Fille des deux rives

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Il y a quelques jours, Bodmaëlle Galliep était une jeune exorciste brillante, promise à un bel avenir. Aujourd’hui, à cause d’un imbécile à moitié ivre, elle grelotte dans les geôles de sa propre inquisition, accusée d’hérésie. Elle, dont la foi a toujours guidé les pas, traitée comme le dernier des mécréants !

Comment s’est-elle retrouvée liée, au mépris des interdits les plus sacrés de sa religion, à cet alter-monde où les sorciers puisent leur magie ? Qui l’aidera à prouver son innocence, quand les autres prêtres refusent de la croire ? Que lui cache-t-on ?

Pour le savoir, Bodmaëlle craint de devoir d’abord répondre à une autre question, celle qu’elle redoute depuis toujours : qui est-elle vraiment ?


Ophélie Bruneau, c’est beaucoup de tendresse, un peu d’humour noir, et une plume qui vogue sans complexe d’un univers à l’autre.

Avec Fille des deux rives elle vous propose un univers de fantasy d’une rare qualité qui vous emportera au fil des pages au gré des aventures de Bodmaëlle.
Publié le : jeudi 16 avril 2015
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791093004501
Nombre de pages : 267
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Extrait

L’hiver touchait à sa fin sur les rivages de la Lorusie. Pour la première fois depuis une quinzaine de jours, un beau soleil teintait d’or la rivière Avadime et semait de paillettes la baie de Samulia, dominée par les tours blanches du palais impérial.

Pour la plupart des habitants de la capitale, qui était aussi le principal port de commerce de l’île, seul le ciel radieux distingua cette journée des précédentes. Les Samuliens vaquèrent à leurs activités habituelles, entre ventes, transports, prières et scènes de ménage.

Aux yeux de la haute société, au contraire, la date n’avait rien d’anodin : en ce septidi de la quatrième décade de l’an 541, le seigneur Moen Ledann renonçait à son rôle d’ambassadeur de Sovarion auprès de l’empereur Egiel. Avec lui, c’était une figure de la politique locale qui tirait sa révérence, en raison des liens forts entre les deux pays, mais aussi du respect qu’avait gagné l’homme en son nom propre. Son remplaçant était arrivé quelques jours plus tôt avec son épouse, accompagné de son confesseur et de deux autres prêtres. La cérémonie aurait lieu en fin d’après-midi selon les rites sapientistes, la Sainte Sagesse étant religion d’État en Sovarion.

Les notables samuliens affluèrent donc à l’ambassade, une maison à quatre étages située dans les hauteurs de la ville, au cœur du quartier des diplomates.


Le soleil commençait à décliner lorsque la délégation de l’ordre des sorciers publics se présenta au portail. Les maîtres de l’invisible, quoiqu’interdits de séjour en Sovarion, constituaient une congrégation puissante en Lorusie. À Samulia, fais comme les Samuliens : aucun ambassadeur n’aurait pris le risque de leur fermer sa porte, sous peine de provoquer un incident diplomatique majeur.

Ces cinq hommes étaient donc munis d’invitation en bonne et due forme, et les gardes ne s’autorisèrent à les regarder de travers qu’après les avoir laissés entrer.

Pour le plus jeune membre de la délégation, cette cérémonie à l’ambassade sovariote était une première. Il ne perdit donc rien de ce qui l’entourait : il s’amusa de l’attitude des gardes, admira les peintures sur bois et les meubles travaillés à la feuille d’or, suivit enfin des yeux les allées et venues du personnel. On fit patienter les sorciers quelques instants dans une antichambre ornée de nombreux portraits. Une hôtesse vint ensuite les chercher pour les mener à la salle des fêtes, où la plupart des invités étaient déjà installés. Elle leur indiqua leurs chaises : de bonnes places, proches de l’estrade où aurait lieu la passation de charge. Le jeune homme y vit un signe de bonne volonté de la part de la diplomatie sovariote. Non seulement on tolérait la présence des sorciers, mais on leur accordait les honneurs auxquels ils avaient droit lors des cérémonies lorusiennes.

