Flashback

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2035. L'Amérique a beaucoup changé. Le monde aussi. En faillite financière, politique et morale, les États-Unis se sont désintégrés. Le Nouveau-Mexique a été envahi par les Hispaniques de la reconquista, la Californie risque de l'être. Plusieurs États ont proclamé leur indépendance.
Le multimilliardaire japonais Nakamura – qui tire un pouvoir presque illimité de son immense fortune mais aussi de son rôle de conseiller plénipotentiaire pour la reconstruction de l'Amérique – charge Nick Bottom, ancien policier de Denver, de reprendre l'enquête sur l'assassinat de son fils Keigo, survenu six ans plus tôt. Nick a travaillé à l'époque sur cette affaire. Mais depuis la mort de sa femme dans un accident de voiture, devenu accro au flashback, drogue illégale, il a quitté la police.
Le flashback permet de revivre des souvenirs parfaits ; en ce qui concerne Nick, ceux de sa vie avec sa femme. Toute l'Amérique s'y adonne : pour les jeunes c'est le moyen de revisiter leurs turpitudes, pour les vieux celui de retourner dans le monde idéal d'autrefois...
Nick est assisté par Sato, le chef des gardes du corps de Nakamura, samouraï d'un Japon néoféodal qui veille à ce qu'il n'utilise pas, à des fi ns personnelles, la drogue qui lui est fournie afin qu'il puisse revivre les moments de sa première investigation...
Mais pourquoi Nakamura tient-il tant à ce que Nick replonge dans cette enquête qui a échoué six ans plus tôt ?





Publié le : jeudi 10 mai 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782221132333
Nombre de pages : non-communiqué
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« AILLEURS ET DEMAIN »
Collection dirigée par Gérard Klein
Dan Simmons
Flashback
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Patrick Dusoulier

Titre original : FLASHBACK

(édition originale : ISBN 0-316-006965 Reagan Arthur Books / Little, Brown and Company)

© Dan Simmons, 2011
Traduction française : Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2012.

En couverture : Conception graphique © www.headdesign.co.uk et photo © Philip James Corwin / Corbis

ISBN : 978-2-221-13233-3

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales

Ce livre est pour Tom et Jane Glenn, qui sont le véritable avenir
Nous trouvons de tout dans notre mémoire ; elle est une espèce de pharmacie, de laboratoire de chimie, où on met, au hasard, la main tantôt sur une drogue calmante, tantôt sur un poison dangereux.
MARCEL PROUST, La Prisonnière
1.00
Zone Verte japonaise au-dessus de Denver
Vendredi 10 septembre
— Vous vous demandez probablement pourquoi je vous ai prié de venir ici aujourd’hui, Mr Bottom, dit Hiroshi Nakamura.
— Non, répondit Nick. Je sais pourquoi vous m’avez fait venir ici.
Nakamura eut l’air surpris.
— Vous le savez ?
— Ouais, fit Nick en pensant : Et puis merde… Au point où tu en es… Nakamura veut engager un détective. Montre-lui que tu en es un. Vous voulez que je trouve la ou les personnes qui ont tué votre fils Keigo.
Nakamura cligna des yeux sans rien dire. C’était comme si le fait d’entendre prononcer le nom de son fils l’avait figé sur place.
Le vieux milliardaire jeta un coup d’œil vers son chef de la sécurité, un homme trapu mais puissamment bâti qui se tenait accoudé à un tansu près d’un shōji ouvert par lequel on apercevait le jardin intérieur. Si Sato avait réagi à l’interrogation muette de son employeur par un geste ou une expression quelconque, Nick n’avait rien remarqué. En fait, maintenant qu’il y repensait, il ne se souvenait même pas d’avoir vu Sato cligner des yeux pendant le trajet en voiturette de golf jusqu’au bâtiment principal, ni lors des présentations faites ici dans le bureau de Nakamura. Les yeux du chef de la sécurité étaient deux billes d’obsidienne.
