Histoires fantastiques de Nouvelle-Calédonie

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Ces nouvelles fantastiques se situent dans un cadre typiquement calédonien où la fiction fait bon ménage avec la culture mélanésienne, ses mystères et ses croyances. Elles sont inspirées à l'auteur par l'île océanienne où, malgré le climat, la douceur de vivre de ces terres, coexistent des communautés si diverses que des passions, et parfois des drames, surviennent. Cependant, là plus que partout ailleurs, les hommes vivent en symbiose profonde avec la nature.
Publié le : mardi 1 septembre 2009
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EAN13 : 9782296928756
Nombre de pages : 210
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Préface

La Nouvelle-Calédonie, îleauxantipodesdela
Métropole, vitrine delaFrancesur lePacifique, estau
cœurdemon recueild’Histoiresfantastiques.
Aprèsdelonguesannées, vécuesautrefoisdans son
sein, et tous meseffortsafind’endécouvrir les multiples
secrets,jesuis parfaitementconvaincu,aujourd’hui, dene
l’avoircomprisequesuperficiellement.Mesinvestigations,
mes recherchesdans le butd’atteindreses racines
profondes,m’ont permiscependantde découvrirun monde
mystérieuxqui échappe ànos lois, ànosconnaissances.
Dans les tribus oùlemodernismejureparmilescases,où
les tendanceseuropéennescontrarient lesvaleurs
ancestraleshéritéesd’un passé encore vierge,lesAnciens,
autourdu feu de camp qui brûletoutes les nuits jusqu’aux
premières lueursdel’aube,racontent les légendesd’un
autre âge :l’héritage deleursancêtres.Ils restentattachés
et respectueux delatransmissionverbalequi,par
tradition,alongtemps supplantélelangage écrit.Ilafallu
attendreles travaux duPasteurLeenhardtetdeJean
Guiard,pourvoir les premiersécritsdans lalangue
vernaculairemélanésienneprincipale, celle deHouaïlou.Le
Territoire en possède28 différentes quinesont pasdes
dialectes.
Alors la Grande-Terrese drape demystère.Leséchos
desguerresclaniquesancestrales résonnentde cris, de
passions,toutdroitissusd'un passé encoreproche.Les
espritset lesforces obscures sont lesalliésdes puissants
sorciers quisetransmettent, de générationengénération,
leurs secrets occultes,leurs pouvoirsillimités sur toutce
quivit, floreoufaune.Aprèsdeuxmilleansde civilisation,
nous nous sommeséloignésdenos origines.Nos sens se
sontémoussés, et nosfacultésd’intuition,appauvries,nous
abandonnent, désemparés,aucentre d’unenaturesauvage
quenous ne comprenons plus.
LeMélanésien se fond danscetteNatureoùil

conserve saplace.Elle lui est indispensable et il sait
trouver les mots, les gestes, pourvivre en parfaite
symbioseavec elle.Tous ses chants, ses rites, ses fêtes, ses
célébrations, sont nés de la Terrequ’ilvénère etqui
représente son seulunivers.
Nous sommesvenus lui prêcher labonne parole, mais,
aprèsavoir été fasciné par nos richesses, ilapréféré et
choisi celle de sesPères, celle de la Terrequi ne ment pas.
Voilà pourquoi dans ces huit premières «! histoires
fantastiques!»,qui m’ont été inspirées par mon séjour dans
cette île,j’ai essayé de brosser des scènes du quotidien
calédonien oùse côtoient, non sans drames parfois, la
civilisation européenne et les traditions océaniennes, dans
un mélange d’ethnies et de coutumes oùles dieuxrègnent
encore …

8

Gérard Devèze

1

.

