Gecko

De
Publié par

Guadeloupe.  Ville de Pointe-à-Pitre.  Le jour se lève sur la place de la victoire, révélant un corps atrocement mutilé .  L'esquisse d'un mystérieux lézard tracé avec le propre sang de la victime s’exhibe sur les pavés du site.  Très vite, l’île est le théâtre de meurtres perpétrés par ce qui se révèle être une créature ayant l'aspect d’un chien monstrueux.  À chacune des tueries, l’horrible signature écarlate est omniprésente : un gecko dont on dit qu'il est de mauvais augure.  Les inspecteurs Nicolas Rousseau et Marie Kancel se lancent dans une enquête où sorcellerie et croyances populaires vont se mêler. 
Publié le : mercredi 23 mars 2016
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026204565
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

John Renmann

Gecko

 


 

© John Renmann, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0456-5

Image

Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

Du même auteur :

 

Les colonnes du temps

 

John Renmann

 

 

 

 

GECKO

Roman

 

 

 

 

 

 

Pour ma tendre mère,

qui a toujours su renverser mes montagnes

 

 

 

 

 

Mwen enmé ou Sa ki la pou’w, dlo pé ké chayé’ y

Ce qui t’est destiné sera un jour à toi

Proverbe créole

 

1
LES CROCS ET LA PROIE

 

Pointe-à-Pitre, centre-ville, 04h37.

Abu Sissoko court. Il court à en perdre haleine. Il court comme il n'a encore jamais couru.

Pourtant, Abu n’a jamais été épris de sport en général, et de course à pied en particulier.

Il a même toujours éprouvé le plus profond mépris pour tous ceux qui pratiquent assidûment le footing.

« Pourquoi courent-ils, ces abrutis ? » s'est-il toujours demandé.

« Quelle stupidité que la course à pied ! » a-t-il toujours clamé à cor et à cri.

Il s'est toujours dit qu'il fallait une bonne raison à un être doté de toutes ses facultés mentales pour qu'il coure ainsi. La quête de la performance individuelle est pour lui une belle ânerie juste bonne à faire gonfler les chevilles, dans tous les sens du terme.

Mais, cette nuit-là, Abu Sissoko est loin, très loin des diatribes virulentes à l’égard du sport. Il a une bonne raison de courir, il en est même à regretter de ne pas être un champion du cent mètres.

Un vif point de côté le fait grimacer, ses tempes battent au rythme de son cœur malade et ses poumons ont du mal à suivre la cadence. Il a de plus en plus de mal à respirer.

Le hurlement du métal traîné au sol se fait entendre, un frisson parcourt son épine dorsale. Ne pas se retourner, surtout, ne pas se retourner…

 

La créature se déplace à quatre pattes, elle pourrait aisément rattraper le fuyard, mais souhaite faire durer le plaisir. Elle n’a aucune peine à le distinguer malgré l'obscurité, elle est nyctalope. Quand bien même, son odorat infaillible lui permet de rester focalisée sur sa proie. Elle suit la traînée olfactive comme un aveugle suit de la main une rampe d’escalier, percevant l’odeur si particulière des humains, une odeur de terre mouillée, une odeur rance. Elle les déteste tous autant qu'ils sont et, plus particulièrement, celui que sa maîtresse lui a jeté en pâture. Le métal, lourd, gêne quelque peu ses mouvements et, durant un bref instant, elle maudit sa condition. Elle passe une langue râpeuse sur ses babines, grogne, puis claque des dents en fixant son gibier.

Il peut courir, elle prendra son temps.

 

Abu se hâte, courant ventre à terre. Il n’est pas résigné. Il se refuse à croire que ses minutes sont comptées. Il doit vite remonter la rue Saint John Perse et atteindre le sanctuaire au moment opportun. Il lutte pour ne pas se retourner, cela accentuerait très probablement sa panique. Même s’il se dit que la peur agit certainement comme le plus puissant des dopants, il sait qu’elle n’aura pas cet effet sur lui. Tout à cette réflexion, il trébuche et se rattrape de justesse, ignorant le jeune homme qui se répand en invectives, à ses pieds.

Le garçon s’était assoupi à même le trottoir, fortement aidé en cela par le demi-litre de ti-punch consommé il y a une trentaine de minutes.

Convié au baptême de son neveu, il a prétexté un besoin de prendre l’air, cherchant à répondre, en vérité, aux appels lancinants de son estomac. Les festivités qui suivirent la cérémonie religieuse furent particulièrement arrosées, une habitude sous ces latitudes. Il savait qu’il aurait dû se contenter, raisonnablement, du chodo1, mais il a une fois de plus succombé au chant si envoûtant de l’alcool de canne.