Nakamura dit enfin :
— Votre déduction est correcte, Mr Bottom. Et comme dirait Sherlock Holmes, c’est une déduction élémentaire puisque vous étiez l’inspecteur de la brigade criminelle chargé d’enquêter sur la mort de mon fils alors que je me trouvais encore au Japon, que nous ne nous sommes jamais rencontrés, et que nous n’avons jamais eu aucun autre contact.
Nick attendit.
Après le coup d’œil lancé dans la direction de Sato, Nakamura s’était concentré de nouveau sur le simple feuillet d’e-vélin interactif qu’il tenait à la main avant de transpercer Nick du regard de ses yeux gris.
— Pensez-vous être capable de retrouver le ou les assassins de mon fils, Mr Bottom ?
— J’en suis certain, mentit Nick.
En fait, il savait que la vraie question du vieux milliardaire était : Êtes-vous capable de ramener la pendule en arrière et d’empêcher que mon fils unique soit assassiné, pour que tout aille de nouveau bien ?
Nick aurait également répondu « J’en suis certain » à cette question. Il aurait dit n’importe quoi pour toucher l’argent que cet homme pourrait lui verser. Suffisamment d’argent pour qu’il puisse retourner auprès de Dara pendant des années. Peut-être toutes les années qui lui restaient à vivre.
Nakamura plissa légèrement les yeux. Nick savait qu’on ne pouvait pas devenir plus de cent fois milliardaire au Japon, ou l’un des neuf Conseillers fédéraux régionaux d’Amérique, en étant un imbécile.
— Qu’est-ce qui vous fait penser que vous pourrez réussir maintenant, Mr Bottom, alors que vous avez échoué il y a six ans, à une époque où vous étiez un véritable inspecteur spécialisé dans les homicides, avec toutes les ressources du Département de la police de Denver à votre disposition ?
— Il y avait quatre cents affaires criminelles en instance à l’époque, Mr Nakamura. Nous avions quinze inspecteurs pour s’en charger, avec de nouvelles affaires qui arrivaient tous les jours. Cette fois, je n’aurai que celle-là à mener et à résoudre. Rien pour m’en distraire.
Le regard gris de Nakamura, aussi inflexible que celui plus sombre de Sato, et déjà glacial, sembla descendre encore de quelques degrés.
— Seriez-vous en train de me dire, ex-inspecteur Bottom, que vous n’avez pas accordé au meurtre de mon fils toute l’attention qu’il méritait, malgré sa… hem… haute priorité et les instructions précises données en ce sens par le gouverneur du Colorado ainsi que par la présidente des États-Unis en personne ?
Nick sentit le besoin de flashback ramper dans ses tripes comme un mille-pattes. Il n’avait qu’une envie : sortir de cette pièce et se réfugier sous la chaude couverture du alors, pas maintenant, elle, pas ça
— Je dis qu’il y a six ans, le DPD ne consacrait à aucune de ses enquêtes les effectifs et l’attention qu’elles méritaient. Y compris celle concernant votre fils. Bon sang, même si ç’avait été le gamin de la Présidente qui s’était fait tuer, la brigade criminelle aurait été incapable de résoudre l’affaire à l’époque.
Il regarda Nakamura droit dans les yeux, en misant tout sur cette tactique absurde consistant à recourir à la franchise.
— Ou de la résoudre maintenant, ajouta-t-il. La situation est cent fois pire aujourd’hui.
Il n’y avait pas un seul siège dans la pièce, même pas pour Mr Nakamura. Nick Bottom et le milliardaire se tenaient debout, séparés simplement par un étroit bureau en ébène parfaitement dégagé de tout objet. La posture désinvolte de Sato contre le tansu ne cachait pas le fait – évident en tout cas à l’œil exercé de Nick – que le chef de la sécurité était particulièrement vigilant et dangereux, même s’il n’était pas armé. Il émanait de lui cette aura indéfinissable des anciens flics ou soldats qu’on a formés à tuer d’autres hommes.
