Indésirables

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296205581
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I NDESI RABLES

Du même auteur

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La Princesse Yennega, édité par EDICEF (Edition classique d'expression française). Poésie du Burkina, édité par l'Imprimerie nouvelle du Centre. Il était une fois, sous presse à la Maison d'Edition Présence Africaine.

Derniers parus de la collection
53 Cité 15, D;ungu Simba K. 54 Cicatrices pour demain, Mamadou Seck. 55 Fureurs et cris de Femmes, Angèle Rawiri.
56 Le croissant des larmes,

J.

Tshisungu

wa Tshisungu.

57 58 59 60 61

Le sang, l'amour et la puissance, Isaïe Biton Koulibaly. Invasion au cœur de l'Afrique, lean Gilles Ganga Zomboui. Mademba, Khadi Fall. Ici s'achève le voyage, Léandre-Alain Baker. Entre deux mondes, Miriam Tlali.

Roger KAs ORE BILA

INDÉSIRABLES
Roman burkinabé

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0630-0

Chapitre I

Un interrogatoire

houleux

Voilà maintenant près d'un an que le colonel-Président Taye Terbo était arrivé au pouvoir par le plus court chemin: le coup d'Etat militaire. Et depuis le 25 novembre 1980, il règnait en despote. Aussi les étudiants, pour dénoncer le pouvoir, s'étaient retrouvés en assemblée générale à la Bourse du travail de Ouagadougou en cette journée du 20 septembre. Une fois encore le colonel y avait été traité de valet de l'impérialisme et son régime de réactionnaire et de fantoche. Karé Raogo présidait cette assemblée, en compagnie de trois camarades: Mamadou, Moussa et Wend-Kuni. La réunion avait été fort houleuse comme à l'accoutumée. L'ordre du jour étant épuisé, Raogo s'apprêtait à lever la séance quand des véhicules de la police vinrent stationner dans la cour du local. Un peloton de trente agents descendirent et pénétrèrent sans crier gare dans la salle de réunion. Ils étaient tous armés jusqu'aux dents comme

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s'ils s'étaient préparés pOUF une Troisième Guerre mondiale: grenades lacrymogènes, boucliers, casques, matraques, pistolets, et autres mitraillettes faisaient partie de l'arsenal dont chacun était équipé. Ils se mirent immédiatement en devoir de disperser les étudiants. Chacun du mieux qu'il pouvait distribuait généreusement coups de poing, coups de pied, coups de crosse, coups de dent... Six agents allèrent directement au bureau de séance et se saisirent de Raogo et de ses trois camarades. Après les avoir houspillés et maltr<1ités, ils les embarquèrent pour le commissariat central de police. Là ils furent livrés à la vindicte et à la rage de quatre barbouzes qui les torturèrent à satiété. Quand ils estimèrent les avoir «préparés », ils les remirent entre les mains du commissaire Bonkoungou chargé de les interroger. Cet homme-là était bâti à coups de hache, les cheveux et la barbe hirsutes, le regard froid et inquisiteur derrière des lunettes sombres, la corpulence massive et trapue. Il commença d'abord par proférer des menaces et des imprécations incantatoires : _ En voilà encore de ces farfelus qui se croient la conscience de la nation et la lumière du monde! En voilà de ces jeunes gens gâtés qui au lieu d'étudier polir servir utilement leur pays plus tard, se mêlent de faire de la politique et de la contestation. Mais je vous ferai passer le goût de la contestation! Après cette entrée en matière des plus courtoises, il s'adonna à d'autres politesses de son cru en attrapant Raogo par les cheveux pour demander: - Quel est ton nom, toi? - Mon nom, demanda Raogo.

Oui! ton nom! et vous autres aussi, déclinez votre identité. Notre société est en période de guerre, répliqua Raogo, et nous ne nous connaissons que des noms de guerre. Moi je suis celui qui préfère être coupé en deux que de plier en quatre.

