Fureurs et cris de femmes

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EAN13 : 9782296164918
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FUREURS ET CRIS DE FEMME

Du même auteur

Elonga. Roman, Paris, Silex. G' Amérakano - Au carrefour. Roman, Paris, Silex.

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0250-X

Angèle

Rawiri

FUREURS ET CRIS DE FEMME

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection Encres noires Sous la direction de Gérard da Silva 11. La mort de Guykafi, Vincent de Paul Nyonda 12. Soleil sans lendemains, Tchicaya Unti B'Kune 14. Orphée d'Afrique, Werewere Liking et Manuna Ma Njock 15. Le Président, Maxime N'Debeka 16. Toiles d'araignées, lbrahima Ly 17. Remember Ruben, Mongo Beti 18. Les ruchers de la capitale, lsmaita Samba Traoré 19. Les Sofas suivi de L'œil, Bernard Zadi Zaourou 20. Du sang pour un trône, Cheik Aliou Ndao 21. Elle sera de jaspe et de corail, Werewere Liking 22. Le dernier des cargonautes, Sylvain Bemba 23. Vive le Président, Daniel Ewandé 24. Quand les Afriques s'affrontent, Tandundu EA. Bisikisi 25. Le pacte de sang, Pius Ngandu Nkashama 26. Les eaux qui débordent, Bassek Ba Kobhio 27. La retraite anticipée du Guide Suprême, Doumbi-Fakoly 28. Au verso du silence, Ernest Pépin 29. L'or du diable, suivi de Le cercle au féminin, Moussa Konaté 30. Biboubouah. Chroniques équatoriales suivi de Bourrasque sur Mitzic, Ferdinand Allogho-Oké 31. Leur figure-là..., Towally 32. La République des Imberbes Mohamed A. Toihiri 33. La re-production, Thomas Mpoyi-Buatu 34. Comme un signe dans la nuit, Barnabé Laleye 35. Prisonniers du Ponant, Emile Ologoudou 36. Retour à Soweto, Sipho Sepamla 37. Fils du chaos, Moussa Konaté 38. La mort faite homme, Pius Ngandu Nkashama 39. La reine captive, David Ndachi Tagne 40. Les sanglots de l'espoir, Hamidou Dia 41. Les filles du président, Julien Omer Kimbidima 42. Dakar, la touriste autochtone, Aissatou Cissokho 43. L'ex-père de la nation, Aminata Sow Fall 44. Vie et mœurs d'un primitif en Essonne Quatre-vingt-onze, Pius Ngandu Nkashama 45. Le jeu des maîtres, El Tayeb El Mahdi 46. L'homme au landau, Caya Makhele 47. Chronique d'une journée de répression, Moussa Konaté 48. Quand Durban sera libre, Mewa Ramgobin traduit par ].-P. Richard, 1988 49. Efuru, Flora Nwapa, traduit par M.-]. Demoulin-Astre, 1988

Je dédie ce roman à mon amie Rita Berthier, morte avant d'avoir donné naissance à ce bébé tant désiré qu'ene attendait.

l La désintégration

Elle se retourne et se met sur son ventre douloureux. Malgré l'heure qui avance, inexorable, en ce matin pluvieux et maussade, elle s'enroule dans les draps humidifiés par une nuit de cauchemar. Oubliant un court instant son abdomen, elle songe aux nombreuses demandes d'emploi qui s'entassent dans son bureau puis, d'un geste de la main, balaie cette pensée étrangère à son inquiétude grandissante. Elle s'étire lentement comme pour juguler cette panique qui progressivement l'envahit. Un sourire ironique aux lèvres sèches et endolories à force d'être mordues, elle se pétrit nerveusement le bas-ventre. C'est qu'elle connaît parfaitement cette souffrance qui immanquablement préfigure l'écoulement abondant de gros caillots de sang. Le fœtus se résorbe presque toujours après une quinzaine de jours d'espoir dément, pendant lesquels elle se retranche dans un mutisme exacerbé par une humeur massacrante. Tous ses sens se mettent alors à l'écoute de cette partie de son corps qui, comme une horloge bien réglée, annonce avec précision l'heure fatale du rejet du corps étranger. Cette fois encore, l'enfant qu'Emilienne attend depuis douze ans refuse de se former et de se fixer dans ses entrailles. Avec des yeux grands ouverts tournés vers le plafond comme si elle fixait un lieu hanté, elle fait glisser sa main droite sur le côté du lit où dort habituellement son époux. Un froid mortifiant lui parcourt le bras qu'elle retire avec effroi. Pour le réchauffer, elle le cale entre ses cuisses au renflement adipeux, ramène le drap sur la tête de l'autre main et, comme s'il s'agissait d'un objet encombrant, la plaque maladroitement contre l'autre. Recroquevillée, telle une fillette qu'elle voudrait redevenir, 9

