Florival ou l'imperceptible éraflure du temps

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Deux hommes dans des époques et des lieux différents, deux hommes qui ne soupçonnent même pas l'existence l'un de l'autre, sentent confusément qu'ils ont des destinées qui se chevauchent et s'entremêlent. Ils tentent désespérément au-delà du temps de se tendre la main et de percer le mystère qui les dépasse C'est un étrange voyage au profond de l'ubiquité qui va mener ces hommes, du mythique Quartier Latin de l'après-guerre aux confins tourmentés d'une banlieue des années 90.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296360990
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Florival
ou L'imperceptible éraflure du temps

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou Dernières parutions

LABBÉ Michelle, Exit indéfinime~t, 1997. TÉODOSIJÉVIC Michel, Tout dépend de Dieu, 1997. RAMOND Michèle, Les nuits philosophiques du Doctore Pastore, 1997. BADUEL Andrée-France, Des oiseaux pour Antigone, 1997. MONTERO Andrée, «Le refus, une vie de femme», 1997. REGNIER Michel, Kamala, 1997. DAVOUS Dominique, Capucine. A l'aube du huitième jour, 1997. GENTILHOMME Serena, Villa Bini, 1997. DUVIGNAU Marie, Aufur et à morsure, 1997. GREVOZ Daniel, Les orgues du Mont-Blanc, 1997. LUGASSY F., Contes de l'autreface ou l'envers des destinées, 1997. MARTIN Anne-Denes, Comme un éclat de phare, 1997. TROTET François, Les Chants du Griot, 1997. DUBREUIL Bertrand, Les yeux de Saül, 1997. FAVRET René, Le retour de Pantagruel, 1997. MAALOUF Antoine, Sur la source d'Adonis, 1997. JACQUET Roger, En un midi sans soir et sans matin, 1997. GOUTALIER Régine, Le chevalier d'Avrieux, 1997. FAYARD Pierre, Le tournoi des dupes, 1997. CHEVALLEY Bernard, Nicodème, 1997. CUVELIER Fernand, Les cousines de Rome, 1997. DRAPPIER Hughes, Les Voyageurs, 1997. GillLLET Christian, Chapelle ardente, 1997. DE POLI Luigi, La maison de vitrail, 1997. JACQ Jean-François, Heurt Limite. Récit incantatoire, 1997. LAMB lOTTE Maurice, Le chemin de fer de Bagdad, 1997. BAKR Sa1wa, Des histoires dures à avaler; 1997. NARJISS, Cahier d'empreintes. Lettre à toi, 1997. MARINIE Ariel, La petite fille rouge, 1997. HIRLET Michel, Pivoines, marins et enfants, 1998. SMITH Franck, Là où la nuit se veut, déjà, 1998. CARRARA Marianine, Le fil du désir; 1998. MORIN Jean-François, Orgeville-Alger; 1998. LEMAIRE Dominique, La nuit du voltigeur, 1998. BENSIMON Jean, Le hors-venu, 1998. 1998 ISBN: 2-7384-6474-2 @ L'Harmattan,

Guy B. Simon

Florival
ou L'imperceptible éraflure du temps

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

À mon père À mes enfants À Fabienne

Qui a dit : Souviens-toi du futur"?
U

I

Paris, novembre

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Je m'appelle Florival, enfin, tout le monde m'appelle Florival mais mon vrai nom complet est Gilbert FleuryValle avec un trait d'union. Cette dénomination double remonte loin dans le passé et personne de nos jours ne saurait l'expliquer. Quand j'étais petit et que je commençais à peine à parler, un jour que l'on me demandait mon nom, de ma bouche inexperte j'ai bredouillé "Florival". Cela a fait rire, c'était un joli mot d'enfant, on l'a répété et puis cela est resté et je suis devenu "Florival" malgré les années. Quant à Gilbert c'est un prénom trop moche et personne ne m'appelle jamais Gilbert. On a oublié mon prénom, même ma mère à la fill m'appelait Florival. Et pourtant c'était elle qui avait choisi "Gilbert" à ma naissance, à moins que ça n'ait été mon père, le pauvre homme, ou un oncle quelconque pour assouvir une rancune. Dans les familles de province, il en traîne toujours de ces rancunes sourdes dont les causes réelles se perdent dans la nuit des temps. J'aime assez "Florival" .C'est un nom qui claque au vent, il évoque le printemps, il rappelle un peu le calendrier révolutionnaire. 11

