Fugues en sol miné

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David Crumb, détective privé vivant à la marge de la société qui l'a rejeté, est engagé pour enquêter sur une minable disparition. Mais il va devoir replonger dans son propre passé. Happé malgré lui par un jeu de piste machiavélique jalonné de cadavres, d'Angoulême à Londres, en passant par Paris et la Bretagne, il va découvrir à ses dépens que les amours interdites sont hors de prix, que les nains ne sont plus ce qu'ils étaient, les dangers des parfums aphrodisiaques et la recette du clafoutis aux cerises d'hiver.
Publié le : samedi 1 mars 2008
Lecture(s) : 97
EAN13 : 9782336275338
Nombre de pages : 297
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Fugues en sol minéDU MEME AUTEUR
Son Excellence le Consul des Singes, roman. Editions
Saëta, 1987.
Fortune de mer, roman. L'Harmattan, 2005.
THEATRE* :
Robinet en plomb, 1973 .
M comme Mortimer, ou Enquête sur le suicide d'un
inconnu qui vous ressemble, 1974.
Elle était nue sous son rouge à lèvres, 1988.
Chapeau bas! , 1989.
Elles ont toutes perdu la tête ( sous le pseudonyme de
David Hopkins), 1990.
Mort fine ou La mise à nue ( sous le de
Mistlav Mecir) 1991.
L'angoisse du corbeau le soir aufond des bois, 1992.
La dernière île au crépuscule (sous le pseudonyme de
David Hopkins), 1993.
La Montée des zoos, 1995.
Le jeu des poupées russes (sous le pseudonyme de David
Hopkins), 1997.
llfaudrait danser sa vie, 1999.
* Toutes ces pièces ont été portées à la scène.Guy NIETO-JONES
Fugues en sol miné
roman
L'Harmattan<9 L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
di tfus ion. harmattan@wanadoo. fr
harmattan I(Ü~wanadoo. fr
ISBN: 978-2-296-05060-0
EAN : 9782296050600A lafée Nicole, qui veille sur moi.Ni dieu, ni maitre,
Saufl 'amour, peut-être ...
Maximilian SWIFT1
Pizza place New York
Quelque part dans un univers en expansion parmi les cent milliards
d'étoiles de la Galaxie dans la Voie Lactée aux frontières du système
solaire à soixante millions de kilomètres de Vénus, sur la planète
Terre, au bord du continent européen, en France, ce soir-là il pleuvait.
Angoulême ruisselait comme une belle fille sortant de l'eau, et la
terre blanche de la place New York lentement se transformait en boue,
où des miroirs brisés multipliaient les lumières, inventaient des
étoiles.
La radio de ma Mustang grognait un vieux blues de Tom Waits,
guttural et rouillé, les essuie-glace s'efforçaient de suivre le rythme
avec un temps de retard, j'étais mal dans ma peau, et un peu ivre;
comme tous les soirs de pluie, et même souvent les soirs sans pluie. Il
faut dire que je n'aime pas ma peau: trop petite et un peu grise. J'ai
l'âme d'un type de deux mètres dix enfermée dans un corps d'un
mètre soixante quinze; à cause de mes pieds. Vous imaginez le
remue-ménage.
Mais tout cela n'était pas nouveau. Je ne me suis jamais aimé.
Enfin, presque. Quand Lise m'aima, et me le dit, je fus sur le point de
pouvoir supporter cette difficile cohabitation avec moi-même; il y a
longtemps. Mais cela n'a pas duré. Cela ne dure jamais avec les
femmes. Quand ce n'est pas elles qui partent, c'est moi qui, me
mettant à leur place, leur inocule insidieusement le dégoût que
j'éprouve à mon égard, jusqu'à ce qu'elles me voient avec mes
propres yeux, et qu'elles acceptent avec soulagement que cessent nos
copulations métaphysiques.Toutes les copulations sont métaphysiques; même celles qui font
le plus de bruit.
Je suis un type curieux.
Ce soir-là, je me souviens, je roulais en pestant contre mon
« cabinet », G'aime bien dire cabinet, ça fait plus sérieux qu'agence)
dans lequel j'avais oublié en partant les clefs de ma maison.
Le temps de rater trois créneaux Ge conduis très mal six jours sur
sept; le septième en général je ne sors pas la voiture du garage) et je
montai quatre à quatre les marches de bois jusqu'au Il que j'ouvris de
mauvaise humeur. Mon vieil imperméable dégoulinait sur le parquet.
Je trempai tout.
A peine m'étais-je assis à mon bureau pour chercher rageusement
mes clefs dans des tiroirs qui ne coulissaient pas tous avec la même
grâce, qu'on sonna à la porte. Machinalement je regardai ma montre:
neuf heures dix. Un samedi soir. J'attendis un instant avant de
répondre; le cabinet était fermé. Puis, sans l'avoir vraiment décidé, je
criai: « Entrez! ».
Il entra. Et j'eus aussitôt un délicieux, et extrêmement rare
sentiment de supériorité. Le petit homme élégant qui s'assit dans le
grand fauteuil mou en face de moi, au risque de s'y engloutir, ne
devait pas dépasser un mètre vingt.
La mauvaise humeur disparut comme par enchantement. J'allumai
une cigarette. Héroïque et rebelle.
- Monsieur Crumb?
Ses sourcils s'étaient soulevés exagérément, et avec eux, d'un seul
mouvement, toute la chevelure. Je me demandai s'il portait une
perruque.
- Oui, c'est moi. Que puis-je faire pour vous?
Il hésita un petit tiers de seconde.
- Vous êtes bien détective privé?
« Privé» semblait lui faire mal à la bouche. Comme Bogart dans le
Faucon Maltais, je tirais plusieurs fois sur ma cigarette avant de dire
oui. Il se détendit un peu. Je n'avais en entrant allumé que la lampe du
bureau, et nous étions tous deux, de part et d'autre d'un cercle de
lumière comme s'il eut été dangereux de le franchir, à peine éclairés
jusqu'au col de la chemise.
- Et bien voilà... J'ai tué quelqu'un, ce matin, et on m'a volé le
corps, dit-il calmement, encore que légèrement contrarié, comme s'il
regrettait la perte d'un porte-clefs.
Et là ce fut moi qui, d'un seul mouvement, lançai mes sourcils vers
le haut et ma mâchoire inférieure vers le bas.
