FRANÇOIS ANTOINE DE BOISSY D'ANGLAS

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Au milieu d'un pays qui se cherchait, Boissy d'Anglas a été un homme public, un politique, un legislateur, un homme de lettres… Il fut dans tous les cas dévoué et déterminé, estimé et apprécié, honoré et considéré, résolu et volontaire. Fort d'un honorable caractère, il fut toujours attaché aux besoins du peuple plutôt qu'à l'importance de son dirigeant. Boissy d'Anglas a suivi toutes les métamorphoses politiques, viscéralement attaché à de valeurs de libertés individuelles.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296169838
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François Antoine
de BOISSY d'ANGLAS

~L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-0298-8

Hélène BOISSY d'ANGLAS

François Antoine
de BOISSY d'ANGLAS
Biographie

Préface de Daniel J.VALADE
Notice de Peter BROOKS

L'Harmattan 5-7, ruè de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Je dédie ce livre à mes enfants Thibault et France-Bénédicte, pour qu'ils sachent.

PREFACE
C'est au contact concret des crises que l'on jauge et juge les coeurs vaillants. Tout particulièrement dans le milieu politique et les hémicycles des parlements. Ainsi, de l'épisode fameux au Palais Bourbon que fut cet attentat anarchiste à la bombe entraînant le remarqué: "Messieurs, la séance continue!", ou encore le dramatique épisode aux Cortès espagnols où un colonel de la Garde civile, nostalgique de temps révolus, fut le révélateur de courages essentiels. Le "perchoir" cher à Edgar Faure qui en fit un mythe, fut le moment clé de la vie publique de François-Antoine Boissy d'Anglas. L'ampleur et la complexité de la fonction présidentielle qu'il exerçait, le jour où l'enceinte des Lois fut envahie, et où la tête de son collègue Féraud lui fut brandie au bout d'une pique alors qu'il dirigeait les débats, le poids symbolique et réel des pouvoirs dont il était investi, furent le catalyseur de ses qualités personnelles. L'imagerie s'emparera de sa fermeté, digne des plus rigoureux républicains romains, ces modèles qui structuraient sa culture classique. Les vastes gravures, du XIXème siècle notamment, en témoignent. En amont de cet épisode majeur dans la vie du Représentant du peuple: ces temps nîmois où Boissy, tout juste d'Anglas, est voisin de palier de Rabaut-Saint-Etienne. Idées, enthousiasmes, expériences échangées, engagements publics passionnément tracés qui, des cahiers de doléances à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen en feront des acteurs primordiaux de l'ère nouvelle, encadrent ces années fondatrices.

Boissy, lui, connaîtra la suite, et de Thermidor à Bonaparte, Napoléon et les lys successifs, il incarnera une constante présence politique, via des régimes qui ont tous eu recours à ce constitutionnaliste de l'équilibre des pouvoirs, partisan du juste milieu raisonnable. Il avait vu tant de sangs couler... Disposant d'archives familiales inédites, sa descendante, Hélène Boissy d'Anglas, a voulu connaître la richesse de ce fonds qui éclaire d'un jour original la vie et l'oeuvre de celui qui fut toujours animé d'un profond et exigeant souci de justice (on songe notamment à ses inlassables démarches auprès des frères de Louis XVI en faveur des régicides, vieillards exilés et accablés). Madame Boissy d'Anglas retrace une vie complexe, riche, parfois controversée, si souvent liée aux événements qui ont marqué la Révolution française, les organisations politiques qui l'ont suivie. Ses actes ont encore aujourd'hui un certain impact sur notre vie publique. Les vastes extraits des textes permettront à chacun d'entrer en direct contact avec ce protestant et ce francmaçon qui est, par sa culture et ses schémas de pensée, l'un des archétypes du siècle des Lumières. La riche iconographie proposée complète très utilement cet itinéraire offert en toute objectivité, laissant chacun poursuivre ses recherches et bâtir son opinion. L'ensemble du corpus prouve que le cheminement de Boissy d'Anglas, membre de l'Académie de Nîmes, est celui d'un généreux passionné de dialogue et de justice. Il est celui d'un homme d'Etat.

Daniel J. VALADE
de l'Académie de Nîmes

NOTICE
Après la Révolution de Juillet 1830, l'Etat organisa un concours pour la décoration de la salle des Séances de la Chambre des Députés. C'est le Nîmois, François Guizot, le nouveau Ministre de l'Intérieur, qui en fixa le programme. Il y aurait trois tableaux. Au milieu devait figurer, bien entendu, Louis-Philippe prêtant serment à la Charte constitutionnelle, le 9 août 1830. Puis, des deux côtés de la salle, deux sujets furent choisis pour illustrer l'attachement de la France aux institutions constitutionnelles. Deux sujets tirés de l'histoire de la montée au pouvoir légitime du Tiers Etat lors de la grande Révolution. Du côté gauche, donc, La séance des Etats Généraux du 23 juin 1789 au moment où Mirabeau répond au Maître des cérémonies, qui prie l'assemblée de se séparer: ''Allez dire à votre Maître que nous sommes ici par l'ordre du peuple et nous n'en sortirons que par la puissance des baïonnettes". Du côté droit: Boissy d'Anglas, Président de la Convention Nationale saluant la tête du député Féraud que les révoltés du 1er prairial an III lui présentent en le menaçant. Le concours connu un grand succès. Vingt six candidats pour le premier tableau (le seul qui fut mis en place), trente huit pour le deuxième, cinquante trois pour le troisième tableau, parmi lesquels notamment, une esquisse à l'huile saisissante de Delacroix, qui n'a malheureusement pas été choisie. C'est donc cette fameuse "journée" post-thermidorienne, qui devait illustrer la survie des institutions constitutionnelles contre la menace de la foule déchaînée. Ce jour-là, Boissy d'Anglas présidait la Convention, qui subit

