FRANCESCO PUCCI, HÉRÉTIQUE

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Francesco Pucci fut l’un des plus importants penseurs et réformateurs italiens de la seconde moitié du XVIème siècle. Après une vie d’errance et de prédication, qui le mena de France en Angleterre, de Suisse aux Pays-Bas, de Pologne en Bohème, il décida de revenir en Italie, où il fut torturé, jugé par l’Inquisition, et exécuté. Ce livre n’est ni un roman, ni une biographie historique, mais un mémorial apocryphe dans lequel l’auteur a cherché à suivre les traces intimes d’une réflexion personnelle, et à reconstruire les méandres d’un extraordinaire parcours intellectuel, culturel, religieux et politique.
Publié le : lundi 1 juillet 2002
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EAN13 : 9782296292734
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Francesco Pucci, Hérétique

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet
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Alexis Mourre

Francesco Pucci, Hérétique

Vie de l'hérétique Francesco Pucci, racontée par lui-même

L'Harmattan

Du même auteur Aden Amérique, Editions Novecento, Diane, Editions Novecento, 1997 1997

cg L'Harmattan, 2002 5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris - France
L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-2702-6

A mes filles, Eléonore et Blanche

Je n1eurs de soif auprès de la fontaine (.. .) Rien ne m'est sûr que la chose incertaine François Villon

La chute d'Adam, l'arbre de la connaissance, la pénitence, et aussi la mort, la vie, la passion, la résurrection du Christ sont à leur manière des événements de tous les jours,. il en va de même de toute l'histoire de la Bible. Le monde entier a ses pharaons, ses Pilates, ses pharisiens, ses scribes qui continuellement crucifient Christ en euxmêmes, bien que ce ne soit pas extérieurement selon la lettre de l'histoire. L'Antéchrist vit toujours,. il ny a rien en somme de nos jours qui ne soit dans sa manière et il en sera ainsi jusqu'à la fin. Antochius, Sennachérib, Hérode vivent encore. Le n10nde est toujours le monde et la sphère du monde doit continuer de tourner, afin que ce qui a eu lieu aujourd'hui ne soit plus demain, pour revenir de nouveau" Sébastien Franck (1534)

Il

Prol02ue

Les personnages qu'il est convenu d'appeler historiques sont séparés de nous par une barrière que le temps paraît avoir rendu infranchissable: ils n'existent plus autrement que comme objets d'étude ou sujets de roman, selon que s'y intéressent chercheurs ou écrivains; dans un cas comme dans l'autre, quelque chose d'eux continue généralement de nous échapper, soit que les exigences de la recherche scientifique les aient désincarnés, soit que la force et la liberté de l'imagination romanesque les aient transfigurés. Même lorsqu'ils nous sont

proches dans le temps - dix, quinze générations -, leur vision
du monde, la construction de leur pensée, nous demeurent en définitive étrangères. Pour leur rendre vie, que puisse s'instaurer avec eux un véritable dialogue, il faudrait s'essayer à suivre leurs traces, reconstituer pas à pas leur formation intellectuelle, leurs lectures, leur itinéraire politique ou religieux, et rendre compte des espérances, des hésitations, des contradictions, des déceptions et des erreurs d'une vie. C'est un peu ce que j'ai essayé de faire avec Francesco Pucci. Mais on s'abstrait rarement tout à fait de son propre cheminement, et l'anachronisme n'est jamais très loin lorsque se rencontrent histoire et littérature. Le XYlèmesiècle est, à bien des égards, proche de celui que nous venons de quitter; les guerres de religion, les procès d'opinion, la police politique organisée, la censure, la montée des nationalismes, la constitution dans le _monde occidental de deux blocs irréductiblement opposés, nous en rapprochent plus que de toute autre époque. Je suis tenté, de ce point de vue il est vrai assez peu scientifique, d'établir un parallèle entre ces catholiques réformateurs, qui ne se résolurent jamais à rompre définitivement avec Rome sans pour autant renoncer à défendre contre le Saint-Office leurs idées et leurs idéaux, et qui finirent comme Francesco Pucci ou Giordano Bruno par courir au devant de la mort en revenant en Italie, et les milliers de 13

dissidents communistes qui ne conçurent jamais qu'il fût possible de se détacher entièrement de l'univers représenté par leur parti, et se laissèrent pour cela broyer par la machine de la répression stalinienne, si semblable à celle de l'Inquisition. Pucci était, d'une façon peut-être un peu comparable à ce que l'histoire des oppositions en URSS nous a montré, un dissident. C'était aussi un homme irrésolu, qui n'a cessé de douter, d'osciller, de se contredire, et de revenir sur ses pas dans sa recherche inlassable de la vérité. En cela aussi, il est notre contemporain. Il est celui qui, comme Baudelaire, revendique « le droit de se contredire et celui de s'en aller », et qui aime à déserter une cause « pour savoir ce qu'on éprouvera à en servir une autre ». Mais il ne perdit jamais de vue sa grande idée de l'unité du genre humain. Pucci était un exilé, un isolé, un de ces militants qui n'ont pas gagné de batailles, pas dirigé de révolution, pas fondé d'Etats, mais qui furent néanmoins des éclaireurs et des passeurs. Pucci a contribué à transmettre d'un siècle à l'autre l'héritage européen de l'humanisme et de la renaissance. Il a, avec des milliers d'autres réformateurs aujourd'hui oubliés, semé un peu de ce qui fut ensuite cueilli par Grotius, Pereisc, Gassendi, Spinoza, et plus tard par les Lumières. Nous lui sommes débiteurs d'une part de ce que nous sommes.

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A Clément VIII
Clément, toi qui portes si mal ton nom, pasteur si peu saint et si peu paternel, je te dédie ce livre afin que tu saches combien ton Eglise a contribué en ce siècle, par ses fautes et par ses vices, au développement de l'incroyance et à l'affaiblissement de la foi chrétienne. N'a-t-elle pas violé avec constance les plus sacrés conlmandements? Là où l'Ecriture dit "tu n'auras pas d'autres dieux que moi", n'a-t-elle pas écrasé la religion sous les artifices du culte marial et de l'adoration des saints, plus nombreux que les divinités des panthéons païens? Là où il est dit "tu ne feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux là-haut", et "tu ne te prosterneras pas devant ces images ", n'a-t-elle pas porté au plus haut point l'adoration des inlages et des reliques? Là où il est écrit "tu ne prononceras pas le nonl de ton Dieu à faux", n'a-t-elle pas justifié par le nom de Dieu la guerre et la conquête? Là où il est prescrit "tu ne tueras pas ", n 'a-t-elle pas encouragé massacres et exécutions? Là où il est conlmandé de ne pas voler, n'a-t-elle pas pillé l'Europe entière pour construire palais et monuments? N'ai-je pas été jugé sur d'évidents faux témoignages, ici encore contre les commandements? Et ta souveraineté sur Rome, Lorenzo Valla n 'a-t-il pas démontré qu'elle n'est fondée que sur une grossière falsification? Combien d'honlnles de foi, combien de justes épris de vérité as-tu fait emprisonner et torturer, quand Matthieu disait ''j'aime la miséricorde et non le sacrifice"? Combien de chrétiens convaincus de leur droit as-tu martyrisés, contre la parole de Paul, qui disait aux Corinthiens: "En blessant leur conscience qui est faible, c'est contre le Christ que vous péchez"? Tu verras peut-être danser sur les murs de Can1po dei Fiori les on1bres fauves du bûcher où je me consumerai demain, tu les verras danser jusqu'au moment où les flammes vacilleront, se recroquevilleront, et

