Fortuné du Boisgobey - Oeuvres LCI/99

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Ce volume contient 11 oeuvres de Fortuné du Boisgobey

Fortuné Hippolyte Auguste Abraham-Dubois, dit Fortuné du Boisgobey, né à Granville le 11 septembre 1821 et mort en février 1891 à Paris, est un auteur français de romans judiciaires et policiers (Le Pouce crochu, Le Crime de l'omnibus, Le Collier d'acier, etc.), mais aussi de romans historiques (Le Demi-Monde sous la Terreur, Les Collets noirs, etc.), ainsi que quelques récits de voyage (Du Rhin au Nil). (Wikipedia)

Version 1.1

CONTENU DE CE VOLUME :


LE CHEVALIER CASSE-COU (1873) (LE CAMÉLIA ROUGE, LA CHASSE AUX ANCÊTRES)

LE CRIME DE L’OPÉRA (1879) (LA LOGE SANGLANTE, LA PELISSE DU PENDU)

LE CRIME DE L’OMNIBUS (1881)

LE POUCE CROCHU (1885)

LA VOILETTE BLEUE (1885)

LA BANDE ROUGE (1886) (AVENTURES D’UNE JEUNE FILLE PENDANT LE SIÈGE, AVENTURES D’UNE JEUNE FILLE SOUS LA COMMUNE)

LE CHALET DES PERVENCHES (1888)

L’ŒIL-DE-CHAT (1888)

MARIAGE D’INCLINATION (1888)

DOUBLE-BLANC (1889)

LA MAIN FROIDE (1889)


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Publié le : samedi 7 mai 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782918042600
Nombre de pages : non-communiqué
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FORTUNÉ DU BOISGOBEY
ŒUVRES LCI/99

 

La collection ŒUVRES de lci-eBooks se compose de compilations d’œuvres appartenant au domaine public. Les textes d’un même auteur sont regroupés dans un volume numérique à la mise en page soignée, pour la plus grande commodité du lecteur.

 

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MENTIONS

 

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ISBN : 978-2-918042-60-0

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VERSION

 

Version de cet eBook : 1.1 (07/05/2016), 1.0 (30/09/2015)

 

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SOURCES

 

Le crime de l’omnibus, Le pouce crochu, La voilette bleue, L’œil de chat, Double-blanc, La main froide, Le crime de l’opéra : Ebooks libres et gratuits et Bibliothèque électronique du Québec.

Le chevalier casse-cou : Fichier image Google recherche de livres (Université d’Harvard et Bibliothèque nationale d’Autriche). Extraction ABBYY.

Le chalet des pervenches, : Fichier image Internet Archive (University of Ottawa. University of Toronto). Extraction ABBYY.

Mariage d’inclination : Fichier image Internet Archive (University of North Carolina at Chapel Hill). Extraction ABBYY.

 

— Couverture : : The magazine of American history with notes and queries, vol XXXVI, 1891, New York : A.S. Barnes. Internet Archive. Allen County Public Library Genealogy Center.

— Page de titre : Fortuné Du Boisgobey jeune. La médiathèque Granville.

 

 

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LISTE DES TITRES

FORTUNÉ HIPPOLYTE AUGUSTE ABRAHAM-DUBOIS (1821 – 1891)

img2.pngROMANS

 

img3.pngLE CHEVALIER CASSE-COU

1879

img4.pngLE CAMÉLIA ROUGE

 

img4.pngLA CHASSE AUX ANCÊTRES

 

img3.pngLE CRIME DE L’OPÉRA

1879

img4.pngLA LOGE SANGLANTE

 

img4.pngLA PELISSE DU PENDU

 

img3.pngLE CRIME DE L’OMNIBUS

1881

img3.pngLE POUCE CROCHU

1885

img3.pngLA VOILETTE BLEUE

1885

img3.pngLA BANDE ROUGE

1886

img4.pngAVENTURES D’UNE JEUNE FILLE PENDANT LE SIÈGE

 

img4.pngAVENTURES D’UNE JEUNE FILLE SOUS LA COMMUNE

 

img3.pngLE CHALET DES PERVENCHES

1888

img3.pngL’ŒIL-DE-CHAT

1888

img3.pngMARIAGE D’INCLINATION

1888

img3.pngDOUBLE-BLANC

1889

img3.pngLA MAIN FROIDE

1889

PAGINATION

Ce volume contient 1 480 189 mots et 4 197 pages.

