Illusion Royale

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Au sein de la cité de Félonix vit un étrange Fol aux habits bariolés. Tout le monde ignore d'où il vient, mais selon les rumeurs, il aurait tenté d'avoir une audience avec le seigneur Mélolin, avant d'être jeté à la rue... Ce dernier, grisé par sa victoire sur la cité rivale, Belfonis, n'a pas prévu ce que son geste allait déclencher...
Publié le : vendredi 3 février 2012
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« Je t'aime, je t'aime, je t'aime...! »
Le Roturier virevoltait au milieu de la ruelle. Une longue bande de tissus rouge flamboyant
auréolait son front perlant de sueur et tenait à distance ses mèches blondes éparses. Ses bottines
suivaient une ligne imaginaire sur le sol et ses paupières s'ouvraient et se fermaient sur des yeux
d'un vert envoûtant. Sa bouche aux lèvres ourlées se retroussait sur un sourire des plus déments. Sa
longe jupe blanche fendue laissait entrevoir un mollet recouvert de poils noirs et sa chemise d'un
jaune puissant ressortait au dessus de sa ceinture de cuir colorée. Il tenait à deux mains un panier
d’osier dans lequel roulaient quelques pommes écarlates et suaves.
« Je t'aime, je t'aime, je t'aime...! » répétait-il, gaiement.
Un homme à la mine austère, figé dans l'entrebâillement de la porte, dévisageait l'olibrius avec une
expression de mépris évident.
– Qui aimez-vous donc ?
Le Roturier s'arrêta d'un tournoiement entre deux pavés obscurs, les mains liées dans un geste de
prière, les jambes serrées, le dos légèrement basculé en arrière. Son équilibre précaire éberlua
quelques enfants penchés à la fenêtre de la maison de torchis.
– Mais moi-même, bien sûr ! Je m'aime à la deuxième personne, n'est-ce pas merveilleux ?
– Et bien, si vous pouviez vous aimer sans hurler à pleins poumons sur le pas de ma porte, j'en
serais heureux. Que diriez-vous d'aller divertir les jeunes nobles à la fontaine ?
– Ah, fontaine, je t'aime aussi !
Et le Fol s'en fut à vive allure sous l'œil agacé de l'homme d'âge mûr. Son nom, nul ne le
connaissait: le gardait-il secret pour une cause mystérieuse ou pour se protéger ? Ou bien était-ce
pure fantaisie de sa part ? Là encore, les rumeurs couraient dans toute la Cité de Felonix.
L'inconnu à l’air hagard était arrivé en ville peu après la guerre avec la cité voisine, Belfonis,
habillé de guenilles bariolées, d'où ses surnoms. Il désirait alors rencontrer le Seigneur de Felonix,
Mélolin, un grand homme aussi dépourvu d'humour qu'une flèche plantée entre deux yeux. Ce
dernier n'avait pas du tout apprécié qu'on lui présentât ce parvenu d'arriviste pouilleux juste après sa
victoire triomphale. Aussi l'avait-il promptement jeté au milieu de l’avenue aux pieds et aux pattes
de la populace festive et des chiens faméliques.
Depuis, le Roturier parcourait Felonix en divaguant, tel un fou du roi, jeté dans les bas-fonds
d'une ville immémoriale. Que désirait-il ? Pourquoi était-il là ? Au bout de quelques mois, ces
questions avaient disparu au profit d'un silence indifférent. En effet, le fol était devenu une ombre
extravagante évoluant sur le fond blanc des maisons de Felonix, une attraction sans cesse revue et
aussitôt oubliée, un simple passant vêtu de couleurs vives, dont on se raillait à l’occasion entre
amis.