Ce merveilleux mirage

La plage de Balade est déserte. Il estencoretôtetleshabituels
visiteursnesontpas réveillés.Unsilence dequalitérègnesur ce
petit coin de paradis querien netrouble, hormislecri d'un goéland
qui déchiresoudain l'aircristallin…se prolonge…s'atténue en
s'éloignant… puis s'éteint.Alorsje perçoisplusdistinctementle
chuchotement régulieretintermittentdu ressac.
Assis sous un desnombreuxcocotiers quibordentlerivage et
étirentleursombreslongilignes surlesableblanc, je m'intègre,
avecivresse et respect,à cette merveilleusebaie duboutdumonde,
presque irréelle.Lescouleurs sontpâlesetmes yeux se perdentau
loin,vers un horizon detullequiconfond leciel etlamer.Pasle
pluspetitnuage nevient ternirl'azurlumineux.Lesoleilqui

commencesonascension,coulesontain,surle miroirde l'eau,
lisse etnu.Je fixeun horizonsans vie,attendant,à chaque instant,
le point sombre, puisl'étrave d'un navirequi nevientpas.Etpeu à
peu,souslecharme decette naturequia su retrouver sa virginité,
sapureté despremiers âges, mon imagination,sollicitée, nerésiste
pas àl'invitation.

Colnett ahurlé :
«Terreà bâbord ! »
C'était un jourpareilà celui-ci, danslecalme etlapaixd'un
matin.
Unvaisseau,toutes voilesdéployées, franchitla barre de la
passe deBalade, entre deux barrièresderécifs,àpeine frangées
d'écume.Il glissesans troublerlesilence deslieux. Son étrave,
sculptée, ouvreunsillon liquide et brillant, précédé par une nuée
de poissons volants.Il entre dans cettebaie mystérieuse et tout
l'équipage,affamé d'inconnuetd'aventure, n'apas assezdeses
yeuxpour serepaître du tableau quis'offrecommeun paradis
inimaginable, le mêmeque jecontemple ence moment.Chacun est
à son poste,vigilant, émerveilléautant qu'angoissé devant cette
Terrequi n'apparaît sur aucunecarte marine.
Tout a commencé, hier,àl'aube du4septembre 1774, lorsque
le midshipColnett, envigiesurlahune,ahurlé :
«Terreà bâbord ! »
La clochea sonnéavec vigueur,ramenant toutl'équipagesurle
pont.La surexcitations'estemparée detous.LeCommandant
James Cook, l'airgrave, dissimulantmalsajoie et son émotion,a
regagné lapasserelle,suivi deRobert Cooper,sonsecond.Ila
donnésesordres brefs,rudes,qui ontété exécutés avec zèle, puisil
n'a cessé d'observerlerivageavec salunette d'approche,balayant
lesplages videset cettevégétationtropicale, luxuriante,
impénétrableau regard,qui leslimite.Ila admiré lespointes
rocheuses,couronnéesde perles blanches, lerelief de montagnes
basses, mais accidentées,auxformes arrondies qui nesontpas sans
rappeler cellesdeCalédonie, dansle nord de l'Écosse.
Cependant,celles-ci nesontpasaussiarides.Ellesparaissent
habilléesd'unetoisoncourte etcrépue, d'unvert sombre ougris.
Les sommets sontcurieusement rouges...Mais toujourspasde
signe devie !

