Folie dorée

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Folie dorée est un ensemble de nouvelles dont les protagonistes, en majorité des femmes, sont dominés par la passion. La douleur face à l'amour déçu ou disparu, le vieillissement et la mort, les poussent à commettre des actes bizarres. On découvre Berta, l'insaisissable héroïne d'un rêveur en proie à la fièvre; Médée, qui dissimule sa faiblesse sous la violence; Mademoiselle McWilliams qui revit son passé en recevant une lettre bouleversante, et bien d'autres personnages à la recherche de la paix intérieure.
Publié le : mardi 1 novembre 2005
Lecture(s) : 65
EAN13 : 9782296418929
Nombre de pages : 195
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Folie dorée

Titre Original DORADALOCURA

Première édition, 2000 (Ç)MANUELPENA MUNoz droits exclusifs en espagnol (Ç)EDITORIALANDRES BELLO Av. Ricardo Lyon 946, Santiago de Chile www.editorialandresbello.com www.editorialandresbello.cl info@editorialandresbello.cl

Editorial ANDRES BELLO de Espafia,S.L. C/Corcega, 257 1°2a B 08036 Barcelone
ISBN :84-95407-23-X Deposito legal :B-25.048-2000

Illustration: Collage original Renato Paveri 2005
site: www.librairiehannattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr cgL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9513-7 EAN: 9782747595131

Manuel Pena Munoz

Folie dorée

Traduit de l'espagnol (Chili) par Janine Philipps et Renato Paveri

L'Harmattan

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ~BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Ecritures
Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus Jean-François RODE, L'intruse. Fugue à trois voix, 2005. Vivienne VERMES et Anne MOUNIC, Passages, Poèmes et prose, édition bilingue, 2005. Didier MILLOT, Les images recouvertes, 2005. Fabrice BONARDI, L'ombre au tableau, 2005. Cyrus SABAII, La maison des pigeons, 2005. Lionel-Edouard MARTIN, Jeanlou dans l'arbre, 2005. Bruno STREIFF, Le piano de Beethoven, 2005. Max GUEDJ, Le voyage de Vlad à Frisco ou la pluie, 2005. Daniel BERNARD, Une lie bien plus loin que le vent, 2005. Jacques HURE, Le chant interrompu des cigales, 2005. Anne LABBE, Le ventre de l'arbre, 2005. Nabil SALEH, Outremer, 2005. Nicole Victoire TRIVIDIC, A tue-tête, en regardant la haute mer. Histoire de Celle qui va écrire, 2005. AICHETOU, Sarabandes sur les dunes..., 2005. Anne MOUNIC, Ah 1 Tout ce qui dans les choses fait ah I,

2005.
Pierre MARTIN, Miroir de Vies. Nouvelles, 2005. Bernard FAGUET, La passion algéroise, 2004. Maurice BENHAMOU, La trace du vent, 2004. Michel JAMET, Tendre absence, 2004. Antoine de VIAL, Oasis New York. New York Oasis, édition bilingue, 2004. Gonzague PHÉLIP, Plein Est, 2004. Faïna BLAGODAROV A, « Ah, ces yeux noirs I... », 2004. Annick LE SCOEZEC MASSON, Mélancolie au Sud, 2004. Maurice TOURNIER, De source et de sable: Alger 1958-1961,

2004.
Ronan le BERRE, De mots et d'écume, 2004. Robert POUDÉROU, Les Cahiers du grenier, 2004 Olivier FRIGGIERI, A Malte, histoires du crépuscule, John EPPEL, L'homme-girafe, 2004. Alain BLASI, Les couches profondes, 2004. Serge HOLDÉRIC, Je marche dans mon livre, 2004.

2004.

Pour Roberto Silva Bijit et Ana Julia Ramirez qui ont édité mon premier livre. Avec gratitude et affection.

