FLASH-BACK SUR L'EIGER

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La face nord de l'Eiger a été l'objet, entre les deux guerres mondiales, de convoitises effrénées qui ont suscité d'épiques tentatives d'ascension. Ce livre évoque sous une forme romancée la plus poignante d'entre elles. Rien n'y manque des balbutiements fervents et pathétiques de l'alpinisme moderne.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296415461
Nombre de pages : 194
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Flash-back sur l'Eiger

Du même auteur:

Aux Editions L'Harmattan, Paris, :

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Sahara 1830-1881. Les canonnières de Tombouctou. Prix d'Excellence de l'association Arts et Lettres de France.
Les méhan'stes franfais à la conquête du Sahara.

Alles bn'sées sur les dunes. Roman. Les vires à Balmat. Roman. Les orgues du Mont-Blanc. Roman. - Par la force des montagnes. Roman. Prix du Groupe de Haute Montagne. - Histoires d' hommes et de montagnes. Nouvelles.

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Aux Editions MF, Grenoble: IUdts et nouvelles des montagnes (ouvrage collectif).

Daniel GREVOZ

Flash-back sur l'Eiger

Roman

L' Harmattan

(Ç)L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, Italia s.c.1. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-9329-7

CHAPITRE

I

Lorsque Bastien pénétra dans l'ombre de l'Eiger, il comprit qu'il changeait de monde. D'un seul coup, une lumière ténue et un froid austère l'enveloppèrent comme si la mort le prenait dans ses bras. D'un seul coup il eut l'impression que la montagne se penchait vers lui avec un rictus de sorcière pour lui murmurer: "Te voilà enfin, toi que j'attendais... te voilà enfin..." La mort! C'était bien elle qui accueillait le jeune alpiniste ; c'était bien elle qui lui glissa un frisson glacé tout au long de l'échine et qui installa une sourde crainte au plus profond de son âme; c'était bien son invisible présence, sa sournoise hostilité, ses exhalaisons macabres qui le mirent sur ses gardes. La mort! Comment ne pas penser à elle, rien qu'à elle, en approchant de la gigantesque paroi nord de l'Eiger. Une paroi éminemment célèbre pour toutes les tragédies ayant marqué sa conquête dans les années trente. Et qui d'autre, mieux que Bastien, connaissait le détail de ces drames aujourd'hui oubliés? Qui d'autre que cet incorrigible passionné de l'histoire de l'alpinisme dont la marotte consistait à faire collection de

tout ce qui se rapportait à cette épopée? Comme certains fouillent les épaves au fond des mers, il traquait sans relâche ces petits riens que des hommes sèment sur les glaciers et dans les parois en guise de tribut à la toute puissance des cimes. De sorte que son grenier regorgeait de trophées glanés au fIl des ans et des ascensions. Outils, babioles, équipements perdus, abandonnés, délaissés au profit d'existences en péril quand la montagne montrait ses crocs. Il serait pourtant inexact de croire que Bastien était un de ces charognards avides de pitoyables reliques humaines, une de ces hyènes attirées par cadavres et chairs en putréfaction dont il existe malheureusement plus de représentants qu'on ne l'imagine! Non! Lui ne ramassait que des objets. Des objets chargés d'histoire et de souvenirs si ce n'est d'émotions. Rien d'autre! Un vieux mousqueton, un piton rouillé, un bout de corde effùochée ou un piolet brisé suffisaient à son bonheur. Et il entreposait soigneusement ces témoins d'avatars plus ou moins dramatiques dans une soupente de son chalet, tentait de les identifier, se hasardait à les dater et s'ingéniait à les soustraire aux outrages du temps. Un travail qui demandait certaines qualités dont se targuent habituellement les détectives ou les historiens: érudition, rigueur, patience, esprit de déduction... mais qui ne suffisait pas toujours à mettre un nom ou une date sur une trouvaille. Allez donc savoir à qui a pu appartenir l'antédiluvienne paire de lunettes de soleil qu'écrase malencontreusement la semelle de vos chaussures en sautant la dernière crevasse d'un glacier tourmenté... Allez donc savoir ! 8