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rentreront en elles-mêmes, pour ne laisser de moi qu'un petit tas de poussière cendreuse, et quelques bûches n1âchurées achevant de se décomposer sous les regards amusés des serviteurs du palais Farnese, des courtisanes et des porteurs d'eau. Ce ne sera cependant pour toi qu'une manière de plaisir crépusculaire, car ton règne est condamné. Oui, ton règne ne repose que sur la crainte de la damnation et sur l'an1bition du salut, et l'obéissance à laquelle tu prétends ne répond qu'à la sollicitation de sens aussi mécaniques que ceux du chien à qui on fait espérer un quignon de pain ou qu'on menace d'une volée de coups de garcette. Ton temps est fini, et je vois venir, sur les décombres de notre époque déchirée par les superstitions et par les guerres, un monde nouveau de vertu et de ten1pérance, où au règne du juge et du bourreau aura fait place celui de l'introspection individuelle et de la foi intérieure, et où l'héroïsme secret et simple du père de famille aura retrouvé ses droits sur l'orgueilleuse n1agnificence des princes et des condottieres. J'en ai vu les premiers signes à Bâle, à Londres, à An1sterdam ; j'ai vu en ces lieux renaître la morale simple et paysanne de nos pères romains, celle que cultivaient les premiers artisans de l'Italie, au temps où l'illun1inait encore l'idéal de la République. Con1ment, Pape, cette révolution laisserait-elle quoi que ce soit subsister de cette Babel de l'oisiveté et de la suffisance que sont devenus l'Eglise et l'En1pire, de leurs palais que des peuples s'épuisent à construire comn1e les juifs sur les pyran1ides, et de leurs armées de fonctionnaires, de courtisans, de prêtres, d'inquisiteurs, de moines et de soldats, de lansquenets et de juges? Comment resterait-il pierre sur pierre de tout ce monde en camail et rochet, en arn1ures ou surplis, de ce monde en pourpre, en soie et dentelles que celui des souquenilles ne parvient plus à nourrir? Déjà, au contact de continents inexplorés, l'Europe a pris conscience que l'univers n'est pas fait que de chrétiens et de mahométans, qu'il y a d'autres horizons, et que la terre dépasse les confins que des maîtres moins savants que des ânes lui ont assignés; certains ont émis l'hypothèse que notre planète ne serait pas seule habitée d'êtres vivants, ou redécouvert les secrets de la science d'Epicure et le

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mystérieux mouvenlent des atomes dans le corps. D'autres, encore, ont cherché les moyens magiques de donner vie aux choses inanimées. Un jour, définitivement libéré de ses superstitions, l'homme réalisera le rêve d'Icare, volera dans les cieux, dirigera les fleuves et creusera les nlon tagn es. Qui se souviendra alors que le trône de Saint-Pierre a même existé, et que l'arbre pourri de l'Eglise a un jour sucé le sel de la terre? Dans cinq siècles d'ici, l'orgueilleux monument que Buonarrotti et Della Porta ont entrepris d'élever sur les ruines du cirque de Néron ne sera plus qu'une épave aussi étrangère aux Romains que le temple de Castor et Pollux l'est aujourd'hui aux chiens errants qui y ont élu domicile, et les hommes se promèneront parmi les vestiges de l'ancienne religion avec autant d'indifférence que les pèlerins du prochain jubilé considéreront les dernières pierres de la cité de Coriolan et de Cincinnatus, rongées par les lichens et la végétation parasite des siècles, perdues dans le chaos triste et silencieux des mousses et des herbes folles. Rome ne sera janlais que ce grand tombeau des règnes et des croyances, où l'homme vaut moins que les autels qu'il a tour à tour construits et abattus. Ce grand voile noir qui tombe conlme un scapulaire bistre sur les rives du Tibre, Pape, c'est le signe qu'à jamais rien ne se jouera plus dans cette ville qui, pour s'être donnée si longtemps aux césars et aux princes de l'Eglise, nleurt saturée d'abus, gorgée de scandales, recrue de plaisirs et de trahisons, ignorante de ces nl0ndes nouveaux qui partout naissent autour d'elle, ignorante de ces mondes qui eux-nlêmes ne lui reconnaissent ni mérite ni créance. Je vois lnaintenant, à travers les barreaux de nla cellule, l'aube enflammer les joues de cette vieille putain épuisée qu'encore en roi tu chevauches, et voici qu'il me faut conclure avant qu'on vienne tirer le verrou, et me réduire enfin par la poire d'angoisse au silence. Je n'entends plus la voix des bateliers et le mugissement des buffles tirant les navires sur les rives du fleuve, ni le tanlbour sonner la diane dans les camps militaires,. je ne sens plus monter du borgo la rumeur des crieurs publics et des pèlerins, et je ne vois plus l'ondulation des prés et des vergers qui s'étendent derrière le château Saint-Ange. Je ne perçois plus

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que noir et silence. Derrière le lourd rideau que fait tomber sur ma vie cette nuit ultime qui se meurt, s'installe une longue et pénétrante absence. Je vais mourir. Je vais périr pour avoir choisi de ne pas mourir dans la mémoire des générations futures. Pour sauver une parole, des mots, je sacrifie ma vie. Ma vie? C'est ma vie, cette chose dressée sur une pyramide de mots? Je n'ai vécu que par le verbe, et comme le verbe des origines le mien n'a peut-être fait que flotter à la surface liquide des choses. Il y a tant et tant sans doute à découvrir de ce qui fait la matière et la chair de la vie, qu'après avoir gratté jusqu'au bout l'épaisse écorce des croyances et des superstitions, on réalise, j'ai réalisé, n'être resté qu'à la surface des choses. Il reste à comprendre, et cela est l'affaire d'autres générations, qui se souviendront peut-être de l'auteur de ces lignes comme d'une phrase à peine entamée, con1me d'un mot resté en arrêt sur les lèvres. En somn1e, si vivre n'a été pour moi que parler, nl0urir sera enfin tout dire. C'est n10n au-delà. Je consun1erai demain sur le bûcher un discours enfern1é sur lui-même, un discours bien de notre époque: parler, ou du moins parler libren1ent, signifie mourir. C'est donc que mourir des mains du Saint-Office veut dire qu'on a voulu s'exprimer, et qu'on a vécu en homme libre. Mon paradis sera cette liberté de parole en laquelle j'ai cru toute ma vie,. il sera d'avoir été homme, d'avoir été pour avoir exercé cette liberté d'homme. Mais il reste que demain cette existence ne sera plus, elle ne survivra pas à n1a mort,. Epicure avait bien vu cela: tant que j'ai vécu la mort m'était étrangère, au moment où je ne serai plus, elle ne regardera pas plus qu'avant une conscience disparue. Cette mort qui m'attend ne me touche pas. Comme on se rassure... Elle est là, en moi, qui monte, elle est déjà plus, beaucoup plus qu'une virtualité,. c'est une grosse boule dure au creux de mon ventre, une présence qui me tenaille l'âme: cette grande présence de l'impossible, de l'impensable, me tient plié en deux sur moi-mên1e et ne me lâche pas du jour et de la nuit. Mais qu'y faire si, ainsi que le chantait le Tasse, Pera il mondo e rovini: a me non calel Se non di quel che più piace e diletta,/ Ché se terra sara, terra ancor fui? La n10rt ne me touche pas, mais de cette courageuse indifférence que faire si,

