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Quel plus bel enjeu que l'espérance ? Ce sera celui de ce périple où le lecteur se retrouve embarqué dans la voiture du fuyard. Celui-ci, confronté à la violence d'un monde où règne la loi du plus fort, tentera de trouver sa route, malgré la révolte qui est ancrée en lui. C'est en considérant les embûches comme une initiation qu'une issue sera possible.
Publié le : mercredi 1 novembre 2006
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EAN13 : 9782296157170
Nombre de pages : 214
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DU MÊME AUTEUR

Romans
Rushes, Seuil. L'Enchaînement, Flammarion.

Laisse-moi le temps, Denoël. Pégase, Denoël Le Vertige des Abbesses, Denoël,

Essais La Dictature d'Hippocrate, Denoël,

À mesfils

De la vaporisation et de la centralisation du Moi, tout est là.

Charles BAUDELAIRE

Il savait désonnais qu'il n'était qu'un oublié de Dieu. Petit voleur de Connaissance, il ne l'avait rencontré qu'à travers les volutes empoisonnées du kif et de ses errances délétères. Devant lui s'ouvrait à présent l'immensité du vide, une absence radicale qui l'avait terrassé quand la boule blanche s'était arrêtée un bref instant sur le zéro avant de rebondir paresseusement sur le six, réduisant par ce seul sursaut ses espoirs à néant. La voiture sur le parking du casino luisait de tous ses chromes, une berline de luxe louée une semaine plus tôt pour rêver encore à la chance. Celle-ci avait tourné, et il venait de perdre en une seconde le seul bien cher qui lui restait, son vieux mas dans les Maures. Tout vacillait autour de lui. Un crachin frais venu du large le fouetta. Il se souvint de la promesse qu'il s'était faite. Cette fois, il était au pied du mur, il n'allait pas pouvoir régler l'addition, plus rien ne pourrait le sauver. Il avait trop tiré sur la corde, trop triché avec les règles de cette société qui n'avait jamais voulu de lui. C'était l'une des causes essentielles de sa dégringolade, cette incapacité crasse à faire comme les autres. Truquer son miroir pour garder la bonne image, voilà ce qu'il n'avait jamais su faire. 9

Le ronf1ement princier du carrosse le stimula. La mécanique au moins ne le lâcherait pas. Ray Charles en sourdine, le GPS calé plein sud, il n'aurait qu'à se laisser guider par la voix synthétique du robot. Mille bornes de solitude pour dénouer l'écheveau des enchaînements chaotiques qui l'avaient conduit jusqu'ici, à cent soixante sur une trois voies, tout schuss jusqu'à la conclusion. Quand est-ce que ça avait commencé? Fallait-il procéder en respectant la chronologie? Des f1ashes d'enfance le happèrent en traître. À deux ans et demi, sa mère en train de lui boutonner son duff1e-coat avant un voyage pour l'Algérie. L'empennage blanc zébré de rouge du DC4. Une image vibrante sortie de sa collection d'éternelles glanée de-ci de-là, parfois en toute conscience, parfois par pur hasard. Sa petite sœur qui lui bavote sur l'épaule dans un taxi G7, les seins pointés d'une femme amoureuse, Julot, son foxterrier écrasé par une auto et ressuscité dans la lumière douce du printemps, l'Adriatique paisible, en Croatie quelques heures avant de plonger dans la guerre, le paquet de plaques poussé vers le zéro, il lui suffisait d'entrouvrir l'album pour que le torrent jaillisse en cinémascope sur l'écran mouillé du parebrise. Miracle de la technologie teutonne, les essuie-glaces ne couinaient pas entre les averses. Bercé par leur vaet-vient hypnotique, il constata qu'aussi loin qu'il remontât dans le passé, il n'avait jamais connu que la loi du plus fort, l'enfermement et la misère. La peur aussi. La même que celle qu'il avait ressentie 10

