Gringne au vent

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296330351
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GRIGNE AU VENT

Collection Lettres des Caraibes

Julia Lucie, Mélody des Faubourgs, 1989. Delpech Alice, La dame de Balata, 1991. Delpech Alice, La dissidence, 1991. Ponnamah Michel, Dérive de Josaphat, 1991. Parsemain Roger, L'Absence du destin, 1992. Catalan Sonia, Clémentine, 1992. Boukman Daniel, Et jusqu'à la dernière pulsation de nos veines (réed.), 1993. G. Thémia Clothilde, La féodale. Majorine à la Martinique, 1993. Boukman Daniel, Chants pour hâter la mort du temps des Orphée ou Madinina île esclave..., 1993. Moutoussamy Ernest, Des champs de canne il sucre à l'Assemblée nationale, 1993. Jeanne Max, Jivaros, 1993. Moutoussamy Ernest, Chacha et Sosso, 1994. Lahens Yanick, Tante Résia et les Dieux, (nouvelles), 1994. Baghio'o Jean-Louis, Choutoumounou, 1994. Alcindor Joscelyn, Cravache ou le nègre de Soubarou, 1995. Moutoussamy Ernest, Aurore, (réed.), 1995. S Jean Zébus, Deux et deux font quatre, 1996 Blanchard-Glass Pascale, Correspondances du Nouveau Monde,

1996 Sylviane Telchid, Throvia de la Dominique, 1996. Evelyne Trouillot, La chambre interdite, 1996.

Jocelyn Alcindor, Zabriko Modi, 1997.

Jean ROCH

GRIGNE AU VENT

Roman

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

En couverture: " Rêve érotique" du peintre haïtien André Normil, du fond de collection Max Fourny. @ Musée D'Art Naïf d'lIe de France - Centre International d'Arts Naifs 15, rue de la Mairie - 78490 Vicq - Ouvert tous les jours de 14h à 18h Renseignements, réservations: Tel: 01 3486 12 18/ Fax: 01 34892633

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-4866-6

I

Hai chien, baille zo a ï* (proverbe créole)

*

Hais le chien, mais donne lui son os.

-

Parlons de Campêche dont les cases s'égrenaient à partir de la route nationale, de part et d'autre d'un chemin empierré qui sinuait, raboteux, vers la crête. Vaste hameau au passé composite, hanté jadis par les flibustiers, plus récemment par les contre-bandiers - et plus d'un aventurier y séjourna au temps où florissait l'exportation des coupes de campêche - il prit véritablement son essor avec la création de l'habitation Grigne au Vent. La terre y est sèche et rocailleuse, il faut beaucoup d'énergie pour y cultiver, en hivernage, cela va de soi, un peu de maïs, quelques rares patates, pois rouges et pois de bois. Le cabri, réputé pour sa rusticité, s'y élève sans trop de peine, parce qu'il s'accomode aisément de la rareté de l'eau, des épineux dont il apprécie les feuilles rèches et craquantes, ainsi que des roches où il aime à se tenir les jours de grande pluie. Lorsque je suis arrivé à Campêche, mon premier soin, fut d'acheter quatre hectares de terre sèche. Terres d'en bas, disait-on, terres à cabris. Les terres du mitan, entre mille et deux mille mètres de la côte, sont moins sèches, les épineux 7

y sont rares, y prospèrent notamment la savonnette, le sapotiller, le gommier et l'anacardier. Le courbaril et le manguier sauvage font déjà, en bordure de ravine, leur apparition. Les terres d'en haut, qu'on appelle encore ici "en bois" étaient celles, plantées de café et de vanille, qui constituaient l'habitation. A l'époque de mon installation à Campêche, l'habitation Grigne au Vent appartenait à la famille Legoutier qui possédait la quasi-totalité des terres de la coulée de la ravine du Curé, depuis la ligne de crête de la Soufrière où cette ravine prend sa source, jusqu'au littoral. C'est le célèbre Corsaire Aristide Legoutier qui, après un dernier combat d'où il sortit vainqueur mais unijambiste, fit défricher et planter les terres d'en haut. Il y construisit une demeure qui n'avait pas sa pareille à la Côte-sous-Ie-Vent : s'il en existait d'aussi vastes, aucune n'était aussi harmonieuse et majestueuse dans la forme, dans l'allure. L'habitation commençait après la dernière maison de