Et c'est vrai qu'ils étaient rares les fragments d'équipement que Bastien pouvait rattacher avec certitude à une personne ou à un événement. Ils étaient rares et d'autant plus précieux... Oh! tout le monde avait pu ramasser l'un ,des innombrables débris du malheureux Sikorsky tombé au Mont-Blanc, en 1956, alors qu'il tentait de récupérer Vincendon et Henry. Le glacier des Bossons avait haché l'appareil en menus morceaux qu'il avait éparpillés, vingt ans après le drame, sur toute sa langue terminale. De même qu'il n'avait pas été difficile de se procurer une parcelle des deux longs courriers qui s'étaient éventrés au sommet du Mont-Blanc dans les années cinquante et soixante. La violence du choc avait pulvérisé les avions en une myriade de fragments de toutes dimensions que la montagne se chargea de disperser avec une cruelle générosité. Au point qu'il en subsiste encore sur ses flancs escarpés. Bastien, bien sûr, avait récupéré un échantillon provenant de la carlingue de l'hélicoptère et un cadran de tableau de bord d'avion miraculeusement épargné par le choc du crash et la pression des glaces. Mais ce n'était pas l'essentiel de sa quête. Ce qu'il cherchait, lui, c'était des objets en rapport avec l'alpinisme, des témoignages concrets de toutes les luttes, célèbres ou non, livrées par l'homme pour conquérir la montagne. Et la plus belle pièce de sa collection était sans conteste une tête de piolet, forgée à la main, sur laquelle la rouille avait épargné quelques lettres frappées au poinçon: J. Knubel. Une relique découverte non sans mal- et presque par miracle! - au pied d'un couloir rocheux des Aiguilles de Chamonix. 9

Joseph Knube1... L'illustre guide valaisan, connu pour son habileté à forcer quelques fissures rétives à la pointe de son piolet, avait dû perdre ou briser son plus précieux outil au cours d'une de ces batailles qui lui avaient valu sa réputation. Il ne s'en était pas vanté et l'incident n'avait pas laissé de traces dans la littérature alpine. Mais cela n'avait pas empêché Bastien de dater l'engin de la période faste de l'alpinisme européen: entre 1900 et 1914. L'époque où Knubel et son client britannique Young ravissaient des "premières" convoitées, comme le fameux "Grépon-Mer de Glace" ou la traversée des Jorasses. La découverte avait été parfaitement fortuite, mais ne devait pas qu'au seul hasard. Car Bastien avait coutume de hanter le bas des couloirs rocheux où s'accumule tout ce qui tombe des parois environnantes, pierres, avalanches, matériel et, parfois, misérables débris humains... Il y trouvait le plus souvent des objets récents de peu de valeur dont les boîtes de conserve composaient l'essentiel et, de temps en temps, dans des endroits impossibles ou inattendus, une de ces inestimables reliques comme la tête du piolet de Joseph Knubel. En une dizaine d'années de patientes prospections, le jeune homme avait acquis une remarquable et rare collection de ces petits riens que l'homme abandonne, volontairement ou non, à la suprématie des montagnes. Des petits riens qui auraient pu constituer un précieux témoignage sur l'histoire de l'alpinisme mais que Bastien voyait d'un œil différent. Car les objets qu'il ramassait sur la moraine d'un glacier ou au bas d'une 10

paroi avaient pour lui un sens plus profond que celui dévolu à de simples pièces de musée. Symboles, ils le rattachaient aux hommes, connus ou inconnus, qui en avaient été propriétaires et qui avaient partagé sa passion pour la montagne. Ces hommes avaient, tout comme lui, aimé ce matériel perdu. Ils avaient choisi leur piolet ou leurs crampons chez un forgeron renommé, ils les avaient bichonnés, entretenus, réparés ainsi qu'on le faisait à l'époque où pitons, mousquetons et cordes représentaient un précieux viatique. On ne se souciait alors que de faire durer ces instruments souvent élevés au rang de compagnons d'aventures. Et cette sollicitude leur conférait une âme et leur permettait de ne point tomber en disgrâce au moindre caprice de la mode comme il est de règle de nos jours... Oui, à travers ces épaves très particulières de la montagne, Bastien ressuscitait des hommes. Il avait même l'impression de communiquer avec eux, de les rencontrer, de partager leur sort lorsqu'il caressait longuement le métal rouillé d'un vieux piolet ou les torons pelucheux d'une antique corde de chanvre. Il prolongeait leur respect pour un matériel auquel certains avaient confié leur existence et que beaucoup avaient soigné comme la prunelle de leurs yeux. C'était pour lui l'occasion de parcourir une tranche de vie, heureuse ou dramatique mais toujours riche et dense. Un prétexte à libérer une imagination fertile qui ne se privait pas d'inventer mille scénarios ayant pu conduire à la perte de tel ou tel objet. La pique émoussée d'un piolet, une dent de crampon usée, un nœud mal fait sur un bout de corde ou un 11