1

0

C'est une grande île.Toute lajournée, le navireasuivi la côte,à
distance etàl'extérieurdugrandrécifcorallien, érigételleune
barrièrequi paraîtprotégercetteterre inconnue desnavigateurs.
Personne,à ce jour, n'asignaléson existence : le mystèrereste
complet, mais toutaussi inquiétant.Lanuitainterrompu
l'explorationàdistance.Lebateaua croiséaularge,sans s'éloigner
du secteur.Al'aube du5septembre, ilarepris soncap de laveille :
Nord-ouest, en longeantla côte.
LecommandantCook est surlapasserelle depuislespremières
lueursdujour.Aprèsde nombreuseshésitations, ils'estenfin
décidéà accoster.L'équipe des scientifiquesetM.Walesen
particulier, l'ontconvaincude lanécessité de mettre piedàterre.
C'estainsiqu'ila choisi,sanslesavoir, lapasse deBalade et que le
vaisseaupénètre maintenantdansle lagon.
Jesuis surce" trois-mâts", membre d'équipage.Moncœurbat
la chamade, de joie, de peur, intimementmêlées.Danslesilence
quechacun observe, lavoix seule ducommandant se détache du
crissementdescordagesetdes vergues, duclaquementirrégulier
des voiles,trèshaut surnos têtes.Une partie des toiles vientd'être
carguée etla«Résolution »ralentit sa course.
L'homme debarre estauxaguets.Lavigie,touten hautde la
hune,signale lesécueils que nousfrôlons,àdroite,àgauche...A
chaque instantnouscraignonsdechevaucher un massif decorail et
l'effroise lit surles visages.Cebateauestnotreseulsalutfaceà
l'hostilité dece monde inconnu.Luiseul doitnous ramener vers
notre lointainePatrie.Nous sommesconscientsde joueravecnos
existences.Cependantl'exaltation de ladécouverte estlaplusforte.
Elle fait taire nos terreurs.
Àprésentlesfonds sont visiblescarl'eauest si limpidequ'il
nousestpermisd'admirerlesformesfantastiques, lescathédrales
de dentelles sous-marinesdecesétrangesmadrépores...Etles
couleurs!Lapalette d'un peintre nesuffiraitpasàles reproduire
dansleuréclatetleurdiversité.Soudain, leMaîtresondeur qui ne
cesse de jeter son lest,annonce :
« 7brasses!
-Virezdebord ! ordonne leCommandant au timonier, d'une
voixpuissante;puisauxGabiers:
-Larguezles voiles. »
Unbruitdechaînequise déroulerapidementparl'écubier ; un
«plouf ! »retentissant ;l'ancre estjetée.Le naviretournesur son
11

aire de mouillage.Les savantsdu bord ont rejointleCommandant.
Ils tententde le persuader,sans succès,qu'ilsdoiventêtrecomptés
dansl'effectif de lapremièrechaloupe,carCookse montre
inflexible.Il observe,ànouveau,avecsalunette, laplage proche et
toujoursdéserte, dans unsilence général impressionnant.Les
minutes s'égrènent, longuescomme desheures.
Brusquement, lesordresjaillissent:
«Uncanotàlamer! ...Dix volontaires,armés,vontdescendre
àterre,souslecommandementdu 3èLieutenantPickarsgill,àla
barre.
Mission :reconnaître laplage etlespremiersabordscouverts ;
maisenaucuncas, le groupe ne doit sescinder, ni perdre devue le
navire.Pendantcette exploration, nous vouscouvrironsde nos
armes,àpartirde la« Résolution »,pourlecasoù vous seriez
obligésdebattre précipitammentenretraite...
Exécution ! »
Jesuisdugroupe etjesouque fermesurlesavirons,auxcôtés
de mescompagnons.
Très vite, nousapprochons.Le fondsablonneuxetblanc
remonte;l'eauest siclaireque l'infime détail estperceptible.Une
myriade de petitspoissonsauxcouleurs vives,s'enfuientànotre
arrivée.C'estlapaniquebouillonnanteautourde nous.Les trois
centsmètres qui nouséloignentdu vaisseauetde lasécurité,
paraissent se multiplier.Latension estextrême.Pourtant,rien ne
bouge lorsque l'étrave de la chaloupes'enfonce danslesable.Nous
abandonnonslesavirons, fixés, parprécaution,auxdamesde nage,
danslecasd'unrepli intempestif, etnousprenonspiedsurcette
magnifique étendue desable, immaculé et si finqu'ilcolleàla
peaucomme de lafarine.Surnosgardes, le fusilàlamain, nous
avançonsavecprudence.
Pickarsgillaprislatête de la colonneserréequivientdese
constituer.Sousle prétexte fallacieuxderassurernoscompagnons,
nouscommuniquonsàlavoix:
«Tout va bien ! ...Rienàsignaler. »
Nousnousengageons souslescocotiers, puis traversonsdes
massifsdebouraosblancs*etde pandanus.Une herbe grasse
grimpe jusqu'ànosgenoux.Nous sommes surprisde ne pas y
trouverd'insectes, encore moinsd'animaux,Nousavançons
toujours...