1- BERTA OU LES ETAMINES DOREES DE LA FOLIE

lle était posée là, sur le mur de ma chambre, quelque part entre les graphiques éparpillés et les vieilles cartes que j'avais l'habitude de coller comme des panneaux, lorsqu'elle se détacha, comme si elle se déclouait d'un gigantesque insectarium, et elle commença à agiter ses ailes saturées de poussière dorée et à tourner autour de la lampe de chevet, grandissant subitement de façon inhabituelle, jusqu'à envahir la chambre, en un crescendo désespéré et angoissé, et puis, en descendant, elle commença à parcourir mon visage, comme si elle l'inspectait, s'immobilisant sur mes joues brûlantes, se promenant maintenant avec un intérêt évident sur mes lèvres desséchées, jusqu'à ce que, finalement, elle cesse de le faire, puis, d'un mouvement gracieux et léger, elle alla se poser près des couvertures bleues, au pied de l'énorme lit, d'où elle me regardait impassible, de sorte que, c'est seulement à ce moment-là que je compris que, en réalité, c'était Berta qui me regardait de cette façon, de là-bas, avec son visage presque maternel, sans réussir à dire quoi que ce soit, absolument rien, me regardant seulement, comme si elle voulait me convaincre de quelque chose que j'ignorais, et ensuite, me prenant délicatement par la main, elle m'emmenait avec elle à travers le bois, parmi des cyprès bleus et des noyers très hauts et robustes, pendant que j'allais derrière elle, la poursuivant avec un grand filet et elle s'éclipsait à 7

E

toute vitesse à travers les bosquets et les ronces, sans que moi je puisse la rattraper, gravissant alors une colline d'argent baignée d'une immense lune de soie, montant, montant toujours, nous égarant alors parmi les chèvrefeuilles qui entouraient l'amphithéâtre presque caché par le feuillage touffu, recouvert de plantes grimpantes, mais nous nous enfoncions toujours et moi alors j'étais assis dans un fauteuil en feutre rouge, très rouge, je regardais la scène, entouré de loges désertes, parce que, en réalité, Berta jouait pour moi tout seul, là-bas, bien loin, sur la scène en papier, déployant son talent, avançant parmi les décors, le geste hautain et serein, déclamant, jusqu'à ce que, me redressant de ce devenir instable, je me dirige vers elle, avançant parmi les rangées et les rangées de sièges muets et statiques, muets et froids, muets, absolument muets, marchant toujours par un interminable couloir, limité des deux côtés par de petites portes fermées, toutes identiques, toutes vêtues de la même façon, avec des petits tabliers blancs et très propres, très souriantes et avec un grand ruban rose, jusqu'à ce que, finalement, j'entre dans ce vestibule où se trouvait Berta, nue, debout devant le miroir, se nettoyant le pollen avec soin, sans hâte, sans rien dire, commençant ensuite à s'habiller, lentement, parmi les flacons et les costumes, se mettant un chemisier de dentelle et un chemisier de soie brodé de cent couleurs, maintenant un chemisier tissé par trois araignées d'argent, une araignée, deux araignées, trois araignées accrochées au chemisier émeraude, toujours là, devant le miroir d'eau, devant ce croquis enfantin en couleur qui la regardait depuis le support avec une expression singulière; mais, Berta continuait de couper des 8

fleurs qu'elle avait trouvées dans un bois de mimosas; elle coupa des fleurs bleues et des fleurs grenat, et aussi des rouges, très rouges, et ensuite, elle les dispersa au vent; alors, je descendis de ce mimosa qui s'effrita en plumes, tombant telle une pluie d'étoiles, mais Berta avait déjà entrepris son envol, sans même prendre le temps de me répondre; alors, je recommençai à courir, sans m'arrêter, agitant sans cesse mon filet, trébuchant à chaque instant sur le sable, m'éclaboussant, montant alors sur les rochers de sel, jusqu'à dominer complètement la plage et la mer qui s'étendait infiniment loin, audelà de l'horizon, comme un désert aride et terriblement lisse sans pouvoir atteindre une bonne fois Berta; pourquoi, pourquoi elle fuit, me demandais-je désespérément, courant derrière elle, éprouvant le besoin de l'avoir, de lui parler; c'était vital d'être auprès d'elle, seul avec elle, mais Berta s'échappait toujours, comme la nuit où nous dansâmes ensemble, peu de temps avant l'accident, mais elle ne voulait jamais m'écouter; ce fut la même chose pendant l'épisode des cartes à jouer; allons! il vaut mieux l'oublier, me dis-je, découragé; cependant, j'étais là, courant derrière elle, sans parvenir, sans être jamais parvenu à être un seul instant avec elle pour lui parler, enfm, pour la savoir, pour la deviner au moins; mais cette fois c'était différent, oui, je le savais ou je le pressentais, que tout marcherait à la perfection ( même si je disais toujours la même chose), mais aujourd'hui, c'est différent, je le sais: Berta viendra avec plaisir s'asseoir ici, auprès de moi, m'écouter, j'en suis sûr, me dis-je, hors d'haleine, mort de lassitude et de fatigue; attends-moi, Berta, je ne te ferai pas de mal, 9