Ce jour là, des échos de hurlements soufflèrent depuis les ruines de Belfonis, à l’Ouest. Le
capitaine de la garde de la Cité, Marinin fut alerté alors qu'il prenait un petit déjeuner solide dans la
pièce froide et nue qui lui servait de bureau. Il avait le maintien d’un militaire expérimenté, se rasait
de près tous les jours et se parfumait même au coquelicot lorsque sa propre sueur lui causait de
fâcheux maux d’estomac. Selon les ragots, il était un homme à femme qui ne se privait pas de
cocufier les nobles comme les citadins plus communs ; et même si son pouvoir ne lui donnait pas
un droit de cuissage, il se l’octroyait de temps à autres, imitant en cela son seigneur et maître,
Mélolin.
Il se crispa sur son épée quand un jeune soldat jaillit telle une mauvaise herbe sans même frapper
aux lourds linteaux comme l'exigeait la politesse. L'expression de Marinin se fit sévère, à la limite
du rictus meurtrier qu'arboraient la plupart des Hallebardiers du Seigneur Mélolin lors d'un
affrontement sanglant. Il avait lui-même passé au fil de l’épée toute la famille royale de Belfonis.
Le jeune effrayé recula, en soulageant malencontreusement sa vessie.
Marinin jugea bon de ne
pas relever cette peureuse attitude, propre aux nouvelles recrues qui perdaient leur calme, dés
qu'elles devenaient la cible d'un regard particulièrement féroce et pénétrant. Mais comme le disait
souvent Marinin, à haute voix ou non, mieux valait quelques vomissements ou autres effets dus à la
terreur avant les batailles que durant celles-ci.
– Que se passe-t-il, soldat ?
– Une armée est en approche, mon
général, déclara le jeune en prenant une attitude plus digne
malgré la tâche qui s'épanouissait sur son pantalon beige.
– Et où se trouvent les troupes ennemies ? s’enquit-il, aussitôt.
– Aux portes de la Cité, général...
– Qu'ont fait les éclaireurs postés le long de la frontière, bon sang !
Marinin bondit de sa chaise austère après avoir fait jaillir une arme acérée d'un recoin de son
pantalon.
– Et vous, pourquoi paraissez-vous si calme ? Pourquoi l'alerte n'a-t-elle pas été donnée ?
Une longue lame recourbée transperça aussitôt le corps du jeune dont les lèvres s'entrouvrirent sous
le choc. Un flot de sang en jaillit sur un hoquet d'agonie. Le corps rebondit lourdement sur le
plancher
dévoilant l’individu enveloppé de noir qui le menaçait depuis le début. Ce dernier retira
son arme d'un geste vif et gracieux.
– Ah, la jeunesse ! En un autre lieu, on aurait fouetté ce mignon pour s'être fait dessus avec si peu
de grâce et face à un général, qui plus est ! Au lieu de quoi, je l'ai puni comme il se doit :
définitivement. Il ne recommencera plus, jamais.
– Qui êtes-vous ?
– On m’appelle le Chevalier Noir de Belfonis. On m’a chargé de vous trancher les testicules et la
tête, Général Marinin, pour vos félonies ; et pas forcément dans cet ordre.
L'individu, dont le visage disparaissait sous un amas de bandes noires, fit une révérence
remarquable en croisant ses bottes de cuir sombres. Quelques mèches tout aussi obscures jaillirent
aussitôt, entre ses bandelettes. Il se redressa alors, sabre en main.
– Je réserve mes politesses au mort. Soyez en digne.
– Voilà une bien belle vanité venue d'un gredin coiffé d'un châle; en garde ! s’exclama Marinin sur
un ton suffisant.
Leurs lames se croisèrent dans un chuintement féroce et une pluie d'étincelles explosa entre les deux
fils tranchants. Les deux adversaires virevoltèrent dans l'étroit bureau tels des oiseaux pris en cage,
renversant le peu d'affaires présentes avec fracas. Des pièces de collection, des statues bon marché,
des armes d’apparat et des rutilantes pièces d’or, tourbillonnaient sous leurs pieds bottés.