1

2

Soudain,unetrentaine de guerriers,surgissantd'on nesaitoù,
effrayants, menaçants, nousentourent.Aumême instant, nousnous
sommesfigés, paralysés, parlaterreur, le doigt surlagâchette de
nosarmes, maisdansl'impossibilité detirer siceladevenait
nécessaire.Les yeuxhagards, nouslesobservonsetlesdétaillons
aveceffroi.
Ils sontnusoupresque, lesexe enveloppé dansde lafibre,
protégé par un étui pénien debambouattachéàlataille.Leurpeau,
caféaulait, enduite d'uncorpsgras, luit, mettantenvaleur une
impressionnante musculature.Ils sontmaquilléspourlecombat, je
lesuppose.Une largebandeblanche leurbarre levisage,suivant
l'horizontale.Un os traverse laparoi nasalecartilagineuse, dilatant
lesnarines.Le front, lespoignetsetleschevilles sontceintsde
feuillesdecocotier.Amulettes, fétiches,s'agitentàleurcou,à
chaque mouvement.Mais surtout, derrière desboucliersbariolés,
ilsbrandissentd'énormescasse-têtesdebois sculptésoudes
sagaiesflexibles.
Nousnebougeons, etne parlons toujourspas.Lesminutes se
traînent, pénibles,angoissantes.Pickarsgill, le premier,aretrouvé
soncalme et son espritde décision devantle danger.Il leurfait un
largesourireàlaronde, posesonarmeàterre, puis,avecforce
gestes, explique :
«Nous...amis! ...amis! ...amis. »
Etdevantl'incrédulité desesinterlocuteurs, ilse frappe la
poitrineauniveauducœur, exécutetoutes sortesde mimiques.Ila
l'air sicomique,avecsonaccoutrementdecivilisé occidental du
XVIII_ siècle,sespantomimes que,brusquement, plusieurs
indigèneséclatentderire.Ilséchangentdesproposdans une
languequi nouséchappe et suivisbientôtpar toute la bandequise
gausseànosdépens, enseclaquantle dosmutuellementetense
trémoussant.
Lerire estinternational !Il établitaussitôtle meilleurdes
contactsentre personnesétrangères, mieuxencorequetousles
discoursdumonde : il estcommunicatif.
Il n'en fallaitpasdavantage !
L'atmosphèrese détendtoutà coup.
Enervésparlatensiontrop longtempscontenue, nouséclatonsà
notretouretc'estl'hilarité généralequirapproche,quisoude.Il n'y
aplusd'ennemis, maisdescomplices.C'estainsique naîtl'amitié
entre leshommesdetoutesethnies.
13

Transporté parma vision, jerisencoreauxlarmes,sousle
cocotieroùjesuisassis, lorsquebrusquement, j'aperçois un
Mélanésienquise dresseau-dessusde moi,avecun masquesévère
et réprobateur.
Il est vêtud'unechemise légère etd'unshort.Une fleur
d'hibiscus, fraîchementcueillie, estaccrochéeàson oreille.Maisje
nevois rien detoutcela.Mavision est toujoursguerrière etla
sévéritéquise lit sur sonvisage, devientagressivité menaçante.
Monriresecasse de frayeur.Je me dresse d'unbond et reculeà
troispasde luiavantderéaliserlasituation.
Alors, je m'avance et, dans unsourire, je luitends une main
amicale :
«Bonjour! …Cava?
Ilajoute, perplexe :
-Oui ! ...Moi,çava! ...Mais vous ?....çavavraiment ?... »

NOTA:*lesBouraosblancs sontdesarbres tropicaux quibordentlesplagesdesîlesdu
Pacifique.Leurfeuillage fourni, procure l’ombre;mais surtoutleurboisdetrèsfaible
densité,analogueà celle dubalsad’Amériquecentrale, est utilisé pourlafabrication des
flotteursparlespêcheurs.Ilremplace le liège,trop friable, pourassurerlaflottabilité des
filets:seinesouautres.C’estencette mêmebaie deBaladequeJamesCookadébarqué la
ère
1 foisenNouvelle-Calédonie.

1

4

5avril 1987

2

.