une de ces invasions retour à la Constitution de 1793, et qui se livraient à des actes de violence gratuits. Ils tranchèrent la tête du député Féraud et l'attachèrent au bout d'une pique, pour la présenter à la tribune. Boissy d'Anglas digne et courageux, se leva, enleva son chapeau, et salua la tête sanglante de son infortuné collègue. Tonnerre d'applaudissements des tricoteuses dans les galeries. Le geste héroïque affirme le pouvoir légitime, bafoue les insurgés, et passe tout de suite au statut d'icône. Image d'EpinaI donc, dans laquelle Boissy d'Anglas restera figé pour la postérité. Mais Boissy d'Anglas était loin d'être l'homme d'un seul geste ou d'une seule journée. Sa carrière politique fut longue, mouvementée, souple. Elu député aux Etats Généraux en 1789, il survivra, malgré sa proscription du 18 Fructidor an V et une période d'exil, jusqu'à la Restauration. C'est une carrière passionnante, où l'on voit son dévouement aux libertés fondamentales surtout la liberté de la presse - en lutte avec la nécessité de pactiser pour survivre. Côté littérature et bienséance, Boissy d'Anglas ne savait pas, alors qu'il offrait quelques uns de ses manuscrits à l'Amérique, qu'à plusieurs reprises, des alliances seraient établies entre ces deux continents. Il est séduisant de penser que par le truchement des mariages consécutifs dus à la mouvance historique dans certains pays, à des contextes défavorables, ou à des épisodes fâcheux, associés à la marche des siècles, l'Amérique, via l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, en passant par le Vénézuela, le Mexique, l'Espagne, Saint Domingue, Cuba et la France, auraient, malgré les distances, une imposante mémoire commune. Nos aïeux respectifs seraient probablement fiers de ces liens contemporains car histoire et généalogie, ne sont-elles pas les mêmes sciences du passé?

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Hélène Boissy d'Anglas, ma cousine, qui a eu accès à une documentation abondante sur son illustre ancêtre, nous restitue cette carrière et découvre pour nous le caractère quelque peu énigmatique - d'un acteur lucide et efficace du grand drame révolutionnaire. Si pour beaucoup en 1830, Boissy d'Anglas représentait une leçon à emporter, au sein des années tumultueuses qui changèrent la France à tout jamais, il est temps, maintenant, d'apprendre à mieux le connaître.

Peter BROOKS Professeur de littérature comparée à l'Université de Yale - Connecticut Docteur Honoris Causa de l'Ecole Normale Supérieur de Paris

Il

Quelques maisons aux tuiles vieillies par les siècles, à l'allure quelque peu désordonnée, aux façades décrépies, usées, fatiguées, sont plantées là, au pied d'une modeste colline ardéchoise, face à quelques champs, face à quelques vignes aux sarments enchevêtrés, dominées par d'aussi vieux châtaigniers, rabougris et mal coiffés. C'est là que se blottit le hameau de Grimaudier, paroisse de Saint-lean-Chambre, canton de Vernoux. L'une de ses modestes maisons rurales abrita le berceau de François-Antoine BOISSY accueilli en plein hiver, le 8 décembre 1756, qui deviendra l'homme de lettres ou l' homme politique au grès des humeurs de son temps. Né dans une famille protestante dont les ancêtres eurent à subir les persécutions, les galères, l'exil ou le Refuge, François-Antoine est dès son plus jeune âge, marqué, imprégné, comme estampillé par les drames vécus à chaque génération dans sa famille. Son père, très tôt orphelin, épouse Marie-Anne RIGNOL, fille d'une respectable famille d'Annonay. Hélas, le bonheur de ce jeune couple sera de courte durée. Antoine Boissy meurt et laisse~ lui aussi, son fils orphelin à l'âge de trois ans. Il est élevé en grande partie par des femmes. Sa mère d'abord, soutien éducatif de cet enfant unique, le pousse dans les études. Son instruction est de tous les instants. C'est à croire qu'elle reporte sur lui son légitime amour maternel mais aussi les exigences que l'absence d'un père ne peuvent prodiguer. Ses lettres adressées à de proches cousins de Désaignes font apparaître rigueur et sévérité quand il s'agit de l'instruction de son fils qu'elle appelle "Boissy". Les précepteurs ardéchois ne sont jamais assez bons, jamais assez compétents. Elle fait souvent appel à des répétiteurs Lyonnais dont le savoir ne fait aucun doute, dit-elle. Deux au moins garderont l'estime de Boissy car ils seront recommandés à une famille pour leur bienveillance