— Naturellement, dit Mr Nakamura d’une voix suave, c’est votre expertise acquise au fil de nombreuses années passées au Département de la police de Denver, ainsi que votre connaissance inestimable du déroulement de l’enquête, qui constituent les raisons principales qui nous amènent à envisager de vous confier la reprise des investigations.
Nick en avait assez de se conformer au script de Nakamura.
— Non, monsieur, dit-il. Ce ne sont pas les raisons qui vous poussent à m’engager. Si vous voulez me confier l’enquête sur le meurtre de votre fils, c’est parce que je suis la seule personne encore vivante qui puisse – sous flashback – revoir chaque page des dossiers perdus lors de la cyberattaque qui a effacé toutes les archives du DPD il y a cinq ans.
En son for intérieur, Nick pensa : Et c’est aussi parce que je suis le seul capable, sous flash, de revivre chaque conversation avec les témoins, les suspects et les autres inspecteurs impliqués. Grâce au flashback, je peux relire le Dossier du Crime qui a été perdu en même temps que les fichiers.
— Si vous m’embauchez, Mr Nakamura, poursuivit Nick, ce sera parce que je suis le seul au monde à pouvoir remonter presque six ans en arrière pour entendre et voir une nouvelle fois tout ce qui s’est passé au cours d’une enquête dont la piste est à présent aussi froide que les os de votre fils enterré dans votre caveau familial du cimetière catholique d’Hiroshima.
Mr Nakamura semblait avoir cessé de respirer, et il n’y avait plus aucun bruit dans la pièce. Dehors, on entendait la minuscule fontaine s’écouler dans le minuscule bassin au milieu du minuscule jardin de gravier.
Ayant joué presque toutes les cartes dont il disposait, Nick croisa les bras et attendit en regardant autour de lui.
Dans sa résidence privée de la Zone Verte japonaise au-dessus de Denver, le bureau du Conseiller Hiroshi Nakamura, bien que récemment construit, semblait avoir mille ans. Et se trouver au Japon.
Les portes coulissantes et les fenêtres étaient des shōji, les panneaux plus lourds des fusuma, et tous donnaient sur une cour intérieure abritant un merveilleux petit jardin japonais. Dans la pièce, une seule fenêtre, un shōji translucide, laissait pénétrer la lumière naturelle sur un petit autel niché dans une alcôve. On y voyait danser l’ombre des bambous sur un vase contenant des fleurs et des brindilles de l’automne. Le vase lui-même était parfaitement disposé sur le sol laqué. Les quelques meubles de la pièce étaient placés conformément à l’amour qu’ont les Nippons pour l’asymétrie, et chacun était d’un bois si foncé qu’ils semblaient avaler la lumière. Par contraste, le parquet de cèdre ciré et les tatamis, eux, semblaient rayonner d’une douce chaleur en dégageant une odeur fraîche et sensuelle d’herbe séchée. Nick avait eu suffisamment de contacts avec les Japonais lorsqu’il était inspecteur à Denver pour savoir que la propriété de Mr Nakamura, sa résidence, son jardin, ce bureau, ainsi que l’ikebana et les quelques objets modestes, mais précieux, disposés çà et là, étaient tous de parfaites expressions du wabi (la simple tranquillité) et du sabi (la simplicité élégante et la célébration de l’éphémère).
Et Nick s’en foutait complètement.
Il avait besoin de ce travail pour gagner de l’argent. Il avait besoin de l’argent pour s’acheter plus de flashback. Il avait besoin du flashback pour retourner auprès de Dara.
Comme il avait été obligé d’enlever ses chaussures dans le genkan où Sato avait laissé les siennes, le sentiment dominant chez Nick Bottom en ce moment était le simple regret d’avoir mis cette chaussette noire ce matin – la gauche, avec un trou suffisamment grand pour que son gros orteil dépasse. Il recroquevillait son pied tant bien que mal pour obliger son orteil à réintégrer la chaussette, mais pour y arriver, il aurait fallu se servir des deux pieds, et ça se serait trop vu. Sato l’observait déjà bien assez comme ça. Nick replia son gros orteil du mieux qu’il put.