L’îlotmystérieux

Une explosion nucléairesouterrainealieu,quelque part, dans
une île duPacifique, probablementdans unatoll,choisi pour son
isolement,commec’est souventlecas.Les sismographesde
surveillance enregistrentle phénomèneà Nouméaetcheznos
voisinsd’Australie oudeMélanésie.
Maiscette foisl’écorcecoralliennes’estfracturée.Un fort
dégagementde gazetdecendres radioactives,s’élève enaltitude,
puis serassemble enun nuagesombre etmenaçant.Cette masse
dangereusese déplace lentement vers quelque destination
inconnue,augré des vents.

6mai

Sur unatoll de la côteEstde la Nouvelle-Calédonie,àhauteur
deHouaïlou, lajournéeva bientôt seterminer,aussibelle et
sereineque la veille.Son nom esthérité dupassé mélanésien :
l’îlotNéni.Ens’éloignantdu Centre minierdePoro parlamer, les
pêcheurs relâchentplutôtdansl’îlotToveru.Saformerappelle
celle d’uncargo, inviteàl’aventure dugrand large,sibienque le
suivant,Néni, pluséloigné, demeure « l’oublié ».Pourtant, ence
jourd’automnecalédonien, il estl’image idyllique desdépliants
touristiques.Rien n’ymanque :soleil, plage immaculée desable
fin,récifsfrangésde dentellesetfondschromatiquesoùles verts
fusionnentàl’infiniaveclesbleus.Une nature luxuriante l’habille
d’unriche manteau quicachesapeau uniforme et tropblanche de
corail mortetdélavé.L’airest tiède, lesheuresàvenirencore
prometteuses.
Soudain leciels’assombritàl’horizon inexplicablement.Un
nuagesolitaire glissesurlamercommeunecoulée de plomb,vers
l’îlotparadisiaquequ’ilrecouvre.Une nuitinattendue, froide
comme lamort,s’abat surleslieux.Despêcheursmélanésiens,
ballottésà bord d’unecoquille de noixaccrochéeàson mouillage,
sur un haut-fond familier,sontles témoinsangoissésdece
spectacle d’apocalypse.Ilslèventl’ancre encatastrophe et
s’enfuient versla Grande-Terreaussiviteque le permetleurpetit
propulseur.Cesoir,autourdufeu, dansla chaleuretleréconfortde
latribu, ilsnetarirontpasde palabrer surce phénomène.Dansle
silencequisuivra,chacunressentira, inquiet, la colère manifeste de
Dieu.

10novembre

Toutestoublié oupresque.Même les témoinsont relégué
l’incidentaufond de leurscauchemars.Uncanotd’aluminium,
propulsé par unMoteurSuzuki d’unequarantaine dechevaux,
sillonne l’immensitébleue etcingleversl’îlotNéni.
Cinqhommes sontà bord :JérômeNémélé, le propriétaire du
bateau, le plusâgéaussi, laquarantainebedonnante maisjoviale;
Jean-Claude,son filsde dix-neufans,trapu,taciturne, efficace,qui
paraîtcommuniquerdu regardavecson père;HilarionKotopeu,
SylvestreKaparin etPatrickParawi, desamis.
16

