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Fille de l'Orage

De
508 pages

Ça, c'est tout moi ! Aucune vie sexuelle pendant des mois, et d'un coup, tous les obsédés de l'Outremonde se mettent à me courir après... Eugenie Markham est chaman. Dotée de grands pouvoirs, elle exerce un fructueux business en bannissant de notre monde les Faës et autres esprits qui s'y aventurent. Engagée pour retrouver une ado enlevée dans l'Outremonde, Eugenie découvre une prophétie qui met au jour des secrets bien gardés de son passé et lui réserve de très désagréables perspectives d'avenir ! Eugenie a beau manier la baguette avec autant d'assurance que le flingue, il lui faut des alliés pour une telle mission. Elle aura Dorian, un roi Faë séducteur avec un faible pour le bondage, et Kiyo, un magnifique changeforme.


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Pour Michael, qui a toujours préféré celle-ci.
CHAPITRE PREMIER
J’ai déjà vu bien des choses étranges, mais peu d’a ussi bizarres qu’une chaussure hantée. Posée devant moi sur le bureau, la Nike Pegasus pie d gauche, blanche et décorée de motifs gris et orange, au lacet dénoué, à la semelle maculée d’une tache de boue, avait pourtant l’air inoffensive. Quant à moi… disons que je l’étais beaucoup moins. Un Glock.22 chargé jusqu’à la gueule de munitions trafiquées se cachait sous m on manteau. Dans une de mes poches, un chargeur de balles en argent attendait d e se rendre utile. Sur ma hanche, un poignard sacrificiel à lame d’acier et un autre à lame d’argent. Près des deux athamés, glissée dans ma ceinture, une baguette en chêne faite à la main et incrustée de suffisamment de gemmes magiques pour f aire cramer le bureau s’il m’en prenait l’envie. Autant dire que je me sentais parée ! — Bien ! lançai-je à mon vis-à-vis, d’une voix auss i neutre que possible. Qu’est-ce qui vous fait croire que votre basket est… possé dée ? Brian Montgomery, trentenaire dont les tentatives p our dissimuler une calvitie naissante restaient vaines, regarda la Nike d’un œi l inquiet et s’humecta les lèvres. — Elle me fait trébucher quand je cours. Chaque foi s ! Et elle n’arrête pas de se balader. Enfin… Je ne l’ai jamais vue faire, mais s i je la laisse près de la porte, par exemple, je la retrouve sous mon lit. Et quand je l a touche, je la trouve froide. Un peu comme… (À la recherche d’une image parlante, il se contenta de la plus plate et ajouta :) Comme de la glace ! Hochant la tête, je reportai mon attention sur la c haussure, sans dire un mot. — Écoutez, Mlle… Odile, reprit-il avec agacement. J e ne suis pas fou. Cette Nike est hantée ! Vous allez faire quelque chose, OK ? J ’ai un marathon prochainement, et jusqu’à maintenant, ces grolles me portaient bon heur. En plus, elles sont pas données ! C’est un véritable investissement, pour m oi… Cela ressemblait à une histoire de fou – et venant de moi, ce n’est pas peu dire ! – mais il ne coûtait rien de vérifier. De toute faç on, puisque je m’étais déplacée… De la poche de mon manteau qui ne me servait pas d’arm urerie, je sortis mon pendule, simple chaînette en argent au bout de laquelle pend ait un éclat de quartz. Enroulant l’extrémité autour de mon doigt, je le pl açai à l’aplomb de la chaussure et fis le vide en moi pour laisser le cristal réagi r à sa guise. L’instant d’après, il se mettait à décrire de larges cercles de son propre c hef. — Ça alors…, marmonnai-je en le rangeant dans ma po che. C’est la meilleure ! Un hôte indésirable avait bel et bien élu domicile dans la Pegasus. En me tournant vers son propriétaire, j’affichai le visage de dure à cuire auquel s’attendent les clients en pareille circonstance. — Il vaudrait mieux que vous sortiez d’ici, lui ann onçai-je d’un ton grave. Pour votre sécurité. Une demi-vérité seulement. Je n’aimais pas travaill er sous le regard des profanes. Ils posent des questions stupides et peuv ent avoir des réactions plus
