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Honfleur au coeur

188 pages
Kabyle hier, honfleuraise aujourd'hui, l'auteur appréhende avec subtilité et empathie les sociétés dans lesquelles il évolue. Dans ce nouveau roman, les personnages, complexes ou bruts, ambigus ou intègres, même les plus antipathiques ne sont jamais totalement sombres. Comme souvent dans la vie, il leur reste une part d'humanité que les circonstances les plus difficiles n'effacent jamais vraiment.
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Shamy
Honfleur au cœur Roman
Honfleur au cœur
© L’HARMATTAN, 2014 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-03583-3 EAN : 9782343035833
Shamy Honfleur au cœur Roman
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Biographie
Shamy Chemini est né en 1944, en Kabylie, Algérie. Enfant, il est berger. Torturé par l’armée française durant la guerre, il se rend en France en 1962 pour raisons médicales, subit plusieurs opérations, reste dix-huit mois dans une coquille de plâtre. Après sa convalescence, il demeure en France, travaille dans le bâtiment, tient un hôtel-restaurant durant trois ans et commence des cours d’alphabétisation. De cours du soir en formations, il obtient en dix ans plusieurs CAP et Brevets.
En 1967, après avoir exercé plusieurs métiers, il co-fonde le groupe Les Abranis, toujours très populaire aujourd’hui. De 1973 à 1993, le groupe enregistre sept albums, accomplit plusieurs tournées en Europe, Afrique. Shamy, auteur-compositeur, interprète, est aussi manager et producteur. En 1975, il est le premier artiste emprisonné à Sidi Aïch lors d’un concert. Dans les années 80, parallèlement, il est pionnier et co-fondateur de radios “libres” comme Radio Afrique et Radio Tiwizi. En 1993 commence sa carrière littéraire par la parution en Algérie du roman “La Kabylie orgueilleuse” qui sera édité en France chez L’Harmattan deux ans plus tard, sous le titre Orgueilleuse Kabylie…
Vivant en région parisienne depuis plus de cinquante ans, il réside régulièrement dans sa maison d’Honfleur, sa ville normande d’adoption, dont il aime particulièrement le patrimoine, le souffle artistique et les habitants.
“Honfleur au cœur” leur ai dédié.
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Le regard bleu acier de Michel Garce demeure fixé sur le guidon, sa mauvaise humeur ne le laisse pas en mesure d’apprécier les paysages. Depuis des années, chaque jour à l’aube, il part rejoindre ses collègues de travail, emprunte le même itinéraire, connaît les yeux fermés le moindre recoin, du plus com-mun au plus secret. Mâchoires serrées, cheveux au vent, souffle court, rage au ventre, il pédale sans répit de ses longues jambes sur les pavés bordant les quais du port. La mauvaise nouvelle apprise aujourd’hui le met hors de lui. Les affaires devenues moins florissantes ces dernières années, Michel a vu ses camarades devenir chômeurs les uns après les autres. Et aujourd’hui… jour maudit… c’est son tour ! Une sourde révolte lui dévore les tripes. À plus de cinquante ans, il n’a pas l’illusion de retrouver un emploi. Un malheur ne vient jamais seul affirme un dicton popu-laire. De retour chez lui, il constate le soudain départ de son épouse Pauline. Celle-ci s’est volatilisée sans laisser de traces ni la moindre explication. Seule leur fille Marie-Ange, âgée de dix-huit ans, l’attend en larmes, assise sur un tabouret dans la cuisine.
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Ces deux bouleversements douloureux renvoient Michel, anéanti, à son passé peu enviable d’enfant de l’Assistance publique. C’est d’ailleurs là qu’il connut sa femme. Tous deux, attachés l’un à l’autre pour ne pas sombrer, ont tant rêvé d’un foyer stable, de famille avec des enfants, ce dont ils avaient été privés. Une fureur brutale s’empare de Michel. À nouveau, il grimpe surson vélo, se rend précipitamment au commis-sariat de police signaler la disparition mystérieuse de son épouse. D’instinct, il suppose qu’il ne la reverra pas. Une question le taraude, le fait douter de sa raison. Est-elle partie avec un éventuel amant ou ne supportait-elle plus ses comportements violents ? Il croyait en avoir fini avec ses souffrances de jeunesse, mais ces deux drames l’y ramènent. Assommé, il sait que rien ne pourra plus le consoler, la perte de Pauline ayant fait passer au second plan celle de son travail. Désemparé, il reste couché toute la journée et le soir, part faire la tournée des bistrots où il se réfugie dans l’alcool. Il rentre au matin ivre mort, sans se soucier de sa fille, du présent, encore moins de l’avenir puisqu’il est persuadé qu’il n’en a plus. Ses petites économies fondent de jour en jour, dans moins d’une semaine il sera en fin de droits. Le sachant, il s’en moque éperdument, étourdi de beuveries. Lorsqu’il est plus lucide, il est assailli par son obsession de toujours, le mystère de sa venue au monde. Est-il le fils d’un homme supposé normal ou celui d’un violeur ayant commis un acte abject, s’étant enfui lâchement en aban-donnant sa victime ? Par intermittence, il est convaincu que son géniteur était atteint de troubles psychologiques dont il a hérité, qu’il en subit aujourd’hui les consé-quences. 8
Au moment où l’image du père s’estompe, aussitôt celle de sa mère surgit. Qui est cette femme inconnue ? Une fille aux mœurs légères victime d’un violeur sans envergure ? Une fois l’enfant mis au monde, ne sachant où aller, a-t-elle été chassée de chez elle sans ménagement par ses parents, insultée comme une traînée, réduite au désespoir face à son drame ? L’a-t-elle déposé discrètement comme un paquet encombrant devant la porte de l’institution publique, sans regret ; s’est-elle éclipsée lâchement dès sa naissance comme Pauline aujourd’hui ? Est-elle encore vivante ? Et son père, sait-il qu’il a un enfant en ce monde, où est-il ? Michel n’a jamais supporté de ne pas connaître ses parents. Cette idée le révulse. Pourquoi lui et pas un autre ? Pour-quoi n’a-t-il pas eu droit à une famille comme le commun des mortels ? Il aurait tant désiré prononcer les mots papa et maman sans sursauter. Ils raisonnent sans cesse dans sa mémoire comme un tambour. Donc, au regard de la société, il n’est qu’un vulgaire bâtard. Ce qualificatif le fait frémir d’horreur, le transperce comme une lame de rasoir. Comment ne pas se révolter devant le fouet de cette injustice subie depuis sa naissance ? L’idée de l’abandon lui est insupportable. Délaissé hier par sa mère, aujourd’hui par sa femme ! S’il est loin de l’autocritique, il arrive à Michel de se culpa-biliser en pensant à ses comportements envers Pauline. Elle l’a quitté certainement à cause de ça. Les premières années de leur mariage, pourtant, le bonheur est là ; avec l’usure du temps, leur relation se dégrade. Ses maudites pulsions incontrôlables l’envahissent soudain, suscitent malgré lui des réactions violentes, surgissent inopinément.
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