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selon les mots du Canzoniere, Pascomi di dolor, piangendo rido;/Egualmente mi spiace morte e vita? Ma peur est d'autant plus grande que mon doute est profond et, en vérité, je n'ai trouvé en ces heures obscures nul autre réconfort que celui de l'écriture, car seules ces pages qui resteront après moi peuvent

peut-être me préserver comme être en devenir, alors que
bientôt je ne serai plus. Ces lignes sont comme une âme qui s'échappe de mon corps, et qui m'appellera demain à d'autres vies, non seulement sur les rayonnages des bibliothèques ou à l'étal des libraires, mais aussi dans l'intelligence de ceux qui me liront un jour. Ces lignes sont conlme un halo qui s'échappe d'un cadavre en devenir. Par elles, j'entretiens la vanité de me croire essentiel au triomphe futur des lunlières, et en cela je suis encore aveugle, car: o ciechi, e 'I tanto affaticar che giova? Tutti tornate alla gran nladre antica E 'I vostro nome a pena si ritrova. J'écris pour m'assurer que s'il ne doit rien rester de mes ambitions, je n'aurai du nl0ins pas vécu en vain. J'ai cru toute nla vie que la foi des luthériens et celle de Ronle, la foi hypostatique et celle des antitrinitaires, se réuniraient un jour pour rendre la concorde à l'Occident et au monde. J'ai espéré toute ma vie voir naître une religion renouvelée, plus sinlple et plus fervente, débarrassée du mythe de la Trinité, des miracles et des sacrements. Aujourd'hui, j'ai cessé de croire, et le nonl de Dieu s'est effacé de mon âme. Au lieu et place des lettres sacrées, m 'habitent les vérités simples et exigeantes de Lucrèce, selon lesquelles rien 'ne naît jamais de rien par opération divine, et dès que nous aurons vu que rien ne peut naître de rien, nous pourrons apercevoir plus droitenlent ce que nous cherchons, voir de quels éléments procèdent toutes choses, et comment tout s'accomplit sans les dieux. Sans les dieux... Si toute divinité ne réside qu'en notre esprit, en notre liberté d'homme qui naît et disparaît avec le corps qui l'enferme, s'il n'y a au-delà ni châtinlent ni élection, si la mort traite également le juste et celui qui a vécu dans le crime, alors l'être conquérant de cet ordre aveugle et inlprévisible qui anime une Nature étrangère à toute déternlination divine

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devient vraiment sublime, et en définitive véritablement Homme. Le règne des faux dieux arrive à son terme, et là commencera celui dont rêvait Pic dans l'Orazione, là commencera le royaume de l'homme fait dieu, de l'homme dont rien ne peut limiter la volonté et l'infinie liberté, de l'homme qui finit par s'incarner et se confondre, par l'effet merveilleux du seul pouvoir de son esprit, avec ce qu'il a par son mérite et par ses œuvres voulu accomplir. L 'homme chassera tous les dieux et se placera au centre de l'univers,. l'univers finira alors par ne plus procéder que de lui, et en lui seul devra se rechercher le sens et le secret de toutes choses. L'homme deviendra lui-même ciel et terre, ân1e et corps, pierre et chair, il sera cet Un, cette source universelle, il sera vrain1ent cet astre solaire qu'il y a plus de vingt-cinq siècles Akhenaton substitua aux fausses idoles de l'ancienne Egypte. Ainsi soit-il, et puissent ces lignes me tirer un jour du néant où n1ejetteront tout à l'heure les jlan1mes du bûcher! Si le Verbe était au comn1encement de toutes choses, ces mots sont le viatique par lequel un homme qui a trouvé le courage de cesser de croire aux fétiches se donne celui de mourir.
Tor di Nona, le 26 mai 1597.

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LIVRE I : L'EDUCATION D'UN SOLDAT CHRETIEN

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Mon nom est Francesco, et je suis né à Florence, à la Saint-Jean, il y a cinquante-cinq ans. Mon père, Antonio, était un petit marchand du quartier de Santa Croce, issu d'une branche mineure de la famille Pucci, qui compte parmi les plus illustres et des plus riches de Toscanel. Mais quoique les Pucci aient toujours soutenu fermement le parti des Médicis, lui était fervent républicain; et quoiqu'il portât le même nom qu'eux, mon père ne put jamais compter pour nourrir les siens sur les immenses ressources dont les Pucci disposaient. Je crois d'ailleurs qu'il a toujours eu une espèce d'étrange ressentiment, mélangé d'envie et de mépris, pour la fortune et la puissance de ces cousins qui jouissaient à Rome et à Florence d'importantes positions, tandis que lui-même se débattait dans les difficultés matérielles pour subvenir aux besoins de sa famille. Un jour, la République finit cependant par lui offrir la place à laquelle il avait longtemps aspiré dans les affaires de la Cité; car c'est dans les premiers temps du régime démocratique issu de la révolution de 1527 que ce modeste fils de tanneur acquit immeubles et terres ayant appartenu aux exilés du parti médicéen: la révolution lui avait ouvert les portes de la corporation des lainiers, où il avait pris la place de tel ennemi du peuple astreint par le régime nouveau aux Arts mineurs, et il avait vite tiré de ce commerce autrefois réservé aux grands assez de revenu pour acquérir à Prato une fabrique, puis, sur les hauteurs de la ville, une belle villa qui avait été sous l'ancien régime la propriété des Buondelmonti2. Cette ascension avait surpris, et parfois choqué: les Pucci avaient depuis toujours compté parmi les ennemis les plus résolus du parti populaire; le plus connu de leurs ancêtres, Puccio, avait été un des principaux conseillers de Cosme l' Ancien3, dont il avait préparé le retour triomphal à Florence; lors du procès des agents de Pierre de Médicis4, à l'été 1497, l'un des cinq condamnés à mort avait été un de mes oncles lointains et, plus tard, lorsque le Conseil des Huit eut à décider du martyre de Savonarole5, un autre de mes aïeux avait contribué à faire voter 23