mousqueton tordu évoquent bien des choses à qui sait déchiffrer des signes autres qu'alphabétiques. Ce sont des lampes d'Aladin qu'un esprit rêveur peut allumer sans aucune restriction sur de fascinantes aventures. Bien sûr, Bastien était un alpiniste accompli. Autant que peuvent l'être, par exemple, ceux qui vouent leur existence à la recherche de cristaux et de minéraux précieux. On ne sort pas des chemins battus ou des traces qui sillonnent les moraines et les glaciers, sans acquérir une technique hors pair, un mental d'acier, un flair acéré. Des aptitudes dont il usait pour s'offrir, de temps à autre, une course d'exception, histoire de contempler les montagnes sous un angle plus élevé que du bas de leurs exutoires. Il avait ainsi gravi la Sentinelle Rouge au Mont-Blanc, l'arête Sans Nom à l'Aiguille Verte et le pilier sud des Ecrins pour ne citer que les plus marquantes de ses réussites. Ajouter que ces ascensions avaient été réalisées en solitaire n'est peut-être pas nécessaire à ce stade de l'histoire. Chacun aura compris que Bastien est un de ces personnages épris d'absolu, un idéaliste réfractaire aux concessions et obéissant à une éthique très élevée de l'aventure. La solitude en montagne était pour lui l'expression la plus parfaite de cette exigence que s'imposent certains êtres. Elle réclame une force de caractère inébranlable, la certitude d'être toujours au diapason de soi-même et la volonté farouche de surmonter toutes ces faiblesses qui rapetissent l'homme quand il y succombe trop souvent. La solitude en montagne est une de ces folies qui subliment le destin 12

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d'alpinistes en mal de perfection, une inconscience qui s'élève jusqu'à la plus exacerbée des responsabilités, un dénuement que ne peut s'offrir le commun des mortels et que d'aucuns qualifient de privilège... Et c'était seul, que Bastien se présentait au bas de la paroi nord de l'Eiger... Seul, face à l'une des plus redoutables murailles des Alpes. Seul pour affronter l'exceptionnel sinon l'impossible... Seul! ! ! Certes, cette escalade était passée de mode, elle ne faisait plus parler d'elle, elle était devenue presque banale tant les exploits se multipliaient ailleurs. Mais elle n'en restait pas moins l'une des plus dangereuses qui soient avec son rocher pourri, sa hauteur démesurée, sa propension notoire à accrocher le moindre nuage porteur de tourmente, ses avalanches d'apocalypse et la complexité de l'itinéraire qui conduit au sommet. Seul! Et pourtant humble! Ou plutôt lucide... Non, Bastien ne voulait pas défier l'Eiger. Il n'envisageait même pas de gravir la face nord. Ce n'était pas une ascension pour lui. Son unique but était de découvrir sur les flancs ravinés de l'austère paroi une de ces traces de l'homme qui enrichirait sa collection. Trouver un piton, un mousqueton, un débris de corde ou de sac remontant à l'époque héroïque de la conquête de ce sommet. Un objet témoin des luttes épiques et tragiques dont ce versant de la montagne avait été le théâtre peu avant la seconde Guerre Mondiale. Un objet qu'il pourrait, comme il le faisait avec d'autres, tenir entre ses mains pour ressusciter, l'espace d'un songe, l'âpreté et la grandeur d'une lutte désespérée ou victorieuse. Et nul autre endroit que la face nord de 13

