Histoire de Moulay Abelmeula

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La réédition de ce roman de 1740, qui pose un jalon dans l'histoire de la représentation littéraire du mariage interracial, permet la relecture d'un récit plein d'aventures et de mésaventures où l'on traverse et retraverse la Méditerranée, où la côte barbaresque et ses corsaires interviennent autant qu'un rival jaloux, où l'amour triomphe enfin sur toutes les adversités. Mais Moulay Abelmeula est-il narrateur et/ou auteur nord-africain de fait ou d'imagination ? La question est d'autant plus difficile à trancher que la même année 1740 a vu la publication de l'histoire de Louis Anniaba, roman analogue si ce n'est que le héros provient de l'Afrique occidentale.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
Lecture(s) : 235
EAN13 : 9782296338364
Nombre de pages : 113
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HISTOIRE DE MOULA Y ABELMEULA

AUTREMENT MEMES conçueet dirigéepar RogerLittle
Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l'ordre national du mérite, Prix de l'Académie française etc.

COLLECTION

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, sous forme de roman, nouvelles, pièce de théâtre, témoignage, essai, récit de voyage etc., rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l'Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s'agit donc de remettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme: celui qui recouvre la période depuis l'installation des établissements d'outre-mer). Le choix des textes se fait d'abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l'ouvrage, mais tient compte aussi de l'importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l'intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c'est notre dedans extérieur, les autres, c'est la prolongation de notre intérieur.

»

Sony Labou Tansi

Titres parus et en perspective: voir en fin de volume

HISTOIRE DE MOULA Y ABELMEULA
LE TRIOMPHE DE L'AMOUR ET DE LA VERTU, DANS L'ESCLAVAGE ET SUR LE TRONE; OU HISTOIRE DE MOULA Y ABELMEULA, ECRITE SUR SES PROPRES MEMOIRES
Présentation de

Roger LITTLE

L'Harmattan
5 - 7, me de l' ÉcolePolyteclmique

75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-5300-0

INTRODUCTION par Roger Little

Principaux
A) Ouvrages

ouvrages

de Roger Little
du Noir

sur la représentation

Lucie Cousturier, Mes inconnus chez. eux, t.l : Mon amie Fatou, citadine ~t.11 : Mon ami Soumaré, laptot, suivi d'un Rapport sur le milieu familial en Afrique occidentale, présentation de R.L., préface de René Maran, Autrement Mêmes 9, Paris: L'Harmattan, 2003 Pigault-Lebrun, Le B lane et le Noir, présentation de R.L., Autrement Mêmes 4, Paris: L'Harmattan,2001 Between Totem and Taboo: Black Man, White Woman in Francographic Literature, Exeter (G.-B.): Presses universitaires, 2001 Lucie Cousturier, Des inconnus chez moi, présentation de R.L., préface de René Maran, Autrement Mêmes 1, Paris: L'Hannattan,2001 Anonyme, Histoire de Louis Anniaba, présentation de R.L., Textes littéraires n° eVIl!, Exeter (G.-B.) : Presses universitaires, 2000 Jean-François de Saint-Lambert, Contes américains: L'Abenaki, Ziméo, Les Deux Amis, présentation de R.L., Textes littéraires n° XCIX, Exeter (G.-B.) : Presses universitaires, 1997 Black Accents: Writing in French from Africa, Mauritius and the Caribbean. Actes du colloque ASCAlF tenu à Dublin, 8-10 avril 1995, éd. J.P. Little &R.L., Londres: Grant&Cutler, 1997 Nègres blancs: représentations de l'autre autre, Paris: L'Harmattan, 1995 Bernardin de Saint-Pierre, Empsaël et Zoraïde, ou les Blancs esclaves des Noirs à Maroc, présentation de R.L., Textes littéraires n° XCII, Exeter (G.-B.) : Presses universitaires, 1995 Claire de Durtort, duchesse de Duras, Ourika, présentation et étude de R.L., Textes littéraires n° LXXXIV, Exeter (G.-B.): Presses universitaires, 1993; 2e tirage 1993; nouvelle édition revue et augmentée, Textes littéraires n° CV, 1998 ; édition mise à jour 2003 B) Ouvrages The sur la poésie

Sllaping of Modern French Poetry: Reflections on Unrhymed Poetic Form, 1840-1990, Manchester: Carcanet Press, Paris: Alyscamps, 1995 Pierre Guerre, Portrait de Saint-John Perse,textes établis, réunis et présentés par R.L., Marseille: Sud, 1990 André Frénaud entre l'interrogation et le vide, Marseille: Sod, 1989 Études sur Saint-John Perse, Bibliothèque du XXe siècle, Paris: Ktincksieck, 1984 etc.