la mort du plus féroce ennemi de la maison aux six boules. Et les Pucci surent, plus tard, faire valoir tout ce qu'avait compté cet apport dans la lutte contre le prédicateur: mon oncle Lorenzo accéda ainsi en 1513, sous le pontificat de Léon X6, à la pourpre cardinalice; mieux, on lui donna la pénitencerie, et tout le pouvoir immense que cela représentait. Lorenzo parvint plus tard à faire entrer son neveu Antonio dans le Sacré Collège, et ce dernier saurait à son heure se souvenir de cette grâce, puisqu'il rendrait le même service à Roberto, qui n'était autre que le jeune frère du cardinal Lorenzo. Mais mon père, pour sa part, resta toujours fermement attaché au parti républicain, lui apportant avec la sienne l'adhésion de quelques autres de nos parents, comme ce Pandolfo dont j'aurai l'occasion de parler tout à I'heure, et qui n'était autre que le propre fils du cardinal Roberto que je viens de mentionner; j'ignore les raisons qui le poussèrent à rompre aussi violemment avec la tradition familiale, mais cela rentrait peutêtre, finalement, dans un certain ordre des choses: c'est ainsi qu'allaient depuis toujours les falnilles florentines, se déchirant entre guelfes et gibelins, médicéens et républicains, parti populaire et parti aristocratique, piagnoni et arrabbiati. Chez nous, à table, le nom de Médicis était proscrit, et mon père ne cessait au contraire d'évoquer avec une ferveur presque religieuse la mémoire de Savonarole et des grandes figures républicaines de Rome, en même temps qu'il entretenait comme un culte la foi familiale envers les anciennes institutions municipales. J'ai ainsi grandi dans le mythe d'une société que I'histoire avait depuis longtemps condamnée: celle où les villes étaient libres dans un monde sans frontières. Et, pourtant, mon père aurait pu tirer la leçon des événements dont il avait été en 1530 le témoin direct: il avait vu les grands assiéger les fortifications que le jeune Michel-Ange avait autrefois contribué à dresser autour de la cité, et les couleuvrines impériales abattre les murs de Volterra et d'Empoli; il avait vu la défaite des Florentins guidés par Malatesta et Ferrucci, et l'Arno se rougir du sang des derniers défenseurs républicains tandis que les mercenaires suisses, les lansquenets de Charles Quint et les brigands de Francesco 24

Gonzaga se livraient au pillage; et il avait vu Florence se vider de tout ce qu'elle avait compté de meilleur: Donato Giannotti, Jacopo Nardi, Pier Filippo Pandolfini et Silvestro Aldobrandini7 s'étaient exilés à Venise; Luigi Alamanni8 s'était fait écrivain en France; certains, comme Gianbattista Busini9, étaient partis pour Ferrare, patrie du grand Savonarole; d'autres, comme Filippo Parenti et Galeotto Giugni10, s'étaient dispersés dans toute l'Europe tandis que les grandes voix de Bartolomeo Cavalcanti et de Benedetto Varchi s'étaient tues 11 Certains étaient restés, comme Pietro ... Vettori12, et s'étaient faits les plus grands thuriféraires du régime ducal. Oui, mon père a vu mourir l'esprit de Florence; après Montemurlo, les Florentins n'entretiendraient plus jamais la flamme des libertés communales: les libertés communales avaient été emportées par un monde devenu trop vaste pour qu'une ville puisse, seule, espérer rester libre. C'était la fin des villes libres: l'Italie avait cessé de combattre et d'espérer, elle avait renoncé à guider le monde et ne ferait plus désormais, spectatrice et victime des grands événements de ce siècle, que songer paresseusement à sa tranquillité, à ses plaisirs et à ses rentes. C'est ainsi que la prospérité que le régime républicain de 1527 avait apportée au peuple par la confiscation des biens des grands, on la vit s'évanouir comme fumée après l'avènement du bâtard Alexandre13, puis de Cosme14 ; après la capitulation du 15 août, la ville avait dû payer quatre-vingtmille ducats aux mercenaires à la solde des vainqueurs, avant que les lansquenets n'affamassent jusqu'à l'extrême limite une population que la peste et le siège avaient déjà réduite de moitié. L'Eglise, comme sous l'ancien régime, échappa à l'impôt, dont la charge retomba entièrement sur les seules épaules des producteurs et des marchands. Les magasins fermèrent, les artisans furent réduits au chômage, les fabriques ne trouvèrent plus de main d'œuvre à employer, pour une production qui n'aurait de toute manière guère trouvé à s'écouler. Les grands, qui ne parvenaient plus à vivre des seuls revenus de leurs terres ravagées par la guerre, obtinrent de Rome faveurs et privilèges: l'aristocratie médicéenne retrouva ainsi, grâce à des pensions et à des charges, le faste qu'elle 25

avait connu avant la République, et cette prospérité d'un petit nombre de courtisans attira sur le peuple plus d'impôts encore, puisqu'il fallait bien que toutes ces rentes nouvelles fussent financées. Les scrutins aux magistratures furent systématiquement truqués, comme ils l'avaient été aux pires moments de notre histoire. En vérité, il ne restait plus rien de la République. Mais mon père continua pourtant toujours, obstinément et comme hors du temps, à entretenir le rêve des temps républicains. La fortune que la révolution avait apportée à mon père, la restauration du principat la lui ôta donc immédiatement. Les exilés revinrent, et il fallut leur restituer les propriétés que la Commune avait au temps de la République confisquées et vendues. Le peu qui avait été payé par les acquéreurs de ces biens ne fut pas même remboursé, et les Buondelmonti, qu'on avait enfermés dans la tour de Volterra, exigèrent par surcroît que leurs bâtiments fussent remis en état. Et comme si cela n'avait pas suffi, la nouvelle Seigneurie imposa aux marchands républicains de lourds prêts obligatoires, destinés à obtenir que les lansquenets de l'Empereur se retirassent pacifiquement de la ville. Ruinés, mes parents consumèrent pour survivre ce qui restait encore de leur patrimoine d'un temps. Et lorsque mon père parvint enfin, à force de persévérance, à rouvrir boutique, la concurrence nouvelle des marchands de Pise et de Livourne compromit immédiatement le nouveau commerce qu'il avait ainsi rétabli. Epuisé, il mourut alors à l'âge de cinquante-cinq ans. Sa vie avait chevauché deux époques que tout sépare: il était né quelques jours après la mort du Magnifique15 ; à six ans, il avait assisté au supplice de Savonarole; adolescent, dans les dernières années du gouvernement de Soderin i 16, ils' était engagé dans la milice, et sa vie se fût peut-être tragiquement terminée sur quelque champ de bataille si l'armée populaire n'avait pas connu à Prato le triste sort qui fut le sien. Après le retour des Médicis, en 1512, il dut à son ami Jacopo Nardi de pouvoir fréquenter les Orti Oricellari, ce cercle qui réunissait dans les jardins de la famille Rucellai17 les plus prestigieux hommes de lettres de Florence. Là, il avait rencontré 26