— Quel genre de véhicule conduisez-vous, Mr Bottom ? demanda Nakamura.
Nick faillit éclater de rire. Il était prêt à être congédié et jeté dehors par Sato pour son allusion de gaijin insolent aux os glacés du vénéré Keigo, mais il ne s’était pas attendu à une question concernant sa voiture. D’ailleurs, Nakamura l’avait certainement vu au volant sur l’une des quelque cinquante mille caméras de surveillance qui l’avaient suivi tandis qu’il approchait de la propriété.
Il s’éclaircit la gorge.
— Ahem… Je possède un hongre GoMotors qui date de vingt ans.
Le milliardaire tourna légèrement la tête vers Sato et aboya quelques syllabes en japonais. Sans se redresser et sans un sourire, le chef de la sécurité répondit à son patron par une tirade gutturale encore plus rapide. Nakamura hocha la tête, manifestement satisfait.
— Votre… hem… hongre est-il un véhicule fiable, Mr Bottom ?
Nick secoua la tête.
— Les batteries lithium-ion sont des antiquités, Mr Nakamura, et avec les sentiments actuels de la Bolivie à notre égard, je ne crois pas qu’elles puissent être remplacées avant longtemps. Alors, après une bonne douzaine d’heures de charge, ce tas de ferr… cette voiture peut parcourir une soixantaine de kilomètres à cinquante à l’heure, ou une cinquantaine à soixante kilomètres à l’heure. Il ne nous reste plus qu’à espérer que je n’aurai pas à me lancer dans des poursuites façon Bullitt dans cette enquête.
Mr Nakamura n’esquissa pas le moindre sourire. Il n’avait peut-être pas compris l’allusion. Ils ne regardaient donc pas les bons vieux films, à Hiroshima ?
— Nous pouvons vous fournir un véhicule de la délégation pour la durée de votre enquête, Mr Bottom. Peut-être une berline Lexus ou Infiniti.
Cette fois, Nick ne put s’empêcher de rire.
— Une de vos planches à roulettes à l’hydrogène ? Non, monsieur, ça ne marchera pas. D’abord, elle se ferait complètement désosser dès que je la laisserais garée n’importe où dans Denver. Et ensuite – comme votre chef de la sécurité pourra vous le confirmer –, j’ai besoin d’une voiture qui passe inaperçue, au cas où je devrais prendre quelqu’un en filature. Profil bas, c’est comme ça que nous disons, nous autres détectives privés.
Mr Nakamura émit un profond bruit de gorge comme s’il s’apprêtait à cracher. Nick avait déjà entendu des Japonais faire ce bruit du temps où il était flic. Il semblait exprimer un mélange de surprise et peut-être de mécontentement, bien qu’il l’eût aussi entendu chez des Japonais devant quelque chose de magnifique, comme la vue d’un jardin pour la première fois. C’était sans doute aussi intraduisible que tant d’autres choses entre les Nippons pleins d’ardeur de ce nouveau siècle et les Américains infiniment las…
— Très bien, alors, Mr Bottom, dit enfin Nakamura. Si nous décidons de vous confier ce travail, vous aurez besoin d’un véhicule doté d’un plus grand rayon d’action quand l’enquête vous mènera à Santa Fe, au Nouveau-Mexique. Mais nous pourrons discuter des détails plus tard.
Santa Fe, songea Nick. Ah, merde… Non, pas Santa Fe. N’importe où, mais pas Santa Fe… Rien que le nom de la ville lui faisait mal à la cicatrice qu’il avait au ventre. Mais il entendit une autre voix dans sa tête, une voix de cinéma parmi les centaines qui habitaient sous son crâne : Laisse tomber, Jake. Ici, c’est Chinatown.
— Très bien, dit Nick. Nous parlerons plus tard de cette histoire de voiture et de déplacement à Santa Fe. Si vous m’engagez.
