Dostoïevski était un grand inventeur de maisons ». Lovecraft réinvente la maison qui lui sert de modèle, mais dans la plus scrupuleuse contrainte que rien, strictement rien n’échappe à la vie ordinaire de Providence, et de cette rue même, où lui aussi il vit. Et c’est cela aussi qu’il faut respecter : le désordre minuscule du réel, dans ce majestueux dépli de l’histoire, valant plus que les figures terrifiques elles-même, et là notre trouble, notre malaise, la nécessité d’avoir à faire juste exister une odeur. Et que les autres difficultés, la complexité permanente d’une syntaxe flottante, lourde et chargée d’adverbe, mais justement pour la nécessité d’engluer et happer toujours plus profond, et son corollaire : le recours permanent à des formes textuelles parfaitement établies, rapports, correspondances, qui attestent de la réalité du narrateur y compris par sa maladresse ou son confinement à des formes d’énonciation en apparence non littéraires, tout cela on avait à le prendre comme la matière même de Lovecraft, mais en permanence avoir à le soumettre à ce principe de malaise, d’instabilité perpétuelle par quoi justement le plus ordinaire, cette tranquille maison de Lovecraft et sa cave, va devenir la preuve que – où que vous habitiez dans le monde – l’effroi et la mort peuvent surgir et que vous serez happé comme les autres avant vous. The shunned houseété publié pour la première fois en 1928 dans a The Recluse Presset repris en 1937 dansWeird Tales. F.B.
M ÊME DES PLUS GRANDES HORREURS, l’ironie est rarement absente. Elle intervient directement dans la façon dont les événements se combinent, tandis que parfois elle n’est liée qu’à leur fait arbitraire parmi les personnes et les lieux. De la dernière catégorie, ce splendide exemple dans un cas lié à la vieille ville de Providence, où dans les années quarante Edgar Allan Poe a souvent séjourné, quand il a vainement fait la cour à notre poète si douée, Mme Whitman. Poe s’hébergeait en général Mansion House, dans Benefit Street : le Golden Ball Inn était un hôtel renommé dont le toit avait abrité Washington, Jefferson et Lafayette – et
sa promenade favorite le menait vers le nord, dans cette rue où vivait Mme Whitman, et le petit cimetière à flanc de colline derrière l’église Saint-Jean, dont l’étendue invisible de vieilles tombes du dix-huitième siècle exerçait sur lui une fascination particulière. Maintenant, telle est cette ironie. Dans cette promenade si souvent répétée, le plus grand maître au monde du terrible et du bizarre était obligé de passer devant une maison particulière, côté est de la rue ; une misérable, très vieille bâtisse accrochée à la pente abrupte de la colline, avec un grand terrain mal entretenu, datant de quand la région était encore une campagne ouverte. Il n’apparaît pas qu’il en ait jamais écrit un mot, et aucune évidence qu’il l’ait seulement remarquée. Et pourtant cette maison, pour les personnes en possession de certaines informations, équivalait ou dépassait en horreur les pires imaginations du génie qui si souvent était passé là devant sans rien savoir, et reste impudiquement le symbole du hideux le plus effarant. Cette maison était – et est toujours – d’un type à attirer l’attention des curieux. À l’origine une ferme, ou une demi-ferme, elle illustrait l’ensemble du dessin colonial de Nouvelle-Angleterre du milieu du dix-huitième siècle – un toit en faîte prospère avec deux étages, un grenier et ses lucarnes, un portail et une galerie dictés par le progrès du goût au temps du roi George. Orientée au sud, avec un pignon qui tombait sur les plus basses fenêtres côté est où grimpait la colline, et l’autre élevant ses fondations au-dessus de la rue. Sa construction, il y a plus d’un siècle et demi, avait accompagné la poursuite et extension de la route à cet endroit ; parce que Benefit Street – qui s’appelait d’abord Black Street – avait d’abord été un chemin tracé parmi les tombes des premiers colons, et mise au droit seulement après qu’on eut déplacé les ossements de