Guerres du Monde émergé tome 1

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Quarante ans ont passé depuis la défaite du Tyran. Pourtant, ses adorateurs n'ont pas disparu : la Guilde - la secte des Assassins - continue d'agir en son nom...
À 17 ans à peine, Doubhée est une voleuse redoutable de la Terre du Soleil. Hantée par son passé de tueuse, elle a toujours fui la secte. Mais les Assassins ont déjà décidé de son sort... et lui lancent une malédiction. Pour sauver sa vie, Doubhée doit retrouver celui qui l'a piégée. Même si pour cela elle doit rejoindre la Guilde...





Publié le : jeudi 6 janvier 2011
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EAN13 : 9782266215091
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Troisi Licia



Guerres du Monde Émergé. Livre I.
La secte des Assassins
Traduit de l’italien par Agathe Sanz




Prologue
L
a tour s’effondra d’un seul coup. Elle explosa en une myriade d’éclats de cristal noir qui envahirent la plaine, et tous ceux qui se trouvaient là furent aveuglés pendant quelques instants.
Quand la poussière se fut posée, un spectacle inimaginable se présenta à leurs yeux : la Forteresse n’était plus. Pendant près de cinquante ans, elle avait assombri l’existence des Perdants qui se pressaient maintenant autour de ses ruines, et éclairé la voie des Victorieux. Désormais, elle n’arrêtait plus le regard, qui se perdait à l’horizon.
Des hurlements retentirent. Les exécrables gnomes, les méprisables humains et tous les esclaves des Terres libres criaient leur joie d’une seule et même voix.
Yeshol – le magicien, l’assassin – pleura.
Ensuite commença le massacre.
Hommes et gnomes, chevaliers et rebelles, tous se jetèrent sur les survivants et les achevèrent sans pitié. Yeshol ramassa l’épée d’un soldat mort et combattit sans conviction. Il ne voulait pas survivre dans un monde sans Aster, et sans Thenaar.
La fin du jour le surprit seul, au milieu d’un tas de cadavres, son arme encore à la main. Dans le ciel brillait le dernier rayon d’un soleil rouge. Le destin avait choisi pour lui, malgré lui. Il était toujours en vie.
Et, enfin, ce fut la nuit. Sa nuit.
Il s’enfuit et se cacha pendant des jours, sans jamais s’éloigner de ce qui restait de la Forteresse. Il vit les vainqueurs faire des prisonniers. Il les vit prendre crânement possession de cette terre où, quelques jours auparavant, Aster lui avait promis que le monde serait bientôt inondé de sang et que le règne de Thenaar adviendrait.
« Et alors débutera l’ère des Vainqueurs », avait conclu Aster de sa petite voix.
À présent, le seul homme en qui Yeshol ait jamais cru était mort. Son guide, son Maître, l’Élu.
Il jura vengeance devant les chariots pleins d’objets volés dans la Forteresse qu’emportaient les vainqueurs : les philtres magiques, les poisons du laboratoire, et les précieux manuscrits qu’Aster aimait plus que sa propre vie.
« Réjouissez-vous tant que vous le pouvez, mais sachez que mon Dieu est implacable », songea Yeshol.
Il sortit de sa cachette.
Il devait se sauver, pour préserver le culte de Thenaar, reconstruire la puissance des Victorieux et tout recommencer à zéro. Pour cela, il devait chercher ses frères qui avaient échappé à la vengeance.
Mais, d’abord, il lui fallait accomplir une dernière chose.
Il marcha pieds nus sur la plaine. Les fragments de cristal noir pénétrèrent dans sa chair, qui se mit à saigner. Bientôt, il atteignit le cœur de la Forteresse. Il ne restait que des ruines des anciens murs, mais il savait qu’il le trouverait là. Il se rappelait très bien les plans de l’édifice.
Le trône gisait à terre, brisé.
D’Aster il n’y avait plus aucune trace. Seul le dossier contre lequel il s’était appuyé pendant tant d’années se dressait encore majestueusement sur le sol. Yeshol le caressa ; ses mains parcoururent le bois sculpté et rencontrèrent un morceau d’étoffe taché de sang. Il le serra. Même dans l’obscurité, il le reconnaissait. Son manteau. Celui qu’il portait le jour de la Chute.
C’était la relique qu’il cherchait.
Première partie