je te jure que je ne te ferai pas de mal, je l'avais attendue toute ma vie; je dois lui parler aujourd'hui, il faut absolument que je le fasse, je la tuerai si elle ne vient pas, je te tuerai Berta si tu ne m'attends pas, j'ai besoin d'être avec toi; je disais cela tout en courant derrière elle, m'immergeant alors dans l'immense fontaine de la maison de Bonnie; même si ce n'est que pour aujourd'hui, ne file pas comme un poisson entre mes doigts, ne t'en va pas, Berta, insistai-je en suppliant; alors, elle battit des ailes audessus des grappes pendantes de lilas et de plumes blanches, ensuite elle s'introduisit dans des fuchsias rouges et bleus, me saturant de pollen, se promenant et observant les pistils chargés de petites poussières odorantes; ne t'en va pas, lui dis-je de nouveau, alors que je recevais une pluie de pollen odorant; ne t'en va pas, insistai-je, et alors, j'étais presque à sa portée, courant toujours derrière elle, agitant mon filet, allant

à sa rencontre avec un désir ardent, comme durant
toute ma vie, maintenant à travers les blés ondoyants, jusqu'à ce que, dans un suprême accès subit de fureur, je me lance follement vers elle; oui, elle était à moi, complètement à moi; maintenant, tu ne t'échapperas pas, lui dis-je, d'un ton triomphant, sur un tas d'épis dorés; tu ne pourras pas m'empêcher de t'avoir avec moi; Mère, je l'ai attrapée, je l'ai attrapée, criai-je avec rage, avec joie, ivre d'allégresse (si Bonnie savait cela) ; je l'ai attrapée, Mère, aboyai-je dans un éclat de rire radieux, comblé de bonheur; elle est à moi, Mère, lui dis-je, les yeux humides et le visage dégoulinant; je l'ai attrapée; mais ce sourire mourant, déjà cristallisé, commença à tomber en morceaux quand je m'aperçus que, en réalité, Berta s'était éloignée, virevoltant, 10

insouciante, par la petite fenêtre de ma chambre et que moi, je pleurais amèrement, enfoui dans les oreillers blancs.

Il

2 - MEDEE

u Conservatoire, elle avait beaucoup plus de possibilités d'évoluer que moi, évidemment. Parce que tu lui as toujours donné la préférence, chéri. Tu l'as intégrée rapidement à ton ensemble musical, dans le seul but de faire la tournée artistique avec elle. Tu aimais la diriger, lui suggérer de nouvelles nuances d'expression chaque fois qu'elle jouait de son instrument. Bien sûr, elle devait être vertueuse en tout. Mais de moi, tu ne t'es jamais occupé. Le timbre de ma voix te semblait peu original. Si tu m'avais prise dans ton groupe j'aurais très bien su interpréter ces motets anciens pour contralto. Mais c'est tout juste si tu m'as donné l'occasion de me présenter dans la réclame] pour l'eau de Cologne où je chantais ce slogan2 ridicule. Une demi-douzaine de garçons déguisés en pages du dix-huitième siècle venaient me chercher et me hissaient sur une voiture dorée pendant que je me déplaçais en entonnant les qualités de la lotion. Ils me mettaient une étole de loutre (fausse) et entre les mains un absurde bouquet de nards sauvages. Voilà tout ce que tu as fait pour moi. Me donner l'occasion d'apparaître quelques secondes sur un écran de télévision en fredonnant la mélodie de la réclame. En revanche, elle, ah oui! Tu la félicitais chaque fois qu'elle interprétait ces bizarres arpèges à moitié
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A