Et moi, je suis au printemps de ma vie et je me trouve aussi un peu révolutionnaire. Alors, le matin, en me rasant je me regarde sans déplaisir dans la glace et je dis, souvent à voix haute "Salut Florival", parfois même, j'ajoute "fripouille de Florival" et je commence ainsi ma journée de bonne humeur. Je parle du printemps de ma vie car à 22 ans je peux encore considérer que je commence à peine à vivre. Je parle de révolutionnaire car ma vie actuelle est un vrai tissu complexe de mensonges où je me complais avec volupté. J'habite au quartier latin dans une chambre d'étudiant mais je ne suis pas étudiant. Et pour cause, j'ai abandonné le lycée en troisième au grand dam de ma mère qui du fin fond de notre petite ville de Vulnel-les-Houx croit que je suis "monté" à Paris pour faire de grandes choses. Quand on habite la province, on ne va pas à Paris, on monte à Paris. J'ai choisi le quartier latin pour y vivre car la première fois que je suis venu dans la capitale avec ma mère, je devais avoir quinze ans à cette époque, la guerre venait tout juste de fmir, j'avais été ébloui par le boulevard SaintMichel, le boulevard Saint-Germain, et toutes les rues avoisinantes.]'avais trouvé que ce quartier était réservé à une jeunesse enthousiasmante, jeunes hommes beaux, barbus souvent, aux yeux sombres éclairant des visages amaigris. Les filles aussi, et pour cause m'avaient beaucoup impressionné avec leurs jupes courtes, leur démarche apprivoisée mais libre, et surtout la faiblesse romantique que je croyais découvrir dans leurs regards. De plus, ce qui ne manquait pas d'être intéressant pour un petit provincial de quinze ans, je devinais la forme troublante de leurs seins derrière leurs chemises légères et même, à ma grande confusion le relief vivant de leurs petites fesses à travers leurs jupes flottantes. 12

Quelle différence avec la foule anonyme qui envahissait les grands boulevards où ma mère aimait écouter les bonimenteurs. Quelle différence aussi avec les tenues dignes et engoncées des Vulnelloises qui transformaient les jeunes filles en informes petits sacs pudiques. J'avais bien retenu les noms des rues et repéré le quartier sur un plan, c'est là que j'avais décidé de venir vivre dès que je pourrais voler de mes propres ailes. Et voilà, des années ont passé, je suis là aujourd'hui et j'essaie de concrétiser ce mirage de mon adolescence. Grâce à des tractations sournoises et surtout grâce à un art consommé du mensonge, j'habite maintenant au boulevard Saint-Germain, presque au carrefour avec le boulevard Saint-Michel, une chambre d'étudiant au dernier étage sous les combles d'un bel immeuble à la façade de pierre. Un immeuble cossu dirait ma mère.J'ai une petite répulsion pour ce qualificatif. Double mensonge, d'abord je ne suis pas étudiant, et surtout ma chambre "d'étudiant", n'est qu'une vulgaire chambre de bonne appartenant à la dame du troisième qui arrondit ses fins de mois avec bonne conscience en se donnant l'impression d'aider la jeunesse studieuse. J'ai rapidement abandonné le lycée de Vulnel-les-Houx dès la seconde, soi-disant pour aider ma mère, pauvre veuve méritante, à vrai dire plutôt parce que les études m'ennuyaient profondément, et que je ne voyais pas mon avenir dans les livres. Après quelques petits boulots alimentaires, du genre laveur épisodique de vitres, vendeur de légumes les jours de marché, ou gardien provisoire de répugnants moutards, après m'être mis à mal avec tous ceux qui auraient pu me trouver un vrai travail sur place ou me donner une formation, j'ai décidé de sauter le pas, de faire le grand écart et de venir chercher fortune à Paris. Je veux être le Rastignac du demi-siècle! Eh oui j'ai lu 13