quand le Russe avait persiflé avant de trinquer. «J'ai cru comprendre que chez vous, la peau d'un Arabe ne pèse pas lourd... » Ce porc lui avait tendu l'enveloppe du bout des doigts, pour bien appuyer son effet. Un rustaud chic à face de boucher, aux yeux froids et tristes. Il ne plaisantait pas. Quand il s'apercevrait de l'arnaque, la sanction serait sévère. Le gros lard ne pouvait pas imaginer qu'il était en train de se faire doubler par un inoffensif père de famille en détresse. Trente-cinq mille euros en liquide, avec comme seule garantie, la photocopie de l'acte de propriété d'un bien déjà hypothéqué depuis deux mois. Bien entendu, il avait occulté cette broutille qui rendait le document parfaitement obsolète. Un pari risqué, mais guère plus que ceux qu'il avait tentés jusqu'alors. S'appeler Djamel, à six ans, dans la cour de l'école ç'était déjà un boulet à traîner. Les grands frères de ses copains français se faisaient égorger pendant que ses oncles et ses cousins passaient à la Gégène. Souvenirs cuisants de la bataille d'Alger... A Paris, les mômes se la rejouaient chaque matin à la récré. Évidemment, après avoir essuyé quelques revers, il avait contreattaqué avec sa langue et ses poings. Toute sa vie, il avait voulu être le plus fort, résultat: il avait remporté tous ses combats, mais comme les dés étaient pipés, il avait loupé la victoire. Cette stupide partie de roulette, venait de lui donner le coup de grâce. Même s'il parvenait à décrocher un petit boulot par-ci par-là, il n'économiserait jamais assez de galette pour rembourser l'amateur de pogroms. Restait la 11

solution extrême, s'esquiver pour de bon, là-bas dans les restanques. « Vous êtes ingérable, c'est un vrai problème... » La sentence du fringant éditeur à chaussures à bouts carrés avait été sans appel. Le défilement sournois du rail de sécurité luisant de pluie lui fit l'effet d'un tranchant de coupe-chou. Il avait voulu vivre sa vie comme un roman, il avait fini par en écrire et avait même vécu un temps de sa plume tout en réalisant quelques documentaires honnêtes pour la télévision, mais les temps avaient changé. Pour le petit monde feutré des collections blanches, il était d'emblée hors-jeu et pour les autres, il n'était jamais dans le bon créneau. «Djamel, il faudrait que tu te mettes ça dans le crâne, le formatage est nécessaire à l'ouvrage, sinon ce serait l'anarchie... » Cause toujours! Il n'était pas dupe de leurs boniments de charlatans, les bouquins étaient devenus des marchandises comme tout le reste, et les auteurs, des marionnettes calibrées pour la promo. Mais ça ne suffisait pas à expliquer la vertigineuse débâcle de ces derniers mois. Il y avait assurément un vice de forme caché en lui, et il aurait bien aimé le découvrir avant. Avant quoi? Il n'osa pas se formuler la réponse. Sa main sur le volant lui parut soudain infiniment précieuse. Si fragile et si puissante en même temps. Un petit coup sec à gauche et la lourde berline basculerait sur le rail. À l'allure où il traçait, en écrasant à fond le champignon, l'affaire serait close, même avec l'airbag. Mais ce n'était pas ce qu'il 12

avait décidé. Finir comme un chien fou, ça ne le tentait pas. Ses amis, sa famille oublieraient vite sa disparition, les gosses étaient grands et les mères s'en remettraient: ils ne s'étaient pas revus depuis des lustres. Ce n'était pas la nostalgie qui le retenait, pas plus que le goût de vivre, il voulait seulement dérouler une dernière fois le film de son parcours. Encore fallait-il qu'il parvienne à visionner les bobines dans le bon ordre. Le regard calé sur le déferlement stroboscopique des bandes blanches, il évalua la distance qui le séparait des clignotants d'un camion qui s'apprêtait à changer de file. La feuille de papier à rouler garnie de tabac en équilibre sur un genou, il allait aborder la partie la plus délicate de l'opération. Un exercice de haute voltige consistant à chauffer la boulette entre deux doigts, tout en gardant le cap sous peine de crash assuré. Il avait pratiqué ce sport imbécile dans toutes ses variantes. En conduite nocturne, la flamme du briquet constitue un piège mortel: si on la fixe un peu trop longtemps, elle demeure en rémanence sur la rétine, masquant ensuite la route comme un fantôme rougeoyant. Le portier des enfers. La pluie avait redoublé. L'aiguille sur le compteur stabilisée sur le cent dix légal, les paumes en coupe sur le haut du volant, il frotta du pouce la substance brunâtre qui se mit à ramollir peu à peu. Après avoir adressé une pensée affectueuse à Baudelaire, et une prière au Jah des Rastas, il quitta la route du regard, veillant à ne pas bouger la jambe et à récupérer la feuille sans 13