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l'Eiger ne pouvait receler des reliques aussi chargées en émotions que celles dont rêvait Bastien. Bien sûr, il y avait belle lurette que les cordes en chanvre des premières tentatives avaient été mises en charpie par les intempéries, belle lurette aussi que certains pitons avaient été récupérés par d'autres amateurs de souvenirs et que les bourrasques avaient emporté tout ce qui n'avait pas la densité de l'acier. Quant aux éboulis et névés qui soutiennent la paroi, ils ont, comme il se doit, fait l'objet de fouilles minutieuses de la part des comparses de Bastien. A l'évidence, tout ce qui présente un intérêt avait été raflé. Tout... ? Pour avoir étudié avec minutie l'histoire de la conquête de la plus célèbre paroi des Alpes, Bastien savait qu'il en restait encore des traces. N'avait-on pas découvert en 1962 le cadavre de l'Allemand Karl Merhinger disparu au cours d'une tentative en 1935... ? Un des plus dramatiques épisodes, en particulier, avait dû laisser d'autres stigmates, moins pitoyables que des restes humains mais combien émouvants, fichés comme des échardes dans la roche de l'Eiger. Il s'agissait de la tragédie qui, en juillet 1936, devait coûter la vie à deux Allemands, Andreas Hinterstoisser et Toni Kurz, et à deux Autrichiens, Willy Angerer et Edi Rainer, dans des conditions particulièrement poignantes. Ces quatre hommes avaient mené un combat à mort contre la montagne et Bastien avait la conviction que certains des pitons qu'ils avaient dû enfoncer au cours de leur terrible retraite se trouvaient toujours en place. Personne, jamais, n'avait suivi les traces ultimes de la malheureuse cordée. Cela n'aurait 14

fait qu'ajouter des difficultés à celles, déjà innombrables, que réserve l'itinéraire classique. Il n'était donc pas déraisonnable de penser que les pitons en question attendaient encore la main qui les arracherait au roc. Surtout le dernier... Le plus symbolique, le plus chargé d'histoire, celui qui manquait à la collection de Bastien. Quand l'herbe se fit moins commune, entre des zones d'éboulis grisâtres, et que la pente se redressa sensiblement, Bastien prit le temps de s'arrêter. Il était parvenu au point de non-retour. Pas celui de l'obstacle qui, une fois franchi, aurait pu l'empêcher de redescendre, non. Celui où il allait s'engager à fond dans l'aventure qu'il avait décidé d'affronter. Celui qui correspond au largage des amarres d'un bateau, celui où toute la volonté doit se tendre sans équivoque vers le but qu'on s'est assigné. Une terrasse herbeuse, large et confortable, accueillit le jeune alpiniste comme un havre ultime. Il ressentait le besoin de lever une dernière fois la tête vers la paroi pour prendre des repères avant que les ressauts de la muraille ne lui dérobent en partie l'itinéraire. Quelques minutes de marche, encore, et la montagne allait se déformer, s'écraser, se métamorphoser sous l'effet de la perspective. Elle semblerait construite de larges gradins et de marches aisées alors qu'elle n'était qu'une raide succession de toboggans de glace et de dalles lisses. Le sommet paraîtrait à portée de main alors qu'il s'en faudrait de mille huit cents mètres. Un trompe-l'œil qui n'abuserait pourtant pas Bastien. Il avait l'habitude de jauger une paroi et ne se laissait plus berner par les 15

apparences. Mais cette montagne était-elle comme les autres? Le jeune homme avait mûrement préparé son affaire. Il avait étudié des dizaines de photos, compulsé des récits dignes de confiance, recoupé des témoignages de première main, scruté des cartes récentes et anciennes, visionné quelques cassettes vidéo. Son intention était simple: il gravirait le premier tiers de la paroi, le plus facile, franchirait la fameuse traversée Hinterstoisser qui livrait accès aux choses sérieuses et quitterait enfin le chemin du sommet pour redescendre à l'aide de classiques rappels en suivant autant que possible la fin de l'itinéraire emprunté par la malheureuse cordée dont il cherchait la trace. Redescendre en tentant de retrouver les quelques pitons qu'avaient plantés Kurz et ses compagnons au plus fort d'une tourmente dans laquelle ils devaient tous périr. La chose ne serait pas facile, certains l'auraient même jugée insensée. Pourtant, Bastien avait confiance. Il savait que la cordée de 1936, prise dans la tempête alors qu'elle faisait retraite, n'avait pas pu franchir à rebours la traversée qu'Hinterstoisser avait inaugurée à la montée et qui porte désormais son nom. Le pendule qui avait permis de forcer le passage dans un sens s'était, hélas, révélé impossible à réaliser en sens inverse. Aussi, les quatre alpinistes n'avaient-ils eu d'autre choix que de descendre en rappel une paroi surplom-

bante qui allait sceller leur sort.