stupides encore. Et, quand ça leur arrive, c’est mo i bien plus qu’eux-mêmes qu’ils mettent en danger. Montgomery ne se le fit pas dire deux fois. Aussitô t que la porte se fut refermée derrière lui, je sortis de ma sacoche un flacon de sel et l’ouvris pour tracer un large cercle à même le sol. Après avoir placé la chaussur e au centre, j’invoquai les quatre points cardinaux avec l’athamé à lame d’argent. Auc une manifestation spectaculaire ne se produisit, mais je sentis monter autour de no us la puissance qui nous isolait du reste du monde, la Nike et moi. En réprimant un bâillement, je me munis de la bague tte sans pour autant rengainer le poignard. Il m’avait fallu quatre heur es pour rejoindre Las Cruces, mais en manque de sommeil comme je l’étais, le trajet m’ avait paru deux fois plus long. Mobilisant un peu de mon pouvoir pour le diffuser à travers la baguette, j’appuyai celle-ci contre la chaussure et me mis à chantonner doucement : — « Qui que tu sois, quoi que tu sois, sors de là… » Il y eut un bref moment de silence, avant qu’une vo ix masculine haut perchée s’exclame : — Casse-toi, salope ! Super… La godasse avait du caractère. — Pourquoi ? demandai-je. Tu es occupé ? — J’ai mieux à faire que de perdre mon temps avec u ne mortelle. — Mieux à faire dans une chaussure ? m’étonnai-je e n souriant. Tout le monde a le droit de croupir dans un taudis si ça lui chante , mais tu ne crois pas que tu pousses le bouchon un peu loin ? Cette Nike n’est m ême pas neuve ! Tu aurais pu mieux choisir. — C’estmoiqui aurais pu mieux choisir ? (L’esprit ne se mont rait pas menaçant. Juste vexé et irrité d’avoir été dérangé.) Tu crois peut-être que je ne sais pas qui tu es, Eugenie Markham,alias Cygne Noir,alias Odile ? Une traîtresse à ta race ! Une bâtarde ! Une meurtrière ! (Il avait pratiquement c raché ce dernier mot.) Une bannie parmi les tiens comme parmi les miens. Une ombre as soiffée de sang. Tu ferais n’importe quoi du moment qu’on te paie assez cher. Une mercenaire, voilà ce que tu es… Pire encore : une putain ! Je n’eus pas à feindre l’indifférence. Tous ces nom s d’oiseaux, on me les avait déjà servis. À l’exception de celui qui m’appartena it. Et là, c’était une déconcertante nouveauté. Même si pour rien au monde je ne l’aurai s montré. — C’est bientôt fini, ces jérémiades ? m’impatienta i-je. Je n’ai pas le temps de t’écouter cracher ta bile. — Tu n’es pas payée à l’heure ? railla-t-il, causti que. — Non, je travaille au forfait. — Oh ! Levant les yeux au ciel, je pointai de nouveau la b aguette sur la chaussure. Cette fois, je mis toute la gomme, puisant le pouvoir en moi autant que dans le monde environnant. — Assez rigolé ! lançai-je. Si tu sors de là de toi -même, je n’aurai pas à te faire de mal. DEHORS, TOUT DE SUITE ! Il ne pouvait résister à une telle injonction, pas plus qu’à la puissante décharge spirituelle qui l’accompagnait. La Nike se mit à tr embler. Un ruban de fumée s’en échappa. J’implorai le ciel pour que toute l’opérat ion n’ait pas pour résultat de transformer la précieuse chaussure en cendres. Mont gomery, c’était à craindre, ne le supporterait pas.