Emilienne grelotte de tous ses membres meurtris. Ses yeux, gagnés par un picotement subit, s'humidifient. Ecumant de rage, elle serre fortement les dents, mouvement d'exaspération ne parvenant pas à retenir les larmes abondantes qui, ces temps derniers, coulent silencieuses sur ses joues ravagées par deux rides précoces. Ce matin s'ajoute le battement nerveux des paupières qui fait jaillir de chaque œil la larme traîtresse. Les deux larmes maintenant réunies en une grosse goutte tiède coulent lentement le long du cou, puis se séparent de nouveau, chacune s'insinuant dans un pli. Emilienne, qui depuis un instant a la tête calée entre les deux oreillers, s'abandonne à son chagrin. Depuis combien de temps gémit-elle? Elle l'ignore. Et elle s'en fiche. D'ailleurs rien ne compte en cet instant, pas même ce temps après lequel elle court, depuis qu'elle attend... le temps! le temps! Comme c'est long d'attendre ce qui vous tient le plus à cœur lorsqu'on croit ne plus avoir le temps... Elle sursaute lorsqu'on frappe à la porte. Avant que celle-ci ne s'ouvre sur ce visage exprimant la curiosité et qu'elle déteste par-dessus tout, elle a juste le temps de courir vers la salle de bains et de laver à grandes eaux le sien. Il s'agit bien d'elle dont le demi-sourire semble l'interroger; Emilienne darde sur elle un regard furieux. Pour s'en débarrasser, elle prétexte une forte migraine et referme la porte sans attendre ses commentaires. Accablée, dénigrée et vomie par les murs et objets de sa chambre, témoins de son échec sentimental et du délabrement de son corps, elle a le sentiment de ne plus s'appartenir et plus encore de sortir d'un autre monde. Comme dans ses moments de dépression, ses pensées troubles et agitées la ramènent brusquement à une seule évidence: la sauvegarde de sa vie conjugale. Il lui faut, quel que soit le prix qu'elle devra payer, reconquérir son mari qui lui échappe. Elle se recouche cette fois sur le côté gauche et les larmes se déversent au creux de l'oreille avant d'échouer sur le drap. C'est le tic-tac du réveil qui lui rappelle que dehors la vie suit son cours et la ramène à elle. Elle s'étire encore mais cette fois en faisant craquer ses articulations, et dans un ultime effort, se dégage des draps en se secouant de cette torpeur douloureuse dans laquelle elle s'englue avec la résignation d'une personne condamnée à mourir. Emilienne se dirige en chancelant vers la fenêtre, tire les rideaux et les persiennes. Une pluie fine tombe délicatement sur le feuillage touffu des badamiers qui longent la barrière. Après l'orage de la nuit dernière, les feuilles mortes et les badames jonchent la pelouse. Encore maintenant, EIpilienne ne s'explique pas l'attache10

ment de son mari à ces arbres salissants au point de nécessiter un ramassage quasi quotidien. n faut croire qu'il y tient à cause de l'ombrage qu'ils procurent. Pourtant, si la société qui l'emploie ne se chargeait pas de l'entretien de leur villa, ils n'auraient pas pu supporter tous leurs frais domestiques. Le mode de vie à Kampana exige que chaque ménage de cadres ait sa technicienne de maison et son gardien. Les cadres supérieurs n'hésitent pas à embaucher, outre le cuisinier, un jardinier et un chauffeur pour les enfants en âge scolaire. Emilienne et son époux ont à leur service tout ce personnel, excepté le chauffeur. Le jardinier s'occupe du ramassage des ordures et de l'arrosage en saison sèche de cet immense jardin. Deux fois par semaine, le paysagiste et sa main-d'œuvre viennent tondre le gazon, tailler et soigner les plantes et les nombreux massifs.
Il