_

_

_ Et moi, dit Moussa,je suis celui qui préfère être un lion impotentqu'un âne bien portant.
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Et moi, dit Mamadou, celui qui aime mieux être avec les agneaux qu'on tue qu'avec les boucs qui puent. - Et moi, dit Wend-Kuni à son tour, je suis une tête en terre qui ose tenir tête à une tête en fer. - Merde! enragea le commissaire, en tapant du poing sur la table et du pied sur le sol. Donnez vite vos noms, prénoms et âges si vous ne voulez pas que je vous écorche vif. - Notre âge? demande Raogo. - Oui! parfaitement! Quel âge avez-vous et que ça saute! - Moi, dit Raogo, j'ai l'âge de la pierre taillée. - Moi, dit Moussa, l'âge de la pierre polie. - Moi, dit Mamadou, l'âge des métaux. - Moi, dit Wend-Kuni, l'âge de raison. - Moi, reprit Raogo, l'âge d'emmerder les flics. D'un bond le commissaire attrapa Raogo par les cheveux et lui infligea une bonne raclée de gifles et de coups de poing pendant que ses subalternes en faisaient autant avec les trois autres étudiants. - Que cela vous serve de leçon, hurla-t-il. Et ce sera pire encore si vous ne daignez répondre aux questions que l'on vous pose. Et puis vos parents devront répondre de l'impudence de leur progéniture, car s'ils vous avaient bien éduqués, vous ne seriez pas ces dévergondés-là. Dites-moi justement qui sont vos parents? - Nos parents? s'enquit Raogo. - Oui! parfaitement. - Eh bien, répondit Raogo, j'ai Dieu le Père pour père, Dieu le Fils pour fils, et Dieu le Saint-Esprit pour oncle! - Et moi, déclara Moussa, comme tout être humain qui se respecte, j'ai Adam pour père, Eve pour mère, et l'homme de cromagnon pour ancêtre. - Pour ma part continua Wend-Kuni, je suis une présence, qui naquit d'une absence, et qui sera absent pendant une présence. - Mes amis et moi, comme vous et vos collègues, reprit Raogo, nous venons d'un singe qui descend d'un reptile, qui provient d'un poisson qui sort d'un protozoaire unicellulaire. 7

-

interpella le commissaire, dont les yeux exorbités étaient devenus rouges de rage, et dont les cheveux déjà hirsutes s'étaient redressés davantage encore, enfermez-moi ces engeances de vipères, et qu'on n'en parle plus. La diète noire aura raison de leur outrecuidance. Ce ne sont que de sales enfants gâtés.

_ Géoliers!

_ Commissaire,répliqua Raogo, nous ne sommespas des

enfants, encore moins des enfants gâtés. Nous sommes même en avance sur notre âge. A l'âge de vingt ans nous avons déjà quarante ans. Par contre il y a certains. grands enfants qu'il ne faut pas aller loin pour trouver, qui à l'âge de quarante ans ont encore vingt ans. rugit le commissaire.

_ De l'intellectualisme!c'est tout ce que vous savez faire, _ S'il vous plaît commissaire.quelle heure est-il pour être

plus concret? demanda Raogo. _ Quatorze heures! répondit instinctivement le commissaire. Mais pourquoi? Parce que vous êtes en retard, répliqua Raogo. Je vous invite à mettre votre montre à l'heure de la révolution victorieuse.

_
_

Mille fois merde! tempêta encore le commissaire. Géoliers. emmenez-moi vite ces vils mécréants avant que je ne les abatte moi-même.

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Chapitre

II

Une

audience

ministérielle

Le commissaire Boukoungou avait été convoqué d'urgence au ministère de l'Intérieur et de la Sécurité. Les étudiants, eux, parlaient de ministère de la Terreur et de l'Insécurité. Il arriva et fut rapidement introduit auprès du ministre en personne. Il avait amené avec lui, sous bonne escorte, les quatre étudiants sur les instructions expresses du ministre. - Mon cher commissaire, commença ce dernier, je vous ai demandé de m'emmener ces énergumènes dont, paraît-il, les propos sont fort outranciers et plus que discourtois vis-à-vis du Gouvernement. Le dernier Conseil des Ministres m'a donné carte blanche pour enrayer la vague de contestation estudiantine qui se développe en ce moment. Des mesures énergiques vont être prises. - Excellence, répliqua le commissaire, mon avis est justement que les dispositions énergiques ont sans doute tardé à voir le jour. Ceci a permis à certains groupuscules occultes de se structurer et de noyauter les syndicats et les organisations scolaires et universitaires. 9

