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Intimes dissemblances

De
214 pages
Marianne (nonante-deux ans) décide de régler les dernières tracasseries qui l'empêcheraient de partir en paix. Hélène (sa fille) deviendra bientôt grand-mère par son fils Vincent. Juliette, la fille d'Hélène, cherche à tomber enceinte depuis cinq ans. Pour Marianne, sa petite-fille lui ressemble jusque dans des détails que Juliette est loin de supposer. Celle-ci rejette le carcan dans lequel sa mère et sa grand-mère vivent, l'une par rapport à l'autre, dans leurs ressemblances et intimes dissemblances.
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Douchka van Olphen
Intimes dissemblances Roman
Intimes dissemblances
D/2016/4910/52
© Academia – L’Harmattan s.a. Grand’Place 29 B1348 LouvainlaNeuve
ISBN : 9782806103109
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’au teur ou de ses ayants droit.
www.editionsacademia.be
Douchka van Olphen
Intimes dissemblances
Aux femmes dont je suis issue et qui vivent en moi. À mes enfants. À mon seul amour.
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« Une équipe de chercheurs a réussi à inverser le processus de vieillissement de souris en augmentant la dose d’une molécule permettant de rajeunir les muscles des cobayes… »
La radio grince, le volume est à son maximum. Marianne coiffe ses cheveux blancs avec une brosse en argent héritée de sa mère. L’an-nonce à la radio l’interpelle. Son bras s’immobilise dans le creux de son cou. Lentement, elle dépose sa main et la brosse sur la table de toilette derrière laquelle elle est assise. C’est une belle pièce en aca-jou avec de la marqueterie aux motifs fleuris. Elle la possède depuis son mariage avec François, en 1943. Les yeux bleus de Marianne rencontrent ceux de sa mère qui la fixent à travers un cadre argenté. C’eût été son anniversaire aujourd’hui : cent dix-neuf ans en ce pre-mier jour d’automne. – Pour nous, c’est trop tard, on ne nous rendra pas notre jeunesse ! dit Marianne à haute voix à sa mère. On aurait dû faire comme Jésus : partir au ciel dans la force de l’âge. Elle sourit.Mère,c’est ainsi qu’elle l’appelait, aurait crié au blas-phème. Marianne est pourtant croyante. Avec l’âge elle l’est deve-nue davantage. Jamais autant queMère.Marianne n’écoute plus les explications du journaliste qui est passé aux résultats du match de foot de la veille. Le tête-à-tête avecMèrese prolonge, sans un mot, ni pensé ni dit. Machinalement, Marianne reprend la brosse et coiffe l’autre moitié de sa chevelure. Elle regarde le miroir, ne s’y voit pas. Son esprit quitte la pièce, car le regard de sa mère l’a transportée à l’endroit où a été prise la photo : dans la maison familiale à Batavia, aujourd’hui Jakarta, la capitale de l’Indonésie. Elle entend les cris de ses frères et sœurs qui jouent dans le vaste jardin de leur demeure moderne, construite grâce aux bénéfices de la société de commerce en thé dePère.La villa, située dans un quartier cossu de Batavia, est blanche. De grandes baies vitrées modernes donnent sur des ter-rasses couvertes où sont disposées quelques tables pour accueillir les moments conviviaux. Il y est possible de profiter du jardin et d’admirer les bougainvilliers, tout en restant à l’abri d’un soleil trop agressif pour le teint.
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Douchka van Olphen
Des rayons de lumière percent à travers les rideaux entre-ouverts de la fenêtre de la chambre et viennent caresser les épaules de Marianne qui revient en 2014, devant sa table de toilette. Elle se penche en avant pour observer sa coiffure. Il lui reste quelques mèches rebelles à dompter. Dans l’interstice du cadre en bois sculpté du miroir, il y a une photo en noir et blanc de François. Il la regarde avec son éternel sourire narquois, la pipe bien calée dans le coin gauche de la bouche. Vingt ans déjà qu’il est parti. En-fin, pas vraiment, puisqu’il est toujours là. Elle est la seule à le sa-voir. Il apparaît dans les moments les plus incongrus. – François, te souviens-tu de la pergola ? murmure-t-elle. C’est exactement à cet endroit queMères’était fait tirer le portrait par le photographe.La lumière y régnait en maîtresse. Marianne re-tourne à la photo de sa mère. Poursuivant le geste indolent de la brosse glissant sur la chevelure, de sa main libre, Marianne effleure la vitre du cadre argenté. Au toucher, elle sent qu’il y a de la pous-sière. Elle ne la voit pas, la devine. Frottant son index et son pouce, elle imagine les particules qui s’envolent.