trembler avant de la rouler avec un art consommé. Un bout de carton pour faire le filtre, le pied défaillant qui ripe sur la pédale de frein, l'immatriculation suédoise d'un semi-remorque interminable et la nuit autour, prête à l'engloutir. Une infime fraction de seconde qui aurait pu être la dernière, mais cette fois encore, son corps docile avait rectifié la manœuvre. La fumée le détendit surIe-champ. En aurait-il le courage? Sa tête n'en doutait pas, mais la chair obéirait-elle? Il n'en était pas certain. Le jazz l'avait toujours sauvé. Thelonius Monk sur la platine, il s'abandonna de nouveau aux images du passé qui tournaient. La jauge floue du réservoir l'alerta au beau milieu d'un souvenir de vacances en Normandie. Il leva le pied. La prochaine station était indiquée à soixante-six kilomètres. Pourquoi avait-il choisi une voiture aussi gourmande? S'il n'avait pas roulé en bagnole de luxe, il n'aurait pas été tenté de défier le diable, et il n'en serait jamais arrivé là. Tout se tenait. Comment discerner l'aléatoire des vrais choix? Avait-il rêvé cette aventure insensée qu'il vivait depuis quarante ans? Un rêve éveillé dont il ne sortirait qu'à sa mort. Cette idée l'avait toujours séduit. Elle n'était pas de lui et il constata avec satisfaction qu'il se rappelait encore du nom de l'auteur et des circonstances précises de sa mort. Le savoir livresque ne lui avait jamais servi à rien, il jouait avec pour tromper le temps. Un songe raconté par un fou et qui ne signifie rien? Cela aussi 14

pouvait avoir du sens, comme la maya des indiens ou les élucubrations des fans de Matrix, mais il était trop ancré dans la réalité matérielle pour s'en satisfaire. La Science, la véritable, avait déjà cogité plus loin et depuis qu'il avait découvert la Théorie des Cordes, il ne se concevait plus que comme un ensemble vibratoire. Il rit en songeant au côté baroque de la situation. Fantasmer sur la cohésion quantique en tirant sur le bédo, vitre ouverte à quatre mille tours sur la file de gauche, avec le faisceau blanc des phares pour seul horizon, voilà qui le ramenait sans faille à son sujet de départ. Le destin. Et bien sûr, à sa cohorte d'interrogations sur le libre-arbitre et l'existence éventuelle d'une entité cosmique maîtresse des formes et des fluctuations. Pour les initiés, le modèle final autorisait les univers parallèles et les apparitions, mais il ne tenait pas à s'engager dans une réflexion aussi périlleuse, le simple fait de savoir qu'il n'était qu'un paquet d'ondes le rendait déjà maboul. C'était précisément pour cette raison qu'il avait tout misé sur le zéro. En proie à une série d'intuitions cabalistiques, il avait décidé de ne jouer que des nombres premiers, risquant d'abord quelques poignées de jetons, puis de plus en plus à mesure que les chiffres sortaient. Il avait persévéré avec opiniâtreté, jusqu'au vertige suprême. Une sensation enivrante d'être élu par la chance qui l'avait poussé à engager, sans réfléchir, tous ses gains sur l'œil rond du néant. À cet instant décisif, il en était à flairer des phases dans les séries et des 15

cycles favorables pour les innocents. Trente six fois la mise pour le joueur, un passeport pour un autre monde... Et le zéro n'était pas sorti. Du travail d'Arabe. La petite phrase lui serpentait dans le crâne. Depuis le début, elle était là, tapie dans l'obscurité de ses neurones, prête à mordre et à le précipiter sur le rail. Abjecte mais exacte. Il avait raté le coche, rien ne resterait de son œuvre, si l'on pouvait appeler ainsi les produits de sa graphomanie chronique. Il s'était fait une raison. Restait à comprendre pourquoi l'aventure avait si mal tourné. Quarante années de pérégrinations, de luttes et d'échecs, dont il allait pouvoir enfin s'atteler à décrypter le sens caché. L'autoroute oscillait mollement sous le crachin, l'impression d'apesanteur s'accentuait. Il vérifia le compteur, la berline frisait les cent quatre-vingts, un délit qui le mettait largement à la merci des radars. ABS ou pas, le moindre obstacle en sortie de courbe lui serait fatal. Le dictaphone était à l'affût sur le siège. Son fidèle compagnon de route. Il lui faisait la causette, histoire de garder trace et ne pas virer autiste. Une grave tendance au soliloque contractée après son dernier divorce... Il se racla la gorge en tapotant l'appareil. «Une vie magnifique, les gars, j'ai vécu tous mes rêves! Même si j'ai foiré sur la fin, rien ne m'a été refusé, de quoi me plaindrais-je? » 16