A quoi me sert tout ceci? s'interroge la jeune femme en

s'éloignant de la fenêtre. Je vis emmurée dans mes problèmes et tout le reste ne représente plus qu'un décor. » Son regard mélancolique effleure lentement la chambre avant de s'arrêter sur le miroir triptyque qui couvre tout un pan de mur et reflète, accrochées au mur d'en face, deux grandes photographies de leur mariage et un nu d'un peintre mystérieux qui n'avait pas jugé utile de signer son œuvre. Elle lève les yeux et s'imagine qu'il fait nuit. Au même moment, une lumière douce et tamisée jaillit du faux plafond couvert d'un tissu froncé en forme d'éventail. Emilienne baisse la tête qu'elle retourne à regret vers le creux du matelas formé par son corps. Le couvre-lit fleuri sur ton vert assorti au tissu du plafond traîne sur une moquette vert pâle très épaisse. Un sourire malheureux s'imprime sur ses lèvres lorsque ses yeux s'attardent sur les chevets, l'ossature du lit et la commode stylisés en panneaux de particules laqués blanc et vernis polyester: une commande faite à Mobilier de France pour marquer d'une pierre Il éclatante» leur premier salaire. Pour obtenir une harmonie totale dans leur chambre, ils avaient dû changer la boiserie de la fenêtre et des placards et peindre celle-ci en blanc laqué. Dans sa mémoire défaillante, Emilienne recherche fébrilement les fantômes blafards de leurs amours brûlantes qui lui arrachaient tantôt des pleurs, tantôt des cris. n ne lui reste hélas! de ces moments d'intimité lointains que des images évanescentes. Quelques-unes se font pourtant plus vivaces. Une nuit, dans l'ascenseur d'un petit hôtel, Joseph, qui n'était alors que son amant, lui avait dans son empressement déchiré tous ses vêtements et l'avait transportée, pendant qu'il la couvrait de baisers brûlants, dans une chambre anonyme tout 11

de blanc décorée. il l'avait ensuite posée avec délicatesse sur la moquette avant de lui faire découvrir tous ses talents d'amant. Ce plaisir fut d'une ivresse presque douloureuse. Au cours des mois qui suivirent, Emilienne s'épanouit au point de susciter l'admiration de son entourage. Sa peau était devenue plus éclatante, sa santé robuste et sa vitalité

contagieuse.

Elle acquit une assurance

provocatrice.