La douleur irradiant son genou piétiné est très vite remplacée par une autre, hurlante, issue des profondeurs de ses entrailles. Après avoir colonisé son estomac, le rhum a décidé d’investir le caniveau. Le goût âcre de la bile déclenche une succession de haut-le-cœur, il gémit sous la puissante contraction de ses muscles abdominaux.

 

« Maudit soit l’humain ! » pense la créature, courroucée.

Elle commence à comprendre où Sissoko veut en venir. Elle ne peut s’en prendre qu’à elle-même : en voulant s’amuser avec lui elle n’a pas prêté garde aux morsures de l’aube. L’odeur de l’eau salée se fait de plus en plus forte, le quai n’est pas loin. Elle ne prête pas tout de suite attention au jeune humain dont l’estomac se vide de son contenu. Ce dernier se fige d’effroi au moment où leurs regards se croisent. La créature s’arrête puis, après avoir rapidement jaugé ce sac d’os, elle se dit qu’il fera office de menu fretin. Mais une décharge lui brûle le cou, lui rappelant sa mission première, elle grogne puis tourne vivement la tête vers Sissoko. Sa proie est désormais à portée.

Maintenant, ça suffit !

Elle frappe le sol de ses puissantes pattes arrière, prenant une vive impulsion.

La promenade a assez duré, il est temps d’en finir…

 

Abu est tout près du but.

Les premiers rayons du soleil ne vont pas tarder à illuminer la voûte céleste, il doit faire vite, la ville de Pointe-à-Pitre s’éveille peu à peu.

Dans quelques minutes, elle va fourmiller d’étudiants, de touristes, de commerçants, tous pris dans la routine quotidienne. Mais ce matin sera très certainement différent de tous ceux qu’ils ont vécus jusque-là. Sissoko a atteint son but ! Mais, non ce n’est pas possible !

Il est pris d’un vertige, aurait-il couru pour rien ?

Il tourne la tête vers l’océan, dépité, mais esquisse un léger sourire en voyant pointer les premiers rayons du soleil. Les bras de l’astre dessinent une arabesque autour d’une petite bâtisse, proche du sanctuaire, il y perçoit quelque chose. Abu rassemble ses dernières forces et reprend sa course vers ce qu’il sait être son salut.

C’est à cet instant qu’il sent une masse s’écraser contre son dos. Une vive douleur s’éveille dans sa nuque, lui brouillant la vue. Il chute violemment, sa poitrine heurtant le sol dans un bruit sourd.

C’est au moment où l’haleine fétide de la créature l’asphyxie littéralement qu’il sait qu’il va mourir.

Il hurle, mais nul son ne sort de sa bouche, des dents acérées se sont depuis longtemps refermées sur sa gorge…

 

2
PEUR SUR LE MARCHÉ

 

Pointe-à-Pitre, place du marché de la Darse, 05h32.

Les premières marchandes commencent à investir le quai de la Darse. Les étals se montent en un temps record, chacune à son emplacement préétabli. Le tissu Madras est porté ostensiblement et les créoles scintillent aux oreilles.

Le maquillage, assez prononcé, accentue les expressions du visage, les rendant encore plus avenantes. Le tout est de faire couleur locale autant que possible dans le but d’attirer le chaland métropolitain. En effet, le touriste de l’hexagone est le plus curieux, donc le plus amène et, finalement, le plus prompt à l’achat.

Les questions qu’il pose sont toujours les mêmes :

« Quel est le nom de ce fruit étoilé ? »

« Pourquoi ces mangues sont-elles plus filandreuses que les autres ? »

« Comment prépare-t-on le fruit de l’arbre à pain ? »

Et elles appellent toujours les mêmes réponses :

« C’est le Carambole, son goût est légèrement acidulé, mais vous l’utilisez surtout en ornement culinaire »

« Là tu as le mango-fil et ça, c’est le mango-pomme, Doudou ! Moi je préfère le mango greffé, c’est le mélange des deux ! »

« Le fruit à pain doit être cuisiné comme la pomme de terre. Mets-le plutôt dans une cocotte-minute ! Ce sera plus facile pour toi !»

Les acheteurs adorent l’accent créole, parfait, ne surtout pas tenter d’adopter le parler métropolitain, ça ne le fera pas.

 

Un peu plus bas, le long du quai, ce sont les pêcheurs qui vantent leurs prouesses, parfois en les exagérant quelque peu.