la partie nord du cimetière, lui permettant de couper décemment à travers les anciennes sépultures familiales. Au début, vingt pieds d’herbe abrupte séparaient le mur ouest du chemin. Mais en l’élargissant au temps de la Révolution, une grande partie du terrain intermédiaire fut mangée, exposant les fondations de telle façon qu’on avait dû construire un soubassement de briques, créant au-dessus de la rue une cave profonde, avec sa porte et deux soupiraux, tout près d’où désormais passaient les gens. Quand on ajouta un trottoir, il y a un siècle de cela, le reste d’espace fut supprimé ; et Poe, en marchant, ne pouvait remarquer que le mur gris accroché à pic au trottoir et surmonté à dix pieds de briques par le bardeau corpulent de la maison elle-même. Le terrain, comme les autres fermes, s’étendait en arrière sur la colline, presque jusqu’à Wheaton Street. Le côté sud de la maison, contigu à Benefit Street mais loin au-dessus de son niveau, formait une terrasse sur un haut remblai de pierre moussue, où s’insérait un escalier de marches étroites conduisant comme à travers un canyon vers la partie supérieure et sa pelouse galeuse, restes de murs et vieilles briques, et tout l’attirail des jardins non entretenus, pots de grès brisés, bouilloires démantelées tombées de leur trépied noueux, et autre bazar évacué de la porte battue aux vents avec son fanal cassé, ses pilastres ioniques pourris et le fronton triangulaire mangé aux vers. Quand dans ma jeunesse j’entendis parler de la maison maudite, c’était parce que des gens y étaient morts en quantité anormale. C’était la raison, disait-on, qui en avait fait déménager les propriétaires originaux, vingt ans après l’avoir construite. C’était tout simplement malsain, peut-être à cause de l’humidité, de ces moisissures qui proliféraient dans la cave, et cette odeur maladive générale, les courants d’air dans les couloirs, ou bien la qualité de l’eau du puits qu’on y pompait. Un faisceau de choses suffisamment détestables, c’est tout ce que j’avais pu recueillir des personnes que je connaissais. Seuls les cahiers de mon oncle archiviste, le docteur Elihu Whipple, me révélèrent finalement les très sombres et vagues
hypothèses qui avaient constitué ce courant souterrain de rumeurs parmi les domestiques d’autrefois et les gens simples ; hypothèses qui n’étaient jamais sorties de la ville, et qu’on avait oubliées quand Providence eut grandi jusqu’à devenir une métropole à la population moderne et fluctuante. Pour autant, la maison n’avait jamais été considérée par la part la plus solide de la communauté comme étant d’aucune façon « hantée ». Aucun de ces contes répandus avec des chaînes traînées, de soudains courants d’air ou des lumières brutalement éteintes, des visages à la fenêtre. Les plus engagés disaient seulement que c’était une maison « pas de chance », et ne tentaient pas d’aller plus loin. Ce qui était au-delà de toute discussion, c’est qu’une proportion épouvantable de gens étaient morts ici ; ou, plus précisément, étaient morts ici il y a longtemps, puisque malgré quelques tentatives au cours des soixante dernières années, la maison était restée inhabitée, et qu’il avait été impossible de la louer. Ces gens n’avaient pas tous été soudain frappés par une seule cause ; il semblait plutôt que leur vitalité était insidieusement sapée, et que chacun était mort par suite de cette faiblesse évidente, qui les aurait naturellement emportés. Et pour ceux qui n’étaient pas morts selon un degré ou l’autre d’un type d’anémie ou de consomption, ou parfois du déclin de leurs facultés mentales, leur état confirmait l’insalubrité de la maison. Quant aux maisons voisines, ajoutons-le, elles semblaient entièrement épargnées de ces caractéristiques nocives. Ce que j’avais appris, avant même de questionner mon oncle avec insistance, le conduisit à me montrer ces notes qui finalement nous embarquèrent tous deux dans cette enquête hideuse. Dans mon enfance, la maison maudite était vide, avec ses arbres desséchés et ratatinés