à l'ouvrage. Madame Boissy devait également posséder un orgueil vivace pour entraîner ainsi son fils sur le chemin de la réussite. Réussite dont elle ignore encore le résultat... Veuve trop jeune, cette pénible circonstance l'oblige quelque peu à lutter, à essayer de gagner, pour se trouver des raisons, à travers son unique fils, d'oublier cette douloureuse situation.
Lettre de Madame Rignol à son cousin. Monsieur et très cher cousin. Votre lettre que je vien de recevoir par un homme de dezane (Desaignes-Ardèche) ma fait tout le plésir posible, le froy nous on fait bien soufrir, est mon pauvre fils qui parti pour Paris le premié de lant. Il me léga en partant un paquet pour vous avec un odre de vous mandé un espres pour quil vous parvint plus tos més je né point trouvé despres qui vous lu partir pour chez vous a vec le maves tans est en faint Mr Vala le remi samedi au domestique de Mr Traversié qui a sura de vous le faire pasé incesamant, anatandan je vous en mande et remercie. Voissy les nouvelles que je cé de mon fils. Il ne put arivé à Paris que le 9 de ce moy et il mande que si ne soi pas mor il le doive a leur courage pour leur députation. Ilia écrit une grande lettre au comisserre des 3 ordre et je né pas vus le contenu par ce quil faloit que cestte lettre de devensse sirculerre et navec pas depandan guere vus de monde mes pour tant il les atandoit a paris, ci il doit encore vous dire quil doit etre prézanté au premié ministre et que la charge de mon fils ne le retiendroit pas a Paris, il faut quil vienne rendre conte de sa députation toute de suiste je croy, pourtant quil fau le tans pour de si grande afaire et il viendra toutjour a vec les autre députés. Que je fait descuze a mes cousine de ne leur avoir pas mandé leur (illisible), dite leur que je le feré incesaman, faite leur bien mes complimans et à ma cousine votre épouse, à mon cousin votre fils que le mien a de plésir de vous voir a Privas. Je suis bien mortifié de la dinde que vous avé mandé toutjour vous nous faite des prézan et en vérité foy doneste personne nous nen valon pas la paine, votre dame est a Vidalon est je suis isi tout la monesye dans les peroisse que quesque jour, nous ceron digne de vos bonté. Boissy vous fois bien des complimans. Boissy est bien triste de vous a voir quitté. Veuve Boissy.

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Célibataire, sa tante Claire, comme une âme maternelle, surveille de très près l'éducation de son neveu. De son côté, sa marraine, Marianne Maudry, qui habite la cour du Landgrave de Hesse-Cassel où elle éduque les demoiselles de cette illustre famille princière, lui donne quelques affectueux et éclairés conseils. Lors de la fuite des protestants au Refuge Marianne avait rencontré son futur mari à Genève où il y était dit "bourgeois". Par la suite, le couple était venu s'installer dans cette région pour se retrouver plus proches de certains membres de leur famille qui s'y étaient déjà réfugiés et Monsieur Maudry pour y développer un commerce. Ayant choisi la Suisse puis l'Allemagne pour refuge, il n'en demeure pas moins que Boissy reçoit souvent la visite de sa marraine qui lui fait don de son expérience d'éducatrice tout en veillant à certains moments sur sa vie matérielle. Elle conseille aussi sa nièce par l'intermédiaire d'interminables lettres pleines d'une tendresse infinie mais ferme pour le jeune enfant qu'elle sait entourer d'un excessif amour maternel. "Dans l'éducation que vous proposez de donner à votre fils, vous dites ne pas vouloir lui rendre l'enfance pénible et difficile. Vous voulez lui apprendre à lire et bien d'autres choses convenables pour son âge en jouant et en badinant. C'est sans doute un excès de tendresse que vous avez pour lui et qui vous indique cette façon de l'instruire. Souffrez, ma Chère Nièce, que je vous dise qu'en suivant cette méthode vous vous préparez bien de la peine et bien des tourments à tous les deux, car cette application que vous voulez dans son jeune âge, ne lui paraîtront que plus accablantes dans la suite lorsque vous le mettrez entre les mains des précepteurs (..) mettez des bornes à votre tendresse, assujettissez cette jeune plante, pliez-là tout doucement comme on plie un jeune arbre avant qu'il n'ait pris de profondes racines en terre... exercez sa raison sans qu'il s'en aperçoive, sans le fatiguer, vous l'instruirez et vous ne l'ennuyerez pas (..) diversifiez les leçons, le grand art avec les enfants est de savoir en finissant une leçon, leur donner le goût pour celles qui doivent suivre (..) Aidez le à mettre à jour ses idées, et à les tourner du bon côté. Soyez attentive à toutes les productions de son génie lorsqu'elles sont justes, appliquez vous à lui donner de l'émulation et lorsqu'elles sont fausses, ayez quelques histoires toutes prêtes qui ayent un rapport à lui. Mettez le en position de juger s'il a bien ou mal pensé, de cette manière vous exercerez sa

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raison et vous mettez sans qu'il s'en aperçoive de la justesse dans ses idées, vous fixez son attention, vous l'instruisez et vous ne l'ennuyez pas". Voilà des leçons bien sérieuses pour un enfant de quatre ans! "ses leçons dans le commencement doivent être courtes et simples (..) tenez toujours vos promesses et si vous ne lui accordez pas, dites lui les raisons qui vous obligent de les lui refuser (..) J'espère que votre fils a ses heures fixées pour son lever, accoutumez le à se laisser habiller vite, sans lambiner et tout de suite. Faites le prier mais il n'est pas nécessaire que la prière soit longue (..) Si les devoirs qui regardent l'intérieur des enfants sont plus étendus que ceux qui regardent l'extérieur, ces derniers ne doivent point être négligés, la propreté et la netteté sont nécessaires à l'entretien de la santé (..) Inspirez lui des sentiments de bienveillance et d'humanité envers son prochain et de compassion pour les malheureux, rendez le affable et bon envers vos domestiques qui sont des créatures de Dieu, leur sort est à plaindre (..) A 7 ou 8 ans prenez lui un précepteur car si vous vous y prenez comme je vous le dis, vous avancerez votre fils de plus de deux ans et lui gagnerez l'affection de son futur maître". Alors qu'il est adolescent, les conseils ne faiblissent pas, elle lui prodigue par écrit ou par messager interposé, de nombreux avertissements sur le quotidien, la tenue, l'allure, mettant son talent au service de son filleul car elle-même n'a, hélas, pas d'enfant. Quelques conseils: "vous ne prendrez que de l'eau surtout par les grosses chaleurs, ou des tisanes, mais le soir vous êtes en âge de boire un peu de vin. Un demi verre est suffisant (..) Pour être toujours digne, soyez toujours droit, tenez-vous bien et pour cela faites empeser vos cols (..) Soyez bon, Dieu vous le rendra par sa miséricorde, n'ayez jamais le regard vaniteux, mais un peu d'orgueil est assez flatteur... "