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Quoi de plus simple, pour un alpiniste aguerri et muni d'un matériel moderne, que de reprendre ce cheminement en se laissant inspirer par les défauts de 16

la paroi qui avaient certainement guidé de malheureux prédécesseurs? Quoi de plus simple que de se laisser glisser le long d'une corde de rappel en cherchant les pitons qu'Hinterstoisser et ses compagnons avaient enfoncés dans les fissures pour assurer leur repli? Simple... Oui, si l'on faisait abstraction du funeste sort qu'avait rencontré la cordée austro-allemande sur ce chemin que personne n'avait suivi à nouveau. Car la terrible leçon avait servi et, par la suite, la traversée Hinterstoisser s'était vue gratifiée d'une corde fixe qui facilite désormais les éventuelles retraites. On ne fait plus de rappels à cet endroit-là... Grâce à la corde installée à demeure, l'itinéraire de montée peut être pris à rebours en toutes circonstances! Longtemps, Bastien fouilla minutieusement la paroi à travers ses jumelles. Pour en connaître l'emplacement, il repéra vite la fameuse traversée que rayaient plusieurs cordes fixes dont certaines devaient être en piteux état. A son extrémité est, quelques plaques de neige raides et un vague couloir rocheux débouchant sur le vide indiquaient sans nul doute le chemin qu'il faudrait emprunter pour redescendre comme l'avaient fait Hinterstoisser, Kurz, Angerer et Rainer. Pressés par les événements, à bout de forces, ils étaient allés au plus évident. Sans apercevoir les sombres et inquiétants surplombs qui barraient le chemin sur lequel ils s'engageaient... Le jeune homme - il venait tout juste de fêter ses trente-six ans -laissa ensuite courir son regard jusqu'au sommet de l'Eiger caparaçonné de glace par les 17

premières intempéries de septembre. Ce rapide examen lui conftrma l'une de ses résolutions: pas question d'aller se frotter aux ressauts supérieurs de la paroi avec de si mauvaises conditions! Du reste, cette pensée n'avait jamais effleuré l'esprit de Bastien. La face nord de l'Eiger? Ce n'était pas une aventure dont il rêvait. Non! Tant d'hommes, déjà, y avaient laissé leur peau, c'était une entreprise beaucoup trop hasardeuse... Un coup de poker des plus risqués! Serein sur ce point, du moins le croyait-il, il chargea son sac sur le dos et reprit son ascenSion. L'itinéraire était évident pour l'instant. Il fallait longer par la droite un éperon rocheux bien marqué, jusqu'aux gradins de plus en plus redressés qui conduisaient à la traversée. Cheminement commode, fait d'éboulis terreux qu'entrecoupaient des marches en rocher pourri et croulant. Un terrain qui ne décontenançait pas Bastien coutumier de ce genre de relief déliquescent, fréquent au pied des montagnes. Il sufflsait de bien assurer ses pas pour éviter de déraper sur les graviers instables. Quelques pierres qui dégringolèrent en longs ricochets dans le centre de la face troublèrent le silence des lieux. Elles n'étonnèrent point Bastien. Il savait que la paroi se déchargeait perpétuellement des roches instables arrachées par le gel à son épiderme fragile. C'était sa manière de se défendre contre les intrusions de l'homme qu'elle ne supportait qu'à contrecœur. Car l'Eiger n'aimait pas les hommes. Bastien en était sûr! Cette montagne sauvage s'était défendue de toutes ses 18