Je vais y mettre un frein, coupa le ministre. S'adressant aux quatre étudiants, il leur dit: Le Conseil des Ministres m'a donné - Entendez-vous? carte blanche pour vous mater: j'ai toute liberté pour enfermer, torturer, ou tuer tout ce qui s'appelle étudiants. Alors vous les meneurs, vous avez intérêt à vous tenir tranquille désormais. Sinon ça va barder. Après avoir soufflé le chaud, le ministre voulu essayer le froid en disant d'un ton douceureux : - Vous savez à votre âge, j'étais également piqué par le virus de l'agitation fébrile et de l'activisme gauchiste.. Je comprends même certaines de vos revendications, mais ce que je désapprouve, ce sont vos méthodes. Il n'est pas du tout correct de villipender le gouvernement dans les tracts orduriers dont vous inondez tout le pays. - Monsieur le ministre, répliqua Raogo, nous ne proférons ni insultes ni calomnies dans nos tracts, nous ne disons que la pure vérité. Et pour nous il ne faut pas aller par quatre chemins pour dire les quatre vérités. - Oui! enchaîna Moussa, pour nous il ne faut pas se plier en quatre pour dire deux mots à quelqu'un, fut-il ministre ou Emir du Katar ou Archiduc du Luxembourg. Pour nous il faut appeler un chat un chat. Il faut dire toute la vérité et rien que la vérité au peuple. - Mais quelle vérité? s'enquit le ministre.

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- Qu'il y a des magouilles souterraines, reprit Raogo. qui se tissent et se trament le jour et la nuit contre le peuple. - Moussa enchaîna: Qu'il y a des détournements crapuleux et un pillage effréné des biens et des richesses de nos populations laborieuses par ces vils réactionnaires replets et dodus. - Que les matières premières de notre pays sont bradées de façon honteuse par la cohorte des hibous agglutinés au sein du gouvernement, aux puissants du grand capital, aux trusts, consortiums, et autres multinationales, ajouta Mamadou. - Mais, reprit Raogo, le peuple le comprendra un jour. car comme disait quelqu'un, on peut tromper tout le peuple
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un certain temps ou tout le temps une partie du peuple. mais on ne peut pas tromper tout peuple tout le temps. Au fil de toutes ces déclarations. le ministre passa successivement par tous les états d'âme possibles et imaginables, et même par les états d'âme impossibles et inimaginables: tour à tour agacé, furieux, indigné, menaçant, livide, impavide, grincheux. boudeur. goguenard. hautain. méprisant. dédaigneux et que savait-on encore. Tremblant de colère. il rugit plus qu'il ne parla. il parla moins qu'il ne hurla. il hurla autant qu'il aboya:

- Viles engeances de vipères destinées aux feux de l'enfer et à la fourche de Lucifer, je savais que vous n'étiez pas polis, mais j'ignorais que vous étiez si insolents! Il se leva après ces mots, complètement hors de lui! Ses yeux horrifiés et exhorbités fulminaient de rage et de dépit. Son ventre ballonné frétillait de convulsions qui étaient loin d'être intestinales. Son double menton pendant. et ses joues bouffies étaient saisies de transes comme s'il était possédé par un démon de la pire espèce. - Gardes! ordonna-t-il. saisissez-vous de ces exécrables ordures. enfermez-les au cachot noir. bastonnez-Ies bien. ne leur donnez ni eau ni nourriture jusqu'à nouvel ordre. Les gardes s'exécutèrent. Puis le Ministre décrocha son téléphone et entra en communication avec son collègue de l'enseignement supérieur: - Bonjour cher collègue! Comment-allez-vous? - Très bien! et vous même? - Ça va. Je vous appelle au sujet des quatre écervelés dont nous avons maintes fois examiné le cas en Conseil de Ministres. Mes agents les ont surpris ce matin en train de faire de l'agitation à la Bourse du Travail. J'ai donné des instructions pour qu'on les appréhende et qu'on les garde à vue en prison en attendant qu'on décide de leur sort. - Voyez-vous, rétorqua son interlocuteur, c'est une poignée de meneurs qui entraîne tout le reste du campus universitaire dans le désordre et la contestation. Il faut arriver d'une manière ou d'une autre à les neutraliser.
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- Pour ne point vous cacher, déclara le ministre de l'Intérieur et de la Sécurité, je pense qu'il faut soit les liquider, soit les emprisonner à vie. - Vous avez raison, approuva le ministre de l'Enseignement supérieur seulement il faut considérer l'inconvénient de ces solutions qui en feront des héros et qui soulèveront l'opinion internationale contre nous.
-

-

Et que peut-on faire d'autre selon vous? Je pense à une solution intermédiaire.

Laquelle?