La fumée envahit le cercle, s’agglomérant en une fo rme massive, de deux têtes plus grande que moi. À cause de la gouaille dont il faisait preuve, je m’étais attendue à tomber sur quelque facétieux lutin du Père Noël. À la place, je me retrouvai face à une entité ayant un torse d’homme bodybuildé et une moitié inférieure semblable à un cyclone tourbillonnant. Rapidement, l’être prit corps. L’écran de fumée fit place à une peau grisâtre et parcheminée. J’eus à peine le temps de faire face. Je remis vite en place ma baguette et dégainai mon flingue, en éj ectant le chargeur dans le même mouvement. Déjà, l’entité bondissait sur moi. Je du s me garer sur le côté pour l’éviter. 1 Le squatteur de Nike n’était autre qu’un Kèr . Plus inhabituel encore : un Kèr mâle. C’était bien à un Faë (qui ne résiste pas aux balles en argent) que j’avais prévu d’avoir affaire, voire à un spectre (contre l equel aucune balle n’est efficace). Antiques esprits de la mort, les Kères étaient à l’ origine confinés dans des vases canopes. Ce genre de bibelot se faisant de plus en plus rare au fil du temps, il leur avait fallu se rabattre sur de nouveaux foyers. Il ne restait pas beaucoup de Kères de par le monde. Et dès que j’aurais réglé son compte à celui-ci, il en resterait un de moins. Il bondit de nouveau sur moi. Mon athamé à lame d’a rgent trancha dans le vif. J’avais utilisé ma main droite, dont le poignet éta it paré d’un bracelet d’onyx et d’obsidienne. Ces pierres, à elles seules, auraient suffi à faire leur petit effet sur un esprit de la mort tel que lui. D’ailleurs, il recul a en sifflant de douleur et hésita à revenir s’y frotter. J’en profitai pour tenter d’in sérer dans le Glock mon chargeur de balles en argent. Il ne m’en laissa pas le temps. Un de ses bras mass ifs se détendit et m’envoya bouler contre le rempart d’énergie au centre duquel nous nous trouvions confinés. Même invisible, ce cercle magique n’en demeure pas moins tangible et solide comme la brique. C’est l’inconvénient, quand on y e nferme un esprit : par la même occasion, on s’y retrouve coincé aussi. J’avais heu rté le mur de la tête et de l’épaule gauche. La souffrance me faisait voir trente-six ch andelles. Le Kèr semblait plutôt content de lui, sur ce coup-là, comme le sont souve nt les méchants trop sûrs d’eux. — Tu es aussi forte qu’on le dit ! lança-t-il d’une voix plus profonde, presque rauque. Mais tu aurais mieux fait de ne pas essayer de me déloger. Je secouai la tête, autant pour le contredire que p our m’éclaircir les idées, et réussis à marmonner : — Cette chaussure n’est pas à toi. Avec les deux mains occupées, impossible de mettre en place ce foutu chargeur. Je ne pouvais pourtant pas me permettre de lâcher u ne seule de mes armes. Pas avec le Kèr qui n’attendait que ça pour me faire la peau. Il fit une nouvelle tentative pour m’atteindre, que je récompensai en entaillant de nouveau sa poitrine. Ces blessures n’étaient pas mo rtelles, mais la lame de l’athamé était un poison pour lui. Elle finirait par l’affai blir… si je restais assez longtemps en vie pour ça. Je me fendis pour faire une nouvelle t ouche, mais il me prit de vitesse en m’agrippant le poignet. Il le tordit si violemme nt que je ne pus réprimer un cri. Dans un bruit métallique, l’athamé rebondit à terre . Mon bras me faisait souffrir le martyre. Restait à espérer qu’il n’y avait rien de cassé. Avec une grimace triomphante, le Kèr me saisit par les bras et me so uleva pour m’amener nez à nez avec lui. Des pupilles fendues, semblables à celles d’un reptile, trouaient ses yeux jaunes. L’haleine qu’il me souffla au visage, quand il se mit à parler, était brûlante et lourde d’une odeur de putréfaction.
— Tu es bien petite, Eugenie Markham… Mais tu es jo lie et ta chair me paraît tendre et chaude. Je pourrais prendre le temps de t ’honorer moi-même. J’aimerais tellement t’entendre crier sous moi… Beurk ! Je n’avais pas rêvé ? Il venait de me propo ser la botte ? Et de nouveau mon véritable nom… Mais d’où le sortait-il ? Aucun de ceux que je fais métier de pourchasser ne le connaît. Pour eux, je ne suis qu’ Odile, surnom tiré duLac des cygnes. C’est mon beau-père qui me l’a donné, autrefois, à cause de la forme que mon esprit choisit d’adopter quand il voyage dans l ’Outremonde. Bien que des plus anodins, le sobriquet m’est resté, mais je doute qu ’aucune des