Got seif de cuin !

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Ce roman fait connaître l'histoire d'un pays méconnu de l'Amérique Centrale : le Bélice. Il présente un témoignage, au travers d'une fiction, sur la vie d'un village, véritable fourmilière de la nation bélicienne. Là, comme dans d'autres lieux du Bélice, se jouent toutes les vicissitudes de la colonisation anglaise (dont l'annexion date de 1871) ainsi que son démembrement dès 1973 jusqu'à l'indépendance en 1981.
Publié le : vendredi 1 décembre 2006
Lecture(s) : 279
EAN13 : 9782296160675
Nombre de pages : 150
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Got Seif de Cuin !

L'Autre Amérique Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
Cette col1ection de littérature latino-américaine, du Mexique et des Caraïbes au Brésil, à l'Argentine ou au Chili, a pour vocation de faire connaître en France des écrivains latino-américains de talent, poètes ou prosateurs, rarement ou jamais traduits en français. Elle accueille des textes en français ou bilingues, espagnol-français, portugaisfrançais, langue-amérindienne-français.

Déjà parus ROJAS BENAVENTE Lady, Étoile d'eau. Estrella de agua, 2006. BUSTAMANTE MÉJlCO Catalina, Mot non dit. Poèmes bilingues espagnol (Pérou) -français, 2005. AGUIAR Claudio, Complainte nocturne, 2005. DE FRANCISCO, Le nain et le trèfle. El enano y el trébol. Bilingue français-espagnol. Traduit de l'esp. par Michel Falempin,2005. FIALLO Fabio Rafael, Fin de rêve à Saint-Domingue, 2004. LARBIN Mario, Rio tranquilo, histoires de Patagonie, 2004. MARTI José, Il est des affections d'une pudeur si délicate... lettres à Manuel Mercado, 2004. BRASIL L. A. de A., L 'homme amoureux, Tribulations d'un orchestre symphonique sous la dictature brésilienne, trad. E. Penny,2003. KIEFER C., Qui/ait gémir la terre? (trad. d'E. Penny), 2003. LISBOA E.T., Lafierté de la mouche, trad.E. Penny, 2003. LISBOA E.T., Par quatre chemins suivi d'Ames païennes, trad.E. Penny, 2003. ROMERO F., La présidente, trad.par C. Bourguignon et C. Couffon, 2003. RAMIL V., Péquod, trad. L. Wrege et J.1. Mesguen, 2003 GUINEA DIEZ G., Etre sous Ie regard, trad. J.-J. Fleury, 2002. MACEDO P. M., Le Jardin et l'oubli, 2002. LEZAMA LIMA J., L'Expression américaine, 2001. ELORDI S., Babieca, 200 I. ROMERO F., Terres d'Emeraudes, 2000.

David Nicolas RUIZ PUGA

Got Seif de Cuin !
« Que Dieu sauve la Reine! »

Préface et traduction

de l'espagnol

du Bé/ice et du créole anglais

par Marie-C. Seguin

L'Harmattan 5-7, rue de J'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'1Janna1llln Boagrie

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Fae. Scionœs. BP243, Université Soc, Pol. et Adm. KIN XI

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Titre original: Got Seif de Cuin David Nicolas Ruiz Puga, 1ère Guatemala, Editorial Nueva Narrativa, 1995 éd. 2ème Belize, BRC Printing, 2004. éd.

www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01881-5 EAN: 9782296018815