et si vieux, une herbe si louche qu’elle en était suspecte, et des ronces difformes à vous donner des cauchemars, sur ce talus où jamais les oiseaux ne venaient nicher. Nous les enfants, on s’était approprié l’endroit, et je me souviens encore de mes terreurs de jeunesse, pas seulement pour l’étrangeté morbide de cette végétation sinistre, mais pour l’atmosphère anormale et l’odeur de la maison délabrée, dont nous poussions souvent la porte pour le goût du frisson. Les fenêtres étroites étaient pour la plupart cassées, et l’air sans nom de la désolation restait accroché aux boiseries intérieures chancelantes, au papier peint en lambeaux, aux escaliers grinçants et autres restes de mobilier brisé qu’on y trouvait. La poussière et les toiles d’araignées ajoutaient leur touche de frayeur ; et il aurait été courageux, certes, le gamin qui volontairement aurait osé monter l’échelle vers le grenier, vaste espace mansardé éclairé seulement par la lueur des lucarnes au bout du pignon, et rempli d’une masse de décombres tels que coffres, chaises, rouets qu’une suite infinie d’années aurait ensevelis et ornés pour en faire des formes monstrueuses et diaboliques. Mais, après tout, le grenier n’était pas le plus terrible endroit de la maison. C’était la cave froide et humide qui exerçait sur nous la plus forte répulsion, même si elle était toute entière au-dessus du niveau de la rue, avec seulement une porte très mince et ce mur de briques percé de soupiraux pour la séparer d’un trottoir si passant. Nous ne savions trop si nous y revenions pour sa fascination spectrale, ou devions l’éviter pour la sauvegarde et la santé de nos esprits. D’abord, cette mauvaise odeur de la maison était ici plus forte ; d’autre part, nous n’aimions pas ces moisissures blanches qui s’y multipliaient dans les étés pluvieux, à même le sol de terre dure. Ces moisissures, aux formes aussi grotesques que la végétation dans la cour du dehors, avaient vraiment des contours maladifs ; parodies détestables de champignons vénéneux ou de plantes nocives, nous n’en avions jamais vu de tels dans aucune autre situation. Ils pourrissaient très vite, et devenaient alors légèrement phosphorescents ; ceux qui passaient la nuit parlant alors parfois de feux de sorcières derrière les volets brisés des soupiraux aux relents fétides.
Jamais – même dans nos humeurs les plus sauvagement Halloween – nous n’aurions osé nous y risquer la nuit, mais lors de quelques visites diurnes nous avions pu nous-mêmes constater cette phosphorescence, surtout quand le jour était sombre et brumeux. Il y avait aussi cette chose plus subtile que souvent nous pensions avoir détectée – une chose très étrange, mais certainement la plus suggestive. Je parle d’une sorte de nuage blanchâtre sur le sol poussiéreux – un vague et très variable dépôt de moisi ou de salpêtre, dont parfois nous trouvions la trace parmi les moisissures clairsemées devant la gigantesque cheminée qui servait de cuisine dans ce sous-sol. Une fois, cela nous avait frappé en un instant, tant cela prenait ressemblance étrange à une figure humaine qui aurait doublé de taille, même si en général aucune affinité de cette sorte n’existait, et que d’autres fois il n’y avait même pas ce dépôt blanc. Un certain après-midi pluvieux, alors que cette illusion nous était apparue phénoménalement forte, j’eus de surcroît l’illusion qu’une sorte d’exhalaison mince, jaunâtre et miroitante s’élevait de l’accumulation de salpêtre près du foyer bâillant, et je parlais du fait à mon oncle. Il sourit à son étrange manière, mais il me sembla que son sourire était voilé par une réminiscence. Plus tard, il me raconta qu’une observation similaire figurait dans un de ces récits populaires – croyance qui en appelait de la même façon à une forme entre goule et louve prise par ces vapeurs échappant de la grande cheminée, ainsi que les étranges contours pris par certaines racines des arbres qui avaient trouvé à se faire chemin dans la cave par le jointoiement des pierres de fondation.