"Le père Goriot" et quelques autres Balzac pendant les soirées mornes à la campagne. Ma mère fait semblant encore de croire en moi, candeur ou cécité de l'amour maternel ? En démarchant avec intelligence et une fausse naïveté roublarde les concierges du quartier, j'ai pu apprendre incidemment qu'au 104, au dessus d'un vaste magasin d'inquiétants instruments de chirurgie, une madame "Durantel" - en un mot insiste la concierge, en un mot quoiqu'elle dise - donc une madame Durantel seule et veuve a une chambre libre au sixième, et qu'elle est décidée à la louer à un étudiant méritant, bien élevé et de bonne famille. Là commence alors ce que je pourrais appeler "la série des faux du curé." Il faut bien dire que j'ai toujours été au plus mal avec le curé de mon village, homme rondouillard et lugubre pour qui je suis non seulement perdu mais probablement aussi irrécupérable. Ma mère lui faisant de la peine, en toute occasion il me prodiguait des leçons de morale, sans grande conviction je dois l'avouer. C'est ainsi que, quelques jours avant mon départ définitif pour Paris, il me demanda de venir le voir. Il n'était pas question pour moi de refuser, aussi j'écoutais avec patience son homélie habituelle quand incidemment quelqu'un le réclama à la sacristie. Ainsi ce brave homme crédule me laissa-t-il quelques instants seul dans son pauvre petit bureau. Je fis rapidement l'inventaire des lieux et découvris une vieille boîte de cigares qui contenait une liasse de papiers à lettres vieillots mais curieusement imprimés à l'en-tête du curé: "Père Bertrand Curé de Vulnel-les-Houx" . Son vrai nom était "Valino" mais peut-être pour masquer une origine italienne qui était mal vue à cette époque troublée de fm de guerre il avait demandé que l'on oubliât Valino pour ne se souvenir que de son prénom "Bertanno" 14

c'est-à-dire "Bertrand", "Abbé Bertrand" et pour moi automatiquement avec le temps Abbé Bertrand était devenu "Bébert" . Ainsi donc j'avais trouvé quelques feuilles de papier à lettres imprimées. Ce tirage naïf et d'assez mauvaise qualité provenait du don d'un paroissien. C'était très certainement ce crétin de Clémentin l'imprimeur rudimentaire de la ville qui avait commis ce cadeau, espérant se faire pardonner quelque péché véniel en flattant à bas prix le ministre du culte. n faut croire en la miséricorde divine. C'était le doigt de Dieu qui m'avait montré la boîte à cigares, j'étais donc parfaitement innocent, aussi je fis main basse en un éclair sur une petite rame de ce papier à en-tête et dissimulais mon larcin sous ma chemise. Puis je promis tout ce qu'il voulait au prêtre, je lui dis très exactement tout ce qu'il désirait entendre - et que je resterai honnête, et que j'éviterai les mauvaises fréquentations, et que j'écrirai souvent à ma mère, cette pauvre femme si méritante, et même que je lui enverrai un peu d'argent dès que j'en gagnerai-. Je sentais bien que le brave homme faisait avec conviction son travail de prêtre mais qu'il ne croyait pas une seule seconde à la moindre de mes promesses. Ce fut une conversation. amicale, raisonnable, mais où chacun des deux savait pertinemment qu'elle était certes obligatoire mais totalement inutile. Le seul bénéfice réel et tangible que je retirai de cette ultime entrevue fut ce petit paquet de papier à lettres jauni qui devait par la suite me servir de Sésame. Ce fut le petit cadeau de l'Église à mon entreprise naissante.J'ai donc utilisé l'une de ces précieuses feuilles pour fabriquer sans le moindre remords la courte missive que je destine à madame Durante!. Voilà le chef d'œuvre, j'en suis assez fier, je crois avoir 15