INTRODUCTION Personne, depuis l'unique publication de ce roman dans un recueil de 1740,1 ne prétend que Moulay Abelmeula était un des meilleurs auteurs du dix-huitième siècle. La curiosité littéraire que nous présentons ici pour la première fois en un volume séparé mérite toutefois notre attention à plusieurs titres. Il représente un mariage heureux, malgré d'innombrables aventures, entre un Nord-Mricain et une Française blanche. Si, au sein du couple, l'égalité telle que nous l'entendons aujourd 'hill ne s'installe pas, il y a du moins un effort dans ce sens: l'indépendance d'esprit n'empêche pas une hannonie fondée sur un sens partagé de 1'honneur et de la vertu, des sacrifices étant faits de part et d'autre. On découvre dans ce roman un personnage féminin d'un tempérament exceptionnel. Mme Colonne, née Deragues, qui deviendra la reine de Barcha, est une femme de tête qui mérite l'attention des féministes littéraires d'aujourd'hui. Outre sa grande beauté, son sens de 1'honneur, sa «gloire» toujours intacte et son courage physique (à deux reprises, elle s'engage dans la bataille et, soit avec une pertuisane, p.27, soit avec un pistolet, p.88, donne le coup de grâce à son ennemi), on admire son indépendance d'esprit croissante et sa loyauté absolue mais exigeante. Elle impose à son ami, futur époux et futur roi de Barcha, des termes qui infléchissent le cours de son destin. Aussi insiste-t-elle pour qu'il embrasse la religion chrétienne avant de l'épouser et qu'il accepte certains gestes plus généreux que ceux qu'il aurait envisagés. Héroïne du roman, elle est néanmoins présentée du point de vue masculin, même
1 Le Triomphe de l'amour et de la vertu, dans l'esclavage et sur le

thrône ,. ou histoire de Muley-Abelmeula, écrite sur ses propres
mémoires occupe les pages 241 à 472 du premier tome des Amusemens de dames ou recueil d'histoires galantes des meilleurs auteurjX de ce siècle, réunis par les soins de François Antoine de Chevrier, La Haye: Pierre Paupie, MDCCXL. Seule une traduction suédoise aurait paru en 1774 (information de Martin Sartorius).

quand le Prince fait son éloge: un de ses discours est prononcé «avec une fenneté et une éloquence au-dessus d'une femme» (p.34) et sa vertu même lui est suspecte avant qu'il n'ait vu de ses propres yeux les preuves de son innocence (p.67). Roman d'aventures, il participe du genre avec ses alannes à répétition, ses coïncidences et ses gestes et propos extravagants. Il se lit d'autant plus facilement d'un trait qu'il n'est pas divisé en chapitres, même si les épisodes se distinguent sans peine. Devant les corsaires qui écument la Méditerranée, devant les enlèvements successifs, nous sommes tenus en haleine, ou plutôt hors d'haleine à l'instar des protagonistes. Il y a même une potion magique - « l'esprit arabique» - digne des aventures d'Astérix! Curiosité littéraire, avonS-DOUS it. Ce roman l'est surtout à d cause de ses rapports avec un autre texte datant de la même année 1740: I'histoire anonyme de Louis Anniaba.l Cet Hannibal ouest africain (car Anniaba n'est qu'une variante du nom du grand Carthaginois2) était souvent tancé de charlatanisme par ses contemporains, mais du moins sait-on de source sûre qu'il existait.3 Pour Moulay Abelmeula, on n'a pas la même certitude, mais ce dernier affinne au cours de son texte que l'auteur de la vie d' Anniaba « lui a prêté la plupart de mes agréables et disgracieuses aventures. Les mémoires qui lui ont été fournis, ont confondu son histoire avec la mienne» (p.61). Quel est l'original? Qui saurait trancher? Ce sont deux fictions: se réclamer de documents vrais était une
1 Histoire de Louis Anniaba roi d'Essénie en Afrique sur la côte de Guinée, Paris: Aux dépens de la Société, M.DCC.XL; réédition Exeter (G.-B.): University of Exeter Press, présentation de Roger Little, 2000. 2 Inutile sans doute de rappeler d'une part l'attribution fréquente aux Africains, dans la réalité comme dans la littérature, de noms gréco-