Il

Seul

'l'amour peut opérer une telle métamorphose chez une femme)), commentaient ses collègues de fac. Emilienne planait au-dessus de ces remarques. Elle savait, disons plutôt qu'elle croyait que son bonheur résisterait même à la mort. Pour se rassurer quant à la tangibilité de cet amour enivrant, elle sautait littéralement sur Joseph, l'inondait de baisers et le couvrait de caresses chaque fois qu'ils se retrouvaient. Tel un chat sur les genoux de sa maîtresse, il roucoulait et se trémoussait dans tous les sens. Emilienne secoue énergiquement la tête pour effacer ses souvenirs meurtriers, elle se détourne du lit et se dirige dans la salle de bains. Sous la douche, les jets d'eau froide raniment son corps. Elle serait bien restée sous l'eau si elle n'était contrainte de se rendre au bureau. C'est donc à regret qu'elle enjambe le bord de la baignoire. Et avant même qu'elle n'ait pu poser le pted de l'autre côté, son poids manque de l'étaler sur le carrelage. Combien de kilos a-t-elle pris depuis son mariage? Chaque fois qu'elle baisse les yeux sur le pèse-personne, elle est saisie d'une angoisse phobique, Le pèse-personne est devenu un jouet sur lequel viennent sautiller les enfants, les rares fois où ils pénètrent dans sa chambre. il y a longtemps qu'elle l'aurait mis au rebut si son époux ne s'y était opposé. Devant la glace encadrée de spots lumineux, qu'elle affronte avec dépit, elle triture la chair ramollie et adipeuse des bras, du ventre et des cuisses. Elle ne peut cependant soutenir longtemps la vue d'une autre elle-même, à laquelle elle ne s'identifie pas. Elle s'en éloigne, un goût saumâtre dans la bouche, et va sortir de la penderie un ensemble jupe en crêpe blanc. Tournant le dos au miroir mural, elle défait ses tresses et ramène les cheveux peignés vers la nuque, les enroule et les maintient à l'aide de petites épingles. Le toucher de cette chevelure terne et sèche qui fut pourtant son atout majeur assombrit davantage son humeur. Peu importe si le chignon n'est pas bien ramassé sur la nuque, elle ne veut plus pour la journée se revoir dans un miroir. Rapidement, elle s'applique une couche de rouge à lèvres, met ses chau,ssures noires et prend dans la commode un sac en bandoulière de la même couleur. En ouvrant la porte, elle se retrouve nez à nez avec Eyang 12

qui, la main levée, était sur le point de tambouriner à la porte. Une manie qu'elle n'est pas sur le point d'abandonner et ce malgré les remontrances de son fils qui finissent toujours par la même rengaine: - Ma parole! Tu es réellement sourde. N'entends.tu donc jamais quand on te répond? Il va falloir que je t'amène un de ces jours chez l'oto-rhino. - Ah! Tu vas quand même travailler! Ton silence m'a inquiété. Elle passe la tête dans l'entrebâillement de la porte au moment où Emilienne, courroucée, est sur le point de la refermer. Elle lui lance un regard retors et réplique sèchement: - Il n'est pas rentré de la nuit. Ne l'as-tu pas remarqué tout à l!heure ? D'ailleurs il te suffit de jeter un coup d'œil dans le garage. Les épaules rentrées, le regard fuyant, Eyang bat en

retraite. Il Tiens, se dit Emilienne, On dirait qu'elle veut éviter la guerre ce matin! Il
Elle claque la porte qu'elle menaçant sort de la maison. Dans la voiture, douleur s'intensifie il sera complètement ferme à clef, et d'un pas

elle porte derechef la main à son ventre. La au niveau du nombril, elle est plus aiguë,
Il

on dirait une lame de rasoir incisant son intérieur.
désintégré,
Il

D'ici ce soir

maugrée-t-elle,

il ne restera

qu'un utérus inutile.

Le coude sur le rebord de la fenêtre de la

voiture et l'autre main polissant machinalement le volant, Emilienne attend, patiente, sur le boulevard Charles de Gaulle, que le feu passe au vert. Le feuillage touffu des majestueux cocotiers et palmiers bordant le boulevard se balance doucement et par intermittence au gré d'un vent et d'une pluie fine et capricieuse. Les premiers clients de la matinée et les travailleurs retardataires recroquevillés sous leurs parapluies parcourent les rues perpendiculaires et les devantures des magasins au pas de course. Sur la chaussée, la queue des automobilistes s'allonge interminablement comme chaque fois qu'il pleut. Les plus impatients klaxonnent nerveusement, provoquant ainsi un tohu-bohu qui exacerbe les nerfs déjà éprouvés de la jeune femme. Heureusement, elle oublie vite l'embouteillage et les bruits pour s'enfermer dans ses souvenirs qui ne tardent pas à surgir dans sa tête. Son histoire d'amour défile devant elle comme sur un écran géant. Elle a pleinement retrouvé la mémoire.

