Il était une voix

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Un célèbre imitateur au faîte de sa gloire travaille sur l'imitation de Fernandel, jusqu'à être possédé par le personnage. Fernandel prend toute la place et sait se faire entendre, déclenchant les fous rires en cascade alors que l'imitateur vit un enfer ; il ne lui reste plus qu'un seul espoir : s'imiter lui-même ! Mais qui est-il lui qui n'a jamais fait qu'emprunter la voix des autres ?
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782296174368
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Jean Larriaga

Il était une voix
Quand un imitateur est possédé par Fernandel... Roman

L'Harmattan

DU MEME AUTEUR
- A L'Avant-Scène L'Extra
Rue de la Paix encore sous le choc

Editions des Quatre-Vents
Les héros sont récurrents

Editions Crater Yul Limite Editions Art et Comédie
5 sketches à jouer à deux

Voisinage Nouveau voisinage de couples

Craquements

Un grain de passage

Editions AIna
Boblry s'éloigne

A.B.S. Editions
Fin de Manif
Courtes Pièces

Editions L'Œil du Prince
En suivant le guide (Festival d'auteurs)

L'Harmattan

(Coll. 5 Continents)

La nacelle ou «( Une bouffée d'hydrogène)

Jean LARRIAGA aime cultiver la cocasserie et l'étrangeté. Auteur et Réalisateur au cinéma et à la télévision de plusieurs f1lms. Entre autres: «MARION ET SON TUTEUR », «LE RABATJOIE »,« LA PART DES LIONS »,« LE CHATEAU FAIBLE », lui ont offert de diriger de prestigieux interprètes: Robert Hossein, Charles Aznavour, Jacques Villeret, Charles Denner, Claude Piéplu, etc., etc. Parallèlement, il est l'auteur d'une douzaine de pièces dont « L'EXTRA» crée par Claude Piéplu. Son autre jardin secret est la Radio. Il y est l'auteur de plus de cinquante pièces. Il a été vice-président Radio à la S.A.C.D..

1.

- Hier toute la journée, j'ai eu une extinction de voix. Quand elle m'est revenue je vous ai appelé. En m'auscultant, il me demande si j'ai déjà eu ce que j'ai. Je veux lui répondre non jamais et à le place je réponds « Eh non! Boudiou! »... Avec l'accent de Marseille! Beaucoup d'accent. Et fort. Aussi fort que si je m'en prenais à lui. Il ne se vexe pas pour autant et continue de m'examiner la gorge avec une palette pour aplatir la langue. Il a le type Indochinois. Je crains qu'il ne me pique avec des aiguilles d'acupuncture mais où piquer pour ce que j'ai ? Dans les cordes vocales? ...

- Faites« Ah».
C'est moi qui lui ai ouvert la porte du duplex. Il est entré sans étonnement à peine cinq minutes après que j'ai composé le numéro de S.o.S. médecins. Il s'est renseigné si c'était moi le malade et m'a demandé d'allumer une lampe. Il m'a fait allonger en pleine lumière. A force de pénétrer chez les gens aux heures de nuit jusqu'à l'aube il ne demande que de la lumière. Je dis Ah et j'ai encore cet accent provençal. Son visage glabre encadré de cheveux noirs presque bleus nuit se penche, il regarde mon arrière-gorge avec une lampe

7

électrique. Le faisceau m'éclaire comme l'intérieur d'une caverne. Va-t-il y découvrir une inscription sur les parois? .. un bas-relief dans lequel lui reconnaîtra une tumeur? Il me fait asseoir torse nu pour écouter mon dos, tandis que je dois respirer fort. Mon souffle, je l'entends, est plus sonore que d'habitude comme s'il ne pouvait se contenir en moi une seconde de plus. Ou comme si un squatter bruyant avait élu domicile dans mes poumons. Sa sacoche est ouverte sur la table de nuit. Les ampoules alignées pour les piqûres occupent presque tout le cuir intérieur. Moi aussi à mon arrivée à PARIS il y a 13 ans j'ai porté une sacoche avec des flacons bien alignés. J'ai fait représentant pour une société de spiritueux. Lorsque j'ouvrais ma sacoche devant un client, il fallait qu'elle l'attire comme une vitrine pimpante. Alors, je pouvais lui faire goûter mes échantillons d'alcools blancs. Si je parvenais à le saouler, j'étais sur la bonne voie. J'ai donné mes huit jours de préavis. Je gagnais bien ma vie mais j'avais honte d'extorquer des commandes à des personnes ivres alors que j'étais monté à PARIS pour les émouvoir et les faire rire grâce à mon don. Aucune d'ordonnance piqûre, il range non plus. son stéthoscope. Pas

- Alors docteur qu'est-ce que j'ai ? Il paraît sûr et certain de son diagnostic et m'annonce avec son accent d'Indochine que je suis atteint d'une « Fernandelite aiguë» . Moi je réponds:« Oh coquin de sort!. .. »

Il est parti après m'avoir conseillé du repos. Selon lui, mon extinction de voix d'hier était due au surmenage. Je suis porté à le croire bien que la chose ne se soit jamais produite 8

auparavant et que ma voix se soit arrêtée aussi net qu'une panne de son.