A l'évocation de ses fils, un gémissement sourd lui monta des entrailles. Il arrêta l'enregistrement. Ce qu'il avait vécu était si farfelu qu'il ne pouvait plus se le raconter sans douter de sa mémoire. Et pour en convaincre quel jobard ? Avec le recul, l'enchaînement des situations paraissait tellement improbable que jamais personne ne pourrait y croire. Il lui aurait fallu des témoins mais il était le seul témoin... «Une vie magnifique, les gars...» Il évalua les niveaux. C'était parfaitement audible. Avec trois giga bits de mémoire dans l'appareil, il pourrait parler toute la nuit s'il en avait envie. « Blue Hôtel» Une chanson des années quatre vingt lui trottait dans la tête à cause des néons bleus d'une station-service qui s'amenuisait déjà dans le coin du rétroviseur. Chris Isaak. Un tube romantique qu'il se passait en boucle dans le charter qui le ramenait d'Australie, obsédé par une femme qu'il ne reverrait jamais. Il s'accorda une rasade de thé vert pour saluer la dame des antipodes, remarquant au passage qu'il avait les ongles en deuil. Sa viande lasse lui faisait horreur. Il se souvint avoir ramassé une pierre blanche, dans une flaque en sortant du casino, un coquillage fossile qui alourdissait la poche de son smoking. Des pierres blanches ou noires selon les soirs, elles signaient le bilan de la journée. Pourquoi avait-il choisi celle-ci alors qu'il venait de se ruiner? En fait, il s'était toujours arrangé pour ne rien posséder en nom propre. À quoi bon posséder les choses si l'on ne peut en jouir sans craindre de les perdre? 17

Autant s'efforcer d'en jouir sans les posséder. Jouir. Il se répéta le mot peuplé d'abîmes. Parmi toutes les jouissances, y en avait-il une ultime? La réponse était limpide: l'annihilation. Il roulait au bord d'un précipice. Et toute la vie était ainsi faite, on se croyait à l'abri, et pourtant ce n'était en permanence qu'une affaire de probabilités. Une notion vitale qu'il avait acquise instantanément à neuf ans, quand une voiture l'avait projeté en l'air alors qu'il descendait du car. Par un coup de bol extraordinaire, il s'en était tiré sans une égratignure. Le chauffard l'avait relevé, mais une fois rassuré, ce gougnafier s'était tiré en vitesse et l'avait laissé repartir tout penaud en boitillant. Tiens, va y avoir un accident, avait-il songé en entendant le crissement des pneus une milliseconde avant de décoller. Après un kilomètre à claudiquer en chialant dans les brumes, il avait fini par retrouver le HLM familial avant de s'effondrer sans un mot devant sa mère hystérique. Ses parents venaient de quitter Paris pour la banlieue Nord, c'était en automne. Pendant le court vol plané, il avait eu l'impression de feuilleter un album de photos. La chambre d'hôtel miteuse au pied du Sacré Cœur quand il tétait des biberons d'eau sucrée à défaut de lait Nestlé, puis le minuscule appartement sous les combles où ils avaient emménagé quand il avait cinq ans, le cagibi sinistre où il se réfugiait, sa belle collection de soldats de plomb, offerte contre son gré à son oncle Ahmed, un exalté qui venait de faire sauter la centrale électrique d'Alger. Et aussi les lames de rasoir du père cachées derrière le miroir 18