Machiavel18, qu'il avait en 1516 entendu donner lecture publique de ses Discorsi ; Nardi me raconta plus tard combien l'homme de San Casciano avait alors enthousiasmé mon père: plus que le De principatibus, qu'ils considéraient tous deux comme une œuvre de circonstance destinée à permettre à son auteur de rentrer dans la faveur des nouveaux maîtres de la ville, ce sont les Discorsi qui fondaient pour eux l'admiration que tout républicain devait à Machiavel. Lorsqu'en 1522, l'ancien secrétaire de le République parut encourager Antonio Brucioli, Jacopo da Diaccetto, et d'autres jeunes opposants au régime19 à comploter pour renverser le gouvernement du cardinal Jules de Médicis, mon père se mit aveuglément au service de cette entreprise périlleuse et mal préparée. Le coup échoua, naturellement, et les conjurés furent contraints à l'exil alors qu'une fois encore on dressait des échafauds sur la place de la Seigneurie. Mon père ne revint plus à Florence jusqu'à la révolution de 1527, et j'ai dit tout à l'heure quelle fut alors la fortune de celui qui passa pour l'un des héros de la liberté retrouvée: le régime nouveau l'enrichit rapidement, et cet homme satisfait de ses mérites et de son sort cessa de réfléchir à ce qui peut parfois retourner brusquement un destin; ainsi, lorsque les Médicis reconquirent le pouvoir, il perdit tout et ne dut qu'à son nom de ne pas avoir à quitter Florence une seconde fois: on ne voulut pas imposer l'exil à cet homme trop lié par le sang aux cercles les plus rapprochés du trône pontifical. Ne voulant ni partir, ni se renier, Antonio accepta trop facilement la grâce qui lui fut ainsi faite, et n'en haït que plus la main par laquelle il l'avait reçue. Alors commença pour lui le temps de l'amertume et de l'enfermement ; il s'agrippa à des articles de foi d'une époque révolue, à des prédictions dont il tenait la réalisation pour si assurée qu'on pouvait bien se dispenser de toute action pour en favoriser la réalisation: Dieu suppléerait bien à ce que les justes ne pouvaient accomplir en une époque devenue décidément trop défavorable à la cause de la foi et de la justice. Ainsi, cet ennemi devenu aussi virulent qu'inoffensif de la monarchie s'accommoda-t-il en définitive trop bien de la restauration. Mon père aspirait il est vrai à vieillir en paix, et le coupant cri de révolte de ses premières 27

années se perdait, inaudible, dans des borborygmes d'aprèssouper. Toute activité politique lui eût de toutes façons été interdite par la surveillance étroite dont il était l'objet, et ses anciens compagnons avaient depuis longtemps disparu: Donato Giannotti était en exil, et travaillait à son livre sur la constitution des Vénitiens; Antonio Brucioli n'était jamais revenu de Venise, où il écrivait ses Dialogues. Machiavel était mort. Mon père imagina un instant d'écrire l'histoire de Florence, mais on ne peut construire un livre avec la seule pierre brute d'idées trop longtemps et trop facilement tenues pour acquises; alors, au crépuscule de sa vie, cet homme désabusé fut saisi par l'ennui: il se maria, et consacra ses dernières forces à se reproduire. Il fit ainsi coup sur coup trois enfants dont je suis le cadet, et mourut épuisé en ne laissant que des dettes au Monte et quelques meubles de faible valeur que ma mère refusa toujours de vendre. Je revois encore le fauteuil où Antonio Pucci, engoncé dans une épaisse circassienne de damas noir, recevait les rares amis qui lui rendaient encore visite, alors qu'en 1547 il s'éteignait ainsi lentement: le seul vrai souvenir que j'aie gardé de mon père est peut-être l'odeur de vieux cuir de ce meuble ancien, qu'une jeune veuve amoureuse réussit à distraire à la rapacité de nos créanciers.

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L'année qui me vit naître se situe sur une espèce de ligne de partage des eaux de notre siècle. Car, après 1542, rien de ce à quoi on avait jusqu'alors cru ne paraîtrait plus assuré; sur les ruines de l'ancien, un monde nouveau se formait, et sous les pires auspices: le Saint-Office fut institué à Rome dans les semaines qui suivirent ma naissance; le cardinal Contarini20, qui n'avait pas surmonté l'échec du colloque de Ratisbonne, décéda à peu près à ce moment; le procès de Bernardino Ochin021, que Contarini avait longtemps protégé, s'ouvrit dans les mêmes mois, comme pour bien montrer que l'heure n'était plus aux débats philosophiques, mais aux condamnations; et, à Genève, on brûlerait bientôt Servet22, signifiant ainsi à qui le saurait comprendre que le temps de la liberté s'était éteint en terre calviniste comme en pays catholique. Oui, en 1542, l'époque où on pouvait encore rêver à la réconciliation des chrétiens, l'époque des débats, des colloques, des humanités, l'époque des villes libres, l'époque où à l'homme rien ne paraissait impossible, cette époque bénie paraissait définitivement révolue. Les derniers, parmi ceux qui avaient connu le telnps de la République, s'étaient éteints: Francesco Vettori était mort en 1539, Francesco Guicciardini, Matteo Strozzi et Palla Rucellai immédiatement après lui23. Ceux qui s'acharnaient encore à croire qu'un jour renaîtrait l'antique civilisation communale de leurs pères s'étaient heurtés à un monde qu'ils ne comprenaient plus, et trouvés réduits à l'impuissance. Les autres s'étaient résignés: ainsi, le grand Benedetto Varchi avait-il lui-même fini par servir le nouveau régime tout en déplorant la corruption du siècle. Le peuple avait sombré dans l'adoration d'un prince il est vrai moins stupide que l'avait été autrefois Alexandre, et le Sénat ne tarderait pas, unanime, à porter Cosme au principat, sans une pensée pour son passé et pour les traditions de Florence. Les antiques institutions communales seraient alors vidées de leur contenu, au profit du seul pouvoir absolu du nouveau maître de la ville: aux délibérations publiques des assemblées 29

succéderaient les décisions secrètes d'un conseil d'Etat désigné par le duc, et bientôt la succession au trône par agnation serait rétablie. Les derniers hommes libres, qui tenteraient encore de renverser le régime, seraient écrasés dans l'indifférence générale: mon oncle Pandolfo fut ainsi pendu aux fenêtres du Bargello, pour avoir en 1559 comploté contre Cosme; et une cruelle ironie voulut que, beaucoup plus tard, le propre fils de

Pandolfo, mon cousin Orazio - qui avait été dans mon enfance un de mes plus proches compagnons - subisse exactement le
même sort pour avoir attenté à la vie du duc François. Alors que mon père avait vécu dans un climat d'espérance et de renouvellement, je grandis au contraire au milieu d'hommes vaincus, amers et obstinés, qui ne se résignaient pas au reflux des valeurs d'autrefois et ne voulaient rien accepter de celles de leur temps.