bien retrouvé le style onctueux de l'abbé: "Je recommande Monsieur Gilbert Florival à qui voudra bien l'héberger à Paris. C'est un excellent jeune homme de notre paroisse, bien sous tous rapports, on peut lui faire une confiance entière. Il doit poursuivre à Paris des études supérieures pour pouvoir subvenir aux besoins de sa mère infirme, il faut donc charitablement l'aider." Je n'ai pas le moindre scrupule à inventer une infirmité à ma mère. Et je signe cette bafouille ignoble d'un gribouillis où l'on peut discerner vaguement ''Abbé Bertrand" . C'est nanti de cette lettre que je vais postuler la location d'une chambre chez Madame Durante!. Mon air modeste et la lettre de l'abbé font la meilleure impression et c'est sans difficulté que la bonne dame accepte de me louer sa chambre de service. Son visage flétri matelassé de poudre de riz semble rayonner de mansuétude, mais ses yeux agiles ont quand même fait le tour rapide de mon accoutrement.Je m'étais préparé à cette probable inspection et m'étais donc choisi une tenue discrète et digne, impossible à critiquer. Il me faut aussi répondre aux questions de la dame. Pour elle, je m'invente une inscription en Sorbonne en "Histoire", ce qui semble l'impressionner un peu, et je dois à mes qualités habituelles de menteur d'esquiver des explications trop précises. Bien que l'immeuble soit situé très exactement en face de la majestueuse mais sinistre École de Médecine j'évite prudemment de me prétendre carabin.Au contraire je choisis la relativement lointaine Sorbonne comme lieu présumé de mes études. De plus je trouve très élégant et valorisant de dire:
« Je

suis pressé, j'ai un cours à la Sorbonne!

»

Ce n'est que beaucoup plus tard que je passerai, en visiteur, de nombreuses heures sous les voûtes anciennes mêlé à la foule active et jacassante des vrais étudiants. 16

Il m'arrivera même alors de regretter de ne pas être vraiment des leurs, avec un petit pincement de jalousie. Pour le moment, j'ai réalisé le premier de mes projets, je n'ai mis que quatre jours à découvrir cette chambre d'étudiant et à séduire ou du moins convaincre sa bourgeoise propriétaire.Je peux enfin quitter le minable petit hôtel proche de la gare d'Austerlitz où j'avais trouvé un abri provisoire mais onéreux.Ainsi j'ai obtenu, sans trop de difficulté, cette chambre au sixième avec accès par l'escalier de service. C'est une chambre minuscule, mansardée, meublée d'un sommier grinçant, d'une armoire boiteuse, d'une table étriquée de bois rugueux et d'une pauvre chaise au cannage fatigué. On ne peut pas faire moins. Pas de chauffage évidemment, toilettes et point d'eau sur le palier communs à l'étage. Seule une autre chambre voisine est habitée, par qui? Je le saurai bientôt j'espère. Qui sait ? peut-être par une douce jeune fille seule! Les autres chambres servent de grenier et de remise. Ce confort rudimentaire devait paraître suffisant pour les domestiques au temps passé, avant la guerre. Mais, de nos jours cette espèce semble en voie de disparition et les "chambres de bonne" servent le plus souvent de débarras ou deviennent parfois des "chambres d'étudiant". Enfm, je ne me plains pas, trop content de pouvoir en occuper une dans le quartier de mes désirs. La facilité avec laquelle j'ai convaincu madame Durantel de me prendre comme locataire étonne un peu la concierge de l'immeuble, madame Noë1.Je me garde bien d'avouer le subterfuge de la lettre du curé. Par la suite je suis devenu très ami avec cette madame Noël, je la fais toujours rire avec des histoires invraisemblables et elle me montre un petit faible, maternel dit-elle en rougissant un peu. Madame Noël a une petite fille d'une dizaine d'années, à la langue bien pendue dont la fierté, 17