13

Après une liaison d'un an pendant leurs études universitaires à Paris, les deux jeunes gens avaient décidé de se marier. Conformément à la coutume, ils se présentèrent pendant les vacances aux deux familles pour leur faire part de leurs intentions. Les deux fiancés qui s'étaient fixé rendez-vous dans un bar de la ville s'étaient d'abord rendus chez la veuve Eyang. C'était une femme d'environ 50 ans à l'époque, débordante de chair et de vitalité. Elle s'habillait simplement mais portait ses toilettes avec une certaine élégance. D'ailleurs elle était naturellement distinguée, une distinction due essentiellement à son port de tête, sa démarche et ses gestes d'une lenteur mesurée. Les traits de son visage encadré par une chevelure à la garçonne étaient plutôt ordinaires. Son mari venait de mourir et elle s'accrochait désespérément à son fils dont elle n'avait tiré jusque-là que de grandes satisfactions. Joseph l'adorait, et si ses études marchaient bien, c'était en partie pour ne pas la décevoir. Elle habitait dans un quartier populaire avec sa fille, de cinq ans la cadette de Joseph. La maison en bois était bien aérée et nette. Le mobilier modeste mais bien entretenu prenait de la valeur dans un tel cadre. Après que Joseph lui ait présenté sa fiancée, elle rentra dans une colère vive que ne lui connaissait pas son fils. - Tu n'épouseras pas une fille de cette ethnie tant que je vivrai! Pour marquer son opposition, elle avait craché bruyamment entre les jambes de son fils. Les amants s'étaient échangé des regards abasourdis. - Si c'est bien moi qui t'ai fabriqué et porté dans ce ventre pendant neuf mois, avait repris la mère en donnant plusieurs fois de grands coups dans son abdomen, je t'interdis de revoir cette personne. Ne sais-tu pas que ces gens-là nous méprisent et se croient plus évolués que nous? Je me demande parfois s'ils ne sont pas malades dans leur tête. TIexiste de jolies filles instruites chez nous aussi. Elles attendent que tu t'intéresses à elles au lieu d'avoir les yeux fixés sur cette... La phrase inachevée au bout des lèvres, elle avait toisé Emilienne et ramené d'un geste brusque les pans de sa robe qui ne tenaient pas en place entre ses cuisses. La chaise sur laquelle elle était assise craquait à chaque fois qu'elle remuait. Elle reprit son tricotage avec acharnement. Emilienne qui comprenait parfaitement leur dialecte ne put s'empêcher de s'énerver. Ses paupières battaient lourdement. Joseph lui sourit et lui fit un clin d'œil complice. Elle se calma. Très en colère et bien que gardant son calme, Joseph lui répliqua: - Cette attitude est indigne de toi, ma mère. J'ai honte. 14

J'épouserai Emilienne dès que nous aurons regagné la France. Te rends-tu compte que tu viens de perdre un fils? A moins que tu ne lui présentes tes excuses, je ne t'adresserai plus la parole. Rassure-toi, je continuerai d'habiter à la maison jusqu'à mon départ, pour sauver les apparences. Pendant un court instant, Emilienne avait cru voir les cheveux courts d'Eyang se dresser sur sa tête et ses mains trembler. Au moment où elle voulut se retourner vers Joseph, elle vit la vieille femme brandir l'aiguille à tricoter et la lancer en direction de son fils qui eut juste le temps de l'esquiver. L'aiguille était allée se planter sur le mur en bois. Sur le bord de la route où ils attendaient le passage d'un taxi, la jeune femme encore très énervée se serra contre son fiancé.
~

Si elle n'avait pas été ta mère. je lui aurais assené une
Qu'allons-

belle gifle. Puis changeant de ton elle demanda: nous faire? Et si elle nous maudissait!
~

Ne t'inquiète

pas, elle ne peut pas nous faire de mal.