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Les enfants florentins commençaient vers six ou sept ans l'apprentissage de la lecture, de l'écriture, et de l'abaque. Certains, selon les préférences et les moyens de leurs parents, se faisaient instruire à domicile par un maître privé, mais le plus grand nombre fréquentait les cours dispensés par les ordres ou par la commune. Vers neuf ou dix ans, à l'âge où on affronte le difficile écheveau des déclinaisons, des nominatifs et des génitifs, on connaissait à peu près bien les psaumes et la grammaire latine. Ceux que leurs parents destinaient au commerce avaient appris, à douze ans, à établir des lettres de change. Dans la Divine Comédie, on découvrait les images du Paradis et de l'Enfer, et apprenait les noms des damnés et des béats; Ovide nous racontait les métamorphoses qui sont à l'origine du monde; dans nos têtes enfantines, Virgile enveloppait de mystère la naissance de Rome, tandis que César y agitait les rêves de la guerre et de la conquête. Lorsqu'arrivait le dimanche, j'abandonnais mes livres à leurs apories, et partais avec mon cousin Orazio en expédition à travers les collines de verdure moirée qui surplombent la ville; nous parcourions ainsi la campagne jusqu'aux hauteurs boisées où, au couchant, nous grimpions sur quelque caroubier pour y manger des fruits et du pain en écoutant le son des cloches vespérales, qu'apportait jusqu'à nous l'air apaisé et rafraîchi du soir. Au temps de la fenaison, en redescendant vers la ville, nous nous cachions dans des bottes de foin comme en d'autant de forteresses imaginaires. Souvent, nous poussions nos marches jusqu'aux abords de Fiesole, d'où les lignes douces et régulières de la vallée prenaient au crépuscule des teintes mordorées en donnant à la terre un aspect soyeux. Nous nous aventurions parfois, comme en autant d'espaces mystérieux et interdits, dans les jardins odorants, remplis d'Hercules ou de Moïses, des villas des plus grands seigneurs. Et lorsque le fleuve était bas, nous allions jouer à libérer le poisson au duit de Santa Rosa. Je voyais alors la vie comme cette campagne s'offrait à nos yeux, comme se l'imaginent les enfants, à la fois 31

mystérieuse et belle, aussi pleine de promesses que ces boîtes aux couleurs chatoyantes qu'on reçoit les jours de fête. Puis, un jour, mon enfance à Florence s'acheva abruptement: à l'âge de treize ans, on m'expédia à Venise finir mon éducation auprès de Jacopo Nardi, qui avait accepté - peut-être en mémoire de l'ancienne amitié qui l'avait autrefois lié à mon père - de devenir mon précepteur.

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Je ne sais pour quelle raison étrange, avant d'arriver à Venise, je m'étais figuré Jacopo Nardi sous les traits d'une espèce de général romain ou de condottiere, avec l'air martial et droit, les traits massifs et l'allure imposante du Colleoni de Verrocchio ou du Malatesta de Piero della Francesca. Aussi fus-je assez surpris, et pour tout dire un peu déçu, de trouver un vieillard d'aspect fragile, si étroitement enveloppé dans une grosse couverture qu'il me paraissait impossible qu'il pût jamais se mouvoir du fauteuil où il se tenait assis dans l'obscurité; je n'avais pas, bien sûr, considéré son âge tout à fait extraordinaire, car il avait alors près de quatre-vingts ans. Cette première impression se dissipa néanmoins tout aussitôt: dès nos premiers échanges, quelque chose d'impérieux me frappa immédiatement en lui, qui semblait venir de la voix ou du port de tête; Colleoni n'était en définitive pas si loin que je l'avais d'abord cru. L'esprit de Nardi était vif comme celui d'un homme de quarante ans: chaque jour, trois heures le matin et trois heures le soir, il me donnait la leçon sans jamais montrer le moindre signe de fatigue ou de lassitude, et pendant des heures, sans que jamais sa mémoire ne le trahît, il me récitait les grands textes de Salluste ou de Cicéron. Le reste de son temps, il le consacrait à sa correspondance ou à écrire I'histoire de Florence, dont il avait cinq années auparavant entrepris la rédaction. Parfois, il consentait à distraire un peu de son temps pour me raconter tel ou tel épisode de sa vie, qui pouvait avoir trait à ses responsabilités passées dans le gouvernement de Soderini, à son amitié pour Machiavel, ou aux débats des Orti Oricellari ; mais c'est dans l'enseignement qu'il se donnait tout entier. Ses premières leçons commencèrent par Tite-Live, auteur qu'il chérissait entre tous, et qu'il avait traduit en langue vulgaire. Je l'ai tant lu et relu avec lui qu'il me semble que rien d'autre n'a vraiment compté dans ma jeunesse que Rome et ses légendes: le soir, je m'endormais en me berçant du récit d'expéditions et d'exploits, et dans mon sommeil, je voyais s'étirer à travers les déserts de 33