2

En français dans le texte (N.d.T)

idem 13

métalliques sur sa mandoline espagnole. Bien sûr, à elle, tu as pu offrir un plectre neuf en nacre à la place de celui en os. Mais toi, chéri, jamais tu n'as admiré ma précieuse collection de 78 tours. J'en ai certains qu'ils savent apprécier au Conservatoire, ah oui! L'enregistrement de Hip61ito Lazaro qui chante Henchido de Amor Santo ou celui de Miguel Fleta dans Ayayay. Quand il chante ce passage qui dit: «Mon amour se meurt, ayayay, et il se meurt de froid. » De mes disques usés tu ne t'es pas occupé, mais pour lui acheter des cordes en boyau de chat, ah oui! Tu avais le temps. Ta femme n'avait peut-être besoin de rien, pas vrai? Bien sûr, elle avait tout. Deux enfants à élever avec le peu d'argent que tu rapportais à la maison. Moi, je ne servais qu'à nourrir tes enfants et astiquer la plaque de bronze à ton nom sur la porte. Comment veux-tu, alors, que je t'accueille avec le sourire? Non, chéri. Tes supplications ne servent plus à rien. Je ne vais pas non plus te donner d'explications. Et il est inutile de cogner de cette façon dans la porte parce que je ne descendrai pas t'ouvrir. Va-t'en et laisse-moi toute seule. Moi, j'ai déjà accompli ma vengeance. Et je suis désolée si tu as des remords. C'est un peu tard. C'est que moi, je suis fatiguée de me sourire avec compassion devant le miroir. De me consoler et de me réconforter toute seule. Il fallait que je fasse quelque chose pour t'empêcher de continuer à te moquer de moi à cause de mon conformisme résigné. Je ne pouvais pas te laisser me dédaigner éternellement. Comme quand je suis allée t'accueillir après ta tournée. Tu n'as pas eu ce qui s'appelle le moindre geste d'affection. Une accolade formelle presque par obligation. Un baiser sur la joue avec un 14

étrange dédain mal dissimulé. Même pas parce que j'avais mis la robe vaporeuse en mousseline vert Nil, longueur Chanel que ma filleule couturière m'avait faite. (Elle coud si bien !) Tu ne te serais même pas étonné si j'avais lâché les ourlets et peint des étoiles et des lunes saumon sur les revers des manches. Tu as toujours été l'indifférence personnifiée. Et comment veux-tu que maintenant j'accoure pour t'accueillir? Va-t'en, chéri, et laisse-moi toute seule me réfugier dans les vieux disques de mon phonographe à pavillon de métal. Tito Schipa fait grincer sa voix mélodieuse dans le tube métallique. C'est que Tito, lui, a plus de volume. Il a une voix beaucoup plus puissante et elle couvre tes lamentations. Tes gémissements inutiles. Tes sanglots infantiles. Et ça t'a fait de la peine de voir les enfants? Qu'est-ce qu'ils étaient contents des cadeaux que tu leur as rapportés de la tournée! Si tu voyais comment le petit a monté un escalier mécanique avec le meccano aux petites barres nacrées! Et une grue avec une petite roue jaune qui faisait partie des pièces. Et l'odalisque ancienne pour la petite. Tu l'as rapportée de Singapour ou du Québec? Elle était si jolie avec ses joues fardées et ses deux sourcils teints en noir charbon! Et les papillons tropicaux si exotiques dans l'insectarium de verre... De la Guyane hollandaise? De très jolies bestioles, chéri. Je dois admettre que tu as eu bon goût. Au moins, tu as été attentionné avec les enfants. Pour ma part, j'ai été très surprise devant le cadeau inattendu que tu m'as rapporté aussi. Très voyante la main de pierre que tu m'as rapportée du Forum de Rome. Tu l'as vraiment ramassée dans les ruines? En tout cas, je te remercie pour la jolie pièce pour ma 15