Nakamura regardait de nouveau son feuillet d’e-vélin.
— Et vous habitez actuellement dans un ancien Baby Gap, dans l’ancien Centre commercial de Cherry Creek, c’est bien exact, Mr Bottom ?
Doux Jésus… Alors que l’avenir de Nick dépendait sans doute entièrement du résultat de cet entretien, et avec les dizaines de milliers de questions que Nakamura aurait pu lui poser et auxquelles il aurait pu répondre en gardant au moins quelques lambeaux de ce qui lui restait de dignité, il fallait que ce soit : Vous habitez actuellement dans un ancien Baby Gap, dans l’ancien Centre commercial désaffecté de Cherry Creek ?
Oui, Mr Nakamura, c’est parfaitement exact
J’habite actuellement dans un sixième d’un ancien Baby Gap dans l’ancien centre commercial de Cherry Creek dans un quartier de merde dans une ville de merde dans un quarante-quatrième des anciens États-Unis d’Amérique. C’est bien moi, l’ancien Nick Bottom. Pendant que vous, vous vivez ici avec les autres Japs, au sommet de la montagne, entouré de trois périmètres de sécurité que le putain de fantôme de ce putain d’Oussama ben Laden n’arriverait pas à franchir.
Nick dit simplement :
— Ça s’appelle maintenant les Résidences de Cherry Creek. Je crois que mon cubicule occupe une partie de ce qui était autrefois un Baby Gap.
Des trois hommes, deux étaient richement vêtus d’un costume noir avec une veste aux revers étroits et un pantalon aux plis impeccables, une chemise d’un blanc immaculé et une étroite cravate noire. Le look JFK des années 60, ressuscité près de soixante-quinze ans plus tard. Même Mr Nakamura, qui approchait des soixante-dix ans, aurait été incapable de se souvenir de cette période historique. Pourquoi, alors, se demanda Nick, cela faisait-il la dixième fois que les gourous de la mode au Japon le remettaient au goût du jour ? Le style Kennedy allait bien à la mince silhouette élégante de Mr Nakamura, et Sato était presque aussi bien habillé que son patron, même si son costume avait sans doute coûté deux mille nouveaux dollars de moins. Mais la tenue du chef de la sécurité aurait pu être un peu mieux taillée. Malgré son âge, Nakamura était mince, alors que Sato était bâti comme une armoire à glace, si on pouvait appliquer cette expression à un Japonais qui ignorait sans doute ce que c’était…
Debout au milieu de la pièce, Nick sentait une brise légère venue du jardin lui caresser le gros orteil. Il avait conscience qu’il était de loin le plus grand des trois, mais aussi le seul à se tenir voûté – ce qui était devenu récemment une habitude. Il regrettait de n’avoir pas au moins repassé sa chemise. Il avait voulu le faire, mais il n’avait pas trouvé le temps au cours de la semaine écoulée, depuis qu’il avait reçu un appel pour cet entretien. C’est ainsi qu’il avait maintenant une chemise froissée sous une vieille veste fripée, et un pantalon dépareillé, juste le moins crasseux de ses chinos – un ensemble qui contribuait sans doute à donner l’impression qu’il avait non seulement dormi dans ses vêtements, mais carrément sur eux. Nick s’était seulement rendu compte ce matin qu’il avait trop grossi ces deux dernières années pour arriver à boutonner ce vieux pantalon, ou la veste, ou son col de chemise. Il espérait que sa ceinture, trop large pour être à la mode, arrivait à cacher le haut de son pantalon resté ouvert, et que son nœud de cravate dissimulait son col imboutonnable. Mais cette fichue cravate était trois fois plus large que celles des Japonais. Et le fait que cette cravate – un cadeau de Dara – ait sans doute coûté cent fois moins que ce que Nakamura avait dû dépenser pour la sienne ne contribuait pas à renforcer son assurance.
Et puis merde, après tout. C’était la seule cravate qui lui restait.