Comme le veut la tradition, ils ont la possibilité de vendre leurs poissons sans poser pied à terre. Leurs petites embarcations solidement arrimées, ils décrivent, chacun leur tour, leurs luttes acharnées pour remonter à bord un ou deux espadons hargneux. Certains racontent qu’ils ont manqué se faire embrocher par un de ces escrimeurs de la mer qui se serait même redressé sur sa nageoire caudale !

Cette pure extrapolation fait partie du folklore marin et permet, entre autres, d’évacuer le stress consécutif à ces longues journées passées en mer.

Les bonites, vivaneaux et orphies sont couverts de glace pilée, tandis que les chatrous2, plus prisés par les locaux, sont, pour la plupart, conservés vivants dans des bacs d’eau de mer.

Les pêcheurs se gaussent en mimant le touriste qui se pincera le nez ou aura un haut-le-cœur en humant l’odeur, pourtant presque enivrante, du poisson frais.

 

Mais, ce matin-là, ce ne sont pas des effluves marins qui embaument la baie de Pointe-à-Pitre. Il flotte comme une atmosphère de mort.

Un premier cri d’horreur retentit, c’est Man-Luce, l’une des marchandes d’épices, qui est la première à découvrir le corps. Ses consœurs ont immédiatement accouru, hagardes, suivies par les pêcheurs dissimulant à grand-peine leur effroi.

Les uns placent leur main devant leur bouche, pris de nausées, les autres se signent en murmurant une prière ou en se tournant vers l’église de Massabielle.

Un second cri déchire l’air : Abu Sissoko, du moins ce qu’il reste de lui, gît sur la place de la victoire. Sa dépouille repose au beau milieu de la piste circulaire, sur le socle serti du sceau de la ville.

Allongé sur le dos, la tête tournée de côté, les yeux exorbités, il affiche un sourire énigmatique, figé pour l’éternité. Il semble contempler avec mélancolie le sac et le ressac de la mer des Caraïbes.

À la vue du sang fuyant son corps sans vie, nombre de témoins se signent davantage en reculant, avec effroi. La rumeur, d’abord discrète, se meut en un tintamarre. On ne s’entend plus parler, on crie, hurle, gesticule, se signe de plus belle en récitant litanies improvisées et prières apprises par cœur.

Alain, le pêcheur de congre, joli bébé d’un mètre quatre-vingt-douze pour cent vingt kilos, est le premier à ordonner de sa voix forte : « Calmé zot !3 ». Le silence se fait, tout juste troublé par le cri des frégates mâles qui fendent l’air en exhibant fièrement leur sac gulaire.

Au bout de quelques secondes, voyant que tous se tournent vers lui, le regard interrogateur et comme s’il avait lui-même lu dans leurs yeux, le colosse rajoute, vindicatif :

« Crié lapolis !4 »

 

3
LES CHIENS

 

Pointe-à-Pitre, place de la victoire, 07h05.

Les forces de l’ordre ont investi les lieux et ont très vite bouclé la zone. La place étant un point névralgique de la ville, la fermeture des voies et de certaines rues entraîne un véritable capharnaüm citadin. Les locaux, tout comme les touristes manifestent leur mécontentement de manière assez virulente auprès des autorités.

Bien entendu, de nombreux curieux se sont amassés derrière les barrières de sécurité. D’autres profitent du « spectacle » gracieusement offert par la police, depuis leurs balcons ou scotchés aux fenêtres de leurs appartements.

 

L’inspectrice Marie Kancel observe le corps atrocement mutilé de Sissoko. Elle prend note de tous les détails : position du cadavre, nombre de blessures, leur gravité et la nature des plaies. Sa vision gênée par une mèche rebelle, l’enquêtrice ramène ses cheveux ondulés en arrière. Au bout de la troisième fois, elle se décide finalement à en faire un chignon.

« Qu’en pensez-vous ? »

La voix forte la ferait presque sursauter, elle n’a pas entendu arriver l’homme derrière elle. Le pas furtif, l’inspecteur Nicolas Rousseau, ajuste ses lunettes sur son nez épaté. Il ne laisse pas le temps à son équipière de lui répondre et s’accroupit à quelques centimètres du cadavre, faisant fi des avertissements de la police scientifique.

L’enquêteur a un mouvement du menton, indiquant les multiples plaies couvrant le corps de la victime.