créatures que je dois combattre ne sache à quoi il fait référence. On ne va pas beaucoup à l’Opéra, dans ces milieux-là… Le Kèr me maintenait en l’air par les bras – les bl eus que j’en garderais sur les biceps seraient du plus bel effet, le lendemain –, mais je gardais l’usage de mes mains et de mes avant-bras. Il était si confiant, s i sûr de lui, si arrogant, qu’il ne prêta aucune attention à ce que je faisais. Sans doute s’ imaginait-il que je m’agitais en vain dans l’espoir de me libérer. En quelques secon des, je réussis à sortir le chargeur de ma poche et à l’enclencher. Au jugé, ap rès avoir ôté le cran de sûreté, je fis feu et fus aussitôt jetée à terre sans ménageme nt. Sans perdre de temps, je me remis sur pied pour profiter de mon avantage. Mes b alles en argent ne pourraient le tuer, mais une seule en pleine poitrine pouvait fai re de gros dégâts. Le Kèr avait bondi en arrière. Une surprise intense , mêlée de terreur, déformait son visage. C’était à se demander s’il avait déjà c roisé une arme à feu. Je tirai encore, encore et encore, provoquant un boucan d’en fer dont j’espérais qu’il n’allait pas attirer le propriétaire des lieux. Le Kèr rugis sait de rage et de douleur. Chaque balle qui l’atteignait le faisait tressaillir. Il b attit en retraite, jusqu’à venir buter contre la barrière du cercle magique. Munie de mon athamé ramassé à terre, j’avançai sur lui pour graver en quelques gestes rapides, à l’end roit où son torse n’était pas déchiqueté par les balles, le symbole de mort. L’ai r à l’intérieur du cercle se chargea immédiatement d’électricité. Sur ma nuque, je senti s mes cheveux se dresser. Une forte odeur d’ozone se dégagea, comme aux prémices d’une tempête. Mon adversaire bondit sur moi dans un rugissement v engeur. Peut-être était-il mû par la fureur, ou par l’adrénaline, ou par ce à quo i carbure ce genre de créatures. Mais il était déjà trop tard pour lui. Je l’avais m arqué, je l’avais blessé, et j’étais prête. Dans un autre état d’esprit, j’aurais pu me contenter de le bannir dans l’Outremonde. Quand je n’y étais pas obligée, j’ess ayais de tuer le moins possible. Hélas pour lui, sa petite allusion sexuelle m’avait rendue furax. Tout ce qu’il y avait gagné, c’était un aller simple pour le royaume de P erséphone. Je fis feu, de nouveau, pour le ralentir. Même si j e tire moins bien de la main gauche, je fis mouche quand même. Dans le même temp s, j’avais troqué l’athamé pour la baguette. La puissance dont j’avais besoin, je décidai d’aller la chercher dans un autre plan de réalité. Avec une aisance née de l ’habitude, je laissai une part de ma conscience glisser hors de ce continuum. En un i nstant, j’atteignis le carrefour vers l’Outremonde. L’étape suivante fut plus ardue, fatiguée comme je l’étais par le combat, mais ne me coûta pas plus qu’un claquement de doigts. Je pris garde de ne pas laisser mon esprit s’aventurer dans le royaume des morts, mais je pris contact avec lui et laissai la connexion s’établir avec ce monde-ci par le biais de la baguette. Le Kèr comprit ce qui l’attendait et sa face se con vulsa de terreur. — Ce monde n’est pas le tien ! dis-je d’une voix ba sse et grondante, qui vibrait de la puissance énorme jaillissant en moi et autour de moi. Ce n’est pas ton monde, et
je t’en bannis à jamais ! Retourne à la porte noire , rejoins les terres de la mort ! Tu pourras y renaître, te fondre dans l’oubli, ou brûl er à jamais dans les flammes de l’enfer, je m’en contrefous ! MAINTENANT, CASSE-TOI ! Le Kèr hurla. La magie faisait son œuvre. L’air se mit à trembler. La pression monta dans le cercle. Puis, avec un bruit de ballon qui crève, elle revint d’un coup à la normale. Le Kèr avait disparu, ne laissant ici-b as qu’une nuée d’étincelles grises, qui bientôt se fondirent à leur tour dans le néant. Un grand silence se fit. Pantelante, je me laissai tomber à genoux. Je fermai les yeux un instant, laissant à mon corps le temps de s e détendre et à mon esprit celui de revenir sur terre. J’étais épuisée, mais je jubi lais. Supprimer ce Kèr m’avait fait du bien. C’était même assez grisant. Il l’avait bien c herché, et c’était moi qui m’étais chargée de lui donner la leçon qu’il méritait. Quelques minutes plus tard, j’eus suffisamment récu péré pour me lever et ouvrir le cercle dans lequel j’avais désormais l’impressio n d’étouffer. Après avoir rangé mon