Né au cours de l’avant-dernière décennie du siècle précédent, Nick Bottom était suffisamment vieux pour se souvenir d’une chanson qui passait à la télé dans un programme pour enfants, et les paroles entêtantes résonnèrent de nouveau dans son cerveau douloureux et affamé de flashback : Une de ces choses n’est pas comme les autres, une de ces choses n’est pas à sa place.
Et puis merde… songea de nouveau Nick, qui paniqua un instant à l’idée qu’il s’était exprimé à voix haute. Il lui était de plus en plus difficile de se concentrer sur quelque chose dans ce monde non flashbacké qui lui semblait de plus en plus irréel.
Voyant que Mr Nakamura semblait très à l’aise dans ce silence qui se prolongeait, et que Sato s’en amusait alors que lui-même le supportait de moins en moins bien, Nick ajouta :
— Bien sûr, cela fait déjà pas mal d’années que Cherry Creek n’est plus un centre commercial, et qu’il n’y a plus aucun magasin. ALGD.
Nick avait prononcé le vieil acronyme « algode », comme tout le monde, mais l’expression de Nakamura resta impassible, ou poliment curieuse, ou même passivement interrogative, ou un peu des trois. Une chose était sûre : le milliardaire nippon n’avait pas l’intention de lui faciliter cet entretien.
Sato, qui avait dû fréquenter un peu les rues aux États-Unis, ne se donna pas la peine de traduire pour son patron.
— « Avant la Grande Débâcle », expliqua Nick.
Il n’ajouta pas que l’expression plus couramment utilisée, « jelgode », signifiait le « Jour de la Grande Débâcle ». Nakamura connaissait certainement les deux termes. Cela faisait maintenant cinq mois qu’il était au Colorado en tant que Conseiller fédéral pour quatre États. Et il avait certainement entendu toutes sortes d’américanismes avant cela, ne serait-ce que dans la bouche de son fils assassiné.
— Ah, fit Mr Nakamura avant de consulter de nouveau sa feuille d’e-vélin.
Des photos, des vidéos et des colonnes de texte s’affichaient sur la page flexible, puis défilaient ou disparaissaient au moindre contact du bout des ongles manucurés de Nakamura. Nick remarqua qu’il avait des doigts courts et puissants, des doigts de travailleur manuel – mais il doutait que Mr Nakamura se fût jamais livré à un travail physique en dehors des loisirs qu’il s’était choisis. Courses de régates, peut-être. Ou polo. Ou alpinisme. Trois activités mentionnées dans la gowiki-bio de Hiroshi Nakamura.
— Et combien de temps avez-vous travaillé pour le Département de la police de Denver, Mr Bottom ? poursuivit Mr Nakamura.
Nick avait l’impression que cet entretien était mené à l’envers.
— J’ai été inspecteur pendant neuf ans, répondit-il. J’ai fait partie de la police dix-sept ans au total.
Il fut tenté un instant d’énumérer quelques-unes de ses citations, mais il s’abstint. Nakamura avait tout ça dans sa base de données.
— Inspecteur dans la brigade des crimes majeurs, puis dans le service des vols et homicides ? lut Nakamura en ajoutant le point d’interrogation uniquement par politesse.
— Oui, fit Nick tout en pensant : Dépêche-toi, bon sang, venons-en à l’essentiel…
— Et vous avez été renvoyé du bureau des inspecteurs il y a cinq ans pour des raisons de… ?
Nakamura avait cessé de lire comme si les raisons n’étaient pas écrites là noir sur blanc, et déjà bien connues du milliardaire. Cette fois, le point d’interrogation n’était marqué que par le sourcil gauche poliment levé.
Connard, pensa Nick, secrètement soulagé qu’ils aient enfin atteint la partie difficile de l’entretien.
— Ma femme a été tuée dans un accident de la circulation il y a cinq ans, dit-il sans aucune émotion, sachant que Nakamura et son chef de la sécurité en savaient bien plus que lui sur sa vie. J’ai eu quelques difficultés à… m’en remettre.
