GIULIA ET LA " SIGAGNA "

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L'histoire de Giulia débute en Italie. C'est celle d'une jeune femme volontaire, affichant une grande passion pour la cuisine, et soucieuse du bien-être de sa famille. Elle a maille à partir avec un mari circonspect, et peu enclin à modifier ses habitudes. De caractères aventureux, Giulia a recours à la ruse pour passer outre et venir en France, pendant la guerre de 14-18. Elle veut ouvrir une trattoria, alors elle travaille pour l'armement et après beaucoup d'aventures, elle y parviendra. " La volonté au service de la réussite ", une maxime qui correspond bien à Giulia.
Publié le : lundi 1 avril 2002
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EAN13 : 9782296287600
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Giulia et la « Sigagna »

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@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-2434-5

RENE GOLDANIGA

Giulia et la « Sigagna »

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Prenrière partie

Bartolomeo

-1Bien que le fils de Giovanni se prénommât Antonio, on s'obstinait à l'appeler Nino. Nino, c'est ordinairement le diminutif de Giovanni, le prénom de son père, et tout le monde s'en contentait. Sans doute en allait-il de cela comme du reste: pour moins de fatigue, il en avait hérité. Du vivant de son père on disait: "c'est le fils de Nino", et bien que cela paraisse curieux, après la mort du père ciest "le fils" qui disparût. Singulière façon de réincarner les défunts? La renoIlli11ée du dernier Nino était à l'image du précédent, son père; un homme de bon sens avec des mœurs policées. Jamais sa bouche n'avait proféré une parole désobligeante, un mot plus haut que l'autre, ou tenu un discours critique. D'ailleurs, il parlait peu de sorte que, bien qu'ayant vu le jour à Florence, le vieux quartier de La Spezia, celui du port de pêche, l'avait adopté, conquis par ses manières polies, et son habileté de maçon.

«Votre mur est magnifique signora Barbarosa... C'est Nino qui l'a fait... Quelle belle clôture signora Vilipenda... C'est Nino qui l'a faite...» Commerçants ou particuliers, tous s'accordaient pour en faire l'éloge. Pourtant, Nino était aussi mal embouché que n'importe quel italien en colère. La différence venait de ce qu'il savait lIerier en dedans" et, quand cela arrivait, seuls ses yeux trahissaient tout le vacarme intérieur. Comme ce fut le cas le jour anniversaire de ses vingt-trois ans, où tout éclatait autour de lui dans un tumulte épouvantable qui n'avait rien a envier à sa propre colère. "Mais qu'est-ce que je suis venu me perdre dans ce Bon Dieu de bled de merde vous pouvez me le dire? Avec ces cons de Français Napoléoniens qui veulent nous aider à tailler en pièces ces enfoirés d'Autrichiens qu'on se demande en quoi ça peut les intéresser sauf que ça se passe dans ce trou de Solférino et pas chez eux 1..." A son habitude, Nino criait lien dedans". n lançait les pires injures de son répertoire sans qu'une parole ne sorte de sa bouche, sans même remuer les lèvres, bien qu'en de tels moments il eut pu crier à son aise au milieu du tumulte ambiant. Mais, puisqu'il est avéré qu'une seconde nature naît de l'habitude, pour rien au monde il n'aurait songé à exprimer sa colère autrement qu'en emplissant sa tête d'un vacarme plus bruyant encore que l'assourdissant