J'aime beaucoup ma mère mais il fallait que je réagisse comme je l'ai fait. Allons plutôt voir tes parents. Les as-tu laissés à la maison? ~ Ils y étaient à 14 h. Ma mère y sera de toutes les manières. Elle ne sort pratiquement pas. ~ J'espère qu'il ne seront pas, eux aussi, désagréables. Le taxi les avait déposés à l'entrée de la cité des médecins clôturée de grillage. Les villas étaient immenses et modernes. Des allées en latérite séparaient les rangées de maisons. Certains locataires, pour créer une sorte d'intimité chez eux, y avaient planté une haie de fleurs. La porte de la cuisine qui donnait sur la cour extérieure était grande ouverte. Du dehors les passants pouvaient voir Rondani piler de la banane. Emilienne entra seule dans la cuisine envahie par le fumet d'un sanglier qui mijotait sur la cuisinière. ~ Ça sent bon! s'exclama la fille en soulevant le couvercle. Je sens que je vais me régaler ce soir. Peux-tu te laver les mains et enlever ce tablier un instant maman, je veux te présenter quelqu'un.
~

Ce n'est pas l'heure des visites ma fille, et qui veux-tu

me présenter? ~ Mon fiancé, annonça Emilienne en arborant un sourire énigmatique. Le mortier s'était échappé des mains de la mère et avait roulé par terre.
~

Il était temps, ma fille. Je commençais à m'inquiéter de

ton manque d'intérêt pour le mariage. Fais-le entrer par l'autre porte. Il ne faut pas qu'il me voit dans cet état. 15

Rondani s'était rapidement lavé les mains, avait essuyé la sueur qui perlait sur son front et jeté négligemment le tablier sur le tabouret qu'elle venait de quitter. Joseph, pendant ce temps, se familiarisait avec les objets de la maison. Tout dans cet intérieur paraissait appartenir à une époque révolue; les fauteuils dont les lianes pendaient de tous les côtés, des assiettes en céramique terne et des photos floues sur des cadres en plastique. - Bonjour mon fils. Rondani tendit la main à Joseph. Un regard brillant et un large sourire illuminèrent son visage en le rajeunissant d'une bonne dizaine d'années. Rondani courut vers un vieux meuble en bois qu'elle ouvrit avec fracas, sortit une bouteille de whisky et trois verres. Au moment où elle se baissa pour poser son plateau, elle culbuta le pied de la tablette. Elle perdit l'équilibre et faillit se retrouver par terre si Joseph ne s'était pas précipité pour la retenir. Les verres et la bouteille s'entrechoquèrent mais ne se cassèrent pas. La dose de whisky qu'elle servit à Joseph se répandit sur la nappe brodée de papillons mise sur la tablette. - Pardonnez ma maladresse mes enfants, ce n'est pas tous les jours que je reçois un futur gendre, ironisa-t-elle. Emilienne sourit à sa mère et serra tendrement la main de Joseph. Rondani recommença son opération avec cette fois plus de maîtrise. Elle invita les fiancés à lever leur verre. Elle but d'un trait celui qu'elle s'était servi - elle ne buvait jamais d'alcool lorsqu'elle était seule mais ne s'en privait pas quand elle avait des visiteurs. Posément, le jeune homme prit la parole: - Je suis très heureux de faire votre connaissance, maman Rondani, et regrette qûe papa Openda ne soit pas là. Je ne sais pas si nous devons attendre qu'il revienne du travail ou reporter cet entretien à un autre jour. Ragaillardie par la boisson alcoolisée, Rondani regardait Joseph sous toutes les coutures. « Il est très bien ce jeune

homme

Il

conclut-elle en se frottant ostensiblement

les mains.

- Comme tu veux mon enfant, mais je crois qu'il rentrera tard. Depuis qu'il est devenu docteur, il soigne certains malades chez eux après son travail à l'hôpital. Il ne se repose même plus le jour du Seigneur. Une chose sur laquelle je ne suis pas d'accord avec lui. Enfin! Ma fille vient de me dire que vous voulez vous marier. Comment t'appelles-tu mon fils et de quelle région es-tu? Il devient difficile aujourd'hui de faire la différence entre les ressortissants du Nord, du Centre et du Sud. Vous ne parlez plus que le français même avec vos parents. Elle sourit à Joseph en se calant sur son fauteuil. 16