L’étrave laboure lesable de laplagesansmêmeternirl’eau
cristalline,auxmillerefletsétincelants.Leshommes sautentàterre
et,sans un mot,s’organisentparhabitude.Lamaigre et
rudimentairebatterie decuisine estdescendue, le poisson,
fraîchementpêché, nettoyé.Déjàleboismortestentassé prèsd’un
feu qui ne donnequ’une flammecourte, mais uneabondante
fumée, irritante.Cependant, lespoissonspiqués surdesfourchesde
branchage, figéesau sol,cuitsetenfumésdansleurpropre graisse,
sont savoureux.Même leriz,bouilliàl’eaude mer, devient un
complémentdequalité.Lerepasestfrugal peut-être, maispources
rudesgaillardsen parfaitesymbioseavec ce milieu, il estdigne
« d’untroisétoiles».
Il est tempsdese dégourdirlesjambes.L’îlotestlà,avecson
mystère.C’estl’invitationàlapromenadetoutautour,àla
découverte etaucun nes’ydérobe.En devisantjoyeusement,
comme desenfantsheureux, lescinqhommesdéambulent sousle
dur soleil de midi.
Soudain,toutbascule dansl’horreur!Unspectacleterrifiantles
stoppeaudétourd’une pointe.
Lesquelette, probablementd’un homme, démembré, éparpillé,
s’étale dans touteslesdirections.Lamortest récentecarles
lambeauxdechair quiadhèrentauxos sontencore en putréfaction.
Maisles vêtements sontaussi lacéréscomme pardesgriffes
géantes.Ils sont réduitsàl’étatdechiffonsinformes,raidispardu
sangcoagulé etnoir.Qui estcetinconnu ?Quel drames’est
déroulé danscetEden?
Horrifiés,alarmés, lesamiscèdentàun débutde panique.Leur
premiermouvementestderebrousserchemin.Cependant,Jérôme
réagitle premier:
«Hé, lesgarçons!…Pas sivite !Ne fuyezpas...Quivous
menace?...Personne ! ...Etnous sommescinq!Un peude
courage !Nousne pouvonsnous sauver sans savoircequis’est
passé...Peut-être mêmeque le malheureuxn’étaitpas seul?Nous
devonslevérifieretporter secours siceladevientnécessaire;c’est
notre devoir.Allons voir! »
La curiositése mêleàlapeur.Elle finitparemporterles
dernièreshésitationscarle dangerpressenti estdifficileàimaginer.
Ils songentd’abordàrestergrouperafin de faire faceàtoute
éventualité.Ainsi ils vontpouvoirexplorerleterrain en force.Déjà
ils s’aventurentprudemment souslecouvertdesarbres.Leur
17

témérité ne dure guère,car un nouveau squelette,
pluspetit,celuilà, s’étalesurl’herbe piétinée, foulée, dans unrayon de dixmètres.
Ils’agitducadavre d’une femme, identifiable parleslongs
cheveuxbruns quiadhèrentencoreàquelquesfragmentsdecuir
chevelu.Partout,s’enchevêtrentdeslambeauxdechairetde
chiffons, provenantd’une jupe, d’unchemisier.Plusieurspistes
s’enfoncentdanslesous-bois.Elles révèlentlaprésence d’un être
oud’unanimalsûrementimposant, lourd,quiaécrasé l’herbe
épaisse, grasse; quia brisé lesbranches sur son passageà bonne
hauteur.
Cette fois,ce n’estplusl’inquiétude, maislaterreur qui
s’empare descinqhommes.Ilsen ontassez vu.Ilscourent vers
leurembarcation,yjettentdanslalancée leurmatériel et
s’éloignentde l’îlotmauditaussiviteque le leurpermetleur
embarcation.
C’estl’affolementdanslatribu.Leslanguesetl’imagination
vontbontrain.
JérômeNéméléserendàlagendarmerie deHouaïlouet signe
unrapportéloquent, épouvantable.L’adjudantDucoin,rendu
sceptique par quinzeannéesde métier, demeure perplexe, dubitatif.
Ilsait que lapeurdécuple l’imagination.Cependant son devoirlui
dicte la bonneconduite.Il ordonneà cetémoinbavard de nerien
ébruiterdanslevillageavantl’enquête officiellequi nesaurait
tarder.LatribudeNéoua, d’où sontoriginaireslescinq témoinsdu
drame, doitgarderlesilence.
Peuaprès, ilaun entretien privéavecle maire de la commune.
Le lendemain,unecirculairesignée parle premiermagistratde
Houaïlouestàl’affiche du village.Elleannoncequelques
manœuvresmilitairesprévuesprochainementdanslazone
maritime de la commune et,à ceteffet, elle précise : « ...Àseule
fin de ne pasgênerlesopérationsetparmesure desécurité, l’accès
de l’îlotNéni etdesesabordsimmédiats, estinterditàla
population jusqu’ànouvel ordre. »Enfin l’adjudantDucoin en
réfèreàl’état-majorde la Gendarmerie nationale,caserneMeunier,
à Nouméa, laquelleàsontourdemandeaudienceM.
leHautCommissaire de la République.