C’est ce qu’on appela la Grande Bataille d’Hiver, celle qui mit fin au règne du Tyran. Mais l’immense armée déployée pour l’occasion aurait été inutile si Nihal n’avait pas auparavant pris soin de réduire à néant la magie d’Aster. En effet, la force des troupes ennemies reposait entièrement sur la Magie Interdite. Pour la contrer, Nihal eut recours aux pouvoirs oubliés des Anciens Elfes : sur les Huit Terres du Monde Émergé résidaient huit Esprits de la Nature, qui gardaient chacun une pierre dotée de propriétés mystiques particulières. L’union de ces huit pierres, rassemblées dans le fameux Médaillon qu’elle portait toujours sur elle, permit à Nihal d’invoquer les Esprits et de rendre le Tyran inoffensif pendant une journée entière.
Ce pouvoir extraordinaire est désormais perdu : Nihal, la dernière demi-elfe du Monde Émergé, a complètement épuisé la puissance du Médaillon, qui n’est plus à présent qu’un simple ornement. Avec lui disparut le dernier témoin de la magie elfique du Monde Émergé.
CONSEILLÈRE LÉONA,
LA CHUTE DU TYRAN,
LIVRE XI
1
La voleuse
M
el bâilla en regardant le ciel étoilé, et son souffle forma un petit nuage compact dans l’air du soir.
L’homme s’enveloppa dans son manteau. Il faisait très froid pour un début de mois d’octobre. Et, évidemment, il fallait que ce maudit tour de garde à l’extérieur tombe sur lui ! Qui plus est, pendant une période de vaches maigres pour le patron. Un vrai supplice… Autrefois, ils étaient plusieurs à monter la garde dans le jardin, et presque autant à l’intérieur ; au moins une dizaine d’hommes en tout. Maintenant, ils n’étaient plus que trois. Lui dans le jardin et Dan et Sarissa devant la chambre. On avait même commencé à rogner un peu chaque mois sur leur équipement. « Pour ne pas être obligé de diminuer votre paie », avait dit le conseiller Amanta.
Très vite, Mel s’était retrouvé muni de sa seule épée et d’une vieille armure en cuir usé, en plus de son manteau mité qui ne suffisait pas à le protéger du froid.
Le garde soupira. À l’époque où il était mercenaire, les choses allaient mieux.
C’était la guerre ; le roi de la Terre du Soleil, Dohor, avait déjà étendu ses mains avides sur la Terre des Jours et sur celle de la Nuit, et la résistance menée par le gnome Ido sur la Terre du Feu semblait ridicule. Quelle chance pouvaient bien avoir quatre pauvres hères contre la plus puissante armée du Monde Émergé ? Certes, avant de trahir, Ido avait été Général Suprême, et un grand héros. Mais ces temps étaient révolus. À présent, ce n’était plus qu’un vieillard. C’était Dohor, le véritable Général Suprême, en plus d’être le roi.
Or, contre toute attente, la guerre avait été dure, très dure. Et longue. Ces maudits gnomes surgissaient de toutes parts et multipliaient les pièges et les embuscades. Un cauchemar qui avait duré douze ans, et qui s’était mal terminé pour Mel. Un guet-apens de trop, une douleur lancinante à la jambe…
Il ne s’en était jamais vraiment remis et avait dû arrêter de combattre. Une sale période. Il ne savait rien faire d’autre.
Et puis il avait trouvé du travail comme sentinelle chez Amanta.
Au début, cela lui avait apparu comme une solution honorable. Il n’avait pas imaginé la monotonie d’une activité qui se répétait nuit après nuit, toutes identiques. En huit ans de service chez Amanta, il ne s’était jamais rien passé. Pourtant, le vieil homme continuait à avoir l’obsession de la sécurité. Sa maison, remplie d’objets aussi précieux qu’inutiles, était plus surveillée qu’un musée.
Mel passa à l’arrière de la villa. Il fallait un bon moment pour faire le tour de la gigantesque demeure qu’Amanta s’était fait construire avant de tomber peu à peu dans la misère.
Désormais, cette ruine lui rappelait seulement les beaux jours où il était encore un noble aisé.
Mel s’arrêta le temps d’un autre bâillement sonore. C’est alors qu’il fut touché : un coup à la tête, précis et silencieux. Ensuite, l’obscurité.
Le tireur scruta les alentours, puis il se glissa jusqu’à une fenêtre du rez-de-chaussée. Ses pas légers ne déplacèrent même pas l’herbe.
La fenêtre s’ouvrit, et la silhouette se faufila furtivement à l’intérieur.