Préface

Avec le roman de David Nicolâs Ruiz Puga on entre dans I'Histoire d'un pays marginal au sein de l'Amérique Centrale méconnue. Dans cet isthme à part, du vaste continent latinoaméricain, le Bélice, indépendant en tant que pays-nation depuis une vingtaine d'années, se taille aujourd'hui la part du lion grâce à de jeunes écrivains. David Nicolâs Ruiz Puga (1966) fait partie de cette nouvelle génération d'écrivains, qui s'exprimant en anglais jusqu'alors, retrouvent l'espagnol, tout en révélant la multiplicité et la richesse de leur pays. Les origines mayas qui invitent au réalisme magique comme l'affirmation d'une langue métisse, le créole, d'où surgit la langue" Ispamal " dans le roman, un mélange d'anglais, d'espagnol, de maya du Yucatan et d'allemand offrent tous les paradoxes d'une culture qui se façonne sur une empreinte multiple et oeuvre à sa propre identité. Le réel merveilleux, concept magico-mythique pour expliquer le monde, est ancré dans la littérature hispanoaméricaine et il se construit en opposition au courant indigéniste orthodoxe dominant jusque dans les années 40. Ce nouveau courant qui correspond à un changement du traitement des Indiens dans la société prend essor, par exemple, avec les oeuvres romanesques de l'écrivain Guatémaltèque, connu en Europe: Miguel Angel Asturias. Le réalisme magique valorise le processus par lequel les Indiens accèdent à la culture qui domine tout en révélant le caractère conflictuel de ce projet. Le thème de la domination d'une culture sur une autre qui y est décrite et l'expression de l'acculturation, laquelle signifie la perte des particularités et un renoncement partiel ou global de l'identité d'une culture, se meut en un projet de transculturation qui ne se décrit plus par la perte d'une identité au profit d'une autre mais par l'accès d'un monde à un autre. Si au cours des décennies cette évolution n'a pas abouti à une réalité concrète elle s'est construite littérairement avec, par exemple, dans les années 50 les oeuvres de dénonciation du Péruvien José Maria Arguedas ou encore de la

Mexicaine Rosario Castellanos. La représentation sociale indigène contenue dans ces oeuvres se construit par]' outil linguistique, comme le bilinguisme ou par les signes manifestes des croyances et des rituels ancestraux et aussi par la capacité d'analyse des changements rythmés par les événements politiques qui débouchent sur des revendications. La scission socioculturelle n'y est plus simplement observée, elle devient le théâtre de l'histoire moderne. Néanmoins une telle trame narrative est peu émergente face à la littérature du boom des années 60, laquelle s'attache à l'innovation de techniques narratives, à la forme et à l'esthétique. Par conséquent une fiction comme celle de David Nicohis Ruiz Puga qui assoit son récit sur le courant du réalisme magique, tout en y incluant la forme de la modernité offre un accent inédit. Bien que l'histoire y soit ancrée avec autant de détails que dans un roman-clé guatémaltèque, pionnier du courant indigéniste: Entre la piedra y la cruz de Mario Monteforte Toledo, de 1948, ici le style et la tonalité sont indéniablement modernes. Partant, c'est un roman à personnalité double et la coexistence des genres est tout simplement édifiante, car la représentation historique sert la fiction et nous pennet d'entrevoir la difficulté à vivre le temps présent de l'histoire. A cet aspect, j'invite le lecteur à suivre les notes de l'auteur, en annexe, lesquelles précisent les événements historiques de la narration.
"Que Dieu sauve la Reine" n'est pas un roman historique, dans l'acception qu'on reconnaît à ce genre, mais comme l'affirme Hector D. Silva* dans le prologue (édition originale de 2004): "Dans chaque personnage de Got Sei! de Cuin j'ai reussi à capter les caractéristiques des dirigeants béliciens [...]... l'histoire narrée fait un inventaire précis des événements qu'a vécu notre pays...". Ce roman présente donc un témoignage au travers d'une fiction d'un village, véritable founnilière de la nation bélicienne, et lieu comparable à d'autres au Bélice, où se jouent toutes les vicissitudes de la colonisation anglaise, dont l'annexion date de 1871, ainsi que son démembrement dès 1973 jusqu'à l'indépendance en 1981. Chaque personnage est empreint dans sa fonction et son rôle civique d'une vérité exemplaire.
*Ministre du Gouvernement bélicien de 1964 à 1970 et militant du Mouvement
Nationaliste bélicien.