attirail, j’allai retrouver Montgomery. — Votre Nike est exorcisée, lui annonçai-je plateme nt. J’ai tué le fantôme. Inutile de lui expliquer la différence entre un Kèr et un véritable spectre. Il ne l’aurait pas comprise. Prudemment, il entra dans la pièce et alla ramasser sa chaussure, qu’il examina sous toutes les coutures. — J’ai entendu des coups de feu, dit-il ce faisant. Vos balles peuvent atteindre un fantôme ? Je haussai les épaules, réveillant la douleur à l’e ndroit où celle de gauche avait heurté violemment le cercle. — C’était un fantôme coriace, répondis-je en grimaç ant. Il avait posé la Nike au creux de son bras, tel un enfant chéri et protégé. Puis, ses yeux se posèrent sur le sol et il se renfrogna. — Il y a du sang sur le tapis ! protesta-t-il. — Relisez le contrat que vous avez signé. Je déclin e toute responsabilité pour les dégâts matériels occasionnés. En grommelant, il me paya – en liquide – et je pus m’en aller. Ce type était tellement dingue de sa godasse que j’aurais probabl ement pu dévaster son intérieur sans qu’il n’y trouve rien à redire. À peine assise dans ma voiture, j’ouvris la boîte à gants pour repêcher un des Milky Way que j’y avais planqués. On a besoin de su cres rapides et d’un déluge de calories au terme d’un combat tel que celui que je venais de mener. Après avoir pratiquement fourré la barre chocolatée tout entièr e dans ma bouche, je consultai mon portable et vis que Lara avait appelé. Ce ne fu t qu’après avoir englouti un second Milky Way et m’être insérée dans le trafic d e l’I10 pour rentrer à Tucson que je la rappelai. — Yo ! la saluai-je lorsqu’elle décrocha. — Salut… Je peux classer l’affaire Montgomery ? — Ouais. — La chaussure était vraiment hantée ? — Ouais. — Waouh ! Qui l’aurait cru ? Remarque, c’est drôle, dans un sens. Genre, pour le coup, tu as vraiment joué lespsychopompes ! — Très drôle. Très très drôle, ironisai-je. (Lara e st vraiment une bonne secrétaire, mais je ne me sens pas obligée pour autant d’encour ager son déplorable sens de
l’humour.) Quoi de neuf ? Tu appelais juste pour av oir des nouvelles ? — Non. Je viens de recevoir une offre de travail de s plus étranges. Un jeune homme a appelé. Franchement, je pense qu’il doit êt re schizo… Il prétend que sa sœur a été enlevée par les Faës – enfin par ceux de s noblaillons – et il voudrait que tu la retrouves. Laissant le silence retomber entre nous, je gardai les yeux rivés à l’autoroute et au vaste ciel bleu sans les voir. Une part de moi-m ême ne pouvait s’empêcher d’analyser ce que Lara venait de m’apprendre. J’ai rarement à répondre à de telles requêtes. En fait, la question ne s’est jamais posé e… Une mission comme celle-ci suppose de se rendre en chair et en os dans l’Outre monde. — Je ne fais pas ce genre de choses, dis-je enfin. — C’est bien ce que je lui ai répondu. Mais un je-ne-sais-quoi, dans le ton de sa voix, me disait qu’il devait y avoir anguille sous roche. — D’accord, maugréai-je. Qu’est-ce que tu me caches ? — Rien ! En fait, je ne sais pas. C’est juste que… il m’a dit que cela fait un an et demi qu’elle n’a plus donné signe de vie. Elle avai t quatorze ans quand elle a disparu. Cette précision me resta sur l’estomac. Seigneur ! Quel sort atroce, pour quelqu’un d’aussi jeune… À côté, la menace de viol du Kèr semblait presque anodine. — Il avait l’air hors de lui, poursuivit Lara. — A-t-il une preuve que sa sœur a bien été enlevée ? — Je ne sais pas. Il n’a pas voulu me le dire. Il é tait assez parano. Il paraissait craindre d’être sur écoute. — « Sur écoute » ? répétai-je en éclatant de rire. Il croit que les noblaillons sont capables de le mettre sur écoute ? Je désigne, par ce terme générique, tous ceux que l a culture occidentale regroupe sous les termes de « Faës » ou « Sidhes ». Ils ressemblent aux humains, mais ils se sont voués à la magie plutôt qu’à la te chnologie. Parce qu’ils n’apprécient pas d’être traités de « Faës », j’avais décidé de l es ménager – façon de parler… – en les nommant comme les paysans d’autrefois appelaien t leurs voisins huppés sans être nobles. Les noblaillons : bons voisins et gens honorables. Une appellation ironique, au mieux, discutable, au pire. Les intére ssés préfèrent celle d’« Étincelants », mais pour rien au monde je ne le ur ferais cet honneur. — Je n’en sais rien, avoua Lara. Comme je te l’ai d it, il paraissait assez confus. Un vrai schizo… Nouveau silence. J’en profitai pour doubler un véhi cule qui lambinait sur la voie de gauche. — Eugenie ? demanda Lara d’une voix soupçonneuse. T u n’envisages pas d’accepter, au moins ? — Quatorze ans, dis-tu ? — Tu m’as toujours expliqué que c’est très dangereu x ! — Quoi donc ? L’adolescence ? — Arrête ! Tu sais très bien ce que je veux dire. — Oui, reconnus-je. Je le sais. Partir corps et âme dans l’Outremonde est dangereux , et même hyperdangereux. Y voyager en esprit n’est déjà pas une promenade de santé et peut entraîner des risques mortels, mais les chances d’en revenir et d e regagner son corps restent