La salle était vaste, éclairée par trois immenses fenêtres à la droite du public. Des tentures colorées sur les murs compensaient la froideur du sol de marbre blanc. Le sorcier songea que les occupants du dernier rang verraient sans doute à peine les ambassadeurs, quand ceux-ci auraient fait leur apparition.

« Murello ! » chuchota son voisin.

Tiré de ses pensées par l’appel de son nom, le jeune homme mit un instant à comprendre qu’on voulait lui montrer quelque chose. Il suivit du regard la direction pointée par un doigt discret.

Sur le côté de l’estrade, près du mur, se trouvaient quatre sièges un peu plus confortables que les autres. Les invités auxquels ils étaient destinés venaient justement d’entrer dans la salle. Tous portaient une longue robe grise d’où dépassaient les manches d’un autre vêtement, de couleur blanche pour les deux plus vieux, verte pour un homme entre deux âges au visage dur, et rouge pour une jeune femme blonde aux cheveux tirés en un chignon strict.

« Tu vois ces quatre-là ? Ce sont des prêtres sapientistes en tenue de cérémonie.

— Donc cette broderie abstraite sur leur robe, c’est le symbole de la Sainte Sagesse ?


— Exactement. À ceci près que le dessin n’est pas abstrait, juste très stylisé. Il représente une flamme, signe d’élévation, et une balance, signe d’équilibre. »

Le jeune homme hocha la tête avec un sourire.

« Maintenant que tu le dis…

— Ce qu’il faut retenir, mon ami, c’est qu’il vaut mieux rester à une certaine distance de ces braves gens. Ils seront forcément mal disposés à notre égard. Davantage que le commun des sapientistes, j’entends. »


Murello hocha la tête, passa la main dans sa queue de cheval aux boucles denses et s’accorda un instant de réflexion.

De la Sainte Sagesse, il ne savait pas grand-chose, si ce n’était que cette religion considérait comme intrinsèquement mauvais tout ce qui venait de l’autre face du monde. Aux yeux des sapientistes, la coexistence de deux réalités séparées par un miroir fragile n’était pas un simple état de fait dont on pouvait tirer parti, mais la preuve de l’omniprésence du Mal. Là où des sorciers comme lui alimentaient leur magie grâce à l’énergie de l’alter-monde, les clercs de la Sainte Sagesse, eux, veillaient à maintenir la frontière aussi opaque que possible afin de se préserver des démons. Démons que lui, Murello, connaissait sous le nom de Forces, attribué par leurs premiers découvreurs qui les avaient pris pour des dieux. Depuis, ils s’étaient révélés aussi mortels que les humains, mais l’appellation était restée.


La communication avec eux était possible dans une certaine mesure, de même qu’une interaction limitée. Les tentatives de transfert physique d’une réalité à l’autre, en revanche, n’avaient jamais abouti.

Simples étrangers pour les uns, démons à combattre pour les autres, le statut des Forces constituait une première source de désaccord. Si on y ajoutait la problématique de l’alter-essence, l’énergie issue de l’autre réalité dont se servaient à peu près tous les utilisateurs de magie, on aboutissait à un conflit d’opinions trop profond pour permettre le dialogue. Dire que la Sainte Sagesse ne tolérait pas la magie était un raccourci un peu hardi mais presque entièrement vrai. À ce titre, la prudence commandait de ne pas adresser la parole à ces clercs.


C’était dommage, tout de même. D’une part, Murello estimait n’être l’ennemi de personne, et d’autre part, il y avait parmi eux une demoiselle de son âge avec qui il aurait volontiers fait connaissance. Le jeune homme l’observa à la dérobée pendant que les invités continuaient à s’installer. Un beau visage, très régulier. Elle se tenait droite sur son siège, l’air concentré, et ne regarda à aucun moment dans sa direction.

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