10- Et vous... Vous voudriez que je retrouve le « corps» ?
- Exactement.
Il sourit; ravi que nous nous comprenions si bien, et si vite. Je me
demandai si j'avais bien arrêté la radio. Il pleuvait moins fort, mais
comme si c'était pour que cela dure plus longtemps. Je déteste la
pluie. Bien sûr je n'avais aucune idée où j'avais pu ranger pour la
dernière fois mon revolver; un Reil MU 2, modèle ancien, avec une
crosse ronde comme une fesse.
- Je vous paierai bien, insista-t-il.
J'allumai une deuxième cigarette, un peu humide, qui ne cessa pas
de s'éteindre durant la suite de notre conversation, jusqu'à ce que je la
jette dans la corbeille à papiers nette de tout papier. Je n'avais pas
traité une seule affaire depuis six mois, et on m'avait coupé le
téléphone, parce que personne n'avait pensé à régler la dernière
facture. Quant à mon portable, il gisait quelque part, muet depuis
longtemps. J'incarnais parfaitement, jusqu'au cliché, le détective
miteux des romans noirs traditionnels, un cliché qui se délavait peu à
peu: lentement mais sûrement, je rejoignais les invisibles, ceux que
plus personne ne voit parce qu'ils sont en instance de disparition.
Encore que moi, je me serais mieux vu, si j'ose dire, dans la catégorie
des transparents, depuis l'enfance. Il fallait se ressaisir.
Si vous m'expliquiez tout cela Monsieur... Monsieur? dis-je avec
le sourire gourmand de quelqu'un qui rêvait d'un repas dans un bon
restaurant, fût ce au prix de quelques contorsions éthiques.
- Monsieur Staff vous suffira pour le moment.
«Pour le moment»... ? J'arrêtai ma question juste au bord des
incisives.
- «Monsieur Staf»... notai-je sur un petit carnet rouge aux coins
noirs, tout neuf, comme je le faisais toujours au début d'un enquête.
Ainsi chacun de ceux qui étaient alignés derrière moi sur l'étagère,
au-dessous de quelques vieux livres de droit que j'avais lus en biais,
racontaient-ils une histoire, et une seule.
Sombre et sordidehistoire en général: adultère,détournement d'héritage,
jalousie, escroquerie à l'assurance, mégalomanie, mythomanie, perversions
diverses, vol minables mais secrets; histoires de cul, de fiic, de réputation,
ou les trois à la fois. Celles qui n'avaient rien de sordide n'avaient
hélas! pas le moindre intérêt. Comme cette vieille dame un jour du
printemps dernier, qui me chargea le plus sérieusement du monde de
retrouver son pékinois (j'ai horreur des pékinois !) qui avait fait une
fugue après une dispute, de le raisonner, et de le ramener à la maison.
Ce que je fis. Malheureusement le chien mourut peu de temps après, à
Illa suite d'étranges crises d'asthme. Tout en consolant la « veuve» au
téléphone, je me demandai si je n'avais pas un peu trop tiré sur la
laisse pour le « raisonner». ..
- Deux f à Staff. Mais c'est inutile de prendre des notes, pérora le
nabot en avançant son visage grumeleux vers la lampe, (je suçotai le
mot nabot en silence comme un bonbon de mon enfance pour qu'il
dure longtemps). Tout est là.
Il posa sur la table une grande enveloppe marron, vierge des deux
côtés, mais boursouflée. (Cela arrive aussi aux femmes.)
- Je dois tout de même vous préciser, poursuivit-il avec un large
sourire qui menaçait de couper sa tête en deux, que le cadavre est en
fait celui d'un chat.
- Un chat! m'exclamai-je, juste avant de bondir sur ma chaise en
hurlant. Je m'étais brûlé le pouce à la flamme de mon briquet.
Décidément je devenais trop émotif pour faire ce métier-là.
- Oui, continua suavement «Monsieur Staff », dont le sourire
exagéré (était-il faux comme les cheveux ?) n'avait pas été entamé par
mon drame personnel. Il s'agit d'un chat. Un magnifique chat angora
blanc. Je l'aimais profondément. Malheureusement il a avalé hier soir,
disons, un objet auquel je tiens beaucoup. Une petite chose qui m'est
tout à fait indispensable... Et qui ne serait d'aucun intérêt pour vous,
s'empressa-t-il d'ajouter.
Tout en fouillant dans mes tiroirs à la recherche d'un bon dieu de
merde! de paquet de cigarettes, à demi-courbé derrière le bureau, je
lui demandai de quoi il s'agissait. J'ai toujours été très curieux.
- Il n'est pas nécessaire que vous le sachiez.
Son sourire s'était refermé d'un seul coup comme les deux lames
d'une paire de ciseaux. Avant de se déployer à nouveau, remontant
haut les pommettes, fendant son visage de citrouille haloweenesque, et
découvrant deux parfaites rangées de dents de lait.
Ayant enfin mis la main sur un paquet de Chesterfields
horriblement gondolées, j'en plaçai une entre mes lèvres sans
l'allumer. J'avais perdu mon zippo; mais je n'osais pas plonger de
nouveau sous le bureau.
- De toute façon, je ne pense pas que cela me soit d'un grand
secours pour reconnaître le chat, concédai-je avec détachement.
Il parvint à élargir encore son sourire, en produisant comme un
bruit de chasse d'eau miniature qui devait être un début de rire. Je me
demandai avec inquiétude s'il parviendrait à se décoincer tout seul
avant de partir, et, avec une perplexité teintée d'envie si j'arriverai un
jour, moi aussi, à me fendre autant la gueule, au sens propre.
12Je me sentais un peu ridicule, avec ma cigarette en S à la bouche
que je n'allumais pas; mais d'autre part, être en quelque sorte suspendu à
elle me donnait une contenance, l'air de quelqu'un qui pense quelque
chose. Car il ne disait plus rien du tout.
- Et... commentcela s'est-il passé?
Revenant à lui (où était-il parti ?) il poursuivit.
- Pizza a donc avalé - Pizza c'est le nom du chat - G'opinai du
chef) cet objet hier soir. Nous avons tout tenté pour qu'il le restitue;
tout. D'une manière ou d'une autre. Jusqu'à ce que, ce matin, je me
résigne à l'occire.