Un allongement de lame força l'un d'eux à plonger à travers la fenêtre crasseuse. Le chevalier
Noir roula sur les pavés au milieu des bouts de verre éparts et se releva avec agilité. Dans son dos,
Marinin jaillit telle une bête dangereuse, deux épées aux poings ; il en avait saisi une sur le râtelier
renversé de son bureau. Le fer s’anima contre le fer comme doué d’une vie propre au milieu des cris
de stupeur des passants.
A quelques pas de là, la fontaine crachait ses eaux glacées sur une belle femme de pierre aux
formes éblouissantes vêtue d’un linceul. Assis plus bas, le Roturier croquait doucement dans sa
pomme bien rouge, au milieu d'une bande de jeunes gens époustouflés par le combat.
– Regardez, ils se battent ! cria l'un d'eux, tout excité.
– Qui est cet homme vêtu de noir ? demanda l’un des damoiseaux.
– Je crois que c’est une femme…
La jeune fille effarouchée redressa son chapeau à larges bords sur ses longs cheveux blonds et se
dressa sur la pointe des pieds pour mieux voir.
Et il semblerait bien qu’elle eut raison, quand d’une botte habile, Marinin scinda le tissus qui
couvrait son ennemi de la tête à la hanche. Des fragments de bandelettes noires virevoltèrent au
milieu du fracas des armes. Un joli petit nez retroussé, des yeux noirs ensorcelants et des lèvres
pulpeuses apparurent, ainsi qu’un chignon sophistiqué d’où jaillissaient quelques mèches
miroitantes. Quelques gouttes de sang perlèrent sur une gorge blanche en partie révélée par des pans
de la veste de cuir déchirée. Indifférente à son estafilade sanglante, la jeune femme chargea son
adversaire médusé.
Le Roturier mordit souplement dans son fruit, avec un air concentré.
Brusquement, le général poussa un long hurlement lorsqu’une botte ferrée lui cueillit les
valseuses. L’assassin virevolta, se fendant à deux pas de lui, effleuré par sa lame, et lui trancha la
gorge avec un poignard retors. Des cris d'effrois s'élevèrent autour de la fontaine et les habitants les
plus proches du Chevalier Noir prirent la fuite. Le commandant s’écroula en hoquetant, poussant un
dernier juron, offrant aux cieux son dernier râle.
La jeune femme essuya son sabre sur les cheveux de sa victime et tourna les talons, indifférente à
la venue d'un contingent de soldats armés de longues hallebardes meurtrières dans son dos. Elle
marcha d'un bon pas jusqu'aux jeunes gens figés de terreur, et les salua en liant les deux mains.
– Mes salutations ; je vous pris de recevoir mes plus sincères excuses pour tout ce déferlement
fort sanguin, ma foi.
Soudain, une boule enflammée illumina le Ciel au dessus de Felonix, tel un œil crépusculaire en
plein jour.
– Oh, comme c'est beau ! s'exclama la jeune fille, fascinée.
Plus loin dans la grande avenue, la maison du général Marinin explosa bruyamment. Une poutre
vola haut à travers les nuées et retomba sur le contingent d’hallebardiers qui pourchassaient la
femme. Leurs cris de douleur moururent sur des gémissements pathétiques. Une pluie de feu
s'abattit alentours et de nombreux bâtiments militaires s’effondrèrent sur la tête de leurs occupants
avec un fracas monstrueux. Les soldats survivants s'égaillèrent telles des abeilles prises de tournis et
furent cueillis par une armée d’armures sombres. Des hurlements retentirent de toutes les directions
et du palais s'éleva une alarme stridente.
– Ah oui, nous sommes en train d'envahir votre Cité ! Mais il ne vous sera fait aucune mal; je le
jure sur mon honneur ! s’exclama la jeune femme sur un ton rassurant.
Le Fol continuait de dévorer sa pomme comme si de rien n'était au milieu des jeunes gens figés de
terreur et des morts qui s’amoncelaient. Le chevalier noir s’approcha de lui d’un pas élégant et posa
un genou à terre. Il fit mine de ne pas la voir.
