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Fille d'une ombre

De
151 pages
Manon n'a jamais connu sa mère et possède un seul souvenir d'elle, une photographie sur laquelle apparaît une ombre. Alors qu'elle s'ennuie dans le milieu bourgeois marseillais où elle est née, elle croise Hélène, une fille des quartiers Nord avec qui elle découvre une autre vie. Des rencontres et la poursuite d'un passé dissimulé vont l'entraîner sur des routes périlleuses. Mais...
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Didier Tassy

Fille
d’une
ombre
Roman
































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03118Ȭ7

EAN : 9782343031187

Fille d’une ombre

Didier Tassy

Fille d’une ombre

roman


















L’Harmattan

Du même auteur :

Un cri
L’Harmattan (2010)

« Bien qu’inspirés de faits réels, les personnages et situations
décrits dans ce roman sont purement fictifs »

Dans un univers blanc et vaste comme un champ de
neige, un petit corps a creusé son espace.
Enveloppé dans une liquette blanche dont les contours se
perdent dans le pli des draps, le nourrisson rêve, les deux
mains jointes en prière.
Il paraît minuscule, un Jésus posé sur un lit de coton.
Ses yeux écarquillés fixent une ombre mystérieuse qui
coupe un angle de la photographie.

La fille qui tient le cliché, c’est moi, Manon de Jauffret.
Je caresse pour la millième fois cette photo où une ombre
a plus de présence que tout le reste de l’image.
Cette ombre, c’est l’ombre de ma mère, ma mère que je
n’ai jamais connue.

Hélène m’attend.
— On va en ville, c’est ton anniversaire.

9

Hélène a dixȬhuit ans, quelques mois de plus que moi, un
culot démesuré, des cheveux roux et deux yeux noirs brilȬ
lants comme des olives après la pluie.
Avec sa jupe noire et sa chemise à carreaux ouverte sur
son cou bronzé, je la trouve lumineuse ce matin.
Elle est née dans une cité du nord de Marseille où elle a
appris à se défendre, à cracher par terre, à détester les
hommes.
Un aspect d’animal sauvage toujours prêt à griffer, une
mère tunisienne, un père français parti en laissant pour
toute pension alimentaire une photographie de lui avec
ses boucles rousses, des frères et des sœurs partout, une
portée de chatons.
Une Arabe rouquine, une malédiction se présentaitȬelle en
riant.
Notre rencontre date de l’année précédente, un samedi, le
quatorze juin, ma vraie date de naissance.
Mon père m’avait accompagnée dans une villa, un petit
château aux pièces immenses et sombres situé dans les
quartiers bourgeois de Marseille où des garçons en uniȬ
forme de futur chef d’entreprise de papa étaient venus
rencontrer des filles apprêtées pour devenir les épouses
de ces petits mâles, tous surveillés par une vieille dissiȬ
mulée derrière les rideaux de sa cuisine qui avait coûté si
cher à son mari.
Des parfums mélangés, une fille à grosses boucles
d’oreilles qui me parle des escarpins dont elle rêve en
baissant les paupières pour s’imprégner de ce bonheur à
venir.
J’étouffe.

10

Je m’enfuis, laissant bouche bée la fille aux futures belles
chaussures, traverse la moitié de la ville et me retrouve au
hasard de mes pas sur le cours Julien, un quartier inconnu
pour moi jusqu’à ce jour.

Un autre monde : des filles frisées à la peau couleur de
châtaigne, un vendeur et ses six chapeaux posés sur une
tête basanée, un Chinois à l’œil rieur qui ouvre son resȬ
taurant, deux hommes qui se tiennent par la main, un trio
qui joue du jazz pour personne et deux adolescents qui
s’embrassent à s’en démettre une épaule. La baguette
d’un chef d’orchestre invisible a donné l’ordre aux
musiciens : ma vraie vie commence.
J’erre dans les ruelles : la rue Bussy l’indien, la rue Vian,
la rue des Trois Mages, le Bar du ChampȬdeȬMars, le
Cubaila Café, un théâtre, des boutiques d’objets hétéroȬ
clites, des librairies encombrées jusqu’à la gorge de livres
oubliés.