Campêche - qu'occupaitHermann, le géreur. Là, le paysage
changeait de physionomie: à côté des pois-doux, ces gros arbres tutélaires où grimpent les vanilliers et qui protègent les caféiers contre le vent, se dressaient des acajous, des hêtres, des bois-de-rose, des arbres-à-pain, de grands manguiers sauvages. La pente s'accentuait, le chemin s'étrécissait sous la poussée d'une épaisse frondaison, il aboutissait dans une éclaircie où s'espaçaient les grands arbres, où les caféiers se mélangeaient avec des bananiers, des goyaviers, des citronniers, des orangers. En contre bas, et pas loin, la ravine se signalait, mais seulement en hivernage, par un chuintement ininterropu qui contrastait fort avec les cris haut perchés des grenouilles, des oiseaux et des criquets, tandis que, côté montagne, se serraient des cocotiers contre la masse sombre d'un mur en pierres sèches qu'il fallait contourner pour découvrir la vieille maison. Comme toutes les maisons de planteur de la Côte sous le Vent, elle n'était faite que de bois: acajou, hêtre, bois-de8

rose. Le mur aperçu en débouchant dans l'éclaircie constituait ce qu'on appelle ici la maçonne; destiné à renforcer les fondations de côté de la pente, il servait aussi de soutènement à un terre-plein, planté d'hibiscus, de bougainvillées et de crotons, qui prologeait vers la ravine la terrasse de la galerie Nord. Quand je revenais de la chasse aux ramiers, en fin de matinée, je m'arrêtais là pour bourrer ma pipe. Je marchais à petites foulées de long en large dans la cour, aux abords du boucan* , parfois hasardais quelques pas feutrés sous la galerie, vaste, aux poteaux ouvragés, flanquant le bâtiment sur ses quatre faces. Ensuite, j'allais m'accouder sur la balustrade de la maçonne: je songeais comme, dans la torpeur méridienne, gesticulent et bruissent les cocotiers, mollement. Je rectifiais sur mon épaule gauche la cordelette du humba**qui me servait de gibecière, j'entamais à longues enjambées la route de Campêche. D'après la position de mon ombre sur le sol, il était exactement midi et j'avais faim. La coutume voulait que les terres d'en bas et du mitan fussent laissées à la disposition des journaliers qui pouvaient, sans contrepartie, cueillir des fruits, cultiver des bitués ***, couper du bois pour faire du charbon, ainsi que les poteaux et gaulettes destinés à la construction de leur case. Mon terrain payé, je me suis dépêché - de peur que le peu d'argent de reste ne me fonde entre les doigts - d'acheter six femelles de cabri et un bouc. l'achetai aussi quatre poulettes et un coq, j'aime les oeufs. Et je décidai de cultiver un beau
annexe de la maison du planteur où se trouve entreposé le matériel d'exploitation et se font le grageage, le décorticage et le lavage du café, ainsi que l'emballage de la banane.
*"

. Batiment

Sac de jute que l'on accroche à l'épaule pour porter notamment portion de terre vierge utilisées par les journaliers pour cultiver

des légumes et des fruits.
**"

des légumes. 9

carré de maïs pour cette volaille destinée à vivre en liberté

mais qu'il allait falloir nourrir deux fois par jour afin d'augmenter ses chances d'échapper aux mangoustes en la maintenant autour de la maison. Ce terrain va de la route Nationale au littoral. A l'extrémité Sud, la pente s'infléchit dans sa course vers la mer, il y a là un semblant de plat où le sol est moins rocailleux; y prospèrent des merisiers dont les fruits, dès les premières semaines d'hivernage, réjouissent à la fois mon oeil et mon palais. S'y développe aussi, en hivernage et abondamment, le pourpier-bord-de-mer, qu'Emilienne vient arracher pour nourrir ses cochons; cela les change de cet ordinaire dont ils finissent par se lasser: des bananes vertes qu'elle se procure à très bon compte, parce que, à cause de la guerre (nous sommes en 1943) l'exportation des denrées antillaises dans la métropole est suspendue. Le sentier conduisant à la mer traverse d'abord cette fourragère, pénètre ensuite dans le boqueteau de merisiers auquel je consacre, à la fin du carême, quelques journées (émondage et sarclage) de manière à faciliter le développement des nouvelles pousses. Je ne suis pas le seul à aimer leurs fruits; les enfants de Campêche qui vont pêcher ou se baigner dans l'anse que forme le littoral à cet endroit, l'Anse du Curé, ne manquent pas de se servir en passant, et je ne me contente pas de fermer les yeux, je les invite à se servir à l'occasion: quelque désagréables que puissent être certains d'entre eux, par exemple, Tertulien et Sainte-Luce, deux garnements réputés pour leur insolence, j'aime ces négrillons turbulents, audacieux, voire téméraires, qui les Legoutier absents, n'hésitent pas à grimper dans les vieux cocotiers qui bordent la maçonne - au péril de leur vie, sans parler du risque d'être surpris et rossés par Hermann, qui entend faire respecter les abords de la maison. Et j'en ai stoppé quatre qui tentaient d'atteindre un essaim gîté dans les aufractuosités d'une haute .
falaise.