« Voyez les marques laissées par les morsures, elles ont toutes une forme et une taille différentes. Pour moi, ce pauvre hère a été agressé par une meute de bâtards alors qu’il allait admirer le lever du soleil. »

Marie fronce les sourcils en observant à nouveau la position du corps, qui de toute évidence a été volontairement déposé sur le socle. De plus, bien que dans un très sale état, le macchabée n’a pas été dévoré, à proprement parlé. Tout cela ressemble plus à une mise à mort qu’à l’organisation d’un banquet festif, avec la victime en fruit de la chasse.

 

L’inspectrice expose ses doutes à son équipier.

« Ça ne tient pas la route, Nicolas. Il est clair que dès que cet homme a cessé de donner signe de vie, les chiens se sont désintéressés de son corps. Or, dans ce genre d’attaque, lorsque la proie succombe, les canidés se délectent de son cadavre. »

Rousseau a une moue dubitative, mais laisse Marie poursuivre sa démonstration :

« On croit, à tort, que le meilleur ami de l’homme n’oserait pas se nourrir d’un macchabée, et pourtant la vérité est toute autre. De plus, il est clair que le corps a été traîné sur plusieurs mètres avant d’être déposé sur le socle de la piste circulaire. Je ne crois pas des chiens capables de faire cela. Même en étant très très bien dressés. »

L’inspecteur se redresse sur ses jambes sans piper mot. Il demande aux agents de police présents de faire déguerpir les quelques badauds qui ont l’audace de prendre le corps de la victime en photo. L’envie d’arracher les smartphones des mains de ces « pillards d’images » le titille. Il sait que dans quelques minutes, les clichés seront visibles sur de nombreux réseaux sociaux. Il inspire un grand coup avant de hurler :

« Veillez à éloigner les curieux ! Comment peut-on faire preuve d’aussi peu de professionnalisme ? »

Puis de lancer, à l’attention de la police scientifique :

« Bon, enlevez-moi ça, nous verrons ce que nous dira le médecin légiste ! »

Déjà, les hommes gantés se saisissent délicatement du corps de feu Abu Sissoko. C’est au moment où le cadavre est décollé du socle qu’une rumeur parcourt les quelques personnes présentes sur les lieux du crime.

S’étant écoulé des multiples plaies, le sang de la victime s’est étalé sur le sceau de la ville de Pointe-à-Pitre, formant un étrange dessin.

Marie porte la main à son menton, incrédule. Certains policiers se signent, murmurant une prière.

Rousseau se rapproche de l’ancien emplacement du cadavre et demande à ce que l’on prenne le plus de photos possible. Singeant ses subalternes, il dit :

« Qu’y a-t-il de si effrayant ? Vous êtes confrontés à la vue du sang quasiment toutes les semaines que je sache ? »

Face à l’incompréhension de Nicolas, Marie se sent obligée d’apporter des explications à l’inspecteur :

« C’est très certainement un pur hasard, mais en coagulant, l’hémoglobine de la victime a dessiné la forme d’un lézard. »

A priori, ce fait n’avait pas du tout sauté aux yeux de Rousseau. Il ôte ses lunettes, en essuie grossièrement les verres, puis les pose à nouveau sur son nez. Il plisse les yeux en observant une seconde fois la zone où était encore allongé Sissoko.

« Oui, pur hasard, Marie ! » dit-il, sur le ton de la moquerie, et d’ajouter :

« Vous vivez vraiment tous au rythme de vos croyances, c’est un brin amusant, mais aussi quelque peu pathétique ! »

Aucun des policiers de la brigade anti criminalité ne relève cette pique acerbe. Ils ont tous, depuis longtemps, appris à connaître l’inspecteur Nicolas Rousseau.

Si ce dernier devine que le lézard a une symbolique particulière chez les Antillais, il ignore totalement ce qu’il en est réellement. Mais, il sait queMarie est intarissable sur le sujet des croyances de l’île. Il connaît sa volubilité dès qu’il faut aborder ces aspects quelque peu ésotériques. En effet, c’est elle quifinit paréclairer sa lanterne :

« Ce n’est pas un simple lézard, regardez ses doigts, ils ont une forme bien caractéristique. Ils se terminent en ventouse. »

— Et donc ? questionne l’inspecteur, commençant visiblement à perdre patience.

— C’est un gecko, du moins, un mabouya tel qu’on le nomme ici. La légende veut qu’il s’accroche à vous quand vous l’approchez d’un peu trop près et que seul le fait de le placer devant un miroir finit par le convaincre de vous lâcher. Il n’a pas bonne réputation et est symbole de malheur pour beaucoup.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Julien

de librinova

WAR 2.0

de librinova

suivant