Je m'appelle Ezang Joseph et je suis du Nord. Ma mère... Il s'arrêta de parler lorsqu'il vit les épaules de Rondani s'affaisser. Son regard, quelques minutes plus tôt confiant et enchanté, devint fuyant. Son sourire qui s'était figé lui donna un air hébété. Pour toute réponse, elle s'était levée et avait ordonné à sa fille sur un ton sec de la suivre dans sa chambre. - Qu'est-ce qui t'arrive? T'aurait-il envoûtée ou quoi? débuta-t-elle en s'affalant sur le lit après avoir refermé la porte derrière elles. Ne me dis pas que tu veux te marier avec un étranger pour salir notre lignée. Aucun de tes aïeux n'a épousé une femme de cette région. Même mon grand-père qui avait chié des bâtards un peu partout dans ce pays n'est pas monté jusque là-bas. Il n'a jamais, tu m'entends, je dis bien jamais, déboutonné sa braguette devant une femme de cette région. Tu penses bien que ça se serait su, c'est bien simple il aurait été le premier à le dire. Et c'est toi, ma fille, qui a été dans les grandes écoles, qui veut mettre le poison dans notre sang pur! Sais-tu que les enfants que vous aurez, ce qui reste à voir, ne t'appartiendront même pas? ! Devant le sourire narquois de sa fille, Rondani poursuivit: - Chez ces gens-là, les enfants appartiennent aux pères et aux oncles. Tu vois ma fille, il vaut mieux dans ces conditions renoncer à une décision aussi avilissante. Ce n'est pas fini, je vais t'apprendre autre chose: ils se marient à nos filles par vengeance. Oui, oui, ne ris pas bêtement, ils se vengent pour avoir été nos esclaves. Mon arrière-grand-père en avait des centaines. Ce n'est pas par... - Arrête à la fin, gronda Emilienne en se levant. Dis-moi maman, ne serais-tu pas toi-même l'arrière-petite-fille d'un esclave? Et puis sais-tu seulement d'où tu viens? Peut-être d'un aïeul esclavagiste qui aurait échangé ses propres frères contre du mauvais tabac et un fusil sans cartouches. Tu ne sais plus ce que tu dis. C'est parce que je suis une femme de mon époque que je ne veux pas rentrer dans ces considérations moyenâgeuses. Nous sommes dans les années 1980 et toi tu me parles encore d'esclaves qu'aurait eus ton arrière-grandpère! Il faut le faire! Elle arpentait la chambre les bras croisés sur le dos - une manie qu'elle tient de son père. - Tu es bien placée pour savoir que les hommes d'ici sont très autoritaires - ce qui n'est pas le cas de Joseph, je tiens à le souligner - et ont une tendance fâcheuse à écraser leur compagne. Ce comportement n'implique nullement une vengeance de leur part. Je ne te comprends pas. Elle alla se rasseoir à côté de sa mère avant de continuer, les yeux fixés sur elle: - Peux-tu me dire ce que ta chère ethnie a de plus que les 17