oh! combien sonore, est de jouer de l'accordéon, du moins d'apprendre. Que de fois ne me suis-je extasié hypocritement sur le talent précoce de cette enfant! De toute façon j'aime beaucoup cette petite Clémence aux réparties rapides. Clémence me rend bien cette affection et nous avons une certaine complicité dans le mensonge. Clémence sait très bien qu'elle joue assez mal de son instrument, et elle sait très bien aussi ce que valent mes compliments à sa mère, je le lis dans ses yeux. Mais Clémence me rend une foule de petits services comme de mettre en route le "monte-charge" destiné au transport des objets lourds vers les entrées de service des appartements et que j'utilise parfois comme ascenseur personnel en me recroquevillant pour me faire véhiculer jusqu'au cinquième. Là, est le terminus de l'ascenseur, le dernier étage "des domestiques" n'est accessible que par l'escalier de service. L'appareil est déclenché de l'extérieur par une corde hors d'atteinte quand on est dans la cage, et ma copine Clémence participe à la manœuvre malgré les interdictions. Clémence me signale aussi que la voie est libre quand je fais monter une fille dans ma chambre ce qui est théoriquement interdit par madame Durantel qui a des principes moraux! En principe Madame Noël ne doit laisser entrer personne d'étranger à l'immeuble, mais je bénéficie d'une tolérance coupable. Même monsieur Noël m'accorde confiance et sympathie. Il faut dire que, magasinier dans une obscure entreprise, il n'apparaît durablement dans la pittoresque loge que le soir à l'heure du dîner. Alors, à travers le rideau léger qui masque la porte vitrée on entrevoit la petite famille réunie autour de la table familiale, et souvent même on peut encore bénéficier des efforts méritoires de Clémence à l'accordéon. Avec le temps, en quelques semaines, j'ai pris ma pla18

ce dans cet immeuble, je suis "l'étudiant à la Sorbonne", situation confirmée par la présence habituelle au bout de mon bras d'un porte-documents contenant des dossiers studieux. Pour dire vrai, certes je m'en vais chaque matin vers huit heures et demie l'air affairé - pour mes cours - mais c'est que je suis à la recherche assidue d'un travail, quelqu'il soit, pour me permettre de survivre. En effet, le minuscule pécule que j'avais amassé pour mon départ à Paris s'épuise et les problèmes aigus matériels quotidiens arrivent. Il n'est évidemment pas question de retourner honteusement à Vulne1-les-Houx après seulement cinq semaines de liberté. Aussi, je démarche avec minutie et une grande rigueur topographique les diverses boutiques du quartier ayant pignon sur rue où je me risque à proposer mes services. Mon exploration est systématique et je fais chaque jour un cercle de plus en plus grand dont j'ai décidé que le centre serait le carrefour entre le boulevard Saint-Germain et le boulevard Saint-Michel. Il y a là pour moi un point de repère parfait c'est un très grand café brasserie à l'ancienne qui s'appelle "Le Cluny" où je ne mets jamais les pieds car il n'y a pas de bar et je crains que les tarifs ne dépassent mes possibilités. Par la porte battante et à travers les vitres travaillées je regarde parfois les guéridons de marbre aux lourds pieds de fonte et j'admire et envie les clients du café. Les personnages qui peuplent cette salle enfumée me paraissent sortis d'un roman suranné. Probablement, à la belle saison, aux premiers rayons de soleil, des garçons affairés installent sur le trottoir à l'angle des deux boulevards un certain nombre de petites tables rondes et de chaises cannées. Alors là, des créatures de rêve doivent siroter des apéritifs colorés et goûter paisiblement à la douceur du soir dans le tohu-bohu sympathique des jeunes gens intelligents qui arpentent le boulevard. 19

Voilà l'image un peu mythique que je me fais du "Café Cluny", car j'ai pris l'habitude, non seulement de mentir aux autres, mais aussi de plus en plus de fabuler pour moi. Ma démarche existentielle et circumpolaire dans le quartier m'a fait découvrir et visiter des petites rues fabuleuses aux noms étranges et poétiques. Ainsi en est-il de la rue de la Harpe, de l'étonnante petite rue de l'Hirondelle et bien sûr de la rue Gît-Ie-Cœur.Je me promets au fond de moi puisque maintenant je suis un étudiant en histoire de trouver un jour le temps d'approfondir le sens véritable et l'origine des pittoresques dénominations de ces venelles. Pour le moment ce sont des considérations beaucoup plus matérielles qui me propulsent quotidiennement dans les ruelles du quartier. Peut-être que j'ai enfin trouvé. Dans la rue Saint-André-des-Arts parmi les multiples boutiques où j'ai tenté ma chance, une seule ne m'a pas donné une fin de non-recevoir immédiate et définitive. C'est une droguerie quincaillerie, dans laquelle un homme voûté en blouse grise m'a dit:
« Je suis tout seul, et je suis un peu fatigué, oui j'ai peut-