collection d'antiquités. Tu as eu bon goût en tout. Seulement, tu n'as pas été suffisamment fin pour m'annoncer ton autre mariage. Un peu plus de délicatesse aurait peut-être été plus convenable. Ou de diplomatie. Parce que, il me fut trop difficile de forcer une nouvelle fois le sourire feint de la réclame pour les lotions. C'est que je n'en pouvais plus. Je n'avais plus la force de supporter tant de malheur. Tant de souffrance à cause de tes rejets perpétuels. Et la noce, chéri? Quand allait-elle avoir lieu? Un très beau mariage. Et luxueux, les cadeaux que je vous ai envoyés. Dis-moi. Ils lui ont plu à ta promise? Elle a été extrêmement surprise? J'ai poussé ma bonne éducation jusqu'à vous envoyer des cadeaux. Et la boisson lors de la cérémonie? Elle était assez fraîche? J'aurais aimé voir ton visage transfiguré, trésor, quand tu l'as vue porter désespérément les mains à sa gorge. Est-ce que le verre de cristal s'est brisé en mille morceaux en s'écrasant sur le sol? Et comment a été le cri de douleur quand la potion a gargouillé à gros bouillons dans sa gorge? Et l'écume à la commissure de ses lèvres? Le liquide a peut-être fait se répercuter dans l'air le strident hurlement de douleur. Ses cordes vocales en boyau de chat ont dû s'arracher. Et le cri a dû se répandre, magnifié et terrible, comme jailli du pavillon en métal du phonographe. Hurlement déchirant que celui qui a précédé l'effondrement de son corps. Et ensuite? Une très grande confusion? Trop de vacarme? La pauvre petite. Avoir l'audace d'épouser mon mari. Qui pincera les cordes tendues de sa mandoline espagnole? Allons, chéri. Ne pleure pas comme ça ! Je t'ai fait beaucoup souffrir? Pas assez. Et tu as bien vu dans quel état étaient les enfants? 16

Les pauvres. Ça a été une promenade merveilleuse et inoubliable. Un soleil radieux, les colombes, des cerfs-volants dans le ciel bleu et de temps en temps le ronronnement d'un avion. Un paysage dominical presque archétypal. Je les ai emmenés faire de la balançoire au parc de jeux. Ça leur plaisait tellement d'y aller que je les ai habillés, je leur ai mis de l'eau de Cologne (il me restait quatre flacons de la réclame) et à la petite j'ai fait le chignon-tomate que tu aimais tant. Ils ont fait du toboggan et de la balançoire. Qu'elle était grande, la petite! Figure-toi qu'elle était parfaitement en équilibre sur la planche, au point de faire monter son frère très facilement à l'autre bout. Ensuite, je les ai emmenés au bord de la mer jusqu'au pont. Là, je les ai assis sur la balustrade face au coucher de soleil. Il ne passait personne, chéri. Nous étions tous les trois, seuls, et ils riaient, les pauvres. La petite tenait l'odalisque ancienne que tu lui avais apportée. Celle aux sourcils teints en noir charbon. Mais, je crois qu'ensuite, on ne l'a pas retrouvée. Les vagues ont dû l'emporter. La petite a demandé à l'odalisque ancienne si la mer avalait le soleil quand il se cache complètement à I'horizon. Mais l'odalisque avec ses deux joues empourprées pleines de fard n'a pas réussi à lui répondre. J'ai fermé les yeux, chéri, et des deux mains, je les ai poussés en appuyant de toutes mes forces sur leurs épaules. Quand j'ai regardé la petite du côté des rochers, la tomate de son chignon avait déjà éclaté. Toute la pulpe mûre bordait de rouge l'écume des vagues. Je n'ai pas vu le petit après, mais il paraît qu'on l'a retrouvé. Un comportement inattendu? Pas du tout, chéri. J'ai tout organisé. Le coup de la poussée, c'est vrai, n'a pas été une idée à moi. J'ai 17