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fracas de la bataille, destiné surtout à conjurer un sort qui s'annonçait inexorable. Nino s'encouragea par ses cris silencieux jusqu'au moment où, conune un effet de justice, le plus grand des silences se fit. Un vide qui lui parut immense agressait son cerveau. Il regardait sans comprendre s'écouler toute sa fureur par le trou ouvert dans sa poitrine, un bouillonnement rouge qui giclait au rythme d'un cœur affolé. Ses jambes se dérobèrent, brisées sous lui conune deux hochets ridicules, et le vacarme se fit silence, interrompu brusquement, conune au cirque, par un coup de cymbales.
- Il était comme ça mon père, dit Bartolomeo, (qui ne fut pas appelé Nino parce qu'il n'était pas l'aîné) et, tu vois Giulia, sans Cavour et son Traité FrancoSarde avec Napoléon ID, on ne se serait jamais rencontrés, j'aurais sans doute été un autre... - C'est idiot, dit Giulia, j'aurais rencontré l'autre? - Peut-être? admit Bartolomeo. Et il continua à raconter. Ce jour-là était le 29 Juin 1859. Nino, qui faisait partie de l'armée Franco-Sarde, s'est retrouvé sur le champ de bataille le jour de son anniversaire. Que le cadeau ait été amer c'est peu dire, si on en croit l'histoire qui parle de carnage. Quarante mille morts, plus un nombre incalculable de blessés paraît-il, dont mon père, qui s'en serait bien passé. 9

Nina, se réveilla dans un hôpital à Udine. En ce temps là, Udine était une ville autrichienne. Comment était-il arrivé jusque-là? Ce fut toujours un mystère. Le seul souvenir qu'il conserva de cette époque, hormis l'hécatombe sur le champ de bataille, fut celui d'une infirmière gigantesque, dans les bras de laquelle il reprenait ses esprits. Elle le manipulait comme un sac de farine, le tournant en tout sens avec délicatesse, c'est Nino qui l'a toujours affirmé, et sans effort apparent en dépit des kilos de plâtre qui lui bloquaient les jambes des chevilles aux cuisses. L'infirmière, Maria-Lea Poltsner, était sans doute aucun une femme de poids. Tant par son physique que par son caractère. Elle alliait à son mètre quatre-vingt, un prénom de Vierge (exigence d'un père désapprouvée par la famille pour des raisons d'éthique religieuse, mais à laquelle il tenait en vertu de l'admiration sans bornes qu'il vouait à MarieThérèse d'Autriche, pour le sens développé qu'elle montrait dans les affaires, qualité que le père s'ingéniait à inculquer à sa progéniture) Ce prénom de Vierge contrastait avec une caITUre de lutteur, car Maria-Lea, chaussait du quarante-trois, débordait de poitrine, ce qui l'eût fait chuter si le contrepoids d'un arrière imposant n'était venu rétablir l'équilibre, et, disait-elle, parlait trois langues: l'allemand, l'italien, et... le yiddish. Toute sa disgrâce s'effaçait, gommée par un visage d'une surprenante finesse, 10

éclairé par un doux sourire, destiné à rassurer le patient dans l'exercice d'une profession qu'elle considérait comme un sacerdoce. Comment s'y prit ce faux-cul de Nino? Nul ne le sut jamais parce que jamais il n'en parla mais, bien que prisonnier dans un lit d'hôpital, ne remuant qu'avec l'aide de son infinnière ou d'une paire de béquilles, il réussit à lui faire un enfant! fi ne fait de doute pour personne que, vu l'imposante carrure de l'intéressée, et le délabrement, tout apparent il faut le croire, du prétendant, il ne s'est pas agi d'abus mais plus certainement d'une sournoise séduction, susceptible d'avoir convaincu Maria-Lea de l'aider un tant soit peu. Un Nino suborneur en quelque sorte. Quoi qu'il en soit, un enfant en période aussi trouble posait un problème, sans parler du rétablissement complet de Nino qui, bien que déjà avancé comme le laissait croire sa prouesse, allait nécessiter bien plus que les neuf mois de gestation que réclamait son forfait. Forfait dont l'accusait le père de Maria-Lea, qui réclamait réparation pour l'honneur brisé d'une famille respectable... et par un goy encore! La fureur du père parvint jusqu'à Nino par l'intennédiaire de sa bien-aimée tant, disait la rumeur, il criait doucement pour cacher le plaisir de voir sa fille en situation d'être casée. Nino et son infirmière durent leur salut aux insomnies de Napoléon III, dont le sommeil était perturbé par les trop grandes pertes en hommes Il