Ce soir-là, Lu était fatiguée. La maîtresse s’était plainte toute la journée, et voilà qu’elle lui avait assigné cette tâche absurde qui la tenait éveillée jusqu’à cette heure tardive de la nuit. Astiquer sa vieille argenterie… Pour quoi faire ? Va savoir !
« Au cas où quelqu’un nous rendrait visite, petite ! »
Et qui donc ? Depuis que le maître était tombé en disgrâce, les invités avaient déserté la maison. Tous redoutaient le sort des nobles de la Terre du Soleil qui avaient tenté de se rebeller contre Dohor, une dizaine d’années plus tôt. Bien qu’il soit le roi légitime, ayant épousé la reine Sulana, le souverain n’était pas très aimé. Il concentrait trop de pouvoir dans ses mains, et son ambition était sans limites. C’est pourquoi certains de ses courtisans avaient cherché à l’évincer en ourdissant un complot contre lui. Sans succès. Lorsque l’intrigue avait été découverte, Amanta, lui, avait réussi à sauver sa tête en s’humiliant auprès du roi, mais il avait été déchu de son rang.
Lu secoua la tête. C’était des pensées inutiles et oiseuses. Il valait mieux laisser tomber.
Un frôlement.
Léger.
Imperceptible.
La jeune fille se retourna. La maison était grande, démesurément grande, et pleine de bruits sinistres.
— Qui est là ? demanda avec inquiétude la servante qui avait aperçu une ombre tapie dans l’obscurité.
— Sortez de là !
Pas de réponse. L’ombre respirait doucement, calmement.
Lu courut chercher Sarissa à l’étage supérieur. Elle le faisait souvent quand elle était forcée de rester seule le soir. Parce qu’elle avait peur du noir, et parce que Sarissa lui plaisait ; il était à peine plus vieux qu’elle, et avait un beau sourire rassurant.
L’ombre la suivit en silence.
Sarissa était assis, appuyé contre sa lance, à demi endormi. Il gardait la chambre du maître.
— Sarissa…
Le jeune homme s’ébroua.
— Lu…
Elle ne répondit pas.
— Oh, fichtre ! Lu… Encore ?
— Cette fois, j’en suis sûre, fit-elle. Il y avait quelqu’un…
Sarissa soupira, exaspéré.
— Juste une minute…, insista Lu. Je t’en prie…
Le jeune garde se leva avec réticence :
— Alors, dépêchons-nous.


L’ombre attendit que le jeune homme ait descendu l’escalier pour agir. La chambre n’était même pas fermée à clef. Elle se glissa à l’intérieur. Au milieu de la pièce faiblement éclairée par la pleine lune se trouvait un lit, d’où provenait un ronflement sonore, interrompu de temps à autre par une sorte de râle mêlé de plaintes. Amanta rêvait-il de ses créanciers ? Ou peut-être d’une silhouette comme la sienne qui venait lui ravir la seule chose qui lui restait : ses précieuses reliques. Le visiteur ne s’étonna pas. Tout se passait comme prévu. La femme dormait dans une chambre séparée. La porte qui l’intéressait se trouvait devant lui.
Il entra dans l’autre pièce, identique à la précédente. Cette fois, du lit ne provenait pas même un soupir. Une vraie dame, la femme d’Amanta…
La silhouette s’approcha sans bruit d’un meuble et ouvrit son tiroir d’un geste sûr. Il contenait de petits paquets enveloppés de velours et de brocart. Elle ne prit même pas la peine de les ouvrir : elle savait parfaitement ce qu’ils contenaient. Elle s’en empara et les glissa dans la besace qu’elle portait en bandoulière. Après un dernier regard à la femme endormie, elle s’enveloppa dans son manteau, ouvrit la fenêtre et disparut.