Nakamura attendit, mais c’était au tour de Nick de ne pas lui faciliter la tâche. Tu sais très bien pourquoi tu vas m’engager pour ce boulot, tête de nœud. Alors, vas-y. Oui ou non.
Finalement, Mr Nakamura dit d’une voix douce :
— Ainsi donc, votre renvoi du Département de la police de Denver, après une période probatoire de neuf mois, a été motivé par un abus de flashback.
— Oui.
Nick se rendit compte qu’il souriait aux deux hommes pour la première fois.
— Et cette addiction, Mr Bottom, a également été la raison de l’échec de votre agence d’investigations deux ans après que vous avez été… hem… que vous avez quitté la police ?
— Non, mentit Nick. Pas vraiment. C’est juste que les temps sont durs pour les petits entrepreneurs. Le pays est dans sa vingt-troisième année de sa Reprise Sans Emplois, vous le savez bien.
La vieille plaisanterie ne sembla faire aucun effet aux deux Japonais. L’attitude décontractée de Sato rappelait un peu à Nick celle de Jack Palance, le tueur à gages dans L’Homme des vallées perdues, malgré la totale différence physique entre les deux hommes. Les yeux qui ne clignent jamais. Attendant. Observant. Espérant que Nick fasse un geste pour que Sato-Palance puisse dégainer et le descendre. Comme si Nick pouvait être encore armé après avoir franchi les multiples périmètres de sécurité autour de la propriété, que sa voiture eut été scannée par IRM et laissée cinq cents mètres plus bas, et le Glock 9mm qu’il avait apporté – il aurait semblé absurde, même à Sato, qu’il traverse la ville sans arme sur lui – confisqué.
Sato le regardait avec la concentration totale d’un garde du corps professionnel. Ou de Jack Palance le tueur.
Au lieu d’explorer davantage la question du flashback, Mr Nakamura dit soudain :
— Bottom1. C’est un nom de famille inhabituel en Amérique, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur, dit Nick qui commençait à s’habituer à cette succession de questions presque aléatoire. Le plus drôle, c’est qu’à l’origine, ma famille s’appelait « Badham2 », mais un employé d’Ellis Island l’a mal compris. Exactement comme dans la scène où le petit Michael Corleone se retrouve avec un nouveau nom, dans Le Parrain II.
Décidément, Mr Nakamura n’était pas un fan de vieilles bobines… Il regarda de nouveau Nick avec son expression japonaise indéchiffrable.
Nick soupira bruyamment. Il commençait à en avoir assez de faire la conversation. D’un ton neutre, il dit :
— Bottom est un nom inhabituel, mais c’est le nôtre depuis les cent cinquante ans que ma famille est aux États-Unis.
Même si mon fils refuse de le porter, songea-t-il.
Comme s’il lisait dans ses pensées, Nakamura reprit :
— Votre épouse est décédée, mais je crois comprendre que vous avez un fils de seize ans, nommé… (le milliardaire hésita et consulta son vélin, ce qui permit à Nick d’admirer la perfection de la coupe au rasoir de ses cheveux poivre et sel)… Val. « Val » est-il le diminutif de quelque chose, Mr Bottom ?
— Non. C’est juste « Val ». Il y avait un vieil acteur que ma femme et moi aimions beaucoup, et… enfin, voilà, juste « Val ». Je l’ai envoyé à Los Angeles il y a quelques années, pour qu’il vive avec son grand-père – mon beau-père –, un professeur de l’UCLA maintenant à la retraite. Les chances d’avoir une bonne éducation sont meilleures là-bas. Mais Val a quinze ans, Mr Nakamura, pas…
Nick s’interrompit. L’anniversaire de Val avait été le 2 septembre, huit jours plus tôt. Il l’avait oublié. Nakamura avait raison : son fils avait bien seize ans maintenant. Il se sentit soudain enroué. Il s’éclaircit la gorge et poursuivit :
— Bon, toujours est-il que c’est exact, j’ai un fils, et il s’appelle Val. Il vit avec son grand-père maternel à Los Angeles.