10

On est ainsi à Campêche: superstitieux au point de prendre une fuite éperdue, parce que, la nuit, une bouffée de vent a fait tout à coup frisonner un buisson, mais prêt à affronter les pires dangers, dès l'instant qu'on ne risque pas de voir le diable ou ses affidés s'en mêler. A l'époque, le sentier contournait une masure sans toit, en pierres grossièrement taillées et scellées à la chaux, qui résistait à l'érosion grâce à une épaisse mousse, parant de vert tendre en hivernage et de vieil or en carême, la partie supérieure des murs. Lorsque j'ai demandé à père Fabien, le doyen des campêchois, âgé de quatre vingt deux ans lors de mon arrivée dans le hameau, quel avait été jadis l'usage de cette construction, il a fait une grimace, dilatant à l'extrême ses grosses lèvres parcheminées, qui traduisait éloquemment son incapacité à se prononcer là-dessus. J'incline à penser, d'après la forte épaisseur des murs, que ce fut un petit ouvrage fortifié. Ayant dépassé la masure, distante d'un cinquantaine de mètres de la mer, le sentier va se perdre sous un énorme tamarin en dessous duquel sont rangés les canots des pêcheurs - leur accès à l'eau se faisant par une "hade", échouage rudimentaire faite de rondins posés transversalement au fond d'une saignée pratiquée dans les galets sur une largeur qui permette le passage du canot tiré par les flancs. Non loin de cette hade, en un lieu où, à l'approche de la falaise, se multiplient les roches, s'est formé un bassin peu profond, où l'eau de la mer vient se mêler à une eau chaude qui sort entre deux rochers. Cela donne une eau faiblement saumâtre, délicieusement tiède, sentant le soufre, très appréciée par les vieilles campêchoises qui y viennent, accompagnées parfois de jeunes bougresses, y passer un long moment à se propreter et soulager leurs douleurs. Ces dames se frottent mutuellement le dos, la poitrine et les membres avec du romarin blanc, réputé bon à la fois contre la crasse et les rhumatismes. Elles entrent dans l'eau vêtues
Il

d'une vieille robe de coton trop rapiécée pour être portée au travail et servant de chemise de nuit comme de tenue de bain, qu'elles ôtent, assises dans le bassin, au rythme de la friction: un bras et une épaule, l'autre bras et l'autre épaule, puis le buste, le corsage baissé jusqu'au milieu des hanches àla lisière du pubis. Et tant pis pour le bougre, jeune ou vieux, qui se hasarderait dans les parages et qu'une bordée d'injures forcerait à la retraite! J'aime aussi le fruit des raquettes, au goût acidulé, que je fends avec mon sabre et mange pour étancher ma soif quand, vers les midi ou en fin d'après-midi, je vais changer de place mes cabris attachés à des arbres.

Hormis l'élevage, rien ne nous destinait à vivre ensemble. Déjà la couleur de l'épiderme: Emilienne était noire, bon teint, et je suis blanc, pure race; j'aime la lecture, ce pour quoi elle éprouvait une franche répugnance; elle amassait les bondieuseries - chose que je déteste - allait aussi souvent que possible à l'église du bourg, n'y manquait aucune messe dominicale, aucun enterrement, aucune vêpre ni procession, ni à fortiori les messes pour l'âme des trépassés, nombreuses ici. Ajoute à cela les nuits de veillée mortuaire et, après l'enterrement, la quinzaine de soirées consacrées à prier pour le défunt, et tu réaliseras que nos instants de vie commune étaient plutôt rares. Et peu exaltants; parce que, rentrée enfin à la maison, sa plus grande joie consistait à raconter, parle menu, la vie de ceux pour qui elle avait prié, alors que ma dévotion allait vers les poêtes disparus dont je ne me lassais pas de lire la vie et les oeuvres. On cohabite comme on peut, le surprenant étant la cause de nos accordailles; le français dont elle usa pour me répondre, lorsqu'à la fête patronale de Sainte-Rose où elle tenait, dans une cahute couverte et entourée de branches de cocotiers, 12