latins et bibliques; et d'autre part que le célèbre ancêtre noir de
Pouchkine s'appelait également Hannibal. 3 Pour de plus amples informations à son sujet, se reporter à l'introduction de notre réédition du texte. Frédéric Couderc propose une nouvelle version romanesque de J'histoire d'Anniaba (qu'il appelle Anabia) dans Prince Ébène, Paris: Presses de la Renaissance, 2003. viü

pratique courante à l' époque.1 Les preuves historiques sont insuffisantes pour y porter un jugement définitif. Le copyright n'existait pas encore. Un épisode central de l'Histoire de Louis Anniaba, véridique d'après les témoins et pourtant des plus romanesques dans sa nature - la rencontre du héros avec le roi Louis XIV qui lui aurait offert son prénom et ordonné un baptême aux mains de Bossuet et une première communion administrée par le cardinal de Noailles -, manque entièrement chez Abelmeula ou plutôt est transposé à l'échelle de l'évêque de Toulon et son vicaire général (voir pp.46-47). En revanche, la couleur de la peau d'Anniaba, assez pâle pour qu'il soit pris pour le type méditerranéen, et l'imprécision géographique de
son origine (Essenie

-

l'actuel

Assini, au Ghana,

sur la

frontière ivoirienne - se trouvant à quelque deux mille kilomètres du fleuve Sénégal où, vers la fin du récit, il retrouve son royaume), ont paru suspectes à plus d'un critique2 et plaident en faveur de la véracité du Nord-Mricain qu'est Abelmeula. Nos recherches, poursuivies jusqu'à l'Institut du monde arabe, n'ont pourtant retrouvé aucune trace d'un Moulay Abelmeula historique. Même si un seul Européen sur mille - et encore - saurait localiser la ville et la région de Barcha, ou même la Cyrénaïque où elles se trouvent, sur une mappemonde, elles existent, et Talometa est bien le port le plus proche. L'orthographe a certes varié au fil de siècles. Au temps d'Alexandre, le port de Ptolémaïs desservait la ville de Barca. Aujourd'hui c'est Tolmeïta qui dessert Barqah, toujours dans la région de Cyrénaïque au nord-est du golfe des Syrtes et partant de la Libye. La géographie d'Abelmeula paraît donc plus cohérente que celle d'Anniaba, circonscrite comme elle l'est par des repères bien balisés et des repaires de corsaires sur la côte barbaresque. Les indices géographiques y sont quand même contradictoires lorsqu'on regarde de plus près. Mme Colonne raconte p.14 qu'elle part pour le Maroc pour aniver p.lS à Talometa en Libye. L'héritier du royaume de Barcha, venu tout droit de Libye, est présenté p.22 comme «prince royal de Fès» et
1 On songe notamment aux Lettres persanes de Montesquieu (1721). 2 Se reporter encore à l'introduction de notre réédition. ix

