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Hier chantaient les lendemains

A mon père, qui est demeuré la jeunesse même; mon père que j'imagine, en écrivant ces lignes, plongé dans ses encyclopédies ou tapant sur sa vieille machine quelque lettre indignée... car il ne désespère ni de connaître un jour tout de l'univers, ni de changer ce vieux monde, tant qu'il ne tournera pas rond. A ma mère, qui s'impatiente, car elle l'attend pour aller faire les courses à Auray; ma mère qui a toujours su que la vie était une redoutable

aventure, que les mots étaient souvent
trompeurs et les rêves de trop beaux refuges. A vous deux, chers parents, qui m'avez tant nourri de vos différences, je dédie ce récit d' erifance dont vous excuserez les inexactitudes, les inventions et les légères impeninences. Avec toute ma tendresse.

Y.s.

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Editions Isoète

Yoland SIMON

Hier chantaient lendemains

les

Éditions l'Harmattan
5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

<0 L'Harmattan,

1991

ISBN: 2-7384-1147-9

MEMOIRES

I

Les communistes de mon père avaient tous trente ans. Ils étaient - chevalerie, sel de la terre, - forts, doux et généreux. Ils démêlaient avec sérénité les problèmes d'une époque confuse et je les écoutais comme autant de pères possibles et admirables. C'était bien pour moi, disons pour nous les enfants, lesjeunes générations, oui c Iétait bien pour nous que les communistes de mon père reconstruisaient le monde sur de nouvelles bases. Ils se battaient pour que les gosses ne connaissent plus ça : la guerre, l'inégalité, la misère. Ils se battaient pour nous, l'avenir, et n'attendaient plus rien pour eux: ni richesses, ni plaisirs, ni repos. Ils consacreraient à la lutte le reste de leur existence et pour prix de ces combats ils ne recevraient que l'ingratitude dont on paye les pionniers, les défricheurs d'utopies. A peine caressaient-ils l'espoir un peu fou de voir se réaliser de leur vivant cette société idéale dont l'attente dévorait leurs jours. A trente ans, les communistes de mon père nous avaient tout sacrifié et, dans les salles à manger, autour de tables rondes où ils analysaient la situation, nous les regardions comme autant de héros familiers et tutélaires. Les communistes de ma mère n'approchaient que prudemment de la maison. Ils frappaient timidement à la porte, demandaient avec humilité si Jacques était là. Immanquablement Jacques était absent, sur la route, par 7

quatre chemins, Dieu seul savait. .. ou Staline. Immanquablement Jacques avait prévenu les désirs du visiteur et se dirigeait déjà vers une cellule, une section, la Maison du Peuple. Les communistes de ma mère repartaient piteux, en grommelant de vagues excuses. Ces mêmes hommes résolus, qui préparaient des révolutions et faisaient chanter les lendemains, tremblaient au seuil de notre appartement. Les communistes de ma mère ne franchissaient guère notre paillasson. Il fallait aussi compter avec le reste du monde, les autres, les non communistes. Ceux-là vivaient loin de la révélation, indifférents parfois, hostiles le plus souvent. Les communistes de mon père étaient rejetés, haïs, persécutés même, comme le furent les premiers chrétiens. Comme eux, pourtant, ils étaient sans haine et ne s'abandonnaient pas à d'inutiles ressentiments qui, du reste, ne faisaient pas vraiment avancer les choses. Ils le savaient, on n'est pas impunément chevalerie, sel de la terre. On ne dénonce pas les indignités présentes, on ne les oppose pas aux délices présumés d'une société future, sans une certaine vocation pour le martyre. Les communistes de mon père s'accommodaient de l'envie, de l'acrimonie, de la calomnie, fruits amers, inévitable rançon de leur engagement pour une juste cause. Toutes les avanies que subissaient sans sourciller les communistes de mon père avaient une même origine et un mot suffisait à les expliquer: l'anticommunisme. Ce brutal aveuglement, cette passion vindicative conduisait aux plus étranges débordements. Tout jeune, j'appris ainsi que le monde se divisait en deux parties inégales: une minorité de communistes - pourquoi dont étaient-ils si peu nombreux? - et tous les autres qui pouvaient, à tout moment, sans qu'on puisse ni le prévoir, ni vraiment leur en vouloir, se muer en 8