J'ai travaillé sur FERNANDEL travaillé sur personne.

comme je n'ai jamais

Pour l'imiter, j'ai changé ma méthode. D'abord je me suis isolé une semaine. Certains diraient que je suis entré en religion dans un monastère. Mais contrairement à ces ordres où la parole est exclue afin d'approcher la vérité, moi durant cette réclusion je n'ai pas cessé de parler. Je ne m'interrompais que pour le regarder et l'écouter sur mon magnétoscope. J'avais onze ans et demi lorsque pour la première fois j'ai vu FERNANDEL sur l'écran du NA VARROIS, l'unique cinéma d'Y... mon village. Le f11m en noir et blanc datait de 1937 : IGNACE... Dès la première scène, le personnage qu'interprétait FERNANDEL déclarait son nom haut et fort aux médecins militaires du conseil de révision: IGNACE BOITACLOU. Dans une autre bobine, il chantait à ses camarades de chambrée une chanson drôle à propos de l'origine de son petit nom. Après IGNACE, j'ai vu trois ou quatre autres films de FERNANDEL de la même époque. Souvent, leur titre était son prénom dans le film. RAPHAEL... BARNABE... HERCULE... Sans doute, dès le début il me faisait encore plus rire moi que tous ceux de mon village qui pourtant l'adoraient jeunes et vieux. En quittant la salle, ils disaient «qu'il est bête I» mais c'était un mot affectueux, une marque de fidélité et ils riaient entre eux au milieu de la rue principale jusqu'à la buvette. Moi je rentrais chez mes parents en imitant sa démarche et ses mines ahuries. Je ne disais rien mais j'emportais mille de ses intonations dans ma tête.

9

2.
Cela fait huit jours que je me suis barricadé chez moi avec des cassettes V.H.S. et des D.V.D. de ses films des années trente et quarante, plus de précieuses interviews dénichées aux actualités GAUMONT et FOX MOVIETONE ainsi que l'intégrale de sa discographie. Autant de traces de lui que je pourrais désormais laisser derrière moi. Pour en arriver là, quel chantier... I Les deux étages de l'atelier ressemblent à une bataille livrée à deux reprises. En comparaison, l'anarchie des toits de PARIS et des tuyaux de cheminée sur laquelle le jour pointe me parait apaisante du haut de ma butte Montmartre. Devant la baie vitrée à laquelle je n'ai pas une seule fois mis le nez de ma retraite, je veux à titre d'essai exprimer cette douceur d'aurore qui me rassure. Je m'entends alors crier, presque chanter:« Ah la la I... non mais regardez-moi ça si c'est pas beau I... Bonne mère I... » C'est moi ce marché de Provence, moi ce vendeur de melons et cocourdes en plein cœur du silence montmartrois I J'arrête mon magnétophone qui tourne vingt-quatre heures sur vingt quatre car pour enregistrer mes vocalises de travail, j'ai disséminé dans chaque pièce, jusque dans les water-closets et la penderie des micros cravates chargés de

Il

m'espionner. Juste avant d'appuyer sur la touche: arrêt, je me suis chassé un chat dans la gorge le plus naturellement du monde. Retour en arrière et réécoute : sans toucher au volume, j'entends à nouveau les cris du vendeur de melons et puis après un blanc sur la bande, ce raclement de gorge fameux de FERNANDEL qu'il plaçait avant certaines réparties des fois un simple OUI ou un NON pour les mettre en valeur. De là son innocence tranchante, péremptoire. Un effet à lui et rien qu'à lui. Presqu'un grain de beauté. J'ai le vertige, il faut que je remette de l'ordre dans mes souvenirs, dommage que je n'ai pas pensé à noter la progression de mon mimétisme tous ces derniers jours et ces nuits. Je suis un imitateur professionnel. Un grand nom des variétés à tel point qu'on a voulu supprimer mon prénom inutile sur les affiches mais passons... Il arrive que des collègues viennent me trouver après mon show dans ma loge afin de comprendre comment j'ai pu « approcher» de si près mes modèles. Nous parlons alors technique de tics pendant des heures, notre cuisine à nous. Tous seraient aussi chamboulés que je le suis en ce moment si comme moi ils venaient de se racler la gorge de l'AUTRE sans trucage. J'ai leur téléphone... Allô devine ce qui m'arrive? C'est moi... moi I... Tu ne devineras jamais... Je n'en appelle aucun tant pis c'est vraiment trop personnel je ne me confierai à personne dans l'immédiat et d'abord j'éviterai purement et simplement de parler tout seul. Voilà. - Oh que je n'aime pas ça I Que je n'aime pas ça IL.. C'est sorti... plus fort que moi. En situation, je viens de citer, non, de vivre une réplique de« FRANCOIS 1er» . Le héros s'y appelait HONORIN DEMELDEUSE, j'ai mis six fois le D.V.D. ou plutôt sept. D'ailleurs, pas étonnant, le lecteur sent le chaud, les têtes de lecture trop sollicitées. Ce gendre d'outil de travail a révolutionné notre profession et fait de nous des espions. Il me permet 12