A mon grand soulagement, il ne souriait plus. Un éclair fit bleuir
un instant le visage de l'assassin de chat. La pluie crépita violemment
sur les vitres. Je me soulevai un peu (il sembla croire que c'était pour
rendre hommage à la mémoire de Pizza, et en parut touché) pour
capturer mon briquet qui agressait ma fesse gauche, et allumai enfin
ma Chesterfield presque droite, comme si I'histoire du chat l'avait
raidie.
- Je l'ai ensuite allongé sur la table dans une pièce au-dessus, préalablement
recouverte d'une feuille de plastique.
Je ne sais pas pourquoi mais le « préalablement» me fit frissonner,
de plaisir doux et de crainte, comme un spaghetti solitaire qui glisse
trop vite dans la gorge en la caressant et risque de vous étouffer.
- Etpuis?
Il soupira, encore incrédule.
- Le temps d'aller à l'office chercher les instruments nécessaires à
l'opération, il avait disparu.
Cinq secondes de silence.
- Bien entendu j'ai fait fouiller partout, interrogé tous les
domestiques. Rien.
- Rien, répétai-je bêtement.
- Rien, confirma-t-il.
Silence gêné. Je ne trouvais rien à lui dire.
- Vous pourrez si vous le souhaitez, visiter le manoir; et interroger
de nouveau les domestiques. Mais je ne pense pas que cela vous mène
à grand chose.
- Je le ferai tout de même, dis-je précipitamment. La routine.
Histoire de me mettre dans l'ambiance.
- Dans l'ambiance... répéta-t-il à son tour, dubitatif. Bien. Je vous
attends, donc. Quand vous voudrez. Mais vous préviendrez de votre
venue, cela va de soi.
- Cela va de soi, perroquai-je, très chic.
13Il se leva; je le raccompagnai jusqu'à la porte en le regardant de
haut. Son sourire lui était revenu. TIse referma en même temps que la
porte que je rouvris aussitôt: on avait frappé.
- La police, vous savez, les histoires de chats. ..
- Ecrasés, poursuivis-je.
Ca ne l'amusa pas du tout.
- Je comprends, fis-je, très vite, et d'un air qui comprenais. (Je
réussis assez bien cet air-là depuis que je suis tout petit.)
- Bonsoir, conclut-il en remettant son chapeau.
- Bonsoir.
En bas dans la rue, l'attendait une Mercedes noire, dont le
chauffeur ne prit pas la peine de descendre pour lui ouvrir la portière.
Les chauffeurs ne sont plus ce qu'ils étaient.
L'enveloppe contenait en vrac: trois mille euros en billets tout
neufs de cent et cinquante euros, retenus par une bande de papier
affmnant: «Premiers frais» (cette enquête commençait bien).
L'adresse et le numéro de téléphone du manoir de Staff, ainsi que
celui de son portable personnel à n'utiliser qu'en cas d'information
capitale ou d'extrême urgence (<< capitale» et « urgence» soulignés
en rouge). Une vieille lettre crasseuse, dont l'écriture hystérique me
donna la chair de poule, comme si les mots-araignées qui couraient sur
les deux faces du papier jaunâtre allaient me sauter au visage. Trois
photographies. Une grande (13x18) représentant une sorte de château
délabré entouré de bois, vu d'assez loin depuis l'allée centrale. Une
moyenne (9x13) qui était le portrait d'un homme d'une quarantaine
d'années, au visage banal, mou, dans lequel seuls les yeux paraissaient
vivants dans un masque de cire en train de fondre. Sur la troisième,
toute petite, découpée sans soin dans une page de journal, souriait...
Tous mes muscles se raidirent d'un seul coup. Je me pétrifiai,
littéralement, pendant quelques secondes; me transformant en une
masse dure, compacte, sans vie, dans laquelle aucune pensée ne
parvenait à se glisser
Je tirai la dernière cigarette du paquet qui s'écrasa aussitôt,
horriblement froissé, sur le fond de la corbeille à papiers en plastique
vert, et je l'allumai en tremblant.
Sur la dernière photographie souriait Lauren, dans tout l'éclat de sa
beauté. Dix ans auparavant, cette adolescente (mais sur ce cliché elle
semblait être un peu plus âgée) avait causé mon départ précipité et pas
vraiment volontaire de l'administration, au terme d'une campagne de
calomnie rondement menée qui me désignait comme l'auteur de sept
crimes précédés de viols. Une histoire qui, à cette époque avait
14profondément ému l'opinion publique charentaise autant que nationale, et
enrayé la diminution des effectifsdans les commissariatset lesjournaux.
L'ère du soupçon...
Tout cela paraissait si loin; et si présent. Je m'étais souhaité la
veille un bon anniversaire devant mon miroir, en me portant un toast
au champagne: «A encore quarante ans de comédie humaine! ».
Je desserrai un peu ma cravate et me passai la main dans les
cheveux pour les rabattre en arrière. Un tic hérité de ma jeunesse,
quand une longue mèche noire, retombait sans arrêt devant mes yeux.
Elle ne me gêne plus maintenant. Parfois je me dis, pour me consoler,
que ce grand front de plus en plus dégagé me donnera enfm l'air
intelligent que je n'ai jamais eu. Mais je ne me le fais pas croire très
longtemps.
Ecartant les autres documents, j'isolais la toute petite photographie
de Lauren au centre de mon grand bureau vide. C'est vers cette
époque que j'avais commencé à perdre mes cheveux. Ce sourire!...
Un sourire de conquérante et de fillette abandonnée à la fois, dont
l'ambiguïté dispensait, encore ce soir-là, un charme contraignant;
comme un malaise, même, au début.
Lauren Daras avait seize ans quand elle était entrée en terminale au
lycée Stendhal. J'y enseignais la philosophie tant bien que mal, et sans
grande conviction, à des élèves qui espéraient des réponses d'une
matière qui n'a que des questions à leur proposer. C'est vrai, le bon
peuple croit toujours que le philosophe ou le savant est celui qui a
trouvé, alors que c'est celui qui cherche, éternellement. Le bon peuple,
de tout~ façon, n'est pas bon.
Lauren était la fille du sénateur-maire de Dionzac, une bourgade
sale à quelques kilomètres d'Angoulême, dont la seule particularité
était une cimenterie gigantesque dressée vers le ciel par un Le
Corbusier ivre, qui faisait vivre tout le village dans la poussière et
dans l'angoisse. « Combien d'ouvriers licenciés la prochaine fois?..