anticommunistes primaires, farouches même. Dans cet univers sans nuances existait cependant un petit groupe intermédiaire, garçons gentils mais velléitaires et légèrement immatures: les sympathisants. ils occupaient fort les discussions de la cellule. Il s'agissait de les convaincre - de les décider plutôt, car ils étaient largement acquis à la cause - de les décider donc à sauter le pas. Un instant la réunion délaissait l'examen des grandes stratégie mondiales qui devaient I-NE-LUC-TA-BLE-MENT faire tomber des pans entiers de la mappemonde dans la corbeille du socialisme. Il n'y avait pas de menus combats, de batailles à négliger. Circonscrire Perrot, « qui est si proche de nous », c'était important aussi, très important. A force de régler les problèmes locaux et les drames mondiaux, les communistes de ma mère ne fréquentaient que modestement le foyer familial. Les Chevaliers, oui parlons-en des Chevaliers... Et justement elle en parlait, sans se gêner, tiens! Car cela lui restait là, de voir cette bande d'irresponsables offrir à la Révolution, pour solde de tous comptes, des épouses sacrifiées à cette chimérique perspective et encombrées de gosses, de vaisselles et de lessives. Dans les programmes électoraux et dans les lointaines patries du socialisme réel, on avait totalement émancipé les femmes. Des crèches, des foyers, des mises en pionniers libéraient la mère, l'épouse. En attendant, il fallait être une des cinq, des six cent mille compagnes de Lénine, de Staline, de Thorez. Femme de militant... Un beau titre dont ma mère faisait beaucoup moins de cas que de l'efficacité d'une boule de Bleu pour donner au blanc tout son éclat, ou de nos maladies infantiles, contractées et achevées subrepticement entre deux passages du père. Ces jours là, la fin de non recevoir claquait encore plus fort à la barbe du Chevalier qui s'était aventuré jusqu'aux abords de 9

notre foyer: « Non, mon mari n'est pas là et j 'ai un gosse au lit !» Les communistes de ma mère ignoreraient toujours tous ces problèmes qui l'accablaient, elle: la vie de tous les jours, les fins de mois. Eux vivaient sans soucis sordides et dépensaient sans compter. La cause trouvait toujours leur bourse prête, pour des cartes, des timbres, des souscriptions exceptionnelles, des journaux qu'il fallait sans cesse soutenir, dans des campagnes de soutien sans cesse renouvelées. Et ma mère se demandait combien de temps il faudrait encore donner à ce Moloch, ce Minotaure, le Parti, s'il fallait l'appeler par son nom, combien de temps il faudrait donner un argent si rare. Les jours d'abattement ou de révolte, il lui arrivait même de se poser cette indécente question: où donc passaient les sous?

10

RECIT l

Je me souviens d'une ambiance animée, presque joyeuse. Enjouée. Il devait être huit heures. Disons plutôt vingt heures, comme l'annonçait solennellement Radio Luxembourg, après les quatre tops rituels. «Les quatre crottes», disait le cours élémentaire, en pouffant devant tant de drôlerie et d'audace. Déjà nous avions soupé, dîné, si l'on préfère, mais, à la maison, nous déjeunions le matin, nous dînions le midi, nous soupions le soir. C'était plus simple et, comme nous soupions de soupe, plus évident aussi. Des voisins étaient là, passés en coup de vent, restés plus longtemps que prévu. S'agissait-il des Dumont qui habitaient plus près ou des Robert qui nous étaient plus proches? Les uns et les autres nous rendaient de fréquentes visites, bien plus souvent que nous n'allions chez eux. «Ne dérangez pas les gens», disait ma mère. Recommandation superflue. Toute une atmosphère d'encaustique fraîche, des chambres bien rangées, toute une stratégie de patins à prendre, des recommandations intimidantes, protégeaient suffisamment le logis des voisins. «On ne dérange pas le monde», répétait ma mère, bien mal payée de ses scrupules car les petits Robert, les petits Dumont, d'autres encore, venaient sans gêne faire du désordre chez nous. Madame Dumont elle-même, trouvait mille et un prétextes ménagers pour faire un saut à la maison. Experte en économie Il

domestique, toujours fière de ses trouvailles, elle surgissait, arborant ses dernières acquisitions: coupon de tissu, bout de cretonne... «Devinez, Madame Simon, vous ne devineriez jamais combien...» - C'est de la camelote, commentait ma mère, à peine la porte refermée. Madame Robert était plus coquette et jugée plus dépensière par sa fourmi de voisine. Elle passait moins souvent, mais demeurait toute l'après-midi à papoter car, comme ma mère, elle ne travaillait pas, enfin si élever ses gosses et tenir sa maison, c' était ne rien faire. Après l'école, Monsieur Robert venait ingénument s'enquérir «si sa légitime n'était point là par hasard». Et cela se terminait par un bon grog, en hiver, un petit canard, en été. Je me souviens de ce soir-là, semblable à bien des soirs. Il faisait tiède dans l'appartement. De la salle à manger nous parvenait le fond sonore des conversations d'adultes, ponctué d'éclats de rire. Parlait-on du Directeur, Monsieur Rousseau, le dirlo, Monsieur Rousseau dont j'avais très peur et qui avait les fesses pointues? Se moquaiton de Madame Malassis, la mal perchée disait Monsieur Robert qui avait fait l'école Normale et se souvenait ici d'un jeu de mots de Victor Hugo? L'accablait-on encore cette pauvre Madame Malassis, outrageusement maquillée, «pour réparer des ans.. .», précisait toujours Monsieur Robert, qui aimait les citations presque autant que mon père? Râlait-on contre la Duchemin, elle-même fort râleuse, qui rouspétait sans cesse contre nous, les enfants du groupe scolaire, mais surtout contre les Dumont, et les Simon, toute la bande de garnements qui laissaient toujours tout traîner et abîmaient avec leurs vélos le revêtement de la cour? Peut-être protestait-on aussi contre le chien-loup des Lemonnier ; quelle idée d'avoir un pareil animal quand on habite au12

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