correctes. En revanche, y aller avec son enveloppe terrestre revient à donner un coup de pied dans les règles les plus établies. — C’est dingue, insista Lara. — Prends quand même rendez-vous avec lui, ajoutai-j e. Lui parler ne peut pas me faire de mal. J’imaginais sans peine ma secrétaire en train de se mordre les lèvres et de ronger son frein. Lara a beau avoir de la personnal ité, elle sait qui signe les chèques qui la font vivre. Quand c’est nécessaire, elle a l e sens de la discipline. Après quelques instants d’un silence gêné, elle me tint a u courant de certains dossiers en cours et termina en évoquant des sujets plus légers : mirifiques offres commerciales arrivées au courrier, mystérieuse rayure apparue su r la carrosserie de sa voiture… La tendance au bavardage de Lara me fait sourire, m ais, parfois, cela me chagrine de constater que je n’entretiens de lien s ocial suivi qu’avec une personne que je ne vois jamais. Dernièrement, j’ai eu bien p lus d’occasions de fréquenter les esprits et autres noblaillons que mes semblables. Je rentrai chez moi à l’heure du dîner. Tim, avec q ui je partage ma maison, s’était absenté pour la nuit. Une autre de ses lectures poé tiques, sans doute. En dépit de ses origines strictement polonaises, les hasards de la génétique lui ont donné l’apparence d’un Indien d’Amérique. Il fait même pl us couleur locale, en fait, que nombre d’authentiques descendants des tribus. Décid ant que c’était son ticket pour la gloire, il s’est laissé pousser les cheveux et s e fait appeler Timothy Cheval Rouge. Il vivote en faisant des lectures de fausse poésie indienne de son cru, mais son activité de prédilection consiste à draguer de naïv es touristes qu’il abreuve d’expressions en toc telles que « ceux de mon peupl e » ou « le Grand Esprit ». Une stratégie pour le moins méprisable qui lui vaut pou rtant de conclure plus souvent qu’à son tour sans pour autant lui procurer de quoi vivre décemment. Voilà pourquoi nous avons conclu un arrangement, lui et moi. Je le laisse vivre chez moi, et en échange il s’occupe de faire tourner la maison. De mon point de vue, c’est moi qui y gagne. Après une journée passée à combattre les lég ions infernales, devoir en plus récurer la baignoire… Briquer mes athamés, en revanche, est une tâche don t je dois m’acquitter seule. Et le sang de Kèr, ça tache. Après avoir passé le dernier coup de chiffon, je pr is le temps de dîner et me déshabillai ensuite pour une longue séance de sauna . Parmi les raisons pour lesquelles j’aime ma petite maison au pied des coll ines, le sauna est l’une de mes favorites. Un tel équipement peut sembler inutile d ans le désert, mais la chaleur de l’Arizona est sèche alors que j’adore mariner dans une atmosphère brûlante et saturée d’humidité. En me laissant aller contre la cloison de bois, je savourai la sensation de suer tout mon stress. J’avais le corps perclus de diverses douleurs – à certains endroits plus qu’à d’autres – et la chaleu r aidait mes muscles à se détendre. La solitude aussi était une source importante d’apa isement. Aussi pathétique que cela puisse paraître, je ne dois probablement blâme r personne d’autre que moi-même de mon insociabilité. Je passe seule le plus c lair de mon temps sans que cela me pèse. Roland, mon beau-père, a commencé ma forma tion en me disant que, dans la plupart des cultures, les chamans se tienne nt à l’écart du reste de la société. J’étais alors au collège et l’idée m’avait semblé d ingue, mais, à présent que j’ai mûri, je comprends mieux ce qu’il voulait dire. Sans être totalement marginale, j’éprouve quelque d ifficulté à trouver ma place en société. Devoir parler devant un groupe m’est un su pplice. Même en face à face, il