piqué du lavabo, le sang quand il les avait raclées sur ses joues, le délicieux compte-gouttes du flacon de mercurochrome qu'il avait croqué par ennui, et la colère brûlante qui ne l'avait plus quitté depuis qu'on l'avait traité de sale raton à l'école. Au retour d'Algérie, l'hôtesse de l'air blonde avait refusé un verre de lait chaud au gamin malade qu'il était. Son père avait fait un tel scandale qu'il avait compris d'instinct que c'était grave. Français de seconde zone, les Maghrébins voyageaient à part. Il n'y avait pas d'apartheid déclaré, mais les Blancs étaient tous assis de l'autre côté du rideau. «Sous-homme », c'était inscrit à l'encre invisible sous son nom. Quand son père baissait les yeux devant la police arrogante, il n'y avait pas besoin de savoir lire pour le comprendre. Heureusement, il avait eu, cette année-là, un austère instituteur en blouse grise. M. Levanot. Un admirateur de Voltaire et Gambetta qui. avait entrepris de le parrainer. À ses yeux républicains, un petit arabe métissé de Normande méritait un autre sort que celui des progénitures d'immigrés condamnées à l'apprentissage. Ce brave homme lui avait donné sa chance pour entrer au collège. C'était la raison pour laquelle ses parents inconscients avaient décidé qu'il continuerait d'aller tout seul à l'école à Paris alors qu'ils créchaient au trou-du-cul-du-monde dans une cité larguée au milieu des betteraves. Sevran, une ZUP bétonnée des années soixante, identiques à toutes celles qui proliféraient autour de la capitale. Ce n'était que transitoire, une petite masure à retaper était 19

l'objectif annoncé. En attendant, toue la smalah vivait en communauté dans le F3 de la tante Fernande et de l'oncle Dédé. Quelquefois les ciseaux volaient bas, tonton picolait sec, il revenait de Diên-Biên-Phu. Cette année maudite, il avait dû se lever chaque matin avant l'aube, à l'heure où partent les ouvriers. Trois bornes à crapahuter dans les frimas de l'hiver pour rejoindre l'abri de béton où la grappe humaine s'agglutinait en face du bar «Au Soleil Levant ». Un flot de bile lui envahit la bouche, cette même nausée qui le saisissait dès qu'il voyait défiler le paysage de la banlieue derrière les vitres verdâtres de l'autocar bondé. L'atmosphère empestait le tabac et le gasoil chaud. À l'époque, les crèves la faim étaient encore libres de faire partager leurs cancérogènes au voisin, d'autant que bon nombre d'entre eux bossaient sans le savoir dans le nucléaire. Ils bâtissaient la France des trente glorieuses. Mais cela, il ne l'avait compris que bien plus tard. Alors de quoi se plaignait-il? A cinquante-cinq ans il en paraissait dix de moins. Son corps avait encore bonne allure malgré les déplorables excès qu'il lui avait infligé. Il sentait bien cependant qu'il jonglait en permanence avec la décomposition. Ses poumons, ses articulations, ses dents, ses reins le lâchaient peu à peu, et il avait beau se bagarrer, les gélules d'antioxydants qu'il s'administrait à gogo ne ralentiraient pas éternellement le processus. Certains matins, il arrivait à peine à se lever, le combat était 20

perdu d'avance. Foutues apparences! Au volant de sa grosse cylindrée, et en tenue de soirée qui plus est, n'importe qui aurait pu le prendre pour un Libanais en vadrouille. Qui aurait pu deviner qu'il était au bout du rouleau? Pas même les poulets. Cet art consommé du déguisement avait depuis toujours constitué son arme favorite. Il avait vite intégré les codes de la haute, tout comme ceux des prolétaires et des marlous, ça lui avait permis d'avancer plus loin, de circuler partout, sans jamais pourtant se sentir chez lui. Renégat de la Gumma, exclu du cercle des gens de racines, mi-prince mi-zonard, toujours d'ailleurs. Éternel étranger derrière ses armures passe-muraille, il avait fini dans la peau du papa qui s'oublie pour sa couvée et le résultat était là : deux beaux garçons forts et équilibrés. Mais ils étaient partis, l'aîné à Tahiti, l'autre à Tanger. Et les mères... Il se secoua avec humeur, il ne voulait pas y penser. Une impatience soudaine lui tordit la bouche. Il avait toujours besoin de téter ou de mâchouiller quelque chose. Une dépouille de chewing-gum, collée en prévision du manque sur le rebord le l'autoradio, fit l'affaire. Une habitude infâme gardée de ses années de galère. Survivre sans vergogne, il avait la recette. Maintenant il allait devoir en tirer le bilan et ce serait une autre paire de manches.

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