Entouré de ces trois femmes, Boissy d'Anglas puise en elles, cette sensibilité vive et profonde qui ne nuit pas un seul instant à la solidité, à la bonté de son esprit. Son grand-père paternel est notaire à Lamastre où il exerce également sous la qualification de Lieutenant du juge du bailliage. Son arrière-grand-père, propriétaire terrien est aussi négociant. La branche maternelle de François-Antoine est issue d'une lignée de terriens aisés, de juges et de notaires. Ces deux familles ainsi réunies allient leur aisance et réunissent leur ferveur protestante après les douloureux 16

moments qui secouèrent leurs ascendants: les galères, les persécutions, les maisons brûlées et détruites, l'enfermement dans la Tour de Constance, le Refuge en Suisse, les chemins de l'exil en Allemagne et en Hollande où meurt son oncle... tout ceci à cause de la rigueur du pouvoir absolu. François-Antoine vit donc les années paisibles de l'enfance puis de l'adolescence, entre Grimaudier terroir paternel et Annonay patrie maternelle. Pendant la belle saison, il fait avec sa mère et sa tante des séjours de plusieurs mois, plus au sud dans le Languedoc, à Nîmes où résident quelques cousins avec lesquels ils tissent de profondes attaches familiales. Son grand oncle l'accueille souvent dans sa campagne d'Anglas. o campagnes du Vistre ! ô rives du Gardon, Vos luttes, vos combats et vos fêtes brillantes, A mes doux souvenirs seront toujours présentes De vos peuples joyeux que j'aimais la gaieté, L'élégance, la grâce et la légèreté...
Quel plaisir j'éprouvais, quand desjlots de poussière M'annonçaient qu'à la course on ouvrait la carrière, Quand l'agile coursier, tel que l'éclair des cieux, Paraissait, s'élançait et fuyait à mes yeux, Ou quand le fier taureau, tout brillant de jeunesse, Résistant à laforce, échappant à l'adresse, Dédaignant des lutteurs l'effort long-temps douteux, Terrible et l'oeil en feu, venait fondre sur eux...

C'est d'ailleurs lors d'un séjour à Nîmes, en 1763 dit-il, qu'il rend visite aux prisonnières de la Tour de Constance. Déjà enfant, il voyageait souvent au gré des "affaires" de sa mère qui, veuve, devait tenir tête à un patrimoine foncier non négligeable et dont les revenus permettent au jeune François-Antoine de poursuivre des études. ''J'ai vu cette Tour de Constance, c'était vers 1763, je n'avais pas encore sept ans. Il y avait alors vingt-cinq prisonnières. La prison était composée de deux grandes salles rondes, qui en occupaient la totalité, et qui étaient au-dessus l'une de l'autre. Celle d'en bas recevait le jour de celle d'en haut, par une ouverture d'environ six pieds de diamètre (..) Beaucoup de 17

lits étaient placés à la circonférence des deux pièces, et c'étaient ceux des prisonnières. Le feu était allumé au centre, la fumée ne pouvait s'échapper que par les mêmes ouvertures qui servaient à faire entrer l'air, la lumière, et malheureusement aussi la pluie et le vent. J'ai vu cette prisonnière enfermée depuis l'âge de huit ans. Il y en avait trente-deux qu'elle était en prison lorsque je la . ( )

VIS ... ".

Nanti d'une solide instruction qui fut consolidée pendant quelques mois à Lyon, poussé par cette mère dont l'ambition n'est que l'amour et le bien-être de ce fils unique, François-Antoine quitte son Vivarais natal en 1772, sur l'ordre de sa marraine, pour suivre des études générales à Paris, avec une forte option de droit. Il est inscrit dans une institution sous la nationalité suisse, afin d'être dispensé de l'obligation d'aller à la messe. Il fréquente ainsi, comme tous les Helvètes, la chapelle protestante de l'ambassade de Hollande. Les Suisses n'avaient pas à cette époque d'ambassade, leur première légation ne s'est ouverte à Paris qu'en 1798. A cet effet, et malgré les relations familiales, il doit se soumettre à l'usage du temps en demandant un certificat de bonne vie auprès de son bailliage. "Nous Gilbert Colonjon, conseiller du Roy, Lieutenant particulier assesseur criminel au Bailliage du Vivarais, Siège Royal d'Annonay, certifions et attestons à tous ceux qu'il appartiendra que Sieur François Antoine Boissy d'Anglas fils à Monsieur François-Antoine Boissy docteur en médecine, natif de la ville
d'Annonay, est de bonne vie et moeurs et qu'il n y a jamais rien