une sorte de restaurant-bar, je lui demandai: "Ka ou ni de bon à manger? - Un lot de bonnes choses qui vous feront plaisir: crabes farcis et selon votre goût, colombo de cabri ou de cochon, accompagné d'ignames ou de petits poyos. . On était en plein après-midi, les clients avaient déserté sa cahute pour assister aux courses de canots et de bourriques. Comme elle n'avait pas encore déjeuné, elle s'installa sans façon à ma table, m'offrit le ti-punch et s'abstint de me faire payer la demi bouteille d'hydromel qui accompagna le colombo de cochon-poyos. Elle éclata de rire quand je lui demandai combien de temps elle était restée à l'école pour parler si bien le français. Elle n'est jamais allée à récole, non! Mais elle a travaillé toute jeune chez les soeurs qui, avec le temps, ont fini par lui apprendre à écrire et surtout parler le français: elles ne causaient que cela, étant toutes métropolitaines. Pourquoi elle les a quittées, c'est une histoire toute simple: elle en avait assez de mener cette vie confinée. A vingt-trois ans, on a envie de connaître du monde et ce n'était pas une vie, ça : enfermée là dedans (en compagnie de deux autres bonnes, vieilles et sottes, encore demoiselles à cinquante ans passés), sauf une sortie de trois à sept heures le samedi et le dimanche après-midi. Void pourquoi un dimanche de janvier, cette année, au lieu d'aller au cinéma, son passetemps habituel les jours de sortie, elle s'est rendue sans tarder à la rade de Basse-Terre. Quatre heures de l'aprèsmidi, c'est l'heure à laquelle les canots qui ont porté du charbon en ville, repartent pour Campêche. Et allez y comprendre quelque chose: elle est tombée pile sur le même canot qui, onze ans auparavant, l'avait amenée à Basse-Terre, quelques jours après le décès de son père... La chose s'était décidée très vite: son père en terre, Madame Paul Louis - c'était la femme du maître de l'habitation

. bananes vertes.
13

Grigne au Vent, à Pointe Noire - lui avait dit qu'elle ne la trouvait pas assez forte pour travailler dans l'habitation. A douze ans, les filles de chez nous sont beaucoup plus membrées or, voici que la mère supérieure de ce pensionnat où Monsieur Nestor, leur fils, avait fait ses études, cherchait une fille pour aider à la cuisine: cela ne pouvait pas mieux tomber, non! Et Madame Paul-Louis tout en passant une main douce sur ses petites nattes poissées d'huile de ricin, avait susurré: "Tu verras, tu seras bien heureuse là-bas, négresse. Et ne m'oublie pas dans tes prières". En onze ans de vie à Basse-Terre, même si ce n'était pas gai tous les jours, on a pris d'autres habitudes. Aussi, de retour à Campêche, il n'était pas du tout question de retourner travailler dans l'habitation. Après quelques petits jobs dans la couture qu'elle avait apprise aussi chez les soeurs, elle s'est dit ceci: "Avec le mois de mai qui arrive, commencent les fêtes patronales; ces jours-là, les bourgs regorgent de monde, ça vient de partout et ça veut manger et boire jusqu'à se faire pêter la panse. Faire à manger, je sais même! et servir à boire, quoi de plus facile quand on est femme qui sache rire et plaisanter avec les hommes! Donc je vais, avec quelques poteaux, gaulettes et feuilles de coco, me fabriquer un ajoupa démontable". Je l'observe pendant q'elle se raconte: elle est mince, trop, à mon estimation: ses seins sont petits, ses hanches peu consistantes, ses jambes un brin grêles. Mais elle a un beau sourire, des dents saines, solidement plantées dans des gencives qui évoquent la pulpe de grenade. Surtout de parler français lui donne, comparée aux autres négresses que je côtoie journellement, du relief, une sorte d'auréole, bref, du prestige. Je lui prends la main, elle fait: "Oh" tout en me l'abandonnant, puis: "Quel est votre nom ?". - Eugène Morestal. Mais appelez moi simplement Eugène, Et vous? 14