1. LE CHEVALIER CASSE-COU

569 pages

2. LE CRIME DE L’OPÉRA

634 pages

3. LE CRIME DE L’OMNIBUS

245 pages

4. LE POUCE CROCHU

238 pages

5. LA VOILETTE BLEUE

267 pages

6. LA BANDE ROUGE

692 pages

7. LE CHALET DES PERVENCHES

242 pages

8. L’ŒIL-DE-CHAT

448 pages

9. MARIAGE D’INCLINATION

265 pages

10. DOUBLE-BLANC

320 pages

11. LA MAIN FROIDE

265 pages

 

LE CHEVALIER CASSE-COU

1873

569 pages

CHAPITRE I  COMMENT LE CHEVALIER CASSE-COU MÉRITA SON NOM.

CHAPITRE II  OU LE CHEVALIER REGRETTE DE NE PAS AVOIR ASSEZ ÉTUDIÉ LES LANGUES ÉTRANGÈRES.

CHAPITRE III  CONVERSATION ENTRE DEUX SPÉCIALISTES.

CHAPITRE IV  OÙ IL EST PROUVÉ QU’ON PEUT VOIR DES REVENANTS DANS UN CIMETIÈRE.

CHAPITRE V  COMMENT LE CHEVALIER SE DÉCIDA À PRENDRE CONSEIL.

CHAPITRE VI  INCONVÉNIENT DES GRAVURES AVANT LA LETTRE.

CHAPITRE VII  COMMENT LE CHEVALIER N’EUT POINT À SE LOUER D’AVOIR PASSÉ LA BARRIÈRE.

CHAPITRE VIII  OÙ LE CABRIOLET JAUNE RENTRE EN SCÈNE.

CHAPITRE IX  COHUE QUOI LES VOISINES DE CAMBREMER EURENT À REGRETTER D’ÊTRE SORTIES SI TARD.

CHAPITRE X  À QUOI SERVENT LES FENÊTRES QUI DONNENT SUR DES TERRAINS VAGUES.

CHAPITRE XI  CAUSERIE CHIRURGICALE.

CHAPITRE XII  VOYAGE À LA RUE DE LA LUNE.

CHAPITRE XIII  OÙ LE CHEVALIER CASSE-COU VA SE PROMENER.

CHAPITRE XIV  ICI LE CHEVALIER MONTRE PLUS DE VIVACITÉ QUE DE PRUDENCE.

CHAPITRE XV  DES SUITES QUE PEUT AVOIR UNE DÉCLARATION d’amour.

DEUXIÈME PARTIE
LA CHASSE AUX ANCÊTRES

CHAPITRE I  OÙ REPARAIT ENFIN LE FIDÈLE CASSONADE.

CHAPITRE II  COMMENT SE TERMINA LE VOYAGE DE MORILLON.

CHAPITRE III  OÙ L’ON REVIENT À LA RUE FÉROU.

CHAPITRE IV  COMMENT BALUCHON EXPIRA UNE SECONDE TROP TOT.

CHAPITRE V  ENTR’ACTE AVANT LE CINQUIÈME ACTE.

CHAPITRE VI  POLICE ET CHORÉGRAPHIE MÊLÉES.

CHAPITRE VII  COMMENT PIERRE MORILLON EN CHERCHANT UN CHEVAL TROUVA UN HOMME.

CHAPITRE VIII  CE QUE CONTENAIT LE PORTEFEUILLE.

CHAPITRE IX LE DERNIER DES PORSPODER

CHAPITRE X  OÙ LE NOTAIRE ROYAL ENTRE EN scène

CHAPITRE XI  LE PLAN DU NOTAIRE.

CHAPITRE XII  OÙ CASSONADE MONTRE LA PRUDENCE DU SERPENT.

CHAPITRE XIII  CHASSE AU FANTÔME.

CHAPITRE XIV  PROMENADE NOCTURNE D’UN NOTAIRE ET D'UN EPICIER.