l'Asie ou de l'Afrique le long et régulier serpent des légions, avec leurs fiers emblèmes dressés devant des forêts de dards et de rondaches ; au milieu de la nuit, j'entendais des buccins et le choc des glaives contre le halecret des armures; j'avais au matin le Forum et ses temples devant les yeux; je revivais des batailles fameuses, et me berçais de légendes, de conquêtes et de gloire. Je voyais, comme autant de figures familières, des légionnaires traversant des empires, des bâtisseurs à leurs truelles, des paysans à leurs charrues. Parfois, je plongeais aux origines du monde, et me figurais Romulus creusant la fosse où chacun des ses compagnons jetterait un peu de sa terre natale, mêlant en un seul terreau baisé des dieux toutes les matières de l'univers; je me représentais le combat des Horaces et des Curiaces, les oies capitolines sauvant l'Etat, de vieux sages résignés et braves assis en costume d'apparat sur leur siège curule, attendant dans le silence de la ville désertée l'approche des hordes barbares. J'évoquais en moi Camille après le massacre, exhortant les Romains à rendre vie à leur ville martyrisée, humiliée, et pourtant reconquise; je voyais les dieux jumeaux triompher au lac Régille, Manlius arrachant au gaulois moqueur son torque, et Scipion incendiant sur la mer cinq-cents navires carthaginois; je frissonnais dans mon lit à l'idée des vestales enterrées vivantes, et du contact du marbre froid et étouffant sur leur chair blanche, généreuse et condamnée; je riais à l'idée de Publius Claudius jetant à la mer ses poulets obstinément muets... Je rêvais aux grandes figures de Coriolan et de Caton, à Fabius Cunctator et à la majesté du Palatin, au peuple assemblé autour des Rostres... Oui, je me représentais la carte de Rome comme celle de l'univers tout entier, et dans cette ville où se mêlent encore les marbres de la Grèce et les obélisques de l'Egypte, je voyais le monde se résoudre. A quoi Rome dut-elle sa gloire extraordinaire? Voilà la question qui ne me quitta jamais dans ces années où je sortais de l'enfance. Par Tite- Live, Nardi y apportait une réponse qui était comme l'écho de la voix de mon père: la gloire de la République se devait à la sagesse, à la magnanimité, à la piété et au courage des Romains; elle se devait à cette Vertu des temps héroïques dont la corruption de
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l'époque moderne nous a enlevé jusqu'au souvenir. Et par quel miracle la mémoire de ces temps heureux est-elle parvenue si nette jusqu'à nous, à travers quinze siècles de ténèbres? Il faut bien que ce soit par la volonté divine de nous donner un exemple, et de nous indiquer une direction, que le récit des exploits romains nous a été livré intact, par delà l'abîme du temps, comme les actes des apôtres nous ont transmis celui de la vie de Jésus. Quelle société, mieux que celle de Scipion et de Caton, sut jamais unir les multitudes, les familles, les clans, les sectes, les races, en un seul grand corps irrigué du sang des mêmes lois, observées et servies par tous? Où la justice fut-elle jamais plus respectée? Où l'intérêt général s'imposa-t-il avec autant de force contre la vanité et l'avarice? Rome rapprocha les hommes plus qu'aucune autre société ne le fit jamais, réduisit les différences, apaisa les conflits et les guerres, et unifia des peuples dispersés et ignorants les uns des autres dans la dignité généreuse et sévère de la République. La gloire des Romains fut immense, et pourtant jamais l'orgueil et la soif de pouvoir ne prirent chez eux le pas sur le devoir et l'amour de la patrie; les plus illustres d'entre eux ne songèrent jamais qu'à rester des citoyens ordinaires, en même temps que des serviteurs zélés de l'Etat, et le genre humain vécut ainsi dignement jusqu'à ce que le manteau scélérat du principat vienne voiler sur la terre la lumière de la liberté. Car, alors comme aujourd'hui, à Rome comme à Florence, les institutions républicaines n'ont pas résisté à l'avidité d'hommes amoureux de pouvoir et de richesse; on prorogea illégalement les mandats, le peuple fut dépouillé de ses droits, et Rome tomba dans la servitude tandis que ceux qui avaient en charge le destin de la Cité se faisaient rendre un culte à l'égal de dieux; aux débats publics du Forum succédèrent les hurlements de la populace entassée dans des stades pour assister à de grands spectacles, et la Vertu des temps antiques finit ainsi par disparaître complètement. L'âge d'or reviendra-t-il jamais? Pour Nardi, il ne faisait pas de doute que Dieu avait choisi Florence pour ranimer en Italie l'esprit de nos ancêtres romains. Mon père avait lui-même cru toute sa vie à cette résurrection de

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temps disparus, et comme tout adolescent, je ne désirais rien de plus que de croire aussi à ce en quoi il avait eu foi.

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Nardi en vint naturellement, de ses leçons sur I'histoire des Romains, à me parler de ce qu'était pour lui le destin de Florence: être le foyer qui verrait un jour renaître l'antique civilisation. Savonarole n'avait-il pas montré que les anciennes lois pouvaient vivre encore? Et la prédication du frère ferrarais avait aussi enseigné aux Florentins qu'il fallait, pour que renaisse l'esprit de la République, que fût avant tout rétablie la religion, cette foi qui prit autrefois, sur les décombres de Rome, dans le cœur des hommes, la place de l'ancienne Vertu, et qui dans les cirques de l'Empire avait dit: ni juif, ni grec, ni esclave, vous êtes tous un seul. La religion, c'était d'abord pour Nardi le sens de l'égalité et de l'intérêt général, de la tempérance et de la frugalité, sans lesquels il n'est pas de vie civile possible. Oui, République et foi n'étaient pour lui qu'un seul mot: nulle contradiction, donc, entre la prédication enflammée du frère ferrarais et le pragmatique sens de l'Etat de Machiavel. Nardi ne concevait de République que chrétienne: quel autre régime, en effet, la religion peut-elle inspirer que celui où nul n'est admis à se croire supérieur à son prochain, où chacun courbe également la tête sous la loi commune, qui bannit l'orgueil et la superbe comme l'avarice et la luxure, pour ne favoriser que Vertu et travail, culte de l'effort et respect des lois? La religion peut-elle admettre que tous les hommes n'aient pas exactement les mêmes droits? Peut-elle admettre la tyrannie d'un seul, par laquelle un roi, ivre de puissance, parvient jusqu'à se faire lui-même adorer à l'égal d'un dieu? Peut-elle admettre le gouvernement des Grands, où les intérêts particuliers se substituent à la loi générale, et où les nobles affament les plus humbles pour satisfaire leurs vices et leur soif de pouvoir? Non, Nardi n'eût admis aucun autre régime que celui du gouvernement du peuple par le peuple: là se situait pour lui le difficile point d'union de Savonarole et de Machiavel. Nombre de Florentins ont il est vrai considéré avec admiration le régime vénitien, parce qu'il serait parvenu à faire harmonieusement la part de la démocratie et celle de la 37

monarchie, parce qu'il aurait fait des plus anciennes familles les garantes naturelles de la continuité de l'Etat, tout en faisant qu'elles n'abusassent pas de ce rôle, et enfin pour sa durée, qui ne peut il est vrai se comparer qu'à celle de Rome; mais c'est mal raisonner, car les mœurs des Vénitiens, qui préfèrent les trafics à l'industrie et les intrigues aux batailles, ne les disposent pas au seul régime acceptable pour des hommes vraiment libres: celui du gouvernel11ent populaire. En somme, si le mérite de la stabilité et de la prospérité de Venise peut certainement être attribué à la part républicaine de ses institutions, les restrictions que celles-ci apportent à la liberté ne sont rien d'autre que le mauvais fruit de cette perfidie si particulière des habitants de la lagune, dont le monde vit l'exemple lors de la quatrième croisade; et il faut ajouter que les Vénitiens veulent avant tout vivre en paix et protéger leur commerce, tandis que les Florentins ont rêvé de réformer l'Italie pour le bien de l'humanité toute entière. A cette grande ambition universelle, dont la cité des Doges fut toujours privée, devaient donc correspondre des institutions qui fussent non seulement bonnes pour les Florentins eux-mêmes, mais qui pussent aussi constituer le modèle universel et idéal de toute république. C'est ainsi que Nardi me fit comprendre l'histoire de Florence. Je crois parfois, à travers le brouillard et la confusion de ma vie, n'avoir jamais rêvé que dans le souvenir de ces lectures à la fois si lointaines et si proches, par lesquelles Florence m'était contée comme si l'histoire de tout le genre humain s'y résolvait. Voici la bataille de Benevento, la fin de la dynastie des Souabes, et le rétablissement des institutions démocratiques un temps suspendues par Frédéric II . Voici la grande et complexe toile du pouvoir populaire: l'élection des juges et les corporations, les conseils et les assemblées, le gouvernement des prieurs et le gonfalonier, garant de la justice et du respect des lois. Mais voici aussi, contre les lois de justice, la litanie des complots et des conjurations: Cerchi et Donati, Blancs et Noirs, Guelfes et Gibelins; voici les guerres et les invasions, et les tyrannies qu'appellent les périls 38