* C E N'EST PAS AVANT que j’aie atteint l’âge adulte que mon oncle étala devant moi les notes et données qu’il avait recueillies au sujet de la maison maudite. Le docteur Whipple était un médecin raisonnable et conservateur de la vieille école, et pour tout l’intérêt qu’il en éprouvait, il ne se serait pas empressé d’amener de jeunes pensées vers l’anormal. Son propre point de vue postulait simplement un bâtiment et un lieu nettement sous les normes sanitaires, qui n’avait rien à voir avec l’extraordinaire ; mais il comprenait que le côté si pittoresque qui avait éveillé son propre intérêt pouvait, dans l’esprit imaginatif d’un adolescent, s’associer à toutes les plus épouvantables inventions. Le docteur était célibataire, cheveux blancs, rasé de près, un gentleman ancienne manière, et un historien local remarqué, qui avait souvent porté le débat avec des gardiens de la tradition comme Sidney S. Rider ou Thomas W. Bicknell. Il vivait avec un seul domestique, dans une propriété style roi George, avec heurtoir et galerie de fer forgé, sinistrement accrochée sur une pente abrupte de la North Court Street, près d’un vieux bâtiment de briques colonial où son grand-père — un cousin de ce célèbre corsaire, le capitaine Whipple, qui avait équipé et armé pour sa Majesté le schoonerGaspee1772 — , pendant la séance en législative du 4 mai 1776, avait voté pour l’indépendance du Rhode Island. Autour de lui, dans sa bibliothèque sombre et voûtée, parmi les panneaux blancs de vieillesse et les moulures trop lourdement sculptées, avec ces étroites fenêtres aux petits carreaux ombreux, il gardait les reliques et archives de son ancienne famille, et parmi elles de nombreuses et discutables allusions à la maison maudite de Benefit Street. Et ce lieu saisi par la peste n’était pas si loin — puisque Benefit court à flanc de colline juste au-dessus du tribunal, sur cette pente qu’avaient grimpée les premiers colons. Quand mon insistance à le harceler, après que j’aie atteint à la maturité, décida finalement mon oncle à évoquer ces rumeurs accumulées, elles tissèrent devant moi une chronique bien étrange. Sur une telle durée, avec une telle fréquence, et ces ternes généalogies qui en émergeaient, elles constituaient le fil continu d’une horreur troublante, tenace, et d’une
malveillance surnaturelle qui m’impressionnèrent encore plus qu’elles avaient impressionné le bon médecin. Des événements indépendants s’imbriquaient dans un seul bloc disparate, et des détails apparemment sans importance révélaient des mines hideuses de possibles. Une curiosité neuve et brûlante grandissait en moi, à côté de quoi mes curiosités adolescentes semblaient chétives et brouillonnes. Cette première collation nous mena à une recherche exhaustive, et finalement à cette quête vibrante qui se révéla si désastreuse pour moi et pour les miens. Parce que mon oncle avait insisté pour me rejoindre dans cette recherche que j’avais commencée, et qu’à la fin d’une certaine nuit dans cette maison il n’est pas revenu. Je suis seul, et n’ai plus auprès de moi ce doux esprit tant d’années occupé seulement d’honneur, de vertu et de goût, d’étude et de bienveillance. J’ai érigé un monument de marbre à sa mémoire dans le cimetière Saint-John — cet endroit que Poe aimait tant — le bosquet dérobé de saules géants, où les tombes et pierres tombales se blottissent doucement entre les masses blanchies de l’église et les maisons et murs de soutènement de Benefit Street. L’histoire de la maison commençait par un labyrinthe de dates, qui ne révélaient aucune trace sinistre ni à propos de sa construction, ni à propos de l’honorable et prospère famille qui l’avait construite. Pourtant, dès le début, cette teinture de calamité croissait jusqu’à l’évidence