Qui ?.. ». Les CIMENTS DARAS perdaient de l'argent chaque
année. Ce qui n'empêchait pas Lauren, de se prendre pour fille de roi,
et de regarder de très haut (un mètre soixante dix huit sans talons) la
plupart de ses camarades de classe et de ses professeurs.
Lauren Daras !... Je me demandai ce soir-là, dix ans après tout ça,
ce qu'elle était devenue. Et pour la première fois, depuis ces si
longues années, j'eus violemment envie de le savoir.
Au-dessous de la photographie, à demi découpées, on devinait des
lettres dont le haut seul était visible: LE CINEMA SOURIT A... C'est
vrai qu'elle voulait faire du cinéma. Elle aurait donc tourné un film,
15finalement? Plusieurs? Jamais entendu parler. Il est vrai que je
n'étais rentré en France que depuis moins de trois ans, et que là où
j'étais, le cinéma... Elle pouvait aussi avoir changé de nom. Mais pas
de visage.
Fatigué, je fourrai tout dans l'enveloppe, en désordre. Je n'avais
aucune envie de lire la lettre ce soir. Dehors c'était le déluge. Noé
quelque part devait courir après des kangourous facétieux et une paire
d'oies blanches.
Un chat blanc nommé Pizza. .. Un nain nommé Staff, un masque de
cire, un manoir noir, un objet mystérieux dans un estomac, et Lauren.
Le raton laveur sans doute était en voyage. L'idée m'effleura pour la
première fois en refermant la porte, qu'on allait peut-être me faire
chanter. Staff connaissait-il ma véritable identité? La photographie de.
'Lauren dans ce dossier n'était-elle qu'une coïncidence? « Tu as trop
d'imagination », me dis-je pour arrêter la machine à remonter le
temps, en glissant un CD dans le lecteur: Stacey Kent celebrating
Fred Astaire. ( Mais celebrating cool, très cool. C'était exactement ce
qu'il me fallait.) « Et tu es fatigué. Très fatigué. »
Le museau ironique de ma chère Mustang gris perle pointa vers le
rempart sud, et bifurqua sur la droite. La cathédrale Saint Pierre
ressemblait sous l'orage à un temple indien couvert de bas-reliefs
lubriques (sans doute l'étais-je un peu à ce moment). Je descendis
l'avenue du Président Wilson, puis la route de Bordeaux, et traversai
la Charente.
Tous les feux étaient verts. Je me demandais si c'était signe de
chance, ou au contraire.. . Je suis très superstitieux; j'interprète tout.
Selon l'humeur, selon la saison; selon la nécessité, souvent.
Le portail du jardin était resté ouvert, et je le cadenassai
soigneusement avant d'ouvrir la porte du garage. Dès que j'eus éclairé
je découvris sur le sol une feuille de papier blanc pliée en deux,
mouillée au coin. Je me souviens très bien que j'ai su ce qu'elle
contenait avant même que je la déplie.
Cinq mot, écrits en lettres bâtons, au stylo à bille noir: « CHAT
SUFFIT COMME CA. ». Humour douteux, mais avertissement net.
J'avais vécu jusque-là une petite vie bien tranquille dans mon quartier
de retraités-jardiniers, entre les maris trompés et les pékinois fragiles
des bronches. Mais quelque chose me disait que ça allait changer.
Je rentrai la voiture dans le garage, et me jetai sur mon lit sans me
déshabiller, après avoir visité méticuleusement chaque pièce, chaque
recoin, chaque placard de la maison.
16Le sommeil vint vite, mais je rêvais cette nuit-là de chats éventrés à
tête d'homme, que poursuivait un boucher en marchant sur l'eau, son
grand couteau à la main, tandis qu'une pute essayait de l'aguicher en
soulevant ses jupes, l'une après l'autre. Ca n'en fmissait pas ; elle en
avait des milliers. La pute avait le visage de Lauren.
172
Fausse-Serrure
L'univers infini. Zoom avant: une galaxie de cent milliards d'étoiles.
Zoom: la Voie Lactée. Zoom: notre système solaire. Zoom: la planète
Terre. Zoom, zoom, zoom: le continent européen. La France. La Charente.
Zoom : Angoulême. Zoom: moi.
Moi, qui regarde bêtement tomber la pluie. Je déteste la pluie, parce
qu'elle me donne soif.
Or quand j'ai soif, je bois. Quand je bois, je suis saoul. Quand je
suis saoul, je suis triste. Quand je suis triste, je vois les choses en
face. Quand je vois les choses en face, elles sont laides. Les choses
étant ce qu'elles sont, je ne suis plus rien. Et quand je ne suis plus
rien, j'ai soif.
Je tourne autour du pot. En vérité, ce n'est pas si simple.
Certains soirs de grand vertige, je repars en sens inverse vers les
étoiles, pour me dissoudre, pour semer ma peur de la mort et ma peur
de vivre dans les trous noirs du temps, pour que le grand quark me
croque, infiniment rien dans l'infiniment grand. J'ai longuement
monté image par image, plan par plan, ce film intérieur pour survivre.
Ca relativise. Mais même infiniment relatif, j'existe encore. Tout est
là.
Mes pâtes étaient trop cuites; je m'étais mis de la sauce tomate sur
ma cravate; je n'avais pas trouvé de pain frais; et la bouteille de vin
était vide. La dernière bonne bouteille de la cave de l'oncle. Je ne bois
que des grands crus; les autres sentent vulgaires et donnent mal au
cœur. Il faudrait que j'aille saluer bientôt mon vieux maître et sa cave
magIque.J'avais décidé de rendre visite à Staff dans l'après-midi, et tout
commençait mal. En me levant déjà, j'avais marché sur mon dernier
paquet de cigarettes; il n'y avait pas eu de rescapée. Il valait mieux
que je ne tente pas de faire du café.
Je changeai de cravate et partis vers le Plateau en quête d'un bar
ouvert. Ce qui est chose rare à Angoulême. Le premier dimanche
après ma première réinstallation,revenant de la capitale avec des yeux
parisiens, j'avais cru qu'il s'agissait d'une opération «ville morte»
pour protester contre le manque de distractions dominicales. Je m'y
suis réhabitué. Et puis ça s'arrange à la belle saison; et c'est en train
de changer.