21 novembre

1

8

Le commissaire-principal de la criminelle,quai des Orfèvres,à
Paris,BertrandLebel,arriveàla Tontouta, l’aéroportdeNouméa,
encompagnie desdeuxinspecteursde premièreclasse :Michel
Renaud etJeanVarengel.
Ils sontdétachéspourl’enquête.Leurarrivée passe inaperçue,
carle gouvernementadécidé de faire lesilencesurcette
inquiétanteaffaire.Lesmédiasnesontpasavertis.

23novembre

Lavedette de lagendarmerie deTouho,aunord deHouaïlou,
débarquesurl’îlotNéni, lecommissaire et sesdeuxinspecteurs.
Deuxgendarmesde la brigade lesaccompagnent.JérômeNémélé
et son fils sontdu voyage.Ilsontaccepté de lesguider.Il est
10h20.
Le groupe explore d’entrée lesabordsde l’île.Ilsdécouvrent,
grâceàlamaréebasse, lesdébrisd’une épave d’un légercanotde
contre-plaqué, d’environquatre mètrescinquante, lequeladû,
vraisemblablement,apparteniraucouple disparu.
Dansce domaine, l’enquêtecivile menée discrètementdepuis
quelquesjoursn’arien donné.On ignoretoutde leuridentité.
Aprèsavoirdresséuncroquisdeslieuxetprisplusieursphotos,
ils ramènentles restesdesdeux victimesjusqu’àlavedette,chaque
corpsenveloppé dans unsacde plastique étanche.L’équipe décide
ensuite dereconnaître l’intérieurde l’îlot.
Lesdeuxgendarmespartentensembleverslesous-bois.Jean-
ClaudeNéméléafait sonchoix.Ils’attacheauxpasde l’inspecteur
Varengel.Tousdeux suiventlaplageavantde plongerdansla
végétationquelquescentainesde mètresplusloin.Quantà Jérôme
Némélé, ilse jointà Lebel etRenaud, dansladirection opposée.Ils
ontdécidéque lajonction devrait s’opéreraucentre de l’île.Il est
11 h32.
À11 h 48,uncri horrible, inhumain, déchire le doux
gémissementdu ressacetl’air serein.Il est suivi de plusieurs
autres,àquelques secondesd’intervalle.Tous sont terribles,
propresàglacerlesang duplusendurci.Ilspourraientêtreceux
d’unanimal oud’un hommequ’on égorge, danslespires
souffrances.Puis,c’estlesilence,toutaussi effrayant.
Lesdeuxgroupeséloignésfoncent versle lieuapproximatif où
le drameadû se dérouler.