d’une signification physique. La maison maudite, semble-t-il, fut d’abord habitée par William Harris et sa femme Rhoby Dexter, avec leurs enfants: Elkanah, né en 1755, Abigail, né en 1757, William Junior, né en 1759, et Ruth, née en 1761. Harris était un navigateur et un marchand important du commerce avec les Indes de l’Ouest, travaillant pour la compagnie d’Obadiah et ses neveux. Après la mort de Brown en 1761, la nouvelle compagnie de Nicholas Brown & Co fit de lui le capitaine du brick de 120 tonnes La Prudence, construit à Providence, lui permettant d’ériger cette propriété familiale à laquelle il rêvait depuis son mariage. Il en avait choisi le site — une partie récemment tracée de la nouvelle Back Street à la mode, qui longeait la pente de la colline au-dessus du populeux Cheapside — c’était exactement ce qu’il voulait, et le bâtiment rendit justice au lieu. C’était le mieux que ses moyens modestes pouvaient lui offrir, et Harris se hâta d’y emménager avant la naissance du cinquième enfant qu’attendait sa famille. L’enfant, un garçon, vint en décembre : il était mort-né. Il n’y eut plus jamais de naissance dans cette maison pendant un siècle et demi. Au mois d’avril suivant, la maladie survint parmi les enfants, Abigail puis Ruth moururent avant que la fin en soit échue. Le docteur Job Ives diagnostiqua les troubles d’une fièvre infantile, bien que d’autres déclarèrent qu’il s’agissait d’un symptôme de dépérissement, de déclin. Cela sembla, en tout cas, être contagieux: Hannah Bowen, une des deux domestiques, mourut au mois de juin suivant. Eli Liddeason, l’autre domestique, se plaignait constamment de faiblesse ; il serait volontiers reparti à la ferme paternelle, à Rehoboth, si ce n’avait été sa soudaine liaison à Mehitabel Pierce, qui avait été engagée pour remplacer Hannah. Il mourut l’année suivante — une triste année c’est sûr, puisque marquée par la mort de William Harris lui-même, affaibli comme il l’était par le climat de la Martinique, où ses occupations l’avaient maintenu un temps si considérable dans la dernière décennie. Sa veuve Rhoby Harris ne se remit jamais du choc de la mort de son mari et, deux ans plus tard, le décès de son premier-né Elkanah porta un coup final à sa raison. Victime en 1768 d’une forme bénigne de folie, elle resta confinée dans la partie supérieure de la maison. Sa sœur aînée, jamais mariée, Mercy Dexter, avait emménagé pour prendre soin de la famille. Mercy était une fille simple, efflanquée, une forte fille : mais sa santé déclina visiblement depuis le moment de son arrivée. Elle était grandement dévouée à sa sœur infortunée, et avait une affection toute spéciale pour le seul survivant de ses neveux, William, qui de robuste enfant était devenu un maladif et maigre échalas. Cette année-là mourut une domestique,
Mehitabel, et l’autre domestique, Preserved Smith, partit sans explication claire — ou, tout au moins, avec un conte embarrassé comme quoi il ne supportait pas l’odeur du lieu. Pendant un temps, Mercy dut se débrouiller sans autre aide, depuis qu’avec les sept morts et le cas de folie, tout cela en moins de cinq ans, la rumeur qui devait plus tard devenir si obsédante avait commencé à se répandre. Elle finit par recruter deux domestiques qui n’étaient pas de la ville ; Ann White, une dame morose venue du nord de Kingston, qu’on nomme maintenant Exeter, et un garçon de Boston très capable, nommé Zenas Low. C’est Ann White qui donna la première sa forme définitive à la sinistre rumeur sans fondement. Mercy aurait dû en savoir un peu plus avant de recruter quelqu’un du Nooseneck-Hill Country, qui gardait de nombreuses forêts sauvages, et les plus inconfortables superstitions. Encore en 1892, pour prévenir certaines apparitions qui mettraient