eu à dire contre sa conduite, en témoignage de quoi nous lui avons donné le présent certificat auquel nous avons apposé le cachet ordinaire de nos armes. A Annonay ce dix huitième may mil sept cent soixante et treize". Tout juste seize ans, voici notre jeune étudiant installé dans la capitale. Sa mère fait appel à des relations pour lui trouver un "logement décent, au plus près de ses intérêts, que votre bonne connaissance s'occupe au mieux de ce jeune esprit". Le Ministre Suisse, Jean du Voisin, ami et Pasteur de la chapelle protestante de l'ambassade de Hollande, rue Bergère, va s'intéresser à lui. Il lui trouve un logement par un l'intermédiaire d'un réseau de 18

connaissance. Voilà donc notre Boissy installé dans 1'hôtel d'Angleterre, petit hôtel particulier de la rue Montmartre. C'est ainsi que, sous couvert de la nationalité Suisse, il peut suivre en toute sérénité le culte protestant. Voici ce qu'il fallait faire pour recevoir une éducation comme les autres raconte-t-il à l'âge adulte: ''je suis né protestant, c'est-à-dire dans une classe encore particulière de ma naissance quoique le progrès des lumières qui se faisaient sentir en Europe et particulièrement en France, pussent faire espérer une prompte amélioration dans le sort de cette nombreuse portion de sujets fidèles au roi, échappée comme par miracle aux lois atroces de Louis XIV (..) llfallait un acte de catholicité pour recevoir les grades dans une université, il fallait accepter la bulle Unigentus et pour prêter un serment devant un parlement il fallait déposer un billet de confession. L'on ne pouvait posséder aucun emploi, ni pratiquer notre culte, ni placer nos enfants dans un établissement d'instruction sans les soumettre à l'exercice de la religion catholique. On ne pouvait vendre une propriété sans permission du roi, les mariages contractés suivant les principes de notre religion étaient nuls et les enfants réputés bâtards ne pouvaient hériter des biens. L'instruction de mes premières années fut privée de presque tous secours, entièrement livrée à elle-même ou à un enseignement local et à des précepteurs venus de loin. On ne put obtenir mon admission dans une pension parisienne qu'en m'y faisant inscrire sous la nationalité Suisse, mais quelques projets que je fisse, je ne puis diriger mes études vers une carrière quelconque puisque toutes m'étaient fermées. Je me livrai donc principalement à l'étude des sciences et surtout à celle de la littérature, principale occupation de ma vie et lui procurer au moins de précieuses consolations. Voilà comment on était obligé de vivre en 1771". Il côtoie là, par l'intermédiaire d'amis de sa famille, de connaissances "recommandées", quelques grandes familles parisiennes mais aussi des moins connues, des plus modestes, ce qui lui permet ainsi d'agrandir le cercle de ses relations jusqu'à présent presque essentiellement provincial. Il va se lier avec la jeunesse de l'époque, tel le futur Duc de Choiseul-Praslin qui, le croyant réellement Suisse, sera tout surpris de le retrouver sur les bancs des Etats Généraux. "c'est ainsi que dans la maturité de mon âge, je trouvais dans l'assemblée des Etats Généraux, l'un de mes

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condisciples, le duc de Choiseul. Il eut beaucoup de peine à comprendre comment étant Suisse, je pouvais être à ses côtés pour représenter le nation Française. Je Jus obligé de lui expliquer pourquoi j'avais été Jorcé d'accepter momentanément une telle qualification..." Certes, il est introduit, auprès des familles de souche languedocienne, par le biais des influences ardéchoises, gardoises ou lyonnaises, afin de pénétrer au mieux les milieux intellectuels de la capitale donnant ainsi à la rigidité de l'étude, la douceur des mondanités. Dans la capitale, il développe au mieux son goût pour les arts, apprend le droit, excelle en latin, aime le grec, se distingue dans l'étude des lettres et de la littérature que l'imposante bibliothèque de son père avait depuis toujours largement influencée, apprécie les sciences, se force à aimer les mathématiques avec son précepteur. Comme tout jeune homme de l'époque il veut apprendre l'art des armes mais il abandonne vite ce choix par manque de goût. Son père, en effet, dont on parle peu, était d'une parfaite érudition. Etudiant la médecine à Lyon vers 1730, puis à Paris entre 1739 et 1748, il était revenu, pour des raisons de santé, exercer sa profession à Vernoux. Il avait toujours conservé un penchant non dissimulé pour l'écriture. Ses manuscrits d'un style brouillon traitaient des sujets aussi vastes qu'opposés. La médecine sous toutes ses formes y était largement décrite. Des généalogies royales ou princières, des réflexions personnelles, des notes intimes, des pensées religieuses, tout ou presque y figurait. La littérature et ses auteurs occupaient une place importante, Platon, Horace, Pline, Rabelais, Calvin, Corneille, Fénelon, pour ne citer que ceux-là... De tout ce passé où les mots se distinguaient, le fils fut marqué, imprégné. Son avenir était presque tracé tant le chemin lui fut montré par un père courageux qui avait osé signer une lettre écrite au roi: "A sa Majesté Louis XV (..) Notre état Sire est des plus désagréables, nous souffrons depuis plus de 70 ans toutes les rigueurs de la persécution les plus cruelles sans voir d'adoucissement à nos maux (..) notre conduite a toujours été des plus respectueuses et des plus soumises, pénétrée de la plus vive affection pour votre personne sacrée (..) On nous chasse comme des perturbateurs du repos public, des séditieux, des scélérats, nous sommes condamnés à de grandes amendes (..) La postérité pourra-t-elle croire que dans un siècle 20