être besoin d'un vendeur, je vais réfléchir, mais je ne vous connais pas, il me faut quelqu'un de confiance, revenez me voir à la fill de la semaine.Auparavant c'était ma pauvre femme qui travaillait avec moi, mais voilà elle est partie.» Sur le moment je ne sais pas si cela veut dire que cet homme est veuf, ou tout bêtement que sa femme est partie avec un autre.Je ne pose pas la question. Je promets seulement de revenir dans quelques jours et d'apporter une attestation de moralité. Il faut dire que mon regard inquisiteur et rapide a de suite repéré le petit cruciflX de bois vieilli qui est accroché au dessus d'un meuble à tiroirs. Je pense en un éclair qu'une recommandation du bon

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,

curé de Vulnel-Ies-Houx devrait ici aussi faire merveille. Je sens que je vais faire appel encore une fois à "Bébert" . Rien de plus facile, aussi deux jours après, proprement vêtu, chemise repassée, cravate sombre, visage sérieux, un peu confit je me présente à nouveau à la droguerie tenant à la main une belle missive sur papier à en-tête. "Je recommande Monsieur Gilbert Florival à qui voudra bien lui donner du travail. C'est un excellent jeune homme discret et travailleur en lequel on peut avoir une confiance totale. Il est d'ailleurs le seul soutien familial de sa pauvre mère infirme." Et c'est signé "Abbé Bertrand." C'est sans honte aucune que je confme ma mère dans une infirmité fictive qui m'a déjà servi près de ma logeuse. Mais la fm justifie les moyens et à la lecture de cette lettre monsieur Courbet (Léon Courbet), propriétaire de la boutique, hoche la tête avec compassion, me met la main sur l'épaule et décide de me prendre à l'essai comme vendeur. Ainsi donc j'ai fait coup double et je commence à réaliser mes rêves d'adolescent. Me voici libre, tout seul à Paris en plein quartier latin, pour les uns je suis un brillant étudiant à la Sorbonne, pour les autres je suis un jeune homme méritant qui travaille pour subvenir aux besoins d'une pauvre mère malade. Tout est faux, tout est délicieusement faux. La seule chose qui soit réelle et tangible, c'est que j'habite maintenant au boulevard Saint-Germain, et que je travaille rue Saint-André-des-Arts chez un "marchand de couleurs" qui par une ironie du destin s'appelle monsieur Courbet.

J'adore!

.

Pour la première fois aujourd'hui j'ai repris pied dans la réalité contemporaine. J'ai acheté le journal du soir, j'y ai découvert des expressions curieuses et poétiques comme "échelle mobile des salaires", je ne sais pas trop ce 21

que cela veut dire mais cela évoque pour moi un curieux engin à roulettes. après avoir J'ai appris qu'à Prague en Tchécoslovaquie dirigé le pays le nommé RudolfSlanskyvenait d'être arrêté pour activités antinationales.]'ai lu aussi qu'on parle toujours d'exécuter les époux Rosenberg en Amérique. Mon dieu que ce monde est sinistre. Heureusement je me suis réconforté au très merveilleux film italien "Miracle à Milan" grand prix au dernier festival de Cannes et qui passe enfin dans le quartier. J'adore cette foule populaire naïve et braillarde, je me sens très proche de nos frères latins hâbleurs et remuants. Je suis heureux, je vais vivre pleinement. J'ai vingt-deux ans, le monde appartient aux menteurs.