subies par l'armée française, pour une cause qui l'intéressait peu. Craignant l'intervention de la Prusse, Napoléon s'empressa de signer avec l'Autriche les "préliminaires de Villafranca". Libéré, Nino n'eût de cesse de libérer à son tour Maria-Lea Poltsner et, l'enlevant à sa famille ashkénaze, il l'installa dans la sienne. Les Giannoni, de confession catholique romaine, se virent de ce fait soupçonnés d'hérésie, et accusés d'un retour au judéo-christianisme dont l'Église, pour raison d'universalité, avait eu tant de mal à se défaire. Les valeurs morales n'étant pas les seules à inspirer le respect, l'imposante stature de Maria-Lea, conjuguée à sa gentillesse, eurent tôt fait de rassurer tout le monde, si bien que lorsque naquit l'enfant, et qu'au lieu de le circoncire on voulut le baptiser, la mère émit quelques doutes quant à l'efficacité d'une telle pratique sur l'avenir de son fils. Cela n'alla pas sans mal. Le mariage avait été repoussé pour diverses raisons administratives, dans lesquelles entrait une grande part d'indifférence: documents égarés, erreur de notification, négligence, carence des divers services impliqués etc. Toutes raisons qui retardèrent la cérémonie pendant des années. Le petit Polycarpo déjà enregistré sous le nom de Poltsner, né de père inconnu, fut enfin baptisé par un curé malgré quelques réticences de la part de Maria-Lea qui, après avoir longtemps hésité, ne 12

consentit à accepter le sacrement qu'en raison de la santé de l'enfant. Le sachant gravement malade, le curé assura pouvoir l'enlever à Satan tout en sauvant son âme. Bien lui en prit, car le nouveau baptisé ne survécut que six mois, emporté par une fièvre maligne "qui n'atteignait que les bâtards"! assurait l'entourage médisant. - C'était mon frère aîné, dit Bartolomeo. il avait huit ans. Et il continua: ... Nino et Maria-Lea durent attendre longtemps pour régulariser leur union, si bien que moi, Bartolomeo, je suis né aussi bâtard et aussi Poltsner que mes huit frères et sœurs. Mais on ne décourageait pas facilement le maçon Nina. Sa patience n'avait d'égal que son amour envers le monument qu'il vénérait pour lui avoir sauvé la vie, donné les plus beaux enfants de toute l'Italie en même temps que le bonheur. Au point de faire de tous les rieurs du début les envieux du moment. Le jour où Giovanni pût dire à Maria-Lea: «Veux-tu m'épouser ?» fut non seulement le plus beau de sa vie, mais aussi celui de toute la famille, car jamais couple n'eut autant de garçons d'honneur. Ce jour-là, expliqua Bartholomeo, Giovanni Giannoni passa du statut de célibataire à celui de marié père de dix enfants dont neuf vivants, parmi lesquels ma sœur et moi, les deux derniers. Nous 13

étions âgés de quatre et six ans puisque sommes nés respectivement en 1881 et 1883. moi le dernier.

nous C'est

Si ce jour fut le plus beau de toute la famille, ceux qui suivirent furent une calamité pour l'administration, obligée de redresser l'Etat civil de chacun de ses membres. Avec une rage toute administrative, les employés les surnommèrent les Castors. Grossière allusion à la profession de Nino, dont l'emblème est la truelle, et à la particularité caudale de ces mammifères qui, suivant les caractères ataviques de leur race, se servent de cet appendice pour bâtir. - Tu me rebats les oreilles avec les histoires de ta famille, Bartolomeo, rouspétait Giulia ; si je me mets à raconter la vie des Silingardi, qui étaient aussi bons cordonniers que ton père était bon maçon, on n'en finirait plus. Giovanni a été sans doute la pâte des hommes, et la Maria-Lea est toujours la plus brave des mamme, bien qu'un peu encombrante non seulement par la place qu'elle occupe, et l'air qu'elle déplace, mais par sa manie de vouloir s'occuper de tout, y compris de la constipation de Claudia en lui mettant des quilles de savon dans le derrière! Bartolomeo Giannoni avait épousé Giulia Silingardi au mois de mai 1904. Il avait 22 ans. Le mélange du "petit" Nino, et de la gigantesque Maria-Lea avait dOl1né un beau garçon d'un mètre quatre-vingts, avec 14