CHAPITRE XV  LA MORT DE SCORPION.

PREMIÈRE PARTIE
 
LE CAMÉLIA ROUGE

img5.png

CHAPITRE I
 
COMMENT LE CHEVALIER CASSE-COU MÉRITA SON NOM.

Le carnaval de 1831 allait finir et le brouillard d’une triste soirée de février étendait sur Paris son voile humide.

La lourde façade de l’Odéon apparaissait éclairée par les feux ternes des réverbères, et le toit d’ardoises du classique édifice se dessinait vaguement sur le ciel sombre.

Une longue file d’étudiants se déroulait sous les galeries de pierre, en attendant l’ouverture du théâtre. D’énormes affiches annonçaient la première représentation d’un drame romantique, et, aux bruits variés qui éveillaient les échos du paisible Luxembourg, on pouvait juger de l’impatience de la foule. Rien ne manquait à ce tumulte insolite, pas même le roulement précipité des voitures qui jetaient incessamment devant le péristyle des chargements de spectateurs empressés.

Les fiacres, il faut l’avouer, étaient en majorité, car on sortait à peine d’une révolution et le luxe n’avait pas encore repris droit de cité. Cependant, des équipages bien attelés débouchaient de temps à autre sur la place et, décrivant une courbe savante, s’arrêtaient majestueusement au perron pour laisser descendre des dames empanachées et des cavaliers pavoisés de larges manteaux.

Sous la colonnade, devant le vénérable monument, stationnait un homme qui semblait prendre plaisir à regarder ce brillant défilé.

Grand, maigre et planté sur de longues jambes, ce personnage avait la prestance jeune et la tournure dégagée. Sa mise tenait le milieu entre la toilette correcte d’un militaire en bourgeois et le costume bizarre des élégants de l’époque. Le corps serré dans une longue redingote pincée à la taille et tombant jusqu’aux talons, la tête coiffée d’un immense chapeau évasé par en haut et retroussé des bords, il s’appuyait avec désinvolture sur une canne à bout tordu.

Quant à son visage, il offrait une frappante ressemblance avec le type si connu de Don Quichotte. Un long nez busqué, des joues creuses et un menton orné de la barbe pointue que les romantiques commençaient à mettre à la mode, lui donnaient une physionomie à la fois mélancolique et baroque ; mais de grands yeux bruns, d’un éclat singulier et d’une douceur charmante, tempéraient l’aspect légèrement rébarbatif de ses traits tourmentés. Rien qu’à le regarder, un observateur aurait deviné qu’il était brave, généreux et exalté tout comme l’illustre hidalgo de la Manche.

Ce représentant attardé de la chevalerie fut dérangé de sa contemplation par un choc assez brusque. Il se retourna vivement avec l’intention manifeste d’interpeller le maladroit qui venait de le pousser et se trouva en face d’un homme de haute taille et de large carrure. Mais sa colère tomba tout à coup quand il vit la femme que ce colosse escortait. Jamais plus mignonne et plus ravissante créature n’avait accompagné un plus massif et plus déplaisant cavalier. Frileusement enveloppée dans une longue pelisse blanche, elle s’appuyait d’une main sur le bras du gros homme et conduisait de l’autre une petite fille de huit à dix ans.

Le couple disproportionné passa, et il avait déjà disparu sous le porche du théâtre que le spectateur heurté était encore cloué sur place par la surprise et l’admiration.

Princesse persécutée par un géant ! murmura ce bizarre personnage. —Allons, Francis, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, il faut la protéger.

D’une seule enjambée, il franchit le Vestibule, et poussant la porte mobile, il arriva devant le contrôle.

Francis Cambremer, dit-il aux employés qui recevaient les billets.

Ce nom, qu’il leur avait donné d’une voix assez timide, eut le pouvoir de lui faire livrer l’entrée, et un vieux contrôleur s’inclina même à demi en marmottant :

Passez, passez, monsieur le chevalier.