— Et vous êtes toujours dépendant du flashback, Mr Bottom, dit Hiroshi Nakamura.
Cette fois, pas de point d’interrogation, ni dans la voix neutre du milliardaire ni dans son expression.
Nous y voilà…
— Non, Mr Nakamura, je ne le suis plus, dit fermement Nick. Je l’ai été. Le Département était parfaitement en droit de me renvoyer. Pendant l’année qui a suivi la mort de Dara, je suis devenu carrément une épave. Et c’est vrai, j’ai continué d’abuser de la drogue quand mon agence de détective privé a fait faillite un an après que j’ai quitté… après mon renvoi de la police.
Sato était accoudé nonchalamment au tansu. La posture de Mr Nakamura resta rigide et son visage inexpressif, comme s’il en attendait plus.
— Mais j’ai réussi à surmonter mon problème d’addiction, poursuivit Nick en écartant les mains.
Il était fermement décidé à ne pas supplier (après tout, il avait encore un atout dans sa manche, la raison pour laquelle ils étaient obligés de l’embaucher), mais assez bêtement, il trouvait important qu’ils lui fassent confiance.
— Écoutez, Mr Nakamura, vous savez certainement qu’on estime aujourd’hui que quatre-vingt-cinq pour cent des Américains ont recours au flashback, mais nous ne sommes pas tous des addicts comme je l’ai été… brièvement. Nous sommes nombreux à nous en servir uniquement de temps en temps… une sorte de récréation… une activité sociale… comme les gens qui boivent du vin ici ou du saké au Japon.
— Êtes-vous en train de suggérer sérieusement, Mr Bottom, que le flashback peut être utilisé en société ?
Nick reprit son souffle. Le gouvernement japonais avait rétabli la peine de mort pour quiconque vendait, utilisait, ou même détenait simplement du flash. Ses dirigeants le craignaient autant que les musulmans. Sauf que dans le Nouveau Califat Global, la condamnation par les tribunaux de la charia pour usage ou possession de flashback entraînait la décapitation immédiate – filmée en direct et diffusée dans le monde entier sur une chaîne d’al-Jazira où l’on pouvait voir vingt-quatre heures sur vingt-quatre des exécutions, lapidations, et autres châtiments islamiques. Cette chaîne était active – et très regardée – nuit et jour à travers le Califat dans ce qui restait du Moyen-Orient et de l’Europe, et dans les villes américaines où vivaient des groupes de fans hâjjî. Nick savait que beaucoup de non-musulmans de Denver la regardaient également, rien que pour le plaisir. Nick lui-même la regardait parfois, quand la nuit était particulièrement difficile…
— Non, dit-il enfin. Je ne prétends pas qu’il s’agit d’une drogue sociale. Je veux simplement dire que, consommé avec modération, le flashback n’est pas plus dangereux que, disons… la télévision.
Les yeux gris de Nakamura continuaient de le transpercer.
— Ainsi donc, Mr Bottom, vous n’êtes pas dépendant du flashback comme vous l’étiez dans les années qui ont suivi la mort tragique de votre épouse ? Et si je devais recourir à vos services pour enquêter sur la mort de mon fils, vous ne seriez pas distrait de vos investigations par le besoin de consommer la drogue à des fins récréatives ?
— C’est exact, Mr Nakamura.
— En avez-vous consommé récemment, Mr Bottom ?
Nick n’hésita qu’une seconde.
— Absolument pas. Je n’en ai éprouvé ni l’envie ni le besoin.
Mr Sato sortit d’une poche de sa veste un téléphone portable, un rectangle de plastique noir comme de l’ébène, plus petit que la carte nationale d’identité-crédit de Nick. Il le posa sur la surface polie du tansu.
Aussitôt, cinq des parois en bois foncé de la pièce austère se transformèrent en écrans de projection. En HD ultime, mais pas en 3D complète, les vues étaient plus nettes que si on avait regardé à travers des vitres.
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