Makrat, la capitale de la Terre du Soleil, une cité tentaculaire, semblait encore plus vaste la nuit, lorsque ses contours n’étaient délimités que par les lumières des tavernes et des palais.
L’ombre se déplaçait le long des murs des habitations en se fondant dans l’obscurité. Sa capuche rabattue sur le visage, elle parcourut les rues désertes de la ville, silencieuse et anonyme. Même maintenant que son travail était fini, ses pas ne faisaient pas le moindre bruit sur le pavé.
Elle marcha jusqu’à une auberge isolée à la sortie de la ville, son refuge de ces derniers jours. Elle y passerait encore cette nuit, puis elle partirait. Elle devait bouger sans cesse, changer de lieu, brouiller les pistes. Et ainsi à tout jamais.
Elle monta dans sa chambre, où ne l’attendaient qu’un lit spartiate et un coffre de bois sombre, luisant au clair de lune. Elle jeta sa besace sur le lit et ôta son manteau. Une cascade de cheveux châtains retenus en queue de cheval lui descendit jusqu’à mi-dos, et à la lueur de la bougie posée sur le coffre apparut un visage aux traits tirés par la fatigue.
Un visage enfantin, celui d’une jeune fille. Pas plus de dix-sept ans, l’air sérieux, les yeux sombres, les joues pâles.
Doubhée.
Elle commença par se débarrasser de ses armes : les poignards, les couteaux, puis la sarbacane, le carquois et les flèches. En théorie, cela ne faisait pas partie de l’équipement d’un voleur, mais elle ne s’en séparait jamais.
Ensuite, elle ôta son corset et ne garda que sa chemise et son pantalon. Elle se jeta sur sa couche et se mit à regarder fixement les taches d’humidité au plafond, que la lumière de la lune rendait encore plus lugubres.
Elle était exténuée, sans pouvoir vraiment dire par quoi. Par le travail de la nuit, par cette éternelle errance, par la solitude…
Le sommeil finit par emporter ses pensées.


La nouvelle ne tarda pas à se répandre. Le lendemain déjà, tout Makrat savait : Amanta, l’ancien premier courtisan, le vieux conseiller de Sulana, avait été cambriolé.
Rien de nouveau sous le soleil… Cela arrivait souvent aux riches des environs, surtout dernièrement.
Comme d’habitude, les recherches ne menèrent à rien, et l’ombre demeura une ombre, comme à chaque vol commis depuis deux ans.



2
La vie de tous les jours
L
e lendemain, Doubhée quitta l’auberge de bonne heure. Elle paya avec les dernières pièces qui lui restaient d’un précédent salaire. Elle était à sec, et cette incursion dans la maison d’Amanta avait été une véritable bénédiction. Il était rare qu’elle ait directement affaire aux gros bonnets, elle se contentait en général d’opérations moins prestigieuses, qui lui garantissaient cependant la discrétion. Mais, cette fois, elle était vraiment prise à la gorge.
Elle se perdit dans les ruelles de Makrat. Le jour, la ville apparaissait sous son vrai visage. C’était l’endroit le plus chaotique de tout le Monde Émergé. Dans le centre, où se dressaient les vastes demeures seigneuriales et les habitations bourgeoises, grouillait une foule innombrable. Les faubourgs, eux, abritaient les baraques des perdants de la guerre, les réfugiés des Huit Terres du Monde Émergé à qui Dohor avaient tout pris depuis qu’il était au pouvoir. S’y entassaient des êtres de plusieurs races, surtout des Fammins. C’étaient eux, les vraies victimes : sans terre, traqués, séparés de leurs semblables, inconscients et innocents comme des enfants. Durant le règne de terreur du Tyran, ils avaient pourtant eu un rôle à jouer en tant que machines de guerre. Le Tyran les avait créés en utilisant la Magie Interdite, et leur aspect révélait tout de leur origine : ils étaient gauches, couverts d’un duvet roussâtre, avaient des bras démesurément longs et des crocs effilés qui leur sortaient de la bouche. En ces temps-là, ils inspiraient une terreur folle, et Nihal, l’héroïne de cette ère obscure, avait mené contre eux une bataille sans merci. Du moins, c’est ce que racontaient les ménestrels au coin des rues. À présent, ils n’inspiraient plus que de la peine.
Quand Doubhée était encore élève, elle allait souvent dans les faubourgs avec son Maître. Il les aimait.
« C’est le seul endroit vivant qui reste sur cette Terre pourrie », disait-il, lors des longues promenades avec sa protégée.
La jeune fille avait continué à s’y rendre après sa mort. Lorsqu’il lui manquait et qu’elle ne se sentait pas la force de continuer, elle s’aventurait dans les bas-fonds en guettant l’écho de sa voix parmi les ruelles. Elle y retrouvait un peu de sérénité.