si éclairé, où la raison semble entrer dans tous les droits, sous un règne aussi glorieux, si bien policé, I 'humanité, I 'hospitalité toujours respectée chez tous les peuples nous attirent les malheurs les plus funestes (..) Cet avenir nous jette dans le découragement et le désespoir, si nous n'espérions en votre bonté, en votre sagesse et en votre justice, en prenant très respectueusement la liberté, Sire, des présentes, en gémissant aux pieds de votre auguste trône, l'expression sincère de nos sentiments et de nos malheurs, nous ne craignons pas de déplaire à votre Majesté, vous êtes sur la terre l'image de Dieu même, il invite les hommes à recourir à ses bontés. (..) Accordez nous la grâce de pouvoir passer dans vos états, dans notre patrie, dans nos biens, cette vie que nous voulons employer à votre service, de s'occuper à nos cultures, à nos terres, à nos commerces, sur les occupations que nos ennemis n'ont pu nous ravir, accordez nous la liberté, accordez nous cette grâce vous comblerez les vœux de nos peuples et vous augmentez d'autant plus les forces de votre Etat... Ce sont les vœux ardents de vos fidèles sujets. Les Protestants du Vivarais; Signé: Docteur Boissy".

Tout au long de son séjour parisien, Boissy n'en oublie pas sa mère, celle par qui tous les bienfaits sont arrivés. "Paris, 29 Juin 1773. Ma Chère Mère. (..) Le soir quand je rentre dans ma chambre, je crois toujours que je dois vous y retrouver? Je me repents bien de vous avoir pressé à me laisser partir. Si je ne l'avais pas fait, à présent je vous verrais, je serais avec vous, nous serions ensemble (..) La chambre que j'occupe est un peu plus grande que celle que nous avions à Lyon. J'ai pris un maître de mathématiques et un maître d'armes. Je n'ai pas encore commencé le cheval. Ne soyez pas en peine à mon sujet, je me conduis en honnête homme et ne démentis pas le sang qui coule dans mes veines (..) J'ai pris un domestique. C'est un garçon dont on m'a dit beaucoup de bien, il me sert de perruquier. Je lui donne 25 sols par jour et il se nourrit. J'espère que cela ne vous fâchera pas, si cela vous faisait la moindre peine je le renvoie. Adieu, aimez moi bien, je suis votre fils. Boissy". C'est pour lui un exil affectif assez difficile à assumer car il n'a quasiment jamais quitté sa mère ou sa tante, du moins pour un temps aussi long. Il leur écrit des lettres poignantes où les sentiments affectifs fleurissent à 21

chaque paragraphe: "chaque fois que je vous écris, mes yeux se remplissent de larmes... "- "Je ne vous autorise qu'à me donner les meilleures nouvelles de votre santé..." - "vous m'avez appris la rigueur, je ne sais que vous envoyer le cœur d'un fils aimant... (...) quelle excellente soirée j'ai passée, ces dames n'ont su que me donner de vos nouvelles, que me parler de vous... j'étais dans la joie d'entendre parler de vous et dans l'inconsolation de vous savoir si loin... " - " Mon cher cousin est arrivé, je l'ai mandé tout de suite pour m'apporter votre lettre et vos nouvelles... finalement il va s'installer avec moi... je suis fort aisé de savoir votre santé bonne... prenez un grand soin de vous, l'hiver est rude... que ma très chère tante se garde aussi bien... puis-je vous mander de me faire des bas dont la chaleur me sera utile dans l'hiver" - "Les lettres que vous ne cessez de me faire passer me remplissent d'une joie profonde etje les lis pendant ma solitude... donnez moi encore et toujours de vos nouvelles... fl. Il est très rare que la mère entretienne son fils de ses affaires, juste quelques mots sur ce qui se passe, ou sur les futurs agissements du fondé de pouvoir. Elle tient à le laisser tout entier à ses études malgré l'important héritage qu'elle vient de faire, juste avant le départ de son fils pour Paris. En effet, dès 1771, elle entre en possession, non sans mal, d'un immense domaine dans l'actuel département du Gard. Elle est seule héritière testamentaire de son oncle Charles Alléon décédé sans enfant, mais d'autres neveux et nièces contestent. Un long procès va s'établir. La marraine, conseillère-éducatrice du jeune Boissy, aidera au mieux sa mère pour l'obtention totale de cet héritage, quoiqu'elle fut aussi partie prenante dans la succession. N'ayant pas d'enfant, elle se bat pour son neveu, envers et contre ses propres frères et sœurs. Charles Alléon, protestant, avait légué à sa nièce Marie Rignol, protestante comme lui, son bien. Les autres neveux étant presque tous devenus catholiques par nécessité ou par alliance, le vieil homme voulait que son domaine restât dans une lignée calviniste. Sa mère réside alors de longs mois dans sa campagne d'Anglas afin de se rapprocher du parlement de Toulouse où est jugée une partie du procès. Les messages arrivent plus vite jusqu'à Nîmes que dans les massifs accidentées du Vivarais.