-

autres? Dans le milieu que tu défends avec hargne et dont tu prônes sans cesse les soi-disant vertus, je ne vois qu'égoïsme, jalousie et complexes. Les enfants que nous aurons, car nous en aurons ne t'en déplaise, seront bien à nous. Je compte bien me marier avec un homme et non avec une famille. Je veux que tu comprennes une bonne fois pour toutes que je l'aime et que c'est avec lui que j'ai l'intention de faire ma vie. Qu'avez-vous donc, la mère de Joseph et toi? Elle souffre d'un complexe d'infériorité tandis que toi, tu juges tes compatriotes à partir d'un piédestal que tu t'es créé dans ta tête. TIy a quelque chose qui ne tourne par rond dans notre société. Et dire que tu te dis chrétienne! Tu me donnes envie de vomir. Emilienne observait sa mère chez qui chacune de ses phrases provoquait d'imperceptibles convulsions. Jamais elle n'avait été insolente avec elle. Et elle regrettait déjà d'être allée aussi loin. TIétait cependant impératif qu'elle lui exprimât sa résolution par des arguments percutants. Avant de rétorquer avec plus de fermeté, Rondani avait avalé bruyamment la salive accumulée dans sa bouche. - Si je t'ai bien suivie, la mère de ton fiancé - ce mot fut prononcé sur un ton méprisant qui fit tourner vivement la tête de la fille - est elle aussi contre votre union! Eh bien ça ne m'étonne pas. Quelqu'un de sensé ne va pas braver des principes et des coutumes en renonçant à sa fierté tout bonnement au nom de l'amour. Contrairement à son habitude dans de pareilles circonstances, Rondani avait été relativement calme. Ce qui n'augurait rien de bon. Ce calme était plus à craindre chez elle que l'emportement excessif. Emilienne voulut en finir au plus vite. - Ecoute-moi attentivement. Je me marierai avec Joseph envers et contre tous. TIest grand temps que nous changions de mentalité. Si vous vous étonnez que nous soyions encore exploités par tous les étrangers qui viennent dans ce pays, l'explication est fournie par des attitudes comparables aux tiennes. Si nous ne sommes pas en mesure de tisser des liens solides aves nos compatriotes, comment peut-on espérer voir naître à Kampana un esprit nationaliste? Voir des gens animés par un même élan pour les intérêts de notre pays. Je me demande pourquoi je te dis toutes ces choses que tu ne peux pas comprendre. Je suis navrée de te désobéir mère. Je ne m'attends pas non plus à ce que père m'approuve. Lorsque vous changerez de jugement, vous saurez bien où me trouver, si je ne suis pas retournée en France. Adieu! Elle s'était ruée dans sa chambre et mit pêle-mêle ses vêtements dans ses valises. Le cœur battant, Rondani avait assisté, blessée et impuissante, au départ fracassant de sa fille. 18

Le regard d'Emilienne s'assombrit après la longue évocation de ces tristes souvenirs. ccLe moins que l'on puisse dire,

pense-t-elle, c'est que mon mariage était mal parti

Il.

Elle gare

sa voiture dans le parking souterrain réservé aux responsables de la Société nationale d'entretien de bâtiments administratifs. Cette grande boîte s'occupe essentiellement de la réfection et de l'entretien de tous les bâtiments administratifs de Kampana. Elle a par conséquent des succursales dans toutes les grandes villes. Point n'est besoin d'insister ici sur la masse d'argent considérable qui devrait rentrer dans les caisses. Bien évidemment, tous les dirigeants jouissent d'avantages financiers et matériels massifs. Etre dirigeant de la SNEBA, c'est avoir réussi sa vie professionnelle et sociale. Le directeur général est mieux payé qu'un secrétaire d'Etat. Comme dans toutes les sociétés d'Etat, on y entre par décret présidentiel et on en ressort par un autre décret pour être promu à une fonction plus élevée souvent politique ou pour devenir moins que rien. Emilienne obtint son poste de directeur chargé des affaires administratives grâce à un ancien collègue de fac devenu ministre, natif de sa région. Avec la désignation du nouveau directeur général il y a un an, l'entreprise a enregistré une légère baisse de son rendement et, par voie de conséquence, de ses rentrées financières. Non satisfait d'avoir remplacé des agents de maîtrise par des membres de sa famille et par des protégés d'hommes influents, monsieur Poutou dilapide l'argent de la société et ralentit ses activités. D'aucuns disent que cette société dans quelques années - voire quelques mois sera au bord de la faillite. En attendant le dépôt de bilan, l'encadrement, au fait de ce déclin, se sert directement dans la caisse en prenant naturellement toutes les précautions nécessaires. Lorsqu'Emilienne franchit le long couloir de la SNEBA,la moitié des bureaux sont fermés. Seuls les expatriés sont à leur poste. Il est certain que leurs portes ont été laissées intentionnellement ouvertes. Les nationaux viennent travailler une heure voire deux après l'ouverture officielle. En sa qualité de responsable, la jeune directrice avait tenté, en vain, de discipliner le personnel par des notes de service et des lettres d'avertissement. Un jour, un cadre de la société vint la voir et lui tint à peu près ce langage: - Il est tout à votre honneur de chercher à rééduquer les employés. Moi aussi à mon arrivée dans cette boîte j'avais des principes. Je croyais fermement que chaque employé était tenu d'accomplir sa tâche avec discipline et efficacité pour la bonne marche de notre société. De plus, je me disais que je travaillais 19

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