les traits fins de sa mère et la moustache conquérante de son père. Ceci explique pourquoi Giulia, jeune personne volontaire dotée d'une solide personnalité, décida de le conquérir. Bartolomeo gérait une boulangerie en association avec ses frères, mais la profession de boulanger, embrassée par les garçons à l'instigation de leur mère, laquelle défendait les principes de survie en assurant que les miches étaient plus digestes que les briques, ne convenait pas outre mesure au beau Bartolomeo. Si la profession était plus propre que celle de son père, elle était tout aussi épuisante, et si on lui reconnaissait l'avantage d'être pratiquée à l'abri, elle présentait l'inconvénient d'un horaire impossible. At-on jamais vu quelqu'un suer au travail pendant que les autres dorment, si ce n'est un boulanger? Aussi, usant de son charme et de sa belle prestance, il n'eut aucune peine à faire admettre que pour bien vendre il fallait bien présenter, et si la boutique était réservée aux femmes, parce que le tablier blanc rehausse leur teint méditerranéen, il n'en allait pas de même pour les livraisons qu'ils avaient projeté de faire jusqu'au pied des collines surplombant le golfe. C'est ainsi qu'il décrocha le titre de patron livreur. Ce statut lui permettait de ne sauter du lit qu'à sept heures du matin; faveur plus appréciable encore depuis que Giulia le partageait. Leur rencontre datait des premières tournées de Bartolomeo lorsque, avec la jardinière remplie de 15

panières, elles-mêmes pleines de pains fantaisie aux formes variées, allant de la simple boule aux compositions savantes, allongées ou torsadées pour des raisons de cuisson, les ronds restant souples les torsadés craquants, il rencontra la fille du cordonnier Silingardi. Après les premiers sourires vinrent les premiers mots échangés, lesquels furent suivis par les premiers cadeaux. Bartolomeo, offrait chaque semaine un superbe IIpanettone", à la fois croustillant et brioché que Giulia, avec des yeux malicieux et la voix suave, avouait dévorer toute seule avec passion, donnant à ce mot le sousentendu qu'il évoque en mélangeant la gourmandise pour le pain avec le désir gourmand de le partager. Bartolomeo, que ces confidences mettaient en ébullition, s'abandonnait au lyrisme. Il repartait au trot de son cheval en lui hurlant dans les oreilles les airs d'opéra qui lui venaient en tête suivant l'humeur du moment. Si Giulia avait été mutine ou frivole, il entonnait Rigoletto, et mettait en garde l'animal parce que: la donna è mobile quaI piuma al vento 1 Si, par contre, le père Silingardi avait fait les gros yeux, et désapprouvait le choix de sa fille, le cheval avait droit à la Traviata. Bartolomeo lui susurrait la romance de Violette. Rassuré toutefois sur la santé de sa bien aimée, car tout ce que Giulia avait de
1 Comme la plume au vent femme est changeante

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poitrinaire pouvait damner un saint. Jamais tettoni 1
aux rondeurs prometteuses, et aussi hannonieux que ceux de Giulia, n'étaient venus troubler les rêves de Bartolomeo. Plus tard, après les danses de la séduction, vinrent les péripéties prénuptiales, que tout gendre et beaupère se doivent de vivre sous le ciel de Ligurie: l'un voulant tuer l'autre parce qu'il lui enlève sa fille, et le second proclamant à qui veut l'entendre, qu'elle sera sienne, dut-il pour cela la rendre orpheline si le "vieux" continuait à s'entêter dans le refus. L'un comme l'autre assuré de ne jamais devoir en arriver à ces extrêmes, mais tout aussi convaincu de la nécessité d'accomplir le rite, sous peine de mauvais sort s'ils ne pouvaient prétendre par la suite: l'un de l'avoir emporté de haute lutte, et l'autre d'avoir capitulé par manque de munitions. «Comédiante», disait "l'autrichienne", pour qui ces rodomontades infantiles frisaient le ridicule et, en effet, on imaginait mal la gigantesque Maria-Lea comme étant l'enjeu d'une bataille amoureuse, avec la comédie des menaces qui servait à valoriser d'une part l'importance du sacrifice que consentait un père et, d'autre part, la grandeur de l'amour du prétendant, puisqu'il risquait sa vie dans l'aventure. La rumeur médisante tenait pour acquis que le père de Maria-Lea n'aurait même pas utilisé un lance1 Poitrine (Tétons)