quitte p.26 ses «vêtements marocains ». On apprend la mort de son père dans un journal venu d'Alger (p.68) par un chemin évidemment possible mais pour le moins indirect. C'est dire à quel point il suffit d'évoquer des lieux exotiques de la côte barbaresque pour créer un effet qui n'a que des liens très ténus avec la réalité ou, encore moins, avec le réalisme. L'insertion dans l'histoire de France du récit d'Anniaba lui prête un intérêt particulier, d'autant plus qu'il s'agirait du tout premier roman français dont le héros est un Noir (encore qu'il serait Peul et partant passablement clair). L'histoire d' Abelmeula, plus prête à donner en clair le nom des personnages qu'elle évoque, s'y inscrit avec moins de précision. Le meilleur sinon l'unique indice s'avère plutôt trompeur. La mention du lieutenant général de police, M. d 'Argenson (p.68), laisse une marge de plus d'un quart de siècle. Car Marc-Pierre d'Argenson (1696-1764) occupa ce poste en 1720 et de nouveau entre 1722 et 1724, suite à son père, Marc-René (1652-1721) qui avait été nommé lieutenant général de police en 1697 et continua dans cette fonction jusqu'en 1718.1 Ces dates nous pennettent seulement de constater que la publication du roman était postérieure d'au moins seize et jusqu'à quarante-trois ans aux événements qu'il rapporte. Abelmeula déclare avoir fait ses exercices à l'Académie de Paris en même temps qu'Anniaba (p.61) et ce dernier les aurait faits vers 1700.2 D'Argenson père était bien lieutenant de police à cette époque, mais en quoi cela nous avance-t-il ? La question même est-elle pertinente? Pour un romancier, l'histoire s'adapte à ses besoins créateurs. Que la jeune veuve qui devient reine de Barcha s'appelle Deragues plutôt que Dal... ou DaIo..., qu'elle soit née à Entrevaux plutôt qu'à Castellane et qu'elle réside dans sa jeunesse au château de Belloc, non au château de Bart..., tous
Très précisément, Marc-René d'Argenson était lieutenant général de police du 28 janvier 1697 au 1er février 1718 ; et son fils Marc-Pierre du 20 janvier au 1erjuillet 1720 et du 26 avril 1722 au 28 janvier 1724. C'est M. Alban Ansel, conservateur du Musée de la Préfecture de Police de Paris qui a bien voulu fournir ces détails à Mme Françoise Connolly qui a bien voulu les lui demander de ma part. 2 C'est Guillaume Bosman qui cite le Mercure de l'Europe pour fixer la date de la première communion d'Anniaba le 27 février 1701. x l

les deux pourtant situés près d'Antibes, ne change rien d'essentiel.1 Que la sultane s'appelle Berglid ou Angelid; le chevalier de Roche(cour)2 le chevalier de Boniols (sans doute l'actuel Bagnols) ; l'usurpateur Bacha Osman ou Rincala; que le Bey de Tripoli se mue en Dey d'Alger; que le comte de Gale (mauvais comme la gale... avant de faire amende honorable sous l'influence de la Reine) soit nommé sans détour dans les mémoires d'Abelmeula, alors que son rôle peu reluisant est joué par le baron de Lase... (lascar lascif, diraiton, jusqu'à sa «conversion» non moins spectaculaire) chez Anniaba: aucune de ces modifications n'a d'importance profonde. L'arbitraire, voire la fantaisie, dans les petites choses ne fait que mieux sortir le message qui se trouve au cœur du récit: amor vincit omnia. Alors qu'Anniaba, moins ample dans certains de ses développements qu'Abelmeula, se concentre davantage sur la tolérance interraciale pour faire passer une leçon voilée antiraciste, ce dernier se limite à la tolérance religieuse et s'appuie plutôt sur la bonne évolution de sa trame narrative. Si, à la différence de l'Histoire de Louis Anniaba, le sort de la cousine enlevée est ici trop rapidement expédié et laissé en suspens, Abelmeula prête au premier mari de son héroïne une mort bien plus vraisemblable. Ni l'un ni l'autre ne fait pourtant jouer le suspense, alors que le récit s'y prêterait à merveille: c'est comme si les deux auteurs savaient d'instinct se refuser cette facilité. Dès la première apparition du comte de Gale, par exemple, nous sommes prévenus contre lui: «s'il avait prévu les chagrins qu'il nous a causés, il se serait bien gardé de se prêter à sa sinistre curiosité» (p.39). Plus loin, dans un topos classique, le narrateur annonce que « le destin, jaloux de notre sort, nous préparait des disgrâces dans le temps même qu'il nous comblait de ses faveurs» (p.61), ou encore que «le
destin

[...]

voulait seulement me mener à la tranquille félicité

par une route épineuse et par des moyens tumultueux» (p.70). La finalité est bien le bonheur, thème par excellence de la
1 Voir Histoire de Louis Anniaba, p.lO ; ci-dessous, p.lO. 2 Une fois, p.82, par mégarde, semble-t-il, le chevalier de Rochecour est nommé en toutes lettres dans Histoire de Louis Anniaba. Xl

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