Je commande une bière à la terrasse d’un café et observe
la place : des maisons aux façades bariolées, un bassin
couvert de nénufars, des ruelles qui s’enfuient vers la
place de la Plaine et, tout près de moi, dans un magasin
de fringues, une fille à la tignasse rousse qui essaie une
veste en cuir. Profitant d’un moment d’inattention de la
vendeuse, elle quitte la boutique subrepticement, le blouȬ
son sur les épaules.
La Rousse m’a vue. Nos yeux se mélangent.
Elle s’éloigne en me lançant un clin d’œil. Sans réfléchir,
je me lève et la suis. A quelques mètres l’une de l’autre,
nous quittons le cours Julien, traversons le quartier de
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Noailles, un immense marché bruyant et coloré et nous
asseyons à la terrasse d’un bar sur le VieuxȬPort.
Nous parlons en même temps :
— Je m’appelle Hélène
— Je m’appelle Manon.
Nous rions ensemble pour la première fois.

Hélène me raconte ses frasques.
— Je bois souvent un verre au bar du Sofitel du VieuxȬ
Port. Je repère les hommes seuls et défais ce bouton, reȬ
garde.
Surgissent deux seins appétissants, deux ballons comȬ
primés dans un soutienȬgorge blanc.
Ces salauds me suivent jusqu’à l’appartement de mon
ami Samir où ils enlèvent leur chemise et leur caleçon.
Samir se montre alors, avec son gros torse couvert de taȬ
touages et les mitraille avec un polaroid.
— C’est fou ce que ces clichés leur plaisent, ils sont prêts à
les payer une fortune avant de filer comme s’ils étaient
filmés par Charlie Chaplin !
Je me souviendrai toujours de cette soirée où nous
sommes restées toutes les deux attablées jusqu’à ce que le
jour disparaisse dans un coucher de soleil gorgé d’orange.
Le miroir de l’eau mêlait l’ombre des barques au reflet
orangé des immeubles du quai du port. Le visage
d’Hélène s’était éclairé :
— Ne me quitte plus jamais.
— Je te le promets.

12

Le soir, je retrouve mon appartement dans un immeuble
bourgeois et triste qui appartient à ma famille.
Mon père et moi habitons au premier, ma grandȬmère
occupe le rezȬdeȬchaussée.
Je suis seule.
Seule comme chaque soir.
Bien sûr, mon père rentre, j’entends de loin le bruit de ses
clés qui farfouillent dans la serrure.
Lorsqu’il arrive, le couloir est sombre. Je ne me suis pas
levée pour allumer depuis mon retour de l’école, barriȬ
cadée dans la lecture d’un roman.
Il pénètre dans sa propre maison comme un cambrioleur.
Ses pas bruissent sur le parquet lorsqu’il s’approche de
ma chambre, la poignée de la porte pivote lentement et sa
tête triste apparaît.
— Bonsoir Manon.
Une voix sans timbre, des yeux détournés, un employé
qui entrerait dans une chambre d’hôtel en cherchant surȬ
tout à ne pas déranger.
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J’aimerais lui crier que je suis sa fille et que, quel que soit
le mal qui le ronge, il devrait m’en parler, mais le temps a
passé et nous a éloignés l’un de l’autre.
Son secret, je le connais : la mort de ma mère a éteint sa
lumière.
Depuis quelques années, il me regarde différemment ;
j’étais son bébé, sa joie, mais, en grandissant, je ressemble
de plus en plus à ma mère, on me le dit.
Je le devine aussi dans son regard au fond duquel la peȬ
tite fille s’efface, laissant la place à l’image de la femme,
de cette femme qui a transformé mon père en fantôme et a
laissé dans ma vie un silence infini.

Une vie triste comme un jour sans pain, comme dit
Vincenette.
Vincenette, c’est ma grandȬmère, la mère de mon père,
mais aussi mon refuge.

Une fois par semaine, depuis ma plus petite enfance, je
descends un étage et frappe à sa porte.
Elle ouvre instantanément et son sourire m’accueille.
Elle est prête depuis une heure.
Claudicante, en équilibre instable sur une canne élégante,
Vincenette emprunte alors l’escalier aux tomettes rouges
de l’immeuble cossu de la rue Paradis, la main vissée à la
rampe.
Depuis l’aube, elle a déplacé ses objets aimés pour les
remettre quelques instants plus tard au même endroit, les
caressant pour la dixième fois d’un chiffon inutile.
Dans un cadre abîmé, la photographie du dernier disparu,
Joseph, épousé en secondes noces, notaire ennuyeux mais
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