Aux premières heures de la matinée, l’activité reprenait lentement : des échoppes ouvraient, les femmes allaient puiser l’eau à la fontaine, les enfants jouaient autour de la grande statue de Nihal érigée au centre de la place…
Doubhée trouva facilement l’endroit qu’elle cherchait : une boutique en retrait, à la limite de la zone des baraques. D’après son enseigne, on y vendait des herbes ; mais la jeune fille y venait pour une tout autre raison.
Le patron, Tori, était un gnome. Il était originaire de la Terre du Feu, comme la majeure partie de ceux de sa race. La peau sombre et de longs cheveux noirs hérissés de petites tresses, il se déplaçait d’un bout à l’autre de son magasin en cavalant sur ses jambes courtes, un éternel sourire sur le visage.
Il suffisait pourtant d’un mot pour que Tori change d’expression. Un mot connu seulement dans certains cercles. Lorsqu’il l’entendait, le gnome conduisait les clients dans son arrière-boutique, son temple.
Tori se vantait de posséder l’une des plus riches collections de poisons du Monde Émergé. Il était expert en la matière et savait fournir à chacun le mélange adapté. Qu’il s’agisse de morts lentes et douloureuses ou de trépas instantanés, le gnome avait toujours le bon flacon. Mais ce n’était pas tout : il n’y avait pas de butin dérobé à Makrat qui ne passât par ses mains.
— Bonjour ! Encore besoin de mon aide ? s’exclama-t-il en guise de salut.
— Comme toujours, fit Doubhée en souriant sous sa capuche.
— Mes compliments pour ton dernier travail… C’était bien toi, n’est-ce pas ? Je…
Tori était l’un des rares à connaître quelque chose d’elle et de son passé.
— En effet, le coupa Doubhée, sa devise étant « la discrétion par-dessus tout ».
Tori l’accompagna dans sa petite pièce secrète où, devant les flacons de poison, la jeune fille se sentit chez elle. Le Maître l’avait initiée aux secrets des herbes à l’époque où elle s’entraînait encore pour devenir une meurtrière et où son tir à l’arc laissait à désirer. C’était une pratique assez répandue parmi les assassins de bas niveau : si on ne pouvait pas frapper avec précision les points vitaux, on y suppléait en trempant ses flèches ou ses poignards dans un poison, de manière que la plus légère blessure devienne mortelle.
« Le poison est une arme de débutant », lui rappelait toujours le Maître.
Pour elle, c’était devenu une passion. Elle lisait pendant des heures les livres de botanique, elle arpentait les bois et les prés pour chercher des herbes, et elle commença vite à inventer des recettes originales aux différents degrés de dangerosité, des innocents assoupissants aux poisons mortels. C’est cela qui l’attirait surtout : étudier, chercher, comprendre. Et, finalement, elle avait appris.
Puis les choses avaient changé, le meurtre était devenu le brûlant souvenir d’une époque révolue, et Doubhée s’était consacrée aux somnifères, qui pouvaient se montrer d’une utilité décisive dans l’activité qu’elle s’était trouvée pour survivre.
Sans perdre de temps, la jeune fille étala le fruit de son larcin sur le comptoir et attendit que Tori donne son avis. Penché sur les perles et les saphirs, il les analysait d’un œil expert.
— Excellente façon, belle taille… juste un peu trop reconnaissable… Il faudra pas mal de travail pour les transformer.
Doubhée se taisait. Elle savait déjà tout cela. L’art du meurtre lui collait à la peau et elle menait son travail de voleuse comme le meilleur des assassins : elle enquêtait toujours avec soin avant de frapper.
— Trois cents caroles.
Elle fronça les sourcils :
— Cela me semble peu…
Tori sourit avec bonhomie.
— Je sais la peine que ça t’a coûtée, mais essaie de me comprendre… Il s’agit de démonter, de fondre… Trois cent cinquante.
« Assez pour trois, quatre mois d’errance encore », songea Doubhée. Elle poussa un petit soupir.
— Ça va !
Le gnome lui fit un clin d’œil :
— Le travail ne manque jamais à quelqu’un comme toi !
Doubhée prit ce qu’on lui donnait et pivota sur ses talons, sans un mot. Elle sortit et s’enfonça de nouveau dans les ruelles de Makrat.