supposément en danger la paix et la santé publique, les gens d’Exeter exhumèrent un cadavre et brûlèrent son cœur en cérémonie, on peut imaginer ce que donnait un tel point de vue en 1768. La langue de madame Anne était pernicieusement active, et au bout de quelques mois, Mercy la remercia, la remplaçant par une aimable amazone de confiance, venue de Newport, Maria Robbins. La pauvre Rhoby Harris, cependant, dans sa folie, donnait voix à des rêves et imaginations de la plus hideuse sorte. Par moments ses cris devenaient insupportables, et pendant de longues périodes c’étaient des hurlements si aigus qu’on dut envoyer provisoirement son fils chez un cousin, Peleg Harris, rue du Presbytère, près des nouveaux bâtiments de l’université. Après ces séjours, l’adolescent semblait se porter mieux, et si Mercy avait été aussi sage qu’elle était douée de bonnes intentions, elle l’aurait laissé vivre définitivement chez Peleg. Ce que hurlait Mme Harris dans les pics de violence, la tradition hésite à le dire ; ou plutôt, en rapporte des comptes si extravagants qu’ils s’annulent eux-mêmes à force de pure absurdité. Et le plus absurde en est d’apprendre qu’une femme, ayant seulement été éduquée à quelques rudiments de français, pouvait crier pendant des heures des grossièretés idiomatiques dans cette langue ; ou bien que cette même personne, seule et surveillée, se plaignait furieusement qu’elle voyait des choses qui la mordaient et blessaient. En 1772, le domestique Zenas mourut, et quand Mme Harris l’apprit, elle partit à rire d’une joie choquante, et qui lui était parfaitement étrangère. L’année suivante c’est elle qui mourut, et on la mena reposer dans le cimetière Nord, auprès de son mari. Au déclenchement des troubles avec la Grande-Bretagne, en 1775, William Harris, bien qu’il eut à peine seize ans et soit de faible constitution, réussit à se faire recruter dans le corps d’observateurs du général Greene ; et de ce temps on se félicita de le voir grandement gagner en santé et prestance. En 1780, en tant que capitaine des forces du Rhode Island dans le New Jersey, sous le commandement du colonel Angell, il rencontra et se maria avec Phebe Hetfield, d’Elisabethtown, qu’il ramena à Providence une fois libéré avec honneur, l’année suivante. Le retour du jeune soldat n’est pas un bonheur sans mélange. La maison, c’est sûr, était encore en bonne condition ; les rues avaient été élargies, on avait changé le nom de Back Street pour celui de Benefit Street. Mais l’ancienne et robuste constitution de Mercy Dexter s’était évanouie, long et triste déclin, c’était maintenant une silhouette pathétique et voûtée, avec une voix caverneuse et une pâleur déconcertante — qualités qu’elle partageait à un degré singulier avec la servante qui restait, Maria. À l’automne de 1782, Phebe Harris donna naissance à une fille mort-née, et dans la quinzaine suivante Mercy Dexter prenait congé d’une vie utile, austère et vertueuse. William Harris, enfin on ne peut plus convaincu de la radicale insalubrité de sa demeure, prit
ses mesures pour la quitter et la fermer à jamais. Prenant quartier, par sécurité pour lui et sa femme, dans le Golden Ball Inn qui venait d’ouvrir, il fit construire une nouvelle et belle maison dans Westminster Street, là où la ville se développait de l’autre côté du Grand Pont. C’est là, en 1785, que naquit son fils Dutee ; et là que la famille habita jusqu’à ce que l’envahissement du commerce les refoule de l’autre côté de la rivière, sur la colline, dans Angell Street, et le nouveau quartier résidentiel de l’Est, où feu Archer Harris avait fait construire ce somptueux mais affreux cottage à toit français en 1876. William et Phebe succombèrent tous deux à l’épidémie de fièvre jaune de 1797, mais Dutee