- Les envoyer hors du territoire. Je crois savoir qu'ils sont tous les quatre en fin cycle de formation. C'est donc une solution élégante que de les affecter dans ces universités françaises pour poursuivre leurs études. Ils seront moins dangereux à l'extérieur qu'ici pensez-vous? - D'accord! je me range à votre idée. - Bien! conclut le ministre de l'Enseignement supérieur, je vais faire le nécessaire pour que dans deux semaines au plus tard, ils soient partis en France. Le ministre de l'Intérieur et de la Sécurité raccrocha et dit au commissaire Boukoungou qui était toujours là : - Laissez-les trois jours en prison, rossez-les copieusement, et libérez-les ensuite. Dans deux semaines ils iront exercer leur activisme politique au bord de la Seine. Si la police française les laisse faire... II s'arrêta de parler un petit moment, réfléchit longuement, et puis son visage s'éclaira brusquement comme s'il avait soudainement une idée géniale, ou diabolique, ou les deux à la fois, c'est-à-dire diaboliquement géniale. - Commissaire Boukoungou, reprit-il, vous rappelez-vous de la manière habile dont je m'étais pris pour me débarrasser du professeur gauchiste Kambiré, en lui tendant un piège à l'aéroport Charles de Gaulle où il est tombé bêtement comme un amateur. - Oui! parfaitement. Actuellement il doit se ronger les pouces dans une prison française.

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- Vous allez me préparer le même coup pour ces étudiants et que les choses se passent proprement à leur débarquement en France. - Je vais m'en occuper personnellement, promit le commissaire. Ils se quittèrent sur ces mots.

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Chapitre III

Au revoir aux amis

Raogo et ses trois compagnons avaient été relâchés quelques jours après par les hommes du ministre. Ils en avaient été quitte. pour le moment du moins. avec force brimades. insultes. tracasseries et autres sévices corporels aussi humiliants que cruels. Le bureau de l'Orientation et des Bourses leur avait notifié immédiatement après qu'ils étaient affectés à l'université Paul Sabatier de Toulouse en France où ils devraient continuer leur scolarité. Ils avaient deux semaines pour rejoindre leur nouvelle faculté. Ils étaient bien conscients de la manœuvre et des motivations réelles de la mesure. Cependant, ils étaient convaincus que cela n'était pas de nature à arrêter le militantisme et l'engagement révolutionnaire des étudiants sur place. Par ailleurs. ils savaient qu'il y avait en France un fort contingent d'étudiants Burkinabè, et de ce fait, qu'ils pourraient toujours continuer leurs activités militantes et leur travail d'agitation et de propagande révolutionnaire. contrairement aux calculs machiavéliques des tenants du pouvoir.

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Raogo en ce qui le concerne était plutôt content et optimiste. Il avait entendu parler de la grande FFANE, la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France, et se disait que l'occasion lui serait donnée de cotôyer à longueur de journée d'autres étudiants venant d'autres pays d'Afrique. Ils pourront peut-être tisser ensemble des projets politiques pour l'avancement du panafricanisme et pour l'avènement des Etats-Unis d'Afrique, au grand dam des réactionnaires et autres cohortes de cheffaillons nationaux. En cette soirée du 23 septembre 1981, après avoir informé sa famille de son départ prochain, il se rendit à pied au Luxbar à environ cinq cents mètres de là. Le Luxbar était un endroit fort animé du quartier. Pratiquement tous les soirs, il y avait des orchestres qui venaient jouer de la musique et créer une ambiance très sympathique. Raogo comptait y rencontrer quelques amis pour leur faire part de sa situation et se distraire un peu de leur joyeuse compagnie. Quand il arriva sur les lieux, il trouva déjà attablée une bande vociférante d'une dizaine de joyeux lurons. - Salut les copains! lança-t-il. - Salut à toi! répondit toute la bande.

-

Je peux m'asseoir? Mais bien sûr! lui cria toute la bande.

- Raconte-nous ton problème, Touré, son voisin immédiat.
Eh bien! expliqua-t-il,

lui demanda
Taye Terbo

un certain
et consort

la clique

vient de décréter persona non grata Mamadou, Moussa, WendKuni et moi-même. - Comment ça? interrogea Jean-Paul, un autre de la bande. - Oui! après la séquestration arbitraire dont nous avons été l'objet on nous a donné deux semaines pour quitter le Burkina pour la France, où dit-on nous avons été transférés afin de poursuivre nos études à l'université Paul Sabatier de Toulouse. - Machination! s'exclama toute la bande. - Mais, fait remarquer Raogo, ces messieurs du gouvernement ont de la cervelle de mouton dans leur boîte cranienne. 16

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