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François Antoine n'a que 19 ans, lors de son premier diplôme de droit. Cette mère voit en son fils unique la récompense légitime de ses sacrifices et de ses soins affectueux. Il a acquis des connaissances sérieuses et commence à réunir au don du cœur, les plus précieuses qualités de l'esprit. Il est difficile de ne pas apprécier son jeune âge ainsi paré des avantages d'une solide éducation. Sa conversation possède déjà les raisonnements de l'âge mûr que l'éloignement maternel lui permirent d'acquérir grâce à son caractère curieux et studieux. Les amitiés créées dans cette période d'apprentissage lui furent malgré les tourments, toujours fidèles. Il était déjà convaincu que l'amitié est une précieuse consolation et celle-ci lui voua, au temps de l'adversité, un culte sans limite. Tel est l'empire de la vérité chez les hommes, disait-il! C'est lors d'un séjour à Annonay que, grâce aux sciences, il se lie d'amitié avec Etienne Montgolfier, bien que ce dernier soit de confession catholique. Cet Annonay qu'il ne peut oublier même dans ses poèmes. Annonay, lieux chéris, témoins de mon enfance. Et de ses doux instants de calme et d'espérance. Vous ne me rendrez point mes premiers amours. Mais que leur souvenir charme encor' mes vieux jours. Ah ! rendez-moi du moins vos retraites sauvages. Les bois que j'ai plantés, la paix de leurs ombrages. Et le modeste asile où vivaient mes aïeux. Loin du monde et du bruit, mais près des malheureux... C'est à l'occasion d'un autre séjour à Nîmes, qu'il fait son entrée dans le monde Nîmois. Il en a maintenant l'âge. Cette "entrée" aurait pu être moins tapageuse, mais il "descendait" en Languedoc pour soutenir sa mère à l'occasion de la clôture éprouvante du procès gagné. Il venait avec elle, régler les derniers détails administratifs. Par ce fait, elle était entrée en possession du domaine d'Anglas, aux limites des trois communes de Vauvert, le Caylar, Saint-Laurent d'Aigouze. Ainsi, pendant cette période administrativement agitée, il fait la connaissance de la fille du procureur près le Présidial de Nîmes, Françoise Michel, qu'il épouse en 1776. Elle est, dit-on, un riche parti dans la région, fervente protestante comme lui. Elle a dix-sept ans, lui, vingt ans. 23

C'est à cette époque que, par contrat de mariage, il associe officiellement à son patronyme Boissy, celui de sa terre d'Anglas, se conformant à l'usage du temps. Le contrat de mariage se termine ainsi, François-Antoine Boissy, Seigneur d'Anglas... Le jour du mariage, sa mère lui lègue le domaine. Deux garçons et deux filles naîtront de cette union. L'aînée, Marie-Anne naît à Nîmes en 1777, Suzanne-Henriette voit le jour à Annonay en 1779, François-Antoine et Jean-Gabriel-Théophile naissent respectivement à Nîmes en 1781 et 1783. La venue provisoire en Languedoc de Boissy d'Anglas devient définitive pour cause de mariage. Ce jeune intellectuel peut maintenant, vivre de ses revenus mais surtout se consacrer à l'art d'écrire. Ecrire! c'est ce qu'il fait en entretenant de nombreuses relations épistolaires avec la haute société nîmoise, avec ses compatriotes ardéchois, mais aussi, avec ses relations parisiennes qu'il fidélise par un contact permanent. Il voyage, retrouvant aussi régulièrement que possible la capitale pour rencontrer ses amis, faire d'autres connaissances, s'initier à de nouvelles notions culturelles, répondre à sa soif de nouveaux horizons par besoin de changement, d'espace. Il écrit dans un certain nombre de brochures, participe à des concours de poésie, compose des épîtres, des pièces de théâtre en vers, des tragédies et fait de nombreuses recherches sur les monuments romains dont Nîmes est une inépuisable source. Il est vrai que, n'étant qu'écrivain amateur, il cultive un peu tous les genres. A vingt-trois ans il écrit un immense poème répondant au titre surprenant de "ma retraite". Il s'intéresse également à la langue d'oc, encourageant la publication de chef-d'œuvres littéraires régionaux, devenant un historien local par amour de sa région qui porte en elle la passion des peuples qui l'ont faite. Ses oeuvres, qu'actuellement l'on peut juger de composition modeste, avaient pour l'époque une tonalité juste et éclairée. Il puisait son talent dans l'enseignement des lettres, faisait appel à son amour pour la nature, prenait appui sur les événements passés ou présents, s'inspirait de ses contemporains, mêlait vertu et morale dans la rédaction de ses vers ou de sa prose. Après avoir fait son entrée dans la société Vivaroise et Languedocienne, le voici introduit dans le monde des Belles-Lettres. Cette renommée locale l'amène à être membre de plusieurs académies. Il s'y 24

distingue car son activité intellectuelle peut enfin s'ouvrir à de vastes sujets, que des sentiments particuliers inspirent et que l'on retrouve, bien des années plus tard, dans son poème "Bougival". Eh ! quels malheurs subits dans ces champs, dans ces villes, Ont dispersé les jeux, ont troublé leurs asiles? Après tant de plaisirs en de si doux climats, Comment a-t-on souffert tant d'affreux attentats! Comment le fanatisme et ses haines mortelles Ont-ils couvert de sang ces campagnes si belles! De myrtes, de lauriers, ces bosquets toujours verts, où régnait le printemps même au sein des hivers, Des vils assassins ont donc servi la rage, Favorisé le meurtre et caché le pillage! L'incendie et la mort, l'outrage à la pudeur, De ces riches cités ont donc flétri I 'honneur! On arrache la fille à sa tremblante mère, L'épouse à son époux, et le fils à son père, L'enfant sans protecteur expire en son berceau, La vie est sans défense et la mort sans tombeau, On étouffe la plaine, elle est sans interprète, L'autorité se tait, la loi reste muette, Que dis-je ! l'assassin, par faiblesse acquitté, Jusque dans sa demeure en triomphe est porté, Il parcourt sans effroi les temples et les places, Du sang qu'il a versé son oeil cherche les traces, Et voit avec regret dans la foule cachée L'homme qu'à ses poignards les cieux ont arraché... Et qu'au moins ce récit, auprès d'eux répétés, En transmettre I 'horreur à la postérité...