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Chacun incarne et dévoile les limites de ses propres pouvoirs au sein d'une puissance gouvernementale ébranlée et qui grossit dans l'instabilité entre les diverses forces mises en jeu. Entre incompréhension et dissension, la trame de la colonisation s'ébauche et s'éboule dans un sursaut de revendications. Mais combien de temps est-il nécessaire à ces hommes, combien de chemins parcourent-ils entre soumission à l'ordre respectable et respectueux des plus forts et connaissance de leur identité afin d'aboutir à une auto-détermination? Ces villageois oubliés du monde s'interrogent sur leurs origines au jour de l'annexion britannique et leurs questionnements dépassent la simple succession coloniale. La quête de toute une humanité en marche évolue sous nos yeux entre querelles et amitiés, sous un fond populaire que l'auteur manie avec humour. Dans ce roman la dénonciation ne repose pas simplement sur l'observation ou sur le rejet de la réalité mais elle passe par des situations absurdes et cocasses, par des quiproquos, parce que les personnages accaparent leur histoire pour en être les véritables acteurs. De surcroît, ces incidents, gouvernés par une dérision dans les propos, nous offrent toutes les chances d'espérer une cohésion au sein d'une nation forgée sur le cosmopolitisme et composée de citoyens du monde. Ce roman nous surprend de par son récit et sa forme imagée, c'est un vrai bonheur de lecture qui donne à la littérature bélicienne, méconnue en Europe, une place de choix au sein de la pluralité des voix d'Amérique Centrale.
Seguin Marie-Christine (Docteur de L'Université Toulouse le Mirail)

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A la mémoire de mes ancêtres et de leur histoire

"Les plus grands événements et les plus grandes pensées sont ce que l'on comprend le plus tard" Nietzche Au-delà du bien et du mal

"Got Se if de Cuin!" "Que Dieu sauve la Reine!"

Cuando don Enrique, el 1.1ltimo alcalde nombrado directamente por Su Majestad, se postro en ellecho de agonia, se dio cuenta de que el pueblo donde habia vivido por mas de cien anos no tenia nombre. Se le conoela como el fin deI mundo en la region encantada del Tipu, en un rincon de Rio Viejo. La madrugada en que Catarina D'Aragon le mojaba la lengua con un pedazo de trapo de pabellon empapado en agua, el espiritu de aquél que amo a su puebla hasta la muerte, vago a través dei tiempo.

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Un dia sombrio y gris en que las nubes colgaban pesadamente sobre las molleras de la gente, llego al pueblo un cura de ojos azules y nariz respingada, quien dijo venia a establecer una escuela para ensenarle a todos el idioma en que Su Majestad deseaba que sus subditos se comunicaran. Cuando don Enrique, el prioste de la Iglesia, le pregunto al cura a qué monarca se referia, éste respondi6 con enfado que hablaba de no menos que la Reina Victoria, Soberana y Emperatriz de la India. Todos se quedaron boquiabiertos. "j y a nos llevo putas! jYa nos vendieron a la India!", penso el mayordomo rascandose la cabeza. Apreto las mandfbulas y se dirigio pensativamente hacia la Iglesia de guano, para descolgar el retrato del Rey de Espana. El mayordomo era el dnlco que decfa conocer 10 que era el mundo, pues posela el unico mapa, dibujado muchos anos atras por un gigantesco hombre blanco que habia llegado, montado sobre una bestia negra, a traer la civilizacion en nombre de Su Majestad, dueno absoluto de la Nueva Espana. Los aldeanos se hincaron para recibir la bendicion deI cura mientras

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Lorsque Don Enrique, le dernier maire directement nommé par Sa Majesté, s'abattit sur son lit de mort, il se rendit compte que le village où il avait vécu pendant plus de cent ans n'avait pas de nom. On le connaissait comme le village du bout du monde

dans la région enchantée de Tipu 1, acculé dans un coin du Rio
Viejo * . Le matin où Catarina D'Aragon humecta sa langue avec un bout de tissu d'un pavillon imbibé d'eau, l'esprit de celui qui aima son village jusqu'à la mort erra à travers le temps.

Un jour sombre et gris où les nuages pendaient lourdement au-dessus de la cervelle des gens, un curé aux yeux bleus et à la narine relevée arriva au village, et dit tout de go qu'il venait pour implanter une école afin de leur enseigner la langue dans laquelle Sa Majesté désirait que ses sujets communiquent. Lorsque Don Enrique, le Père prieur de l'église, demanda au curé de quel monarque il s'agissait, celui-ci répondit tout fâché qu'il parlait ni plus ni moins de la Reine Victoria, Souveraine et Impératrice de l'Inde*. Tout le monde en demeura bouche bée. "Des putains, voilà ce qu'ils nous amènent!", "Ça y est, ils nous ont vendus à l'Inde!" pensa le majordome en se grattant la tête. Il serra les mâchoires et se dirigea pensivement vers j'église en "guano"3 pour décrocher le portrait du Roi d'Espagne. Le majordome, ou Père prieur, était le seul à dire qu'il connaissait ce qu'était le monde, en fait, il était le seul à posséder une mappemonde, dessinée depuis des années, par un géant blanc qui était arrivé dans le village, monté sur une bête noire, pour apporter la civilisation au nom de Sa Majesté, maître absolu de la Nouvelle-Espagne. Les villageois s'agenouillèrent pour recevoir la