d'étudier chaque tic de mes modèles, de traquer leurs manies en avant, en arrière autant de fois que je le désire et si nécessaire en arrêt sur l'image, procédé où la matière à leur piquer semble offerte en suspens. A saisir. Dans le cas de FERNANDEL que je n'ai jamais imité ni en public ni en privé, j'ai toujours su que j'en étais capable rien que sur mes pures facultés de contrefaçon. A onze ans, déjà, je tenais sa démarche. Mais mon public ne sera jamais aussi exigeant que moi-même et mon don je le sais ne suffit pas pour saisir cet artiste tel que je le ressens. Mes modèles célèbres, publics, je les appelle mes clients. Lui n'est pas un client ordinaire, c'est moi qui suis allé le chercher. En secret. A présent qu'il est là, voilà qu'il prend toute la place I

Pas de panique. Voyons... Je me suis enfermé dimanche après-midi de retour d'un gala d'aide à la faim en Afrique. J'y ai imité de façon hallucinante des hommes politiques qui se contentent d'en parler. Dans la voiture conduite à toute allure par mon manager, je n'ai pas desserré les dents de tout le retour alors que d'ordinaire, grisé par le public et la vitesse, je teste auprès de lui mes prochaines imitations. Mon manager, cet agent artistique qui croit me connaître comme s'il m'avait fait depuis qu'il ne s'occupe plus que de moi a cru que ça y était, j'avais la grosse tête. (Alors qu'il fait tout pour que je l' attrape). ... J'avais seulement hâte d'être rentré pour me retrouver seul à seul avec l'AUTRE. Arrivé devant l'Allée des Brouillards, je ne l'ai pas fait monter, il l'a très mal pris et son moteur a hurlé dans la descente de l'avenue Junot.

13

D'habitude,

je vis, je travaille entouré d'une petite amie et d'un flot de pique-assiettes et de videurs de cave. Il a bien fallu mettre à la porte tout ce monde que j'entretiens grassement. Ils ne viennent même plus me soutenir sur scène et en coulisses, préférant de loin m'attendre à l'atelier où ils invitent en plus un tas d'inconnus. Ma saute d'humeur les a fait hurler de rire. Ils se tordaient sur le trottoir en pente, certains m'imitaient les chassant. A bout de fou rire, ils ont sonné pour rentrer car l'heure de la cuisine ouverte approchait. . . Là, de la fenêtre, je leur ai lancé d'aller se faire foutre. Leurs silhouettes incrédules dans la rampe de la rue Girardon se sont repliées telle une armée en déroute. Je me suis senti d'un seul coup très seul au carreau, j'ai été tenté de les rappeler, ils auraient accouru en rigolant de plus belle.

Je me souviens... le soir tombait, les fenêtres et les becs de gaz accrochés à mon paysage familier se sont allumés, presque du noir et blanc, un prélude... et toc, je me suis passé IGNACE en premier à cause du choc originel. Dès les premières images, ce conseil de révision, FERNANDEL

sous la toise puis sur la bascule, j'ai dû revenir en arrière
pour me déshabiller ne restant qu'en slip et en chaussettes. Avec mon mètre quatre vingt neuf et mes épaules d'ancien pilier de rugby à quinze, le seul point commun entre son torse de faux maigre et le mien était la blancheur laiteuse de notre épiderme. J'observais comme il était fait. Si à cet instant précis, quelqu'un s'était introduit de force chez moi et m'avait demandé à brûle pourpoint ce que je faisais dans
ce simple appareil je lui aurais répondu allez vous-en vous ne voyez donc pas que j'entre dans la peau d'IGNACE?

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