armes contre eux et on s'y sentait mal venu, indésirable, repoussé à chaque pas. Jamais, sur ses flancs, on n'éprouvait le moindre sentiment de sécurité, jamais on ne pouvait s'abandonner au repos ou à la contemplation, jamais... sur mille huit cents mètres de hauteur... Oui, ce monde n'était pas celui des hommes, alpinistes ou non, et, d'ailleurs, Bastien avait du mal à l'introduire dans certaines classifications. Fallait-il, par exemple, parler de l'Eiger au féminin ou au masculin? Le surnom que lui avait valu ses colères - "l'Ogre" n'y suffisait pas et le jeune homme ne pouvait choisir; il utilisait l'un ou l'autre des genres, au gré des circonstances ou de son humeur. Peu à peu, les gradins devinrent plus étroits, plus hauts, plus raides. Peu à peu, Bastien s'approchait du cœur de la montagne. Une chute de pierre balaya encore la partie orientale de la paroi. Elle se dispersa en longues gerbes d'éclats rageurs et menaçants. L'Eiger grognait... Mais l'alpiniste ignora l'avertissement. Pour l'heure, il était redevenu collectionneur et ses yeux fouillaient sans relâche les escarpements que traversait son chemin. Déjà, il avait trouvé la trace des hommes. Elle était imprimée dans les éboulis comme un fil d'Ariane. Quelques dizaines de passages avaient suffi à ébaucher un sentier évanescent... Le jeune homme avait aussi remarqué un vieux bout de corde sans intérêt qui traînait sur un névé sale ainsi qu'une boîte de conserve écrasée et rouillée, tombée sans nul doute d'un bivouac improvisé... Tout cela ne l'intéressait pas. 19

Il espérait des choses moins banales, plus personnelles, émouvantes en somme. Un ressaut plus important que les autres obligea Bastien à manifester quelque attention à sa progression. C'était la première porte de l'Eiger, la première mâchoire du piège que la paroi aimait resserrer sur ses indésirables visiteurs. Il n'y paraissait pas, pourtant. Le ressaut avait à peine douze mètres de haut et il n'était pas vraiment difficile malgré le rocher pourri et gluant d'humidité dont il était constitué. Non, il n'y avait pas de quoi effrayer un alpiniste comme Bastien. Mais c'était un passage que l'on ne pouvait franchir par inadvertance, une mise en garde formelle de la montagne pour signifier qu'au-delà de cette limite plus rien ne serait pareil. On avait affaire, désormais, à la verticalité, à la pesanteur, au danger. On pénétrait dans un monde à part, une espèce d'enfer fait de glace, de roc et de souffrance humaine. Le nom qui avait été donné à l'endroit était d'ailleurs sans équivoque: "la Fissure Difficile". A partir de ce lieu, chaque étape déterminante de l'ascension portait un nom. Plus aucune d'entre elles n'était anodine, chacune avait son histoire et son caractère. Chacune s'associait aux autres pour barrer le chemin aux rares téméraires qui s'attaquaient à la paroi. Bastien franchit le passage en quelques minutes. Son regard effleura à peine les deux pitons qui le jalonnaient. Ceux-là sortaient d'usines modernes et ne présentaient pas encore d'intérêt pour le collectionneur. On aurait pu s'en procurer dans n'importe quel 20

magasin de sport et le premier quidam venu était capable de venir les planter ici... Plus haut, peut-être... Une succession de ressauts faciles et de glacis, où prédominaient la neige et les éboulis, faisait suite à la "Fissure Difficile". Bastien les franchit au pas de charge tant il avait hâte d'arriver à l'endroit où il avait décidé d'aller. La matinée s'avançait et il n'avait pas l'intention de bivouaquer dans la paroi. La solitude et les rêveries nocturnes l'auraient laissé en compagnie de tous les morts que compte la face nord de l'Eiger. Même s'ils ne sont plus présents physiquement dans la muraille, leurs tourments et leurs plaintes hantent toujours le creux des ravins et la pénombre des surplombs. Car la plupart ne sont pas décédés de façon violente, comme il arrive habituellement en montagne. Non, l'Eiger utilise d'autres raffinements pour parvenir à ses fins. Les Merhinger, Kurz, Rainer, Longhi et tant d'autres encore - sont morts épuisés, égarés, gelés, tyrannisés, morts d'horreur et de souffrances, morts à petit feu... Inépuisable mine de cauchemars! Entre deux passages d'escalade, Bastien eut un regard pour le ciel, un espace que la montagne dissimulait le plus possible aux hommes pour ne pas leur laisser nourrir le fol espoir de la dominer un jour. Il fallait tourner le dos à la paroi ou lever la tête très haut pour apercevoir le firmament. De quoi vous désespérer d'atteindre le sommet d'un aussi gigantesque édifice... Une légère brume masquait la vallée et l'alpiniste s'en étonna: la météo n'annonçait aucune perturbation. Mais il n'accorda guère d'importance à ce détail céleste 21

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