entendu ça une fois dans le Commissaire Nuggef. (Je dois t'avouer que, inévitablement, j'ai entendu par hasard un épisode chez ma filleule couturière qui l'écoutait toujours.) Et maintenant, chéri, tu veux que je t'ouvre la porte? Tu n'allais pas me quitter? Tu ne me haïssais pas tant que ça ? À présent, va-t-en, mon trésor! Tu pleures en vain. Laisse-moi toute seule tourner la manivelle de mon phonographe. J'adore les vieux disques. Qu'est-ce que tu penses d'Enrique Caruso? Avec cette voix de baryton si puissante et si virile, je l'imagine, tous ses muscles en mouvement. Dans le jeu merveilleux de ses membres quand sa voix vibre et résonne dans sa poitrine. Une voix si rude et si virile, trésor. Tout un vrai mâle qui chante avec tout le sentiment et toute la tendresse qu'il peut offrir à une femme. Ah oui, lui, il sait me réconforter avec sa voix puissante! Je pose la pointe sur le sillon et Tito Schipa m'accompagne et m'emmène à son royaume merveilleux et viril. Il me transporte dans les airs dans un carrosse du dixhuitième siècle tiré par des dragons musicaux. Quand je suis avec Tito, tout est différent. Tu n'entends pas d'en bas sa voix mélodieuse? Ou est-ce que tes pleurs sont si sonores que tu n'arrives pas à l'entendre? « Mets-toi à la fenêtre, ayayay, colombe de mon âme. » C'est toi qui m'implores, chéri? C'est que mon amour se mourait, trésor, et il se mourait de froid. «Parce que dans ton cœur de pierre, ayayay, tu n'as pas voulu l'abriter.» Et si j'avais frappé ta poitrine de pierre avec la main en pierre du Fomm de Rome? Tu aurais ouvert? Ou la pauvre
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Emission radiophonique des années 60 au Chili. Equivalent chilien du Commissaire Maigret (N.d.T) 18

colombe serait morte de froid? Maintenant, ah oui! Mon cœur sera plus fort que le tien. Personne n'y pénétrera. Les gonds de la porte sont résistants et ils ne laisseront entrer personne. Même si on apportait un énorme escalier mécanique avec un réa jaune à son extrémité. Ils reconnaîtront les petits écrous de la grue en nacre? Eux, en plus de l'escalier mécanique ils ont apporté des automobiles de couleur et des photographes anxieux. Mais aujourd'hui, chéri, ce n'est pas la peine de poser pour la réclame et pourtant il y a des flashs et des lumières. Et pourquoi on entend les sirènes? Est-ce qu'ils filment une annonce spectaculaire à la lumière des réflecteurs? Et pourquoi y a-t-il autant de monde qui assiste au tournage? Est-ce que c'est moi la protagoniste? Une annonce sophistiquée avec des mandolines espagnoles en musique de fond où moi, j'apparaîtrais en chantant un slogan mélodieux. Et si on mettait Hip6lito Lazaro en musique de fond? Dans Henchido de Amor Santo qu'il chante si bien. Merveilleuse idée. Et pourquoi des pas dans l'escalier? Si on arrive à démolir la porte de ma chambre (ils ont déjà ouvert la porte de l'immeuble et la porte palière), on me trouvera alors, le visage défait. L'horrible expression sur les lèvres. Les doigts crispés d'une femme qui arrache les cordes d'une mandoline espagnole avec une furie sereine. Les yeux exorbités et un éclat de rire sinistre au bord de la folie. Mais moi, je ne suis pas devenue folle, trésor. Mon bonheur a commencé. Ça y est, j'ai accompli ma vengeance. On dit que c'est le plaisir des dieux. Et où est mon rouge à lèvres? Je veux le rouge orchidée sauvage pour être présentable quand ils ouvriront la porte, qu'ils entreront tous avec les 19

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