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pierres, pour peu qu'un prétendant se fut manifesté. Mais l'amour est aussi juste que déraisonnable puisqu'il est aveugle. Maria-Lea, l'avait simplement rencontré. Claudia, née en 1907, avait dû à la passion de son père pour l'Orfeo de Monteverdi de ne pas s'appeler Proserpina, dont le diminutif Pina n'était guère plus seyant. Bartolomeo avait exigé le prénom de Claudia en souvenir de Claudia Cattaneo, la femme du compositeur disparue prématurément. La suite musicale logique dans la famille survint quelques années plus tard, en 1910, lorsque Bartolomeo, s'étant entiché de l'opéra de Bellini, baptisa sa seconde fille, Norma. Lorsqu'enfin Dieu leur donna un fils, Giuli a, craignant qu'une nouvelle fantaisie musicale ne l'oblige à vivre avec un Otello ou un Nabucco, se rebella contre un mari totalement inconscient, et tous les musiciens qui encombraient sa famille. Il fallait remercier le Seigneur pour la grâce qu'il accordait, et penser aussi à faire plaisir à Giuseppina, sa mère, en récompensant les efforts méritoires auxquels cette dernière s'ingéniait pour rester pieuse. C'est pourquoi, Claudia exigea de nommer son fils Aldo, en le mettant sous la protection du pape Oément VIII, né Aldobrandini, qui le protégerait toute sa vie du haut des cieux, là où sans erreur possible il s'était retiré. 18

Femme au foyer, mais également couturière par la volonté de ses parents, et cuisinière par passion, Giulia, menait sa vie en conjuguant ses dons pour le plus grand plaisir de Bartolomeo, qui savourait l'existence en affirmant que si les hommes avaient inventé le lit et la table, Dieu avait inventé des créatures comme Giulia, qui savaient les utiliser. Toutefois, la vie prenait un aspect routinier qui, s'il paraissait douillet à Bartolomeo, ne convenait en aucune façon à sa femme. Non qu'elle refusât les exigences de sa condition: l'idée de faillir à ses devoirs d'épouse, ou de mère, ne l'avait jamais effleurée, et pas davantage la préoccupation de savoir qui menait la barque politique et sociale. Elle laissait aux anglaises, et plus particulièrement à cette madame Pankhurst, dont le nom impossible à prononcer lui avait été rapporté par son mari et ses beaux-frères, avec l'indignation qu'on imagine, le soin de mener ses suffragettes dans un combat inutile et perdu d'avance. Ce qui manquait à Giulia Giannoni, c'était un terrain propice à son épanouissement. Un horizon plus vaste, plus vivant, plus animé, dans lequel son énergie et l'imagination qu'elle manifestait en toutes circonstances pourraient se développer. Lorsqu'elle en parla à Bartolomeo, ce dernier ouvrit des yeux effarés. Sa femme lui tenait un langage incompréhensible. Ce qu'elle lui disait n'avait aucun sens, ne procédait en aucune façon de la logique généralement admise pour un 19