extérieurs dans une cité privée d'armée. Ici grouillent et sifflent, comme des serpents entrelacés dans leur nid, les intérêts rivaux, les factions et les familles ennemies; ici s'ourdissent les trahisons qui, chaque jour, rapprochèrent un peu plus l'Etat de sa ruine finale, dans la grande corruption des mœurs, qui des institutions démocratiques de nos pères ne laisserait bientôt plus subsister qu'une belle forme privée de contenu, jusqu'à ce que le principat finisse par dessiner la silhouette de son corps difforme sous le manteau râpé de la République. Ah! que Florence est étrange, avec ses rêves immenses, ses institutions parfaites, son éternelle nostalgie des temps antiques, et à côté de cela, à côté de cette âme profonde et de ce rêve généreux, la chair poùrrie de l'injustice, de la misère, de la rapacité... Que de fois je me suis fait raconter la révolution des Ciompi, la grande irruption, sur la scène de I'histoire, de ces nouveaux ilotes qui ne demandaient rien que de pouvoir constituer pour leurs petits métiers des corporations qui pussent à l'égal des autres participer au gouvernement de la Seigneurie; impossible bouleversement d'un ordre des choses depuis longtemps pétrifié par le temps... Dans le sang des Ciompi commença le règne des Médicis, et cette famille maudite porte encore sa couronne d'abjection sur le trône de sang et de fiente: voici Jean, qui recueillit partout des adhésions en promettant à chacun ce qu'il s'était engagé à donner ailleurs; et Cosme, l'arbitre exilé et aussitôt rappelé, dans les bras duquel s'abandonna une ville irrémédiablement imprégnée des mœurs du principat, où chaque grande famille préférait la servitude au risque de voir une de ses rivales s'emparer du pouvoir. Inconstante Florence... Inconstante république, qui ne cessa de tuer en elle l'esprit de la République, sans jamais se résigner complètement à la monarchie. Voici Pierre le Goutteux, l'incapable contre qui les nobles trouvèrent enfin le courage de la révolte; et voici, dans la sanglante conjuration des Pazzi, se gonfler encore le fleuve du malheur qui emporta pour toujours le rêve de la démocratie... C'est cette histoire douloureuse que je n'ai cessé de méditer, avec Nardi, tout au long de mes années de jeunesse.

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Oui, douloureuse histoire, qui semblait pourtant porter en elle, en quelque point mystérieux de son développement, l'annonce d'un nouvel âge d'or. Mais ce bonheur annoncé, où en voir le germe? Machiavel dit quelque part, avec malice, qu'on vécut à Florence, jusqu'à la mort du Magnifique, des temps très heureux: mais toutes ces choses, qui pouvaient encore, au début de ce siècle, paraître merveilleuses à certains, ne voit-on pas aujourd'hui quels effets désastreux elles ont déployés? Ne voit-on pas ce que le principat a fait des Florentins: des citoyens qui attendent de l'Etat des aumônes plutôt que l'exemple de la vertu, des nobles qui renoncent pour des prêts avantageux à exprimer leurs avis dans le gouvernement de la cité, des magistrats qui se prêtent au trucage des élections, une justice sous influence où nul ne peut plus en appeler au peuple, et chaque classe vivant dans la terreur que le palais ne dresse contre elle celle qui lui est le plus opposée... Le principat n'a laissé, aux lieux et place des vertus de l'ancienne République, que le seul bon vouloir du prince, ce bon vouloir qui fait de l'Etat chose bonne ou mauvaise selon que son maître est lui-même vicieux ou sage. Que le pouvoir d'un prince au sommet de sa gloire lui ait permis de faire d'un enfant un cardinal, qui un jour deviendrait lui-même pape et ferait à son tour d'autres cardinaux selon son caprice ou ses intérêts du moment, ne voit-on pas combien cela était le funeste présage des sinistres abus qui ont conduit le monde à la honte et à la ruine? Il fallait que fût rétablie la religion pour que renaisse le bon gouvernement de nos pères: cela fut l' œuvre de Savonarole. De l'enseignement du frère ferrarais, Jacopo Nardi fit ainsi, après Tite-Live et Machiavel, le troisième sujet de ses leçons. J'ai pénétré en étudiant Savonarole les premières vertus, les premiers principes; et plus qu'aucun autre, celui d'Egalité. Car ce culte de l'égalité qu'entretiennent les florentins, c'est bien la cause qui a de tous temps rendu si âpre la lutte du 40

peuple contre la noblesse, et si incompatibles la piété populaire et le goût des grands pour la magnificence. Toujours, les citoyens de Florence ont exigé des plus vaillants de leurs capitaines qu'ils se montrassent à la fois austères dans leurs mœurs et simples dans leurs manières: cette grande exigence fit peut-être que personne ne réussit jamais à se maintenir très longtemps dans les honneurs et les fastes du pouvoir; mais Rome ne dut-elle pas sa grandeur à un peuple de laboureurs patients, et respectueux des valeurs ancestrales? Un peuple affamé, étranger dans sa propre patrie, ne peut qu'aider à l'instauration des dictatures: lorsque les anciens soldats de Sulla abandonnèrent les terres qui leur avaient été distribuées pour aller se faire mercenaires de Catilina, c'est la liberté de chacun qui se trouva menacée. Il est donc dans la nature des républiques, parce ce qu'elles ne peuvent sinon survivre, d'assurer pour tous la dignité indispensable à une participation éclairée aux affaires de la Cité. Il faut pour cela donner assez de pain au peuple, et freiner la soif de richesses de la noblesse: la liberté de chacun est à ce prix; que chaque homme reçoive selon ses besoins et donne à la société selon ses capacités, n'est-ce pas d'ailleurs le sens profond du message des Evangiles? Or, au lieu d'une république chrétienne dont les lois eussent assuré la dignité aux plus puissants, au peuple l'équité et à la plèbe la charité, au lieu de cette Cité garante de l'égalité et la liberté de tous, qu'avons nous eu sous le gouvernement de Laurent le Magnifique? Une nouvelle Sodome où les partisans du seigneur, s'étant frauduleusement répartis les charges du pouvoir, ont écrasé le peuple de charges et d'impôts, et où les entreprises de ceux qui n'était pas assez bien en cour ont été systématiquement poussées à la ruine. Oui, Florence attendait en ce temps la venue de celui par qui s'accomplirait la parole de Luc: "Il a dispersé les hommes au cœur superbe/Il a renversé les potentats de leur trône et élevé les humbles". Cet homme fut Savonarole. Florence, je l'imagine avoir été d'abord stupéfaite, puis s'être abandonnée; et je la vois enveloppée dans les plis de la tunique blanche et du manteau noir de Saint-Dominique, 41

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