Depuis quelques années, la vue de Marianne se dérobe. Des taches noires masquent les détails, parfois même une partie entière de son horizon. Il n’y a pas de remède à son mal. C’est un processus lent et inguérissable qui est apparu il y a deux ans, au moment où elle entrait dans sa neuvième décennie. Marianne tourne la tête légère-ment sur le côté pour voir si les mèches insoumises se sont cou-chées. Sa coiffure paraît plus homogène mais elle n’en est pas cer-taine. Elle devra se satisfaire d’une image incomplète. Elle se dit que le jour où elle ne verrait plus rien, il lui restera le souvenir des vi-sages de ceux qui comptent.
Soudain, une angoisse s’installe dans son ventre. Il lui tord les en-trailles jusqu’à faire mal. Marianne a peur, car une brume épaisse s’installe petit à petit dans son cerveau, troublant son esprit. Depuis un accident vasculaire qui a eu peu de conséquences sur ses capaci-tés physiques et mentales générales, la mémoire à court terme de Marianne est capricieuse. Le moyen terme est instable : cela dépend de l’évènement. Pour le long terme, il semblerait qu’il n’y ait pas de danger. Le docteur Martin le lui a assuré à maintes reprises.
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Intimes dissemblances
Marianne décroche le regard du miroir, rapproche le portrait de sa mère à hauteur de son nez. Elle veut revoir les traits de ce visage qu’elle connaît par cœur puisqu’ils se retrouvent dans le sien : de grands yeux bleus, un menton court, légèrement en retrait, un petit nez en forme de bouchon. Malgré les années et la photo en noir et blanc, on devine sans difficulté qu’il faisait chaud le jour où le pho-tographe était venu. Elle se souvient des poses en famille, du bras de Père autour de sa taille, puis des séances individuelles où il fallait lever le menton haut et ne pas bouger.Mèreet ses sœurs s’étaient toilettées comme pour un dimanche.
Marianne dépose le cadre, le quitte des yeux. Tournant le visage face au miroir, elle décide de donner un dernier coup de brosse lent et appuyé, comme pour s’offrir par l’intermédiaire de l’objet, une ca-resse de sa mère. Elle ferme les yeux pour retrouver Batavia, les odeurs, les sensations, la quiétude de ces temps si doux. Elle y re-tourne.
Septembre 1934, il y a exactement quatre-vingts ans. Marianne se revoit sous la pergola, debout près d’une porte-fenêtre. À sa gauche, * Mèreprend le thé en présence de la voisine,mevrouwVan den Heu-vel, une femme au regard dur et aux dents de lapin qu’elle peine à dissimuler derrière un sourire de circonstance. Un jeune Javanais à la moustache naissante, vêtu d’un costume blanc cintré au col droit fermé à ras du cou, présente un plateau de friandises. Marianne a douze ans. Elle est la cinquième d’une fratrie de six enfants. Ses deux frères et deux sœurs aînés sont mariés ou terminent leur ado-lescence. Elle a longtemps été la petite dernière, ce qui lui a valu d’être davantage choyée que ses ainés. L’arrivée en août du petit frère Hein a fait d’elle une grande. Le début de la puberté a contri-bué à ce qu’elle laisse de côté ses jeux d’enfant et qu’elle passe à des occupations plus dignes de la jeune femme de bonne famille qu’elle est en passe de devenir. Elle prend soin de son petit frère comme une petite mère, avec beaucoup d’affection. Autant dire qu’avec une telle différence d’âge, petit Hein avait surpris toute la famille.Mère avait dit qu’il était un miracle, la preuve vivante que le Bon Dieu existe. Elle n’aurait jamais dû penser cela. Petit Hein dort dans son couffin, les joues rougies par la chaleur et le sommeil. Il porte
* Madame
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