fut élevé avec son cousin Rathbone Harris, fils de Peleg. Rahtbone était un homme pratique, et loua la maison de Benefit Street malgré le souhait de William qu’elle reste vide. Il considérait comme son devoir vis-à-vis de son pupille de tirer le meilleur rapport des propriétés de l’enfant, et il ne se sentait pas concerné par les morts et maladies qui avaient fait tant de dégâts parmi les occupants, et l’aversion si fortement grandissante avec laquelle la maison était généralement considérée. Et c’est même probable qu’il ressentit comme une vexation, en 1804, l’obligation que lui fit le conseil municipal d’une fumigation au soufre, goudron, et gomme camphrée à propos de la mort discutée de quatre personnes, probablement due à cette épidémie de fièvre alors en régression. Ils disaient que cette maison avait une odeur de fièvre. Dutee lui-même s’occupa peu de la maison, puisqu’une fois grandi il devint corsaire, et servit avec distinction sur le Vigilant avec le capitaine Cahoone, lors de la guerre de 1812. Il revint indemne, se maria en 1814, et devint père cette mémorable nuit du 23 septembre 1815, quand cette si grande bourrasque poussa les eaux de la baie sur la moitié de la ville, et qu’on vit un grand sloop flotter dans la rue Westminster, de telle façon que ses mâts, heurtant les fenêtres des Harris, semblaient symboliquement affirmer que le nouveau-né, Welcome, serait aussi un marin. Welcome ne survivrait pas à son père, mais vécut assez pour mourir glorieusement à Fredericksburg en 1862. Ni lui ni son fils Archer ne savaient rien de la maison maudite, sinon qu’une nuisance la rendait impossible à louer, à cause de cette odeur maladive et moisie depuis tout ce temps qu’on ne l’entretenait pas. Et de fait elle n’avait jamais été relouée après la série de morts culminant en 1861, quand la fièvre du temps de la guerre s’éloigna dans l’obscurité. Carrington Harris, le dernier rejeton mâle de la lignée, n’y voyait que le lieu abandonné et pittoresque d’une légende, jusqu’à ce que je lui en dise ma propre expérience. Il avait l’intention de la raser et d’y construire un immeuble de rapport, mais après ce que je lui en dis, décida de la conserver, d’y installer une plomberie moderne et de la louer. Et bien sûr il n’eut aucune difficulté à trouver des locataires. L’horreur avait disparu.
* O N PEUT IMAGINER COMBIEN puissamment j’avais été affecté par les annales des Harris. Dans cet inventaire continu il me semblait que nichait un démon au-delà de toute chose naturelle que j’avais connue; un démon évidemment relié à la maison et non pas à la famille. Cette impression fut encore confortée par le tableau de données diverses, moins systématique, de mon oncle —rumeurs transcrites depuis les potins des domestiques, coupures de journaux, extraits de registres de décès par ses collègues médecins et ainsi de suite. À ce matériau je ne pouvais guère ajouter, mon oncle était un infatigable archiviste, qui avait pris très au sérieux l’histoire de la maison maudite; mais je pouvais m’appuyer de plusieurs points dominants, lesquels revenaient de façon sérieuse et remarquée par leur récurrence dans diverses sources. Par exemple, ces potins des domestiques étaient