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II

Bruneil, novembre 94 Sept heures et demie, ilfaut que j'ouvre tous les matins à sept heures et demie, à cause des journaux. Sauf le dimanche bien sûr. Les habitués passent le matin avant de partir au travail chercher leur canard. Le Parisien, le Figaro, Libé et surtout évidemment L'Équipe. Cela ne me rapporte pas grand chose, mais si je veux garder la concession des quotidiens et avoir le droit d'afficher "Presse" sur mon enseigne, je suis astreint à ces horaires injustes. Depuis longtemps ma femme a renoncé à se lever avec moi, et je me fabrique mélancoliquement une tasse de café noir dans la cuisine pendant qu'elle traîne un peu au lit. Notre inconfortable appartement de deux pièces communique avec la boutique, et je n'ai qu'une porte à franchir pour me trouver dans la petite "Papeterie, Librairie, Journaux." Certes la banlieue de Paris a gardé un certain charme désuet un peu provincial, on y vit pas trop mal, mais on (y englue, on sy ennuie. Voilà sept ans maintenant que j'ai repris cefond de commerce, bien situé sur une petite place ronde où donne 23

aussi une École Primaire, naturellement appelée "École jules Ferry".je suis loin de mes ambitions initiales du temps que je voulais avoir une vraie librairie, avec de vrais livres, avec de vrais lecteurs. Pour le moment je vends surtout Télé 7 jours, Le Parisien, l'Équipe et des volumes de la collection "Harlequin" ! C'est dire le niveau. Quant aux livres, hormis les livres de classe surtout à la rentrée, il y a quelques "Prix Goncourt" pendant quinze jours et quelques titres provocants dont on a parlé "à la télé". Le fond de lecture du banlieusard de base est pauvre, et c'est le rayon papeterie de l'affaire qui me fait plutôt vivre. Moi, quand j'ai du temps,je lis Bukowski, d'Ormesson, Pennac,john Fante ou Philip Roth, mais i! ne me vient pas à l'esprit une seconde de proposer ou vendre ces auteurs à mes clients habituels de Brunei!. Les vrais amateurs locaux de littérature vont à la FNACpas chez moi. Chez moi, c'est nul, comme ma vie est nulle, comme ma femme est nulle. Ce matin l'amertume du café noir visiblement déborde. Pour vivre j'ai dû rajouter quelques activités qui m'éloignent de plus en plus de la littérature. D'abord une photocopieuse volumineuse et rugissante qui me permet de fournir à un prix prohibitif d'excellentes copies de tailles diverses aux gens pressés. Mais surtout, ce dont au fond j'ai le plus honte, un rayon de confiseries pour enfants. Et je réalise avec hargne que les carambars et les chewing-gum rapportent plus que les prix littéraires! Le ciel de novembre est bas comme plombé ce matin. Il se reflète sur la vitre maintenant que j'ai relevé le rideau de métal. Et je me vois dans cette vitrine comme dans un miroir mystérieux artificiel un peu flou. Mon image se confond, se mélange avec le reflet des 24

objets exposés, une bande dessinée, un présentoir de stylos billes aux couleurs chatoyantes et un assez gros livre de cuisine réservé aux recettes amaigrissantes. Il nya là rien qui me réjouisse, et surtout pas ma silhouette vague de petit homme sans grâce ni élégance à la quarantaine bien sonnée, au front légèrement dégarni, à l'œil vide.je me discerne mais je ne me reconnais pas, je me récuse, je ne peux pas accepter sans révolte d'être cet homme mou, ce libraire triste. Il va se passer quelque chose, ma vie ne peut pas déjà être figée. Je refuse la lente mutation perverse vers l'état d'invertébré.je vais redevenir le héros de l'un de mes romans, je vais infléchir moi même la tresse de ma destinée. Voilà ce que je me dis une fois de plus ce matin de novembre mais cette fois-ci lefrémissement insolite que je sens en moi me persuade que le bouleversement pourrait être imminent. Mon baromètre intérieur a bougé. Comme du temps que j'étais un jeune homme naif assoiffé, une pulsion profonde prémonitoire m'étreint. Bientôt, très bientôt il va se passer quelque chose. « Monsieur Jérôme, ma monnaie s'il vous plaît La dame au manteau de tricot gris, son "Figaro"sous le bras attend devant mon petit comptoir. Pendant quelques secondes j'étais absent, j'étais ailleurs, je ne l'avais même pas vue, son billet à la main. « Excusez-moi, madame Denise, je suis mal réveillé ce matin, voilà votre monnaie, passez une bonne jour))

née.