Celui qu’on qualifiait ainsi ne se le fit pas dire deux fois, mais il y avait eu un léger temps d’arrêt et, quand il eut franchi la barrière, il n’aperçut que le bout de la pelisse blanche au haut du large escalier qui conduisait au premier étage. Il monta les marches quatre à quatre et arriva juste à temps pour voir la porte d’une loge se refermer sur ceux qu’il suivait. Mais, en homme avisé, il se hâta de gagner la galerie et, comme elle était encore à peu près vide, il put y choisir sa place tout à son aise. L’admirateur de la charmante inconnue s’installa sur le devant, précisément en face de la loge où elle venait d’entrer, et il attendit sans affectation que le grillage s’abaissât.

La salle se garnissait rapidement et, en moins d’un quart d’heure, elle fut remplie par une foule bigarrée. Au parterre, les pourpoints de velours des rapins chevelus et les bérets rouges des étudiants dominaient. Aux galeries, se pressaient de respectables bourgeois du quartier surveillés par des jeunes gens à barbe de bouc et à chapeau pointu qui semblaient se disposer à les traiter comme ce polisson de Racine, s’ils se permettaient de siffler la pièce.

L’œuvre qu’on allait jouer s’appelait le Moine, et elle avait été tirée d’un noir roman de l’Anglais Lewis, qui a donné la chair de poule à toutes nos grand’mères. Quoique l’auteur, Fontan, ne fût pas précisément un des coryphées de la nouvelle école et qu’il cultivât plus volontiers le vieux mélodrame classique, il jouissait cependant, à cause de ses démêlés avec le gouvernement déchu, de toute la sympathie des Jeunes-France.

L’aspect varié de la salle occupait d’ailleurs fort peu le chevalier, et il se retournait souvent vers la loge qui l’intéressait bien plus que tout le reste du théâtre. Mais la grille restait obstinément levée, et tout ce qu’il pouvait apercevoir à travers les barreaux en losange, c’était l’éclair fugitif des yeux de la dame et l’ombre du corps épais de son cavalier.

Cependant, de la foule entassée dans les régions inférieures s’élevait une rumeur confuse assez semblable au bruit de la marée qui monte. Le rideau tardait à se lever et les impatients commençaient à frapper du pied en cadence et à entonner les airs les plus variés et les plus patriotiques. Quand le répertoire fut épuisé depuis la Marseillaise jusqu’à la Varsovienne, le turbulent parterre éprouva le besoin de passer à d’autres exercices et se mit à apostropher le public aristocratique du premier étage. La loge obstinément fermée devint bientôt l’objectif des étudiants, et les cris : A bas la grille! retentirent avec un ensemble formidable.

L’homme que le contrôleur avait traité de chevalier n’entendit pas ce tapage irrévérencieux sans ressentir un mouvement de colère, et il promenait déjà au-dessous de lui des regards indignés quand un hurrah de satisfaction éclata dans la foule. Il se retourna et vit que le grillage venait enfin de s’abaisser.

Ce fut pour lui comme un éblouissement. Nonchalamment appuyée sur le rebord de la loge, la dame inconnue lui faisait l’effet d’une apparition céleste. Elle était si belle que le public gouailleur se calma sur-le-champ. On ne criait plus, parce qu’on admirait.

L’enthousiaste spectateur de la galerie était resté pétrifié en face de ce visage éclatant de jeunesse et de beauté. Jamais il n’avait vu des yeux si brillants, un front si pur, des lèvres si rouges. Les cheveux d’un noir de jais et la blancheur mate du teint accusaient une origine méridionale, mais l’ensemble des traits respirait une grâce et une douceur qui manquent souvent aux femmes nées dans les pays voisins du soleil.

Quant au géant qui l’avait amenée, on le voyait à peine, car il se tenait tout au fond de la loge, raide, immobile et silencieux comme un geôlier dans l’exercice de ses fonctions. L’adorateur de sa charmante compagne eut beau regarder, il ne distingua que le trait caractéristique de cette sombre figure, — une double rangée de dents blanches qui se dessinait parfois au milieu d’une barbe noire et touffue.

— La bouche d’un ogre ! murmura le chevalier, qui avait l’imagination vive.

Mais à côté de la jeune femme, se montrait la tête de la petite fille qui était une autre merveille. La ressemblance entre elles était frappante ; seulement l’enfant était plus brune et l’expression de sa physionomie plus grave. Ses grands yeux se promenaient sur la salle étonnés, mais calmes. On aurait dit un ange qui descend pour la première fois sur la terre.