Dans la rue Hergéje croisai un cabot qui pissait sur tous les réverbères,et
un clochard qui buvait. La vie est un éternel recommencement. Il faisait
beau, et je commandai un café à la terrasse absolument déserte du
Commerce.
Pas tout à fait deux heures. Il ne fallait pas que j'arrive au milieu du
repas; j'avais le temps de traîner un peu. De réfléchir.
Surprise, le café était bon, le serveur aimable, et le ciel restait
lumineux. Il se met souvent à pleuvoir quand je décide de m'asseoir
dehors; tandis que j'étouffe à l'intérieur parce que les nuages ont
disparu quand je juge prudent de m'installer dedans. Je restai malgré
tout méfiant.
J'avais même réussi à dénicher un paquet de Chesterfields, un
dimanche à treize heures quarante sept, sur le Plateau. Tout n'était
peut-être pas contre moi; les dieux là-haut hésitaient encore avant de
faire basculer ma journée à droite ou à gauche. La gauche bien
entendu, sauf en politique, étant tout à fait funeste. (Voir senestra, et
les augures romains. Encore des gens qui éventraient des animaux. ..)
La lettre ne m'avait pas appris grand chose. C'était une lettre de
menaces vagues, et comme spontanées, que Staff avait trouvée sans
enveloppe dans sa boîte la semaine dernière. Mais alors que ça n'avait
aucune espèce d'importance à priori, je brûlais de savoir si elle lui
était parvenue dans cet état, ou si, par négligence, elle avait été salie
après.
Une phrase cependant m'avait amusé, et je l'avais retenue sans
effort en la lisant, comme faite mienne:
« Vous crèverez le ventre ouvert, prosterné vers l'idole,
avec un cierge dans le cul pour éclairer le monde sur
la nature humaine! »
La rencontre dans mon imagination, de la position sus-décrite avec
les éléments décoratifs y afférant, et du petit Staff, m'avait fort diverti
20durant le déjeuner. A la réflexion, la journée n'avait pas si mal
commencé.
Quant au visage falot de la photographie, c'était celui d'un
domestique renvoyé au début du mois avec quelque fracas semblait-il.
Une écriture fine (celle de Staff?) avait en effet tracé ces mots
derrière le portrait:
« Jérôme CARPA UD.
Maître d'Hôtel depuis trois ans.
Congédié le 23. 09. de cette année.
Parti avec mauvaise grâce. »
y avait-il un lien entre le vol de Pizza, la lettre anonyme, et ce
Carpaud? On avait fait en sorte en tout cas, qu'il paraisse évident.
Trop évident. Pourquoi avoir eu recours à moi, si tout était si simple?
L'idée d'un chantage me traversa de nouveau l'esprit. Et si les trois
mille euros n'étaient qu'une sorte d'appât?
Un couple vint s'asseoir à la table qui touchait presque la mienne,
alors que toutes, autour, étaient inoccupées. J'ai horreur de ça. Sur la
plage, cet esprit grégaire me donne des envies de meurtre. Je me
trouve un coin de sable tranquille, j'installe mes deux serviettes, une
grande une petite, je plie et range soigneusement mes vêtements, puis
mes chaussures Ge ne porte jamais de tongs ni d'autres ridicules
semelles recouvertes de grillages divers) et tac! Un groupe arrive (une
famille en général, bien criarde, bien agitée, avec les gosses chauffés à
blanc par le trajet en voiture dans les embouteillages, le parasol, les
pliants, le chien boudiné qui s'étrangle au bout de sa laisse) et installe
son campement à quelques centimètres de moi, alors que tout autour
de nous on dirait le Sahara en dehors des périodes de fêtes. Je ne pars
jamais. Je souffre sans rien dire, en rêvant d'exécutions sommaires, de
tsunami sélectif après lequel je serais le seul survivant, ou de billet
gagnant à Eurocouillons, qui me permettrait de m'acheter une plage
privée.
L'homme mâchouillait quelque chose, distraitement, et la femme
avait des cheveux jaunes. Je pensai que, vraiment, je préférais dormir
seul, et quittait la terrasse du café.
La Mustang était garée devant les Halles. Le moteur rugit d'abord,
puis ronronna, me reconnaissant, et nous partîmes vers Torsac. Il faut
tourner à gauche, brusquement, à l'entrée de Voeil-et-Giget, sur la
route de Libourne, puis suivre une charmante petite route qui serpente
entre des vallons très verts, pour y arriver.
Quand je dépassai Torsac, des nuages me rattrapèrent, plongeant
dans une ombre violette ce village muet aux tours vides. Les
21premières gouttes s'écrasèrent sur la pare-brise quand j'arrivai devant
Fausse-Serrure.
Je fus surpris. Ce n'était pas le château de la photographie.
FausseSerrure était en bien meilleur état. C'était un vrai manoir, quelque peu
atypique ici, avec une dizaine de tours en saillie, au toit pointu
d'ardoise bleue, toutes octogonales sauf les deux qui me faisaient face,
sur le devant, le tout généreusement hérissé de pinacles et de
paratonnerres, et décoré à plusieurs niveaux de corbeaux en frises
folles. (Ce sont des pierres, pas des oiseaux.)
Dominant légèrement la route et se détachant bien sur un fond de
prairies verdoyantes, la bâtisse a belle allure. On y accède par un long
chemin prisonnier entre une forêt sombre et un haut mur de pierres,
éboulé en maints endroits.
Je me garai dans le parc bien entretenu (classique: gazon et conifères)au
bout duquel on apercevait une succession de dépendances qui contrastaient
par leur état d'abandon.
La grille de l'entrée ne devait pas souvent fonctionner. La pluie et
les tours étaient absolument parallèles, cet après-midi-Ià. Un rideau
s'était soulevé à mon arrivée. Je n'aurais pas à sonner longtemps.
Un géant vint m'ouvrir et s'empara de mon imperméable. J'avais
un peu honte. Cet imperméable était censé être blanc Ge sais bien que
le blanc est plus salissant que le beige, mais Lise avait été intraitable:
c'était celui-là qui lui plaisait, et aucun autre) mais hésitait depuis un
certain temps entre le jaune cire-fondue et le gris ciel-de- Berck,
ignorant superbement les pressings depuis plusieurs mois, malgré mes
milliers de bonnes résolutions aussitôt oubliées. Je pense toujours à ce
que je dois faire quand j'en suis empêché; et j'oublie tout quand cela
devient possible: fixer un dérouleur de papier dans mes toilettes
quand je suis en voiture; ou installer sur la voiture une nouveau
rétroviseur qui traîne depuis des mois dans le garage, quand je suis au
w.c.