))

Ces mots ordinaires cent fois répétés chaque jour, sont sortis mécaniquement de ma gorge, mais je suis comme un étranger qui bizarrement me regarde vivre de dehors et je me trouve ridicule et pitoyable. Ah non, je ne veux plus être ce libraire minable, je vais changer tout ça, très vite, je ne peux plus attendre. Je devine, à travers la vitre dépolie qui fait frontière 25

entre la boutique et l'appartement, la silhouette molle de Suzanne mon épouse. Sans même regarder je sais qu'elle est encore enveloppée dans son peignoir ouatiné,fatigué.je sais qu'elle n'est pas encore coiffée, et que si je décide d'être lucide, je vais voir qu'elle offre un spectacle lamentable. Certains matins j'accepte d'être aveugle pour pouvoir supporter le quotidien atone, d'autres matins, comme aujourd'hui, j'ai l'œil clair et le cerveau critique et je trouve que ma vie est devenue une caricature. Pauvre Suzanne que j'ai épousée depuis presque dix ans, et qui était jolie et désirable au point que je ne me suis pas rendu compte alors du reste. Suzanne est une coque vide, d'une gentillesse désarmante, larvaire, mais d'une vacuité vertigineuse. Suzanne est une éponge autrefois chaleureuse. Mais voilà les années ont fait rapidement leur travail de sape et Suzanne a perdu peu à peu ce qui faisait son charme. Son visage d'abord s'est empâté légèrement, ses formes se sont alourdies et je n'ai plus pour elle ce désir aigu qui faisait oublier tout le reste les premières années. Et tout le reste est là et bien là,j'ai honte de le dire, Suzanne est bête, d'une bêtise profonde, épaisse, d'une bêtise à tartiner et qui colle aux doigts comme une confiture.je n'ai plus envie d'elle, elle le sent, elle se néglige, elle m'offre le tableau quotidien d'une débâcle physique inéluctable. Peut-être lefaitque nous n'ayons jamais pu avoir d'enfant y estil pour quelque chose. Je ne suis même pas méchant avec elle, je suis seulement indifférent mais c'est peut-être pire. L'heure des travailleurs est passée maintenant, commence alors l'heure des ménagères et des retraités. Le débit s'accentue des "Elle","Bonnes Soirées" et autres "Marie France", sans oublier les indestructibles "WeekEnd" ou "Paris Turf". Mon humeur se dégrade, il flotte
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dans l'air humide de ma banlieue comme un souffle d'imminente révolte. Un jeune homme assez crasseux, me demande d'accrocher une affichette où il propose des leçons de math-physique à des élèves jusqu'à la troisième inclus.Je refuse sèchement sans donner de raison et je lis dans l'œil du garçon une fugitive lueur d'incompréhension incrédule. Du fond du magasin Suzanne qui a enfin émergé me regarde étonnée, jamais je n'ai refusé ces petites affichettes.
((

Eh oui, c'est comme ça, c'est fini, et puis d'abord

commence par aller chez le coiffeur, toi. C'est quand

même trop tôt pour ressembler à ta mère. »
Inconsciemment je viens de parodier Aznavour! Suzanne est abasourdie, jamais au grand jamais, je n'ai été aussi dur avec elle, et surtout sans raison. Suzanne est étonnée, mais pas autant que moi, je me regarde commencer une nouvelle existence, comme si, fétais devenu mon propre spectateur. Que se passe t-il aujourd'hui? Sans un mot, inquiète, Suzanne a pris un billet dans la caisse, probablement pour le coiffeur, et puis elle est sortie avec juste un regard en biais, et peut-être un petit reniflement La porte reste entrebâillée, cela arrive souvent, le ressort de rappel est un peu fatigué lui aussi. Je me lève, je vais à la porte pour la fermer correctement, devant la boutique à quelques centimètres de l'ouverture, semblant m'attendre un svelte petit chat blanc me scrute de ses yeux d'opale liquide. Il ne miaule pas, mais il me parle en silence etje comprends très bien ce qu'il demande. Il veut rentrer au chaud avec moi dans le magasin, f ai tout de suite une étrange relation intime avec cet animal, il me semble que nous nous connaissons déjà et qu'il est heureux de m'avoir enfin retrouvé, mais moi je ne sais pas si je l'ai déjà vu.
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