- Moi, c'est Emilienne Caraseau... Morestal, c'est une famille de Sainte-Rose, non? - De Sainte-Rose, en effet", dis-je et je me dépêche d'ajouter: "Je vous appelle Emilienne, d'accord ?.. Et si on allait danser ensemble, ce soir? - D'accord. Passez me chercher à la nuit tombante." Je m'en vais aussitôt, pas du tout disposé, et pour cause! à lui raconter mon passé calamiteux. Jusqu'à la mort de mon grand-père Urbain, l'habitation Morestal était encore intacte et prospère, mais il a laissé sept enfants qui ont failli s'étriper lorsqu'il s'est agi de partager la terre, au point que mon père a préféré renoncer à sa part contre de l'argent, vite dépensé parce que lui aussi avait une nombreuse famille: quatre filles et moi. Ma mère, fille unique, avait au départ de belles espérances, mais a vu peu à peu fondre l'héritage, parce que son père, un brin paresseux, un brin je-m'en-foutiste, laissait au géreur la bride sur le cou: les bénéfices de la plantation sont allés le plus naturellement du monde, engraisser ce dernier qui, de surcroît, avait les rieurs de son côté (ici, on apprécie les mains lestes, adroites, hardies). Il a vendu, au fil des années, la quasi-totalité des terres; ma mère n'a recueilli que quelques hectares de friche dont mon père, usé par le travail et les soucis, n'a guère eu le temps de s'occuper. J'ai fait de mon mieux pour entretenir, planter, récolter... Mes soeurs, quoique mariées avec des fonctionnaires et des commerçants aisés, ont néanmoins exigé le partage. Les terres et la maison où je vivais avec ma mère viennent d'être vendues aux enchères. Ma mère a été recueillie par une vieille tante; quant à moi, j'ai été trop content de trouver à louer une modeste case au bourg de Sainte-Rose, et je me creuse la tête pour trouver l'emploi des maigres fonds qui m'ont été attribués après les enchères, car, hostile à toute espèce de subordination, j'ai décidé de m'établir à mon compte, si peu rentable que risque d'être ce choix. 15

A vingt-six ans, je ne connais des femmes que ce plaisir, mitigé de frustration, consécutif à de hâtives copulations avec l'une ou l'autre journalière de l'habitation. Les jeunes blanches que je fréquentais durant mon adolescence se sont raréfiées à mesure que s'émiettaient nos terres... De toute façon, trop timide, pas du tout blagueur, je ne leur plaisais guère. Vivant dans la nostalgie de mes études secondaires que j'ai arrêtées dans l'année du baccalauréat pour remplacer mon père dans l'habitation, je me soûle de lecture, et conséquemment rêve davantage de poésie que d'amour. Néanmoins il ne me déplairait pas de trouver une femme pas sotte avec qui partager ma solitude. Emilienne me paraît cette femme-là, alors surtout qu'elle possède, ailleurs qu'à Sainte-Rose et c'est tant mieux, une maison où me fixer. Le lieu étant pauvre et passablement arriéré, je pourrais acheter pas cher quelques hectares de friche pour faire de l'élevage, et mener la vie retirée à laquelle j'aspire, ayant définitivement cessé de fréquenter les gens de ma race, y compris mes soeurs qui - comble de l'ingratitude - ne manquaient pas de me ridiculiser les rares fois où elles m'invitaient avec leurs amis nantis. Nous sommes allés au traditionnel bal organisé par le Conseil Municipal dans la maison d'école, avons dansé ensemble toute la nuit, nous sommes retrouvés quelque peu hébêtés dans la nonchalante poussée des danseurs vers la sortie, après la traditionnelle derrière biguine ("Aie, missiélà, jou-Ià ka wouvè, lagué moin' "), sommes allés sans échanger le moindre propos dans ma case, nous sommes déshabillés et étreints comme des somnanbules, avons sombré dans un sommeil épais auquel succéda vers les quinze heures un morne engourdissement dû à l'atmosphère caniculaire de cette minuscule case.

.