1 Tipu: un village indigène originaire du Bélice habité par une tribu Maya appelée "Chan" aux temps de la conquête espagnole. (NdT pour les notes en bas de page) * Se reporter aux notes de l'auteur, de la version originale de 2004, en annexe. 3 "Guano" excrément séché d'oiseaux, à partir duquel on maçonne les murs des maisons.

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miraban de reojo la nariz deI misionero, que apuntaba hacia el cielo como el dedo pulgar. Pero todos se negaron a hablar el nuevo idioma. La verdad era que se les trababa la lengua, como sucedio cuando llego mucha gente de pueblos lejanos diciendo que eran extirpe de la nobleza de los reinos de Iberia. La situacion se agudizo cuando el cura blanco, de nariz respingada, trajo mon jas alemanas a enseîiar en su escuela. Cuenta mi madre, que le contaba su abuelo, que le decfa su padre que en aquel entonces, se armo una confusion tal, que los niîios salieron hablando IspaJ1l£l1 -mezcla de inglés, espai'iol, maya yucateco y aleman; suficiente razon para que aquel Gobemador que tuvo el valor de visitar el poblado escribiera en los Anales de la Colonia : He aIda a nwnjas aleJ1l£lnas tratando de ensenar a ninas J1l£lyasde un !ibro escrito en inglés que tenlan que explicar en espanol... Asf el pueblo se fue aislando mas y mas del resto deI mundo.

~~~ Con la pesada marcha deI tiempo, al ver que no aparecieron los Maharajas en sus elefantes como habfa regado don Enrique en cada cocina del pueblo, la gente descarto la teoria del mayordomo de la anexion a la India. Don Enrique entrego las Haves de la iglesia a su sobrino, don Silvio, para que siguiera haciendo de mayordomo, y se dedico a vender aceites para retrasar la vejez, guinipepa para ahuyentar a los malos vecinos, permanganato para cortaduras y sulfatiazol para secar los granos.

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bénédiction du curé tout en regardant de travers le nez du missionnaire, qui s'élevait vers le ciel comme un pouce. Mais tout le monde refusait de parler la nouvelle langue. La vérité, c'était qu'ils s'entortillaient la langue, comme le jour où des gens se disant d'une noble lignée des règnes ibériques étaient venus de villages lointains. La situation s'amplifia quand le curé blanc, à la narine relevée, amena des soeurs allemandes pour enseigner dans les écoles. Ma mère raconte, que son grand-père lui racontait, que son père lui disait qu'en ces temps-là, il y eut une telle confusion, que les enfants finirent par parler "Ispamal", un mélange d'anglais, d'espagnol, de maya du Yucatan et d'allemand; raison suffisante pour que le gouverneur de l'époque*, qui eut le courage de venir rendre visite aux villageois, écrive dans les Annales de la colonie: J'ai entendu des soeurs allemandes qui tentaient d'enseigner à des enfants mayas à partir d'un livre écrit en anglais qu'ils devaient expliquer en espagnol... C'est ainsi que le village s'écarta de plus en plus du reste du monde. A vec la lente marche du temps, voyant que les Maharadjahs sur leurs éléphants, comme l'avait propagé don Enrique dans chaque cuisine du village, n'apparaissaient pas, les gens écartèrent la théorie du majordome de leur annexion à. l'Inde. Don Enrique remit les clés de l'église à son neveu, don Silvio, pour qu'il prenne sa suite en tant que majordome, et il se consacra à vendre des huiles qui retardent le vieillissement, du "guinipepa"3 pour faire fuir les mauvais voisins, du permanganate pour les coupures et du "sulfatiasol,,4 pour les boutons.

3 "Guinipepa": du mot anglais "guineapepper", une sorte de poudre qui provoque des démangeaisons à son contact. 4 "Sulfatiasol": poudre cristalline blanche à base de sulfanomide efficace contre certaines affections. 17

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