Elle quitta la ville vers midi et rentra directement dans la simple grotte qu’elle habitait désormais. Sa vraie maison, celle qu’elle avait partagée avec le Maître au bord de l’Océan, sur la Terre de la Mer, elle l’avait abandonnée aux jours de douleur, lorsqu’il était mort, et elle n’y était plus jamais retournée. Tout ce qu’elle avait trouvé pour la remplacer, c’était cette caverne dans la Forêt du Nord, pas trop loin de la civilisation, mais pas non plus trop près des villages, à une demi-journée de route de Makrat.
Lorsqu’elle y pénétra au coucher du soleil, l’odeur de renfermé la prit à la gorge. Un tas de paille jeté dans un coin, un foyer creusé dans la roche, et en guise de mobilier une table bancale et un vieux buffet rempli de livres et de flacons de poison, c’était tout ce qu’elle possédait.
Doubhée se prépara un dîner frugal avec les quelques vivres qu’elle avait achetés en ville.
Dès qu’elle eut fini de manger, elle alla dehors. La nuit était tombée, et les étoiles tremblaient doucement dans l’obscurité.
Le ciel l’avait toujours fascinée ; son immensité la rassurait. Il n’y avait pas de bruit, ni de vent. Elle écouta quelques instants le murmure du ruisseau ; ensuite, elle se dirigea vers la source et se déshabilla calmement.
Le froid la saisit dès qu’elle mit les pieds dans l’eau, mais elle serra les dents et s’immergea jusqu’au cou. La sensation glacée se transforma peu à peu en une tiédeur agréable. Elle plongea la tête sous l’eau, et ses longs cheveux châtains se mirent à danser autour de son visage.
Ce n’est que là qu’elle se sentit enfin en paix avec elle-même.



3
Le premier jour d’été
***
Le passé 1
C
’est un jour de soleil. Doubhée se lève de son lit tout excitée. Dès qu’elle a ouvert les yeux, elle a compris que l’été était arrivé. La lumière est différente, ainsi que le parfum de l’air qui entre dans sa chambre à travers les volets usés.
Elle a huit ans. Elle est une petite fille pleine de vie aux longs cheveux châtains, une fille comme les autres. Pas de frères ni de sœurs ; ses parents sont des paysans.
Elle vit sur la Terre du Soleil, non loin de la Grande Terre, qui a été divisée entre les différentes Terres à la fin de la guerre ; seule la partie centrale est restée indépendante. Les parents de Doubhée se sont installés dans un petit village récemment construit, Selva. Ils cherchaient la paix, et il leur semble l’avoir trouvée. Ils vivent au milieu d’un petit bois, éloignés de tout ; il ne leur parvient que de rares échos de la guerre de conquête de Dohor. Ces dernières années, ils en reçoivent de moins en moins. Le souverain s’est soumis la majeure partie du Monde Émergé, et une sorte de fragile paix s’y est établie.
Doubhée se jette dans la cuisine pieds nus, les cheveux encore ébouriffés.
— Il y a du soleil, il y a du soleil !
Sa mère, Melna, continue de nettoyer les légumes, assise à la table.
— Oui, on dirait…
C’est une femme grassouillette au visage rubicond. Elle est jeune – vingt-cinq ans au plus – mais elle a les mains calleuses de ceux qui cultivent la terre.
Doubhée s’installe sur un banc et appuie ses bras croisés sur la table, les jambes pendantes.
— Tu m’avais promis que je pourrais aller jouer dans le bois s’il faisait beau…
— D’abord, tu me donnes un coup de main. Après, tu fais ce que tu veux.
L’enthousiasme de Doubhée retombe d’un coup. Elle a parlé avec ses amis, la veille. Ils se sont dit qu’ils se verraient s’il y avait du soleil. Et il y a du soleil.
— Mais ça va prendre toute la matinée !
La femme se tourne vers elle, impatientée :
— Alors, tu passeras toute la matinée avec moi.
La petite fille soupire bruyamment.


Doubhée tire le seau du puits et s’asperge le visage avec l’eau glacée. Elle aime bien se laver à l’eau froide.
Et puis, elle se sent forte à chaque fois qu’elle remonte le seau.
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