Au bout de quelques instants le dénommé Kreutze (comme je
l'appris plus tard) revint pour me conduire au «petit salon », qui
devait faire à peu près deux fois ma salle à manger et ma cuisine
réunies. Tout de suite, Kreutze me fut sympathique. Ni son air ni son
aspect n'avaient rien de jovial, au contraire; il me méprisait
franchement, nettement. Mais au moins avec lui, on savait à quoi s'en
tenir.
Staff vint me rejoindre. Pantalon de velours et gilet en cashmere
assorti, dans des tons d'automne très été indien, parfait gentleman
farmer. Mon costume prit un coup de vieux.
22Je décidai que «L'affaire Staff» me permettrait de renouveler ma
garde-robe et de remplir ma cave. (Ridicule expression que cette
garde-robe: je ne porte jamais de Kilt.)
- Bonjour, monsieur Crumb. Comment allez-vous?
Le ton condescendant et distrait n'appelait en fait aucune réplique,
mais j'en produisis tout de même une, pour dire quelque chose.
- Assez bien, merci. (Je n'eus pas le courage de rajouter le stupide
et automatique: «Et vous? », après lequel en général personne
n'attend de réponse non plus.)
Il me serra la main.
- N'avions-nous pas convenu que vous préviendriez de votre
venue?
Je n'eus pas le temps de parler.
- Asseyez-vous. Prenez-vous du café? Frantz va nous le servir.
Il n'y avait pas à discuter. Je ne discutai pas. J'aurai du mal à
m'endormir ce soir, c'est tout. Je me limitais depuis longtemps à un
café par jour après le petit-déjeuner, et pas trop fort; alerte cardiaque
oblige.
- Alors, avez-vous réfléchi à tout ça ? Avez-vous une idée?
- Je...
- Les documents que je vous ai laissés vous ont-ils suggéré une
piste?
- A vrai dire...
- Il y a en effet des coïncidences troublantes, n'est-ce pas?
- En effet, mais. ..
- Enfm, je suppose qu'un professionnel comme vous
ne se contente pas de présomptions naissantes ou de conclusions
trop hâtives. Vous avez raison. Après tout, vous connaissez votre
travail.
- Je crois, mais...
- Ah, voilà le café.
«Bon, après tout, s'il veut soliloquer, qu'il soliloque; je
soliloquerai plus tard, puisque c'est ainsi ici qu'on se parle. » Nous
bûmes le café en silence. Je me laissai resservir trois fois, sans y
prendre garde. Il était noir comme du charbon; même quand il n'en
restait plus qu'un millimètre au fond de ma tasse, je n'en voyais pas le
fond. Dans trois heures je ferai des bonds d'un mètre de haut à chaque
bruit insolite, et je zigzaguerai entre les bombes toute la nuit dans des
cauchemars électriques.
- Que puis-je pour vous maintenant? me dit-il en synchronisant le
début de sa phrase avec le choc (rude) de sa tasse sur la soucoupe.
23Allai-je pouvoir parler? Oui.
- J'aurais aimé voir où se trouvait le corps, je veux dire le chat,
enfin c'est aussi un corps; enfin, peu importe; la Pizza, quoi. Non, le
Pizza, c'est bien un mâle? (Ca commençait mal. Le café déjà ?) La
pièce où vous l'avez laissé quelques minutes, celle où vous êtes allé
pendant ce temps, et visiter complètement le château. (Fallait-il dire
« château» ou « manoir» ?)
Il fit la moue.
- Bien entendu, si c'est possible, j'aimerais aussi poser deux ou
trois questions à tous les domestiques.
- C'est possible, lâcha-t-il, comme à regret.
Il se passait un doigt sur les lèvres en réfléchissant profondément.
Centaure, son parfum, lui allait comme une seconde peau. Libéré du
haut col d'un manteau et de l'écharpe d'hier soir, son visage à la peau
grêlée posé directement sur les épaules prenait une autre dimension.
Ce si court cou sous son énorme tête vissée sur un corps court aussi,
me le désigna cet après-midi comme un être fantastique, mi-troll
miaraignée me guettant du centre de sa toile. Alors que jusque là, les
êtres d'outre-monde que j'avais côtoyés, lutins, fantômes, fées ou
éléphants roses, avaient toujours été bienveillants à mon égard.
- Par quoi commençons nous?
- Par la visite, si vous voulez bien.
Une visite complète n'était pas vraiment nécessaire, mais j'en avais
très envie. Et puis ça fait plus sérieux. Je suivis mon hôte. « Mon hôte
Staff, hôteStajf... » me répétai-je plusieurs fois dans ma tête, très vite,
avec l'illusion de parler allemand.
Nous visitâmes au pas de course « ce qu'il était utile de visiter »,
dixit Staff, et je pus enfin rester seul; avec l'autorisation de circuler
librement à peu près partout. Je signalerais à Kreutze mon intention de
voir le personnel quand je le jugerais bon.
La «salle d'opération» était en temps normal une bibliothèque.
Tous les livres, époussetés sur la tranche, étaient poussiéreux sur le
dessus. Personne ne lisait dans cette maison. Deux fenêtres donnaient
sur le parc, en direction des bâtiments en mauvais état que j'avais
aperçus à mon arrivée, sur la droite. Toutes deux étaient fermées
quand Staff avait déposé le chat sur la table. Une seule porte
capitonnée ouvrait sur le couloir desservant aussi le petit salon, le
grand salon, la salle à manger et l'office, avec à chaque extrémité une
énorme porte, et le parc, encore. Le voleur aurait dû, soit passer
devant la cuisine, mais Staff affmne qu'il l'aurait vu ; soit sortir par
24l'entrée principale, mais le jardinier qui ratissait le gazon n'avait vu
personne.
Le bon sens me disait que le voleur ne pouvait qu'être un habitant
du château. Mais Staff n'estimerait pas ce bon sens à trois mille euros
Il fallait trouver autre chose.