pratiquement unanimes à attribuer aux moisissures de la cave malodorante la principale cause de cette influence démoniaque. Il y avait eu des domestiques —Ann White notamment — qui n’utilisaient jamais la cuisine de la cave, et au moins trois récits très précis pour ressasser ces formes quasi-humaines ou diaboliques prises par les racines et les traces de salpêtre dans le sous-sol. Ces derniers récits m’intéressaient profondément, parce qu’ils corroboraient ce que j’avais vu dans mon enfance, mais il me semblait que la plus grande part de leur signification avait dans chaque cas été largement obscurcie par des additions prises au folklore habituel des histoires de fantômes. Ann White, lestée de ses superstitions d’Exeter, avait édicté le conte le plus extravagant et en même temps le plus consistant; alléguant qu’un de ces vampires devrait être enterré sous la maison —morts qui gardaient éveillé leur corps et leur esprit par le sang et le souffle des vivants— et lançaient la nuit vers leur proie une hideuse légion de formes ou d’esprits. Pour détruire un vampire on devait, disaient les grands-mères, l’exhumer et brûler son cœur, ou à tout le point planter un pieu à travers cet organe; et l’insistance acharnée d’Ann à le chercher sous la cave avait été le principal motif de son renvoi. Son boniment, néanmoins, reçut une large écho, et, parce que la maison reposait sur un terrain d’abord utilisé pour les tombes, y prenait appui. Pour moi, l’intérêt de ces récits dépendait moins de cette circonstance, que de la façon particulièrement appropriée dont ils concordaient avec d’autres éléments — comment Preserved Smith, qui avait précédé Ann White et n’avait jamais entendu parler d’elle —se plaignit en démissionnant que quelque chose lui «suçait la respiration» la nuit; et les certificats de décès des victimes de la fièvre de 1804, établis par le docteur Chad Hopkins, qui montraient pour les quatre personnes décédées un inexplicable manque de sang; ou les passages obscurs des délires de la pauvre Rhoby Harris, quand elle se plaignait des dents aiguës d’une présence semi-invisible, aux yeux de verre. Libre de toute superstition injustifiée comme je l’étais, ces éléments me produisirent une sensation étrange, renforcée par quelques articles de journaux parfaitement distincts, relatifs aux morts dans la maison maudite — l’un de laProvidence Gazette and Country-Journal du 12 avril 1815, et l’autre duDaily Transcript and Chronicle du 27 octobre 1845 —chacun détaillant une épouvantable et sinistre circonstance, dont la duplication devenait remarquable. Il semblait, dans les deux occurrences, que la personne agonisante, en 1815 une brave vieille dame nommée Stafford, et en 1845 un maître d’école d’âge respectable nommé Eleazar Durfee, furent transfigurés d’horrible façon; regardant d’un regard vitreux et tentant de mordre à la gorge le médecin qui les traitait. Encore plus mystérieux, cependant, ce dernier cas, après lequel on mit fin à la location de la maison —au terme d’une série de morts par anémie précédée d’une folie progressive dans laquelle le patient rusait pour atteindre à la vie de ses proches en leur incisant le cou ou le poignet. C’était en 1860 et 1861, alors que mon oncle avait juste commencé sa carrière médicale, qu’il avait collecté ces faits des deux collègues ses aînés, avant de partir au front. La chose vraiment la plus inexplicable, c’était la façon dont les victimes —des gens ignorants, parce que la mauvaise odeur et la réputation de maison maudite auraient interdit de la louer à d’autres —bredouillaient des imprécations en français, langue qu’aucun d’eux n’aurait pu apprendre nulle part. Cela rappela à quelqu’un la pauvre Rhoby Harris, il y avait bientôt cent ans, et les récits que mon oncle, à son retour de la guerre, recueillit de première main des docteurs Chase et Whitmar le décidèrent à commencer d’accumuler ces données sur l’histoire de la maison. Bien sûr, je constatai que mon oncle avait réfléchi en profondeur au sujet, et qu’il était heureux de mon propre intérêt —un intérêt bien compris, d’esprit ouvert, qui nous permit
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Histoiresde fantômes

de tiers-livre-editeur

L'appel de Cthulhu

de tiers-livre-editeur

Un fait divers

de tiers-livre-editeur

suivant