couple marié. Qui plus est, et cela rendait la chose encore plus incompréhensible s'il se pouvait, les propos de Giulia ne contenaient aucune révolte. Elle ne se plaignait de rien, ne trouvait rien à redire à leur vie commune, adorait ses enfants, aimait son mari et la famille dans son ensemble. Elle voulait simplement "plus", et ce plus qu'elle essayait vainement d'expliquer à Bartolomeo s'appelait l'ambition. Mot illustrant une tournure de pensée, un désir personnel impossible à concevoir pour un homme dans la position du mari, qui s'estimait déjà bien privilégié pour n'avoir à subir que les caprices de la clientèle, et non pas ceux d'un patron! Tout ce qu'il parvint à comprendre, et ce pour la première fois, c'est que Giulia et lui étaient différents. Non pas en tant qu'homme et femme, non pas en tant que préoccupations de nature opposée, auxquelles faisaient référence les formules: "entre hommes" ou "histoires de femmes", prononcées à longueur de temps pour bien notifier leur insignifiance, ou leur manque d'intérêt aux yeux du locuteur. Non, là il s'agissait de quelque chose de plus subtil qu'il découvrait avec étonnement, parce que ne s'appliquant pas à un sexe défini et, surtout, parce que ce nouveau concept impliquait l'abandon d'un sentiment sécurisant par les repères qu'il offrait, et qui était: l'habitude. il venait de comprendre que Giulia, n'était pas une femme d'habitudes. Son avenir lui apparaissait tout à coup aventureux. L'insistance de Giulia, pour 20

rompre avec la traditionnelle vie de livreur de pain, l'inquiétait. Elle prétendait que, même si ce pain était le sien, il n'était ni plus ni moins qu'un employé, au même titre que ses frères d'ailleurs, qui avaient pour patron l'association de laquelle il dépendaient. Bien qu'il n'eut jamais envisagé la chose sous cet angle, il dut en convenir, et cette liberté à laquelle il croyait, Giulia, lui démontrait qu'elle était loin d'être totale comme il le pensait, mais bien conditionnée, et soumise à des accords préalables. Tacites et inconscients sans doute, mais ils existaient. Giulia pensait que celui qui garde les deux pieds dans le même sabot est assuré de tomber, et s'il n'a pas plus d'idée pour chausser l'autre c'est qu'il est une testa di cazzo.l Injure grossière qui faisait rougir Bartolomeo, même si les conversations se passaient en privé. Bartolomeo était vexé. Bien que ne lui étant pas directement adressée, l'injure l'atteignait personnellement puisqu'elle surgissait au milieu des interminables discussions au sujet de la trattoria, 2 négoce que Giulia voulait ouvrir. Elle ne voyait aucun inconvénient à ce que Bartolomeo poursuive ses livraisons s'il le désirait, ses frères fourniraient pain, panettone, et autre pâtisseries à bon prix, les grand-mères l'aideraient à s'occuper des enfants,
1 Vulgaire. Littéralement: tête de pénis, 2 Traiteur (petit restaurant)

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tandis qu'elle préparerait les succulents plats de pasta e risotto dont elle avait le secret, et que son imagination saurait améliorer au point d'en faire, à proprement parler, des créations culinaires. - Tu divagues ma pauvre Giulia, disait Bartolomeo, pour ouvrir une boutique comme ça que personne à jamais rien vu de pareil il faut des sous... et des sous on en a pas. - Des sous on en trouve si on veut, affirmait Giulia, on a un peu d'économies avec l'argent de la couture que j'ai mis de côté, pour le reste tu demandes à tes frères de t'en prêter, on leur rendra très vite, et mon père m'en donnera un peu. Bartolomeo leva les bras au ciel, mit les mains sur la tête, bafouilla: - Mais... mais, mes frères ne voudront jamais... et si on peut pas rembourser ses dettes on va en prison, et ton affaire c'est trop de soucis, et les enfants seront négligés si leur mère ne s'en occupe pas... et je ne veux plus en entendre parler, et tu n'es pas bien comme ça ? De quoi tu te plains, et que veux-tu de plus? - Tu n'as pas l'air de comprendre Bartolomeo, je ne me plains de rien, je suis heureuse, c'est vrai, et je ne veux pas l'être davantage, je veux l'être différemment. En fait, si, je veux que nôtre bonheur soit plus complet simplement parce qu'on ne devra rien à personne.

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-

Pour commencer on devra tout à tout le monde! si j'ai bien compris. - Tu mélanges tout Bartolomeo. On aura des dettes c'est sûr, mais ces dettes seront les nôtres, et on ne devra qu'à nous de les rembourser pour que ça nous appartienne, c'est donc à nous dès le début. - J'y comprend rien, dit Bartolomeo, je vais y réfléchir.
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