Je fis plusieurs fois le chemin de la cuisine à la bibliothèque, en
prenant à chaque fois la peine d'ouvrir les tiroirs, de prendre à
l'intérieur quelques ustensiles, puis de les refermer: au maximum une
minute trente, pour quelqu'un de très lent; et Staff ne l'était pas.
« X» avait eu une minute trente pour prendre le chat mort et sortir.
Par où ?
A gauche de l'entrée, contre la façade, majestueux et un peu
dérisoire (pourquoi « dérisoire» ? Je ne sais pas, mais c'est l'adjectif
qui me vint immédiatement à l'esprit; et je sus plus tard qu'il était
juste) un grand escalier conduisait aux étages supérieurs. D'autres
salons, bureau, chambres, cabinet particulier, salle de billard, salle de
concert, etc.
J'allai vérifier, mais Staff avait raison: impossible de sauter du
premier sans se casser quelque chose. Quant à jeter le chat par une
fenêtre... A qui? Et puis la femme de chambre à cette heure-là,
terminait le nettoyage du couloir qui se superposait à celui du
rez-dechaussée. A moins que la femme de chambre elle-même ne fût
chativore, féliniphage, ou quelque chose comme ça ?
Si au moins je savais ce qu'enchâssait de si précieux, le cadavre de
Pizza. .. Pizza! Qui diable avait pu baptiser ainsi un chat angora
blanc? Et quel rapport? L'anchois ?..
Bon. Du calme. J'allumai une cigarette. Le café commençait à
exciter mon estomac, avant de s'en prendre à moi. Je devais avoir l'air
bête, avachi sur ce fauteuil, dans ce couloir, face au mur nu, n'attendant rien
ni personne. «J'ai vu de la lumière,je suis entré. Avec cette pluie... ». Je
devais sourire, sûrement, en dialoguant dans mon for intérieur,
imaginant dans ces décors d'amusants quiproquos de théâtre.
Un courant d'air me fit atterrir. Une fillette parfumée venait de
passer en trombe sans me voir, vêtue d'une jupette symbolique bleue,
qui me laissa entrevoir très vite les deux fossettes rieuses de ses
fesses.
La cendre de ma cigarette chut sur mon pantalon. Pas de cendrier
en vue. J'éteignis ma Chesterfield,mais la gardai aux lèvres. L'habitude de
ne pas gâcher. Le café faisait monter la pression.
Pour faire quelque chose, j'allai explorer une seconde fois la salle
de bain de Staff: et l'armoire où il rangeait ses médicaments personnels.
25Malheureusement le flacon de produit utilisé pour « occire» Pizza me
m'apprit rien de plus. Il s'agissait officiellement de Noix Vomique, ou
semence de Strychnos, c'est-à-dire plus prosaïquement d'un sirop
fortement dosé en Strychnine, un poison violent, célèbre, et démodé.
On était très traditionaliste chez les Staff, et de plus très liés avec un
pharmacien, car cette préparation n'était plus prescrite telle quelle
depuis longtemps. A petites doses, c'était censé lutter contre «la
neurasthénie, l'insuffisance de sécrétion des glandes, la perte
d'appétit, l'alcoolisme... ». En me demandant pour laquelle de ces
affections elle servait, j'ouvris grand l'armoire à pharmacie, et en
examinai le contenu, tout à fait au hasard. Visceralgine forte, Profenid,
Avafortan injectable, Spasfon... Staff avait dû souffrir ou souffrait
encore de coliques néphrétiques. Un sale truc que je connaissais bien
pour l'avoir découvert en Afrique. Beaucoup de médicaments en
emballages usagés, comme dans toutes les maisons. On joue tous un
peu au docteur, avec plus ou moins de réussite. Le flacon de Tozéplexil
m'arrêta. Une idée, comme ça...
Je descendis rapidement, un flacon dissimulé dans la poche de ma
veste, et, bravant la pluie, courut jusqu'au premier bâtiment, qui
servait à entreposer des outils de jardin, et quelques semences. La
vieille porte de bois vermoulu s'ouvrit presque sans que je la touche.
Dans la demie-obscurité je cherchai quelque chose. Oui, voilà. Je
versai un peu de liquide dans un vieux couvercle, et retournai château,
complètement trempé.
Il n'y avait plus qu'à attendre. J'avais prudemment glissé le flacon
dans la poche intérieure de mon imperméable suspendu derrière le
grand escalier.
Les domestiques ne m'apprirent rien de nouveau. Tous paraissaient
sincères; et puis je dois dire, que, déjà, ils ne m'intéressaient plus. Je
ne pensais qu'au résultat de ma petite expérience. Et un peu aussi, à la
nymphette odoriférante qui hantait les couloirs de ce manoir (à la
réflexion « manoir» convenait mieux) élisabéthain. Cependant j'avais
retenu Kreutze un peu plus longtemps que les autres, pour jouer.
- Frantz Kreutze, c'est un peu difficile à dire, non?
- Mon nom complet est Frantz-Joseph Kreutze, Monsieur.
«Frantz-Joseph Kreutze» allait très bien avec le gothique
flamboyant de ce manoir dont l'architecte plagiaire, sous le coup de
multiples inspirations, semblait avoir hésité entre Louis TIde Bavière,
et Charles le Chauve pour la façade.
- Vous êtes au service de Monsieur Staff depuis longtemps?
26« Quelle stupide question! » semblaient dire ses sourcils en accents
circonflexes.
- J'étais là avant que Monsieur ne s'installât au domaine, Monsieur.
Subjonctif délicieux, bourré de mépris jusqu'à la gueule.
- Et cette installation date de quand, mon ami ?
Les sourcils remontèrent.
- Un peu plus de dix ans, Monsieur, si mes souvenirs sont bons.
- Ils sont excellents, mon vieux, excellents.
Avais-je été un peu trop cavalier? Ma réplique, tout à fait spontanée, et
dénuée de toute anière pensée Gene savais rien de la qualité des souvenirs
de Kreutze, ni du passé de Stafl) parut le décontenancer.Je me sentis mal à
l'aise. Tout petit, minable, déplacé. Le seul domestique que j'avais eu en
Afrique, aurait pensé que le subjonctif imparfait était un fonctionnaire
malhonnête. L'habit de petit marquis ne m'allait pas.
- Merci. Ce sera tout.