Va-t-il devenir poète ou écrivain? Il en a le désir car ce milieu lui plait, son esprit sait y charmer les mots, sa plume sait y séduire les verbes. Pourtant, ce jeune homme n'en oublie pas sa future carrière et parfait ses études de droit à l'université Impériale de la Principauté d'Orange. Il obtient des diplômes dans sa catégorie juridique mais il en ressort également avec de nombreux certificats de latiniste. Avocat, il plaide peu étant affecté, soi-disant, d'un léger bégaiement. Ce petit défaut d'élocution ne fut jamais prouvé 25

d'autant que, bien plus tard, à l'Assemblée, il soutient de nombreuses thèses politiques dont il se fait l'ardent défenseur, et où, son talent d'orateur est souvent remarqué. Pendant cette longue époque parlementaire, cette anomalie ne fut jamais relevée, même par les opposants qui savaient pourtant souligner sans entournures les propos tenus par Boissy. D'ou vient donc ce défaut de langage qui n'apparaît qu'une unique fois, au lendemain de la présentation du projet de la Constitution? Avait-il été impressionnable face à ce long réquisitoire qu'il fallait défendre? A cette époque fallait-il des attaques plus virulentes, plus personnelles pour essayer d'obtenir une certaine déstabilisation? Aucune affirmation de cette énigmatique question n'apparaît dans une tradition orale, ni dans une quelconque chronique sauf trace attachée à cet unique événement dans les journaux du moment. Nous sommes en 1772, la publication de l'Encyclopédie se termine. Ce vaste dictionnaire excite la curiosité du public faisant beaucoup pour le développement de l'esprit. Comme tout jeune curieux qu'il est, François Antoine ne reste pas insensible à la personnalité des auteurs. Cette influence se retrouvera dans sa poésie envoyée plus tard aux Académies. En effet, à peine installé à Paris, il écrit un très long commentaire sur la conjuration du comte de Fiesque, contre la République de Genova. Cet événement historique fut repris de nombreuses fois par d'autres écrivains, mais déjà on le sent capable de porter un jugement fort documenté sur cette période obscure. 1774, Louis XVI décide de faire des réformes. Il appelle Turgot puis Necker qu'il aura le courage de soutenir dans leur lutte contre les parlements. Quelques réformes sont amorcées mais la guerre d'Amérique a creusé un gouffre financier. Le train de vie est fastueux pour certains privilégiés. Talleyrand parle de cette fameuse "douceur de vivre" réservée à cette minorité. Mais, derrière la prospérité des ports de l'Atlantique, et la splendide façade de Versailles, une crise se dissimule. Elle va pianissimo vers son destin. "Louis XVI appela autour de lui quelques hommes vertueux et habiles, mais les premiers étaient souvent inexpérimentés et les autres rencontraient tant d'obstacles pour tout le bien qu'ils voulaient faire, et si peu de fermeté et de persévérance dans les volontés de celui au nom desquels ils devaient agir, qu'il fut impossible aux 26

uns comme aux autres d'effectuer ce qu'ils avaient conçu. On dégoûta Malesherbes et il renonça au grand sacrifice qu'il voulait faire à la cour de sa modeste retraite et de ses habitudes paisibles pour les travaux du gouvernement. Les plans de Turgot, livrés à l'administration des grands furent à peine essayés et le monarque ne les comprit pas. Ceux de Necker éprouvèrent le même sort. Les efforts de ces divers ministres pour amener sans secousse et paisiblement la régénération de la France dans son administration comme dans son organisation politique, et pour

mettre sa législation en harmonie avec ses mœurs, furent inutiles

ft.

Dans la vie politique de la Nation, un tournant se prépare. Boissy d'Anglas intuitivement mais aussi sous l'influence de certains de ses amis Annonéens veut, comme tout Français, prendre une part active dans la crise qui s'annonce sans pour autant croire que ce futur bouleversement, transformera quasi radicalement sa vie, son avenir qu'il pensait actif mais sans heurt. ''Après avoir été à Paris pour suivre mes premières études et y avoir souvent fait de longs séjours qui me donnèrent l'occasion de former des liaisons honorables avec des hommes dont les talents et les lumières ont marqué d'une manière glorieuse dans la dernière partie de ce siècle, je me disposais à m y établir tout à fait, et j'avais obtenu l'agrément et la possession d'une place dans la maison de Monsieur, frère du Roi, qui pouvait ajouter à mon existence, encore plusieurs sortes d'agréments, je me disposais ainsi à m y établir tout àfait lorsque les premiers symptômes de la révolution se manifestèrent. J'avais déjà renoncé à habiter la ville de Nîmes dans laquelle la plus grande partie de mes propriétés était située où j'avais déjà passé plusieurs années de ma vie et formé des liens qui en ont fait le bonheurs du moment,

où les Etats Généraux furent annoncés et devinrent inévitables Dans le feu de l'enthousiasme, il convoque à Privas une réunion de toutes les classes sociales. Par acclamation, il est choisi député, chargé de porter les doléances du Vivarais, à Paris. Ainsi débute la carrière politique de François Antoine Boissy d'Anglas.
ft.

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