Elle absorba bientôt toute l’attention de Francis Cambremer, et il fallait qu’il eût pour l’enfance une tendresse toute particulière, car ses paupières s’abaissèrent, et il essuya furtivement une larme qui venait de rouler sur sa joue basanée.

Il fut distrait de son émotion par le fracas de l’ouverture que l’orchestre venait d’attaquer à grand renfort de trombones, et, obligé de s’asseoir, il perdit forcément de vue la loge.

La toile se levait sur un décor qui représentait le cloître du couvent des Franciscains de Madrid, et la pièce commençait par un monologue où un diable subalterne, caché sous la robe d’un moine, apprenait au public qu’il avait été envoyé sur la terre pour perdre l’âme du supérieur Ambrosio. À la seconde scène, un coup de tam-tam annonça l’apparition du prince des ténèbres, et les péripéties les plus fantastiques se succédèrent jusqu’au moment où Satan ferraillant avec un certain Don Lopez, le transperça d’outre en outre par un coup venu directement des salles d’armes de l’enfer.

Le rideau tomba sur cette insanité, et le chevalier qui avait été condamné à l’immobilité pendant toute la durée de l’acte, s’empressa de regarder derrière lui. Les dents du colosse brillaient toujours dans l’ombre ; l’enfant semblait rêver et l’inconnue observait avec une jumelle l’avant-scène de droite où se tenait debout un jeune homme vêtu de noir.

Par malheur, cette occupation déplut à la foule. Il serait difficile d’expliquer pourquoi l’action de regarder les gens à travers un verre a toujours eu le privilège d’irriter les masses, mais ce préjugé était alors dans toute sa force.

— À bas la lorgnette ! hurla une jeunesse mal endurante.

Le chevalier tressaillit comme si l’injonction lui eût été personnellement adressée et lança un regard méprisant aux braillards. Puis, voyant que sa provocation muette restait sans effet, il se leva et, s’asseyant sur le rebord de la galerie, il se remit à admirer discrètement.

L’imprudent violait sans y penser une des lois bizarres décrétées parle public de cette époque.

Face au parterre !

Ce cri poussé par cinq cents voix éclata comme le bruit du tonnerre. Le champion de la première galerie se contenta de hausser les épaules et persista dans sa contemplation. Mais, presque aussitôt, un projectile emprunté au règne végétal siffla à ses oreilles et alla se perdre dans la loge. La jeune femme se recula avec un geste de frayeur et son admirateur se retourna furieux.

Quel est le lâche qui a fait cela? demanda-t-il d’une voix claire et vibrante.

C’est moi ! Et après ? cria un individu coiffé d’un feutre pointu.

Par un mouvement plus prompt que la pensée, le chevalier grimpa sur la banquette, mesura de l’œil la distance et sauta dans le parterre en jetant à l’insolent ces mots que toute la salle entendit :

—Je m’appelle Casse-Cou et je vais te corriger, mauvais drôle !

Il se produisit dans la salle un tumulte indescriptible. Les femmes poussèrent des cris de frayeur, et les hommes se levèrent pour ne rien perdre de la scène que promettait cette action aussi insensée que chevaleresque. La loge occupée par l’inconnue fut certainement la seule à se désintéresser du spectacle, car la grille y fut levée vivement par l’homme barbu qui jusque-là s’était tenu dans le fond.

Quant aux gens du parterre menacés par la chute imprévue du chevalier, ils s’écartèrent avec une prestesse qui prouva une fois de plus que les foules sont indéfiniment compressibles. Mais l’insulteur paya pour ses voisins. Casse-Cou avait bien calculé son élan et lui tomba tout droit sur les épaules. Ils roulèrent tous deux sous les banquettes et formèrent pendant quelques instants un groupe confus où les horions pleuvaient comme grêle.

L’agresseur aérien avait l’avantage et il aurait peut-être étranglé son adversaire, si la force publique n’était intervenue sous la figure d’un gendarme préposé à la police du parterre. Le représentant de l’autorité fendit la foule, sépara les combattants avec beaucoup de peine et se mit en devoir de les emmener tous les deux. Mais l’homme au chapeau pointu se trouva tellement meurtri qu’il fallut le laisser s’asseoir et respirer pendant que son vainqueur était conduit hors de la salle.