Impossible après cela, de dire son nom en fin de phrase comme il
est d'usage, en guise de ponctuation sociologique mettant chacun à sa
place.
Je n'avais plus rien à faire ici. La nuit serait bientôt là. Sans rencontrer
personneje retournai dans l'ancienne grange. J'avais vu juste. Je rayonnai.
Je n'étais pas si minable que ça. Quatre à quatre je dévorai les
marches de l'escalier et me précipitai dans la salle de bain, mon flacon
à la main. Après avoir verrouillé la porte, j'échangeai les étiquettes
(étonnamment peu adhésives) entre le flacon de Noix Vomique et
celui de Tozéplexil, aux liquides identiques, d'un beau brun caramel.
Puis je redescendis. Une dernière vérification à faire, derrière les sacs
de graines, et j'aurai beaucoup avancé en peu de temps.
Staff m'attendait en bas de l'escalier.
- Alors Monsieur Crumb, une idée?
- Une petite idée, oui.
J'avais du mal à cacher ma jubilation. Et mon inquiétude.
- Ah. Je serais heureux de la connaître.
- Si vous permettez, Monsieur Staff, je préfère attendre un peu.
Il s'étonna.
- Oui, je ne serai sûr que dans quelques minutes.
- Dans quelques minutes? (Le délai dut lui paraître étrange.) Et sûr
de quoi?
Comment dire sans rien dire?
- Sûr que ma solution est la bonne.
- Ah. Comme vous voulez, fit-il, comme il aurait dit: «Vous êtes
fou mais ça vous regarde. »
27Un silence gênant dura plusieurs secondes. Je voulais partir mais
devinais bien qu'il fallait, en quelque sorte, un mot de conclusion...
prOVISOIre.
- Vous me téléphonerez?
- Pardon?
- Dès que vous serez sûr, vous me téléphonerez. Vers... (Il regarda
sa montre.) Disons vingt heures.
J'ignorai l'ironie volontairement blessante.
- Entendu.
Kreutze, que personne n'avait appelé, m'aida à enfiler mon
imperméable. Je tendis la main à Staff pour prendre congé.
- Ma fille, dit-il rapidement.
Je repliai vivement mon bras qui n'intéressait personne.
- Enchanté.
Elle fit un petit signe de tête, mais ne dit mot. Ce n'était pas
vraiment une fillette, comme je l'avais cru tout à l'heure; mais plutôt
une ravissante adolescente d'âge indéterminé, (<< il n'y a plus
d'enfant ») un peu trop maquillée, trop parfumée, trop décolletée, trop
minijupée. Encore une Lolita de province qui prenait son cul pour de
la crème chantilly. Tous les hommes ne sont pas des gourmands
invétérés. Malheureusement, j'ai un faible assez marqué pour la crème
chantilly.
- Au revoir Monsieur Staff.
- Bonsoir. N'oubliez pas de m'appeler si vous savez quoi dire.
Je hochai la tête en signe d'assentiment complice, et courus sous la
pluie vers ma Mustang luisante. Je sentais dans mon dos le regard de
Lolita qui procédait sur moi à une vivisection exploratoire. J'étais trop
émotif, trop imaginatif. «Du concret, de la rigueur, de la logique »,
avait insisté le vieux bonhomme qui m'avait vendu l'agence après que
j'ai obtenu les certificats nécessaires. «L'imagination, c'est pour les
artistes. Nous, on est des scalpels. », avait-il conclu. Belle définition.
Décidément: vivisection, scalpels, table d'opération... Il faut que je
surveille mon vocabulaire intérieur si je ne veux pas devenir
neurasthénique complètement. Les hôpitaux et les blouses blanches,
ça m'a toujours terrorisé.
Je sortis du parc, tournai vers la route, mais ralentis aussitôt. La
voiture dissimulée dans un chemin creux, je revins vers le manoir. En
contournant le domaine par la forêt, je me retrouvai juste derrière la
grange où je devais voir une dernière chose; avant d'être« sûr ».
La fenêtre fermait mal. Tout fut facile. Quelques minutes après, je
roulais vers Angoulême, d'excellente humeur.
28En vue de Torsac, j'hésitai. Après tout j'avais dit à Staff: « Dans
quelques minutes»... Le désir de parader un peu tout en le surprenant
fut le plus fort. Je montai dans le village et m'arrêtai devant le café. Il
était dit que ce soir-là je ne parviendrai pas à me sécher, me
précipitant sous la pluie dès que mes vêtements paraissaient moins
humides.
Malgré les multiples incommodités, et même parfois le danger
dans ma profession, que représentait l'euthanasie de mon téléphone
portable, j'avais décidé après une courte réflexion, et même de nouveau
provisoirement riche, de ne pas abdiquer ma liberté retrouvée. Non.
Vraiment, non. On me sonnerait plus, ne me sommerait plus jamais, ne
me SMSerait plus de jour comme de nuit; et je n'aurai plus à me
torturer les méninges pour expliquer pourquoi je n'avais pas répondu
dans le centième de seconde suivant la mise en marche de ce
diabolique instrument de libération qui faisait de nous des esclaves.
- Puis-je téléphoner?
- Z'avez pas de portable?
- Non.
- Où ça ?
- Angoulême.
- Ca va. Au fond à droite.
Pas commode le vieux. La cabine, monument historique oublié,
sentait le moisi et le pipi de chat. De chat banal, cela s'entend; pas de
chat de la haute.
- Allô? Monsieur Staff?
- Oui?
Tiens, une ligne directe.
- Crumb à l'appareil. Je sais qui a volé Pizza.
Une longue seconde de silence souligna mon triomphe.
- Vraiment! (Il attendait. Moi aussi.) Et bien parlez!
- Je préférerais vous rencontrer, si vous voulez bien. Ce n'est pas
facile à dire au téléphone.
Il hésita. J'avais marqué un point.
- Vraiment? répéta-t-il, comme à court de mots.
Sa voix avait blanchi. Je n'avais plus envie de plaisanter. Après
tout, ce que j'avais découvert n'avait rien d'amusant pour personne.
- Oui. Demain après-midi à l'agence, si vous voulez.
- Pourquoi l'après-midi? aboya-t-il.
- Parce que le matin je me repose. Je n'ai pas l'habitude de
travailler le dimanche. Une dernière question, Monsieur Staff Ge ne
29

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