Durant les heures qui suivirent, des hordes des guerriers obscurs parcoururent les rues de Felonix
en riant à gorge déployée, n'hésitant pas à occire tous les individus qui résistaient avec héroïsme. Ils
épargnaient ceux qui se rendaient, évitaient de tuer les civils et respectaient le code de l'étiquette,
n'hésitant pas à rester polis avant de donner la mort ou la vie. Tous ces événements se déroulèrent
sous l'œil agacé du Roturier qui secouait sa main pour s'éventer, tout en souriant d’une manière
déplaisante à la jeune femme agenouillée à ses pieds.
– Vous boudez encore ! Cessez donc de jouer les travestis ! s'écria soudain cette dernière, excédée.
– Mais j'ai à peine eu le temps de dévorer ma seconde pomme ! pleurnicha le Roturier.
– Nous détenons déjà toute la cité, grâce aux informations que vous nous avez fournies, mon
seigneur ; votre jeu est par conséquent terminé. Redevenez vous-même !
– Il le sera quand je l'aurais décidé, pas avant !
Entendre quelqu’un prononcer son titre lui collait déjà une furieuse envie de frapper quelque chose.
– Veuillez arrêter ces enfantillages, Jan’Otonis ! ordonna-t-elle, en colère, prononçant son nom.
Un éclair traversa les yeux verts de Jan et sa voix enfla de façon démesurée.
– Vous n'avez pas d'ordre à me donner,
ma demoiselle Alfane. Après tout, n'était-ce pas vous qui
désiriez jouer à la guerre ?
– Certes, veuillez bien me pardonner, déclara-t-elle d’une voix agacée, mais nous avons besoin de
vous, mon seigneur. Après la chute de Belfonis, nous vous avons cru mort et votre message, envoyé
quelques semaines plus tôt, nous a pris au dépourvu. Pourtant, nous sommes venus comme vous
l’aviez ordonné ; et toutes les larmes que j’ai pu verser ces derniers mois suite à votre disparition
me sont restés au travers de la gorge.
– Je préfère que vous adoptiez ce ton là, même si j’accepte vos sentiments. Néanmoins, pour votre
information, je ne boudais pas, je jouais juste un rôle de reconnaissance au sein de cette cité. J’aime
les choses bien faîtes. Voyez par vous-même, je suis déguisée en femme, et vous en homme ; nous
sommes donc parfaitement synchronisés !
– Bien entendu, Seigneur de Belfonis, marmonna Alfane, conciliante.
Elle referma chastement sa veste noire sur sa poitrine.
– Voilà une guerre rondement menée ! Très peu de morts, et plus de peur que de mal, continua
Jan, en se levant.
– Comme vos ordres le stipulaient sur le plan que vous nous avez transmis, nous avons abattu les
sentinelles, visé les infrastructures militaires et les maisons vides.
– On me prenait pour un Roturier, ici, le coupa brutalement l'autre, mais bientôt, je serais roi et je
t'aimerai pour toujours ! N'est-ce pas grandiose ? s’enquit-il en l’enlaçant.
– Certes, fit-elle, rougissante.
– Mais quelqu’un devra me remplacer, et qui mieux qu’un roi pourrait suivre mes traces ? ajouta-
t-il avec un rictus vengeur.
Il pensait bien entendu à son homologue de Félonix, très peu accueillant. L’enfermer dans une geôle
et lui remplir l’auge de rats ne lui suffirait pas, il en avait bien peur : non, ce serait bien plus
amusant de le voir exécuter des cabriole en mini jupe, au milieu de la noblesse sur laquelle il avait
régné durant la dernières décennie. Il ne profiterait pas de son triomphe et de ses massacres plus
longtemps.
Ainsi l’individu Jan’Otomis devint-t-il seigneur de Felonix et fut-il à l’origine de ce vieil adage :
« Méfiez vous du Fol en guenilles qui transporte des pommes en dansant et en chantant : il a le
pouvoir de déposer les puissants. »
FIN
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