1

9

Aumilieud’unvaste espace d’herbe foulée, piétinée, ils
découvrentd’abord du sang, puisplusloin,unetête grimaçanteaux
yeux révulsés ; un képi,unavant-bras que prolonge lamain dont
lesdoigts tressaillentencore,une jambeàdemi-recouverte d’un
fragmentdeshort.Surleurgarde,Ilspoursuiventleur recherche et
butent sur untroncet uneautre jambe.L’ensemble paraîtavoirété
tranchécomme pardesmâchoiresgéantes.
Adroite, des viscères s’écoulentlentement telsdes serpents qui
seréveillentet se déploientdansleshautesherbes.
Horreur! ...Encoreuneautre jambe et unbassinvidé,unrein
qu’on devine :unboucherdémoniaque n’auraitpasmieux réussi
son étal !Une odeurfade, écœurante, monte du sablequiboitle
sang.C’est toutcequireste desdeuxgendarmes.
Interdits, lescinqhommes restent statufiés.Leurs yeuxne
peuventplus se détacherdecethallucinantcauchemar.Lebel, le
premier,se détourne prisde nausées.
Le premierchocpassé, l’envoûtementest rompu.Ilsfont tous
demi-touret s’éloignentducharnier, désemparés, éprouvantla
nécessité de faire le pointde lasituationaussi loinque possible du
drame.Les regards setournent verslecielsi puretplongentdans
cette naturesibelle,afinydécouvrirl’assurancequ’ils vont se
réveillerd’un mauvais songe.Maisilsn’ontpas rêvé, hélas, les
imagesdantesquescontinuentd’imprimerleurs rétines.Les
minutespassent,terribles, muettes.
Lecommissaire, plusaguerri par salonguecarrière,seressaisit.
Il déclenche laprise deconscience :
«Regardez! ...Le monstre est reparti par-là...Les traces sont
nettesetfraîches, l’herbeseredresseàpeine...Suivons-les! »
Il dégaineson pistolet réglementaire,unM.F.,calibre 7,65, puis
il s’engageavecprudencesurlapiste,suivi parles quatreautres,
un peuenretrait.Ilss’enfoncent dans laforêt tropicalesombre.
L’épais feuillage dissimule l’ennemi impitoyable.La vigilance,
acérée, ilcraint cependant,à chaque pas, d’être prisen défaut.
Cependant rien nevientinterrompresaprudente progression.
Soudain,unetacheclaire, ensoleillée,annonceuneclairière.
L’équipe déboucheaugrandsoleil, nonsans soulagement.Pourtant
la visionqui s’offreàleurs yeux, n’estguèrerassurante.
Aucentre d’une plate-formecaillouteuse,circulaire, d’une
blancheuréblouissante, d’aumoinscinquante mètresde diamètre,
se dresseun petit terril, d’une dizaine de mètresde hauteur, de
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forme conique.Il estédifiéavecdesdébris coralliens.Des taches
brillantesdesang fraismaculentlesflancs, mêlées àd’autres,
bruneset sèches, plus anciennes.
«La réponseànos questionsdoit seterrerici, décrète le
Commissaire d’unevoixblanche...N’avancezplus! ...attention !
...Soyezprêtsàintervenir!ajoute-t-il, dans un murmure.
Àdistancerespectueuse,silencieux,attentifsaumoindrebruit,
ilsattendentl’événement, l’incroyable, le poulsaffolé.
Lesminutes setraînent, lentescomme desheures.Rien ne
bouge,toujours rien !
Lesoleil,àlaverticale, grille leterre-plein.Lasueurcoule,
inonde les vêtementspourtantlégers.Même lesilence est
impressionnant.Alors,JérômeNémélé, n’y tenantplus,s’avance,à
pascomptés,versletasmystérieux.
-Protégez-moi devosarmes.Soyezprêtsàtirer, dit-il d’une
voixmalassurée ».
Afin de ne pasl’avoirdansleurligne detir, encasd’attaque
venantdu sommet,Lebel,Varengel etRenaud, l’armeaupoing,se
sontdéployésd’un mouvement tournantautourdumonticule,sans
pourautant s’enapprocher.Seul,Jean-Claude, n’apasbougé.Il
regarde,avec appréhension,son pèrequi escalade le monticule.
Lescailloux roulent souslespieds qu’uncal épaisinsensibilise.Le
tempsparaît suspendu.Ilatteintpresque lesommet, lorsque du
cratèrequi lecouronne,surgit unearaignée monstrueuse,
inimaginable,couvrant unesurface de plusieursmètrescarrés.
Sesmembresontlasection d’unecuisse d’adulte et sont
recouvertsd’un poil noirdru.L’abdomen esténorme,sombre,strié
de jaune.Latête, de lataille decelle d’un lion, estprolongée d’une
paire de mandibulesen dentsdescie,trèsmobiles,tellesdeslames
de faucheusesmécaniques.Ellesencadrent une gueule menaçante.
Deuxlongscrochetscourbes,àvenin,sontpointés surJérôme.Les
yeux,aussivolumineux que desballonsde hand-ball,sont
quadrillés.Leursmultiplesfacettes s’imprègnentd’autantd’images
de l’hommestatufié parlaterreur.
Brusquement, ilvirevolte et s’élancesurlapenteverslesalut ;
maisil n’apas tourné le dos que l’attaque lesurprend.
Malgré lescoupsde feu quiclaquent sèchement,une patte le
saisit,soncrochetpénètre lahanche de l’homme etle projettevers
lesmandibules.

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