"Aïe, mon p'tit monsieur, le jour s'ouvre, lâche-moi"

16

Me voici donc à Campêche où, sans me faire prier, j'ai accompagné Emilienne. Parce que je vais acheter de la terre pour élever des cabris, lui est venue l'idée d'engraisser des cochons.: nous entourerons d'une palissade en gaulettes un bel espace où lâcher deux truies, peut-être trois, dont les petits se vendront sans peine, en ces temps de guerre où la chair est rare et cela fait belle lurette qu'on ne trouve plus à acheter même un quart de livre de morue. Il y aura aussi trois mâles coupés qu'on tuera à Noël, le samedi gloria' et le mardi gras. .. Et elle se réjouit. à .l'idée de faire elle..:mêmele boudin que tout Campêche achètera, parce que ça, elle sait faire! Elle en portera une bonne livre à Monsieur et Madame Nestor... Ah ! Grigne au Vent c'est plus la même chose depuis la mort de Madame Paul-Louis et que Monsieur Nestor a pris la barre! Il Y a bien la guerre; entraînant la mévente du café, mais ça n'explique pas tout, non! Monsieur Nestor est de toute façon dépourvu de cette aisance du geste lié au sentiment de la grandeur qui te subjuguait chez sa mère et (d'après ceux qui l'ont connu, car Emilienne était encore toute petite lorsqu'il est mort) encore plus chez son père, Monsieur Paul-Louis, qui savait donner à ceux qui lui faisaient plaisir. Il est vrai que Monsieur Nestor et Madame Francine ont bien du souci avec Augustin, leur seul fils, condamné à vivre enfermé à cause

d'on ne sait quelleétrangemaladie..~

. le samedi Saint.
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Un blanc du pays, fils, petit-fils, arrière petit-fils de planteurs qui vous tombe comme ça, se met en ménage avec une négresse, prétend vivre de l'élevage du cabri et du cochon sur quelques hectares de terre sèche, et se promène toujours avec un livre dans la poche, ça n'est pas normal, non! Les premiers jours, on me regardait passer avec un étonnement quelque peu mêlé de respect: cet homme-là, tout étrange qu'il semble, est quand même de la race des maîtres. Et il y a à parier qu'il est resté pris avec Emilienne, cette bougresse un bon ti-brin rouée, parce qu'elle lui aura fait avaler à la fête de Sainte Rose une boisson aux herbes maléfiques! Poussé par Emilienne, "va donc leur causer", je suis allé un samedi en fin d'après-midi dans la boutique de Pépin. M'y attendait-on? Il y avait foule en dedans comme en dehors: sous la galerie, aux abords de la maison, et en face, devant la boutique de Rosan. Rien que des hommes. Ils se sont écartés pour me laisser entrer, j'ai crié "Bonsoi'Messié"' 19

"Bonsoi', Missié Mowestal", me fut-il répondu d'une seule voix. J'ai vu surgir Pépin que j'ai reconnu sans peine grâce à la description que m'en avait faite Emilienne: un bâtard d'indien, petit, carré, le visage tout rond, la peau cacao, les cheveux noirs et plats. TIm'a serré la main en me demandant si je jouais aux dominos.
.

J'ai hoché affirmativementla tête. "Est-ce que tu es fort!"

j'ai haussé dubitativement les épaules, ayant peu pratiqué ce jeu dont je ne me raffole pas. "On tardera pas à le savoir; justement on allait faire une partie, le perdant paiera la tournée". Par le plus grand des hasards, j'ai gagné la partie. Après avoir levé mon verre pour trinquer, je suis allé au comptoir, mon portefeuille à la main, en déclarant qu'il m'appartenait en tant que nouveau venu à Campêche de boire et faire boire à la santé de ses habitants. "D'accord à déclaré Pépin. Alors tu accepteras le verre de la bienvenue, et c'est moi qui l'offre". Ensuite, le perdant, Firmin, présenté par Pépin comme le plus ancien journalier de Grigne au Vent, a tenu à payer sa tournée. Après quoi, Hermann a revendiqué en sa qualité de géreur, le privilège d'offrir aussi à boire. La soirée fut longue, et agitée ma nuit. L'alcool ne me réussit guère, je n'en bois que modérément, mais cette fois le sacrifice en valait la peine: par l'intercession d'Hermann, Nestor Legoutier accepta de me vendre la terre au prix qu'il la faisait payer à ses journaliers, en me disant qu'à ses yeux, j'étais devenu un Campêchois. Cela se passait à la fin de l'hivernage 1943, quelques jours avant Noël, que je voyais approcher sans enthousiasme: c'étaient les premières fêtes de fin d'année que j'allais passer hors de notre belle demeure, et sans ma mère qui m'avait écrit que la vieille tante, tant soit peu farouche, n'appréciait pas les festivités et que je risquais fort d'être déçu si je venais passer Noël chez elle, que d'ailleurs, la place étant réduite, elles auraient du mal à me loger. 20

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