Casse-Cou n’opposa aucune résistance ; seulement il tira de sa poche un paquet de cartes de visite qu’il lança à la volée en criant :

— Je suis chez moi tous les matins.

Le courage impressionne les masses et, en France, on a même inventé un mot pour désigner ce genre d’audace qui consiste à braver follement le danger. Cela s’appelle de la crânerie et, cette fois comme toujours, la crânerie retourna l’opinion en faveur de l’aventureux. Personne ne se présenta pour répondre au défi du chevalier, mais plus d’une voix s’éleva pour demander sa mise en liberté.

— Lâchez-le! c’est un brave !

— Après tout, il n’a pas fait de mal.

— Et puis, c’est l’autre qui a commencé.

Ces interpellations bienveillantes n’eurent pas le pouvoir d’attendrir le gendarme, qui entraîna son prisonnier dans le corridor. Les curieux y affluaient déjà, et le délinquant ne se souciait pas sans doute de provoquer un nouvel esclandre, car il marcha de très bonne grâce jusqu’au cabinet du commissaire de police.

Casse-Cou, introduit dans ce sanctuaire, se trouva en présence d’un magistrat d’aspect assez débonnaire, qui se fit exposer le cas et ne put s’empêcher de sourire en écoutant le récit de cette singulière prouesse.

— Jeune homme, commença-t-il d’un ton paternel.

— Je ne suis pas un jeune homme, interrompit le chevalier, car j’ai eu trente ans avant-hier.

— Vous n’en n’êtes que plus coupable, monsieur, dit le commissaire en fronçant le sourcil.

—Coupable? allons donc! j’ai corrigé un insolent et je suis tout prêt à recommencer.

À ces mots incongrus, l’interrogateur tressauta sur sa chaise et reprit sévèrement :

— Je vous engage à me répondre avec calme, si vous ne voulez pas aggraver votre position. Comment vous appelez-vous?

— Francis Cambremer.

— Où demeurez-vous?

— Rue Pérou, n° 22.

— Quelle est votre profession?

— Je n’en ai pas.

— Vous voulez dire que vous êtes rentier ?

— Je ne possède pas de rentes.

— Ou propriétaire?

— Je n’ai ni terres, ni maisons.

— Alors de quoi vivez-vous ?

— Cela ne regarde que moi.

Le magistrat fit un haut-le-corps.

— Pardon, dit-il, cela me regarde aussi, et la preuve, c’est que je vais vous envoyer en prison où vous resterez jusqu’à ce qu’il vous plaise de justifier de vos moyens d’existence.

Le prisonnier n’avait encore montré que de l’irrévérence ; mais à cette menace, il éclata :

— Moi! en prison! je vous en défie! s’écria-t-il en bondissant comme une balle élastique.

— Gendarme, vous allez mener cet individu au poste, ordonna le commissaire.

— Mais, morbleu ! monsieur, on ne traite pas ainsi un honnête homme, vociféra Casse-Cou exaspéré.

— Un honnête homme ! c’est ce qu’il faudrait prouver.

— Et comment, diable! voulez-vous que je le prouve?

— En m’indiquant une personne honorable qui veuille bien vous réclamer et répondre de vous.

— Je n’ai pas besoin qu’on me réclame.

— Alors, vous trouverez bon que je fasse mon devoir.

Au moment où le magistrat se levait pour mettre fin à l’audience, la porte s’entr’ouvrit et une voix timide murmura :

— Pardon, m’sieu, c’est moi, Courapied.

Ce nom baroque était sans doute connu du magistrat, car sa figure prit une expression de curiosité bienveillante.

—Entrez, mon brave, cria-t-il, et expliquez-moi vite ce que vous me voulez.

L’individu qui obéit à cette invitation était un gros garçon à mine réjouie, vêtu comme un ouvrier aisé. Il tournait entre ses doigts une casquette de loutre et souriait.

— Salut, m’sieu le chevalier, dit-il en se tournant vers Cambremer qui le regarda d’abord d’un air étonné et finit par dire :

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