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Intimes dissemblances

De
124 pages
Marianne (nonante-deux ans) décide de régler les dernières tracasseries qui l'empêcheraient de partir en paix. Hélène (sa fille) deviendra bientôt grand-mère par son fils Vincent. Juliette, la fille d'Hélène, cherche à tomber enceinte depuis cinq ans. Pour Marianne, sa petite-fille lui ressemble jusque dans des détails que Juliette est loin de supposer. Celle-ci rejette le carcan dans lequel sa mère et sa grand-mère vivent, l'une par rapport à l'autre, dans leurs ressemblances et intimes dissemblances.
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Couverture

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4e de couverture

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Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D/2016/4910/52

EAN epub : 978-2-8061-2106-6

© Academia – L’Harmattan s.a.

Grand’Place 29

B-1348 Louvain-la-Neuve

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’auteur ou de ses ayants droit.

www.editions-academia.be

Titre

 

 

 

 

 

 

Douchka van Olphen

 

 

 

 

 

 

Intimes dissemblances

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

images1

Dédicace

 

Aux femmes dont je suis issue
et qui vivent en moi.

À mes enfants.

À mon seul amour.

1

« Une équipe de chercheurs a réussi à inverser le processus de vieillissement de souris en augmentant la dose d’une molécule permettant de rajeunir les muscles des cobayes… »

La radio grince, le volume est à son maximum. Marianne coiffe ses cheveux blancs avec une brosse en argent héritée de sa mère. L’annonce à la radio l’interpelle. Son bras s’immobilise dans le creux de son cou. Lentement, elle dépose sa main et la brosse sur la table de toilette derrière laquelle elle est assise. C’est une belle pièce en acajou avec de la marqueterie aux motifs fleuris. Elle la possède depuis son mariage avec François, en 1943. Les yeux bleus de Marianne rencontrent ceux de sa mère qui la fixent à travers un cadre argenté. C’eût été son anniversaire aujourd’hui : cent dix-neuf ans en ce premier jour d’automne.

– Pour nous, c’est trop tard, on ne nous rendra pas notre jeunesse ! dit Marianne à haute voix à sa mère. On aurait dû faire comme Jésus : partir au ciel dans la force de l’âge.

Elle sourit. Mère, c’est ainsi qu’elle l’appelait, aurait crié au blasphème. Marianne est pourtant croyante. Avec l’âge elle l’est devenue davantage. Jamais autant que Mère. Marianne n’écoute plus les explications du journaliste qui est passé aux résultats du match de foot de la veille. Le tête-à-tête avec Mère se prolonge, sans un mot, ni pensé ni dit. Machinalement, Marianne reprend la brosse et coiffe l’autre moitié de sa chevelure. Elle regarde le miroir, ne s’y voit pas. Son esprit quitte la pièce, car le regard de sa mère l’a transportée à l’endroit où a été prise la photo : dans la maison familiale à Batavia, aujourd’hui Jakarta, la capitale de l’Indonésie. Elle entend les cris de ses frères et sœurs qui jouent dans le vaste jardin de leur demeure moderne, construite grâce aux bénéfices de la société de commerce en thé de Père. La villa, située dans un quartier cossu de Batavia, est blanche. De grandes baies vitrées modernes donnent sur des terrasses couvertes où sont disposées quelques tables pour accueillir les moments conviviaux. Il y est possible de profiter du jardin et d’admirer les bougainvilliers, tout en restant à l’abri d’un soleil trop agressif pour le teint.

Des rayons de lumière percent à travers les rideaux entre-ouverts de la fenêtre de la chambre et viennent caresser les épaules de Marianne qui revient en 2014, devant sa table de toilette. Elle se penche en avant pour observer sa coiffure. Il lui reste quelques mèches rebelles à dompter. Dans l’interstice du cadre en bois sculpté du miroir, il y a une photo en noir et blanc de François. Il la regarde avec son éternel sourire narquois, la pipe bien calée dans le coin gauche de la bouche. Vingt ans déjà qu’il est parti. Enfin, pas vraiment, puisqu’il est toujours là. Elle est la seule à le savoir. Il apparaît dans les moments les plus incongrus.

– François, te souviens-tu de la pergola ? murmure-t-elle.

C’est exactement à cet endroit que Mère s’était fait tirer le portrait par le photographe. La lumière y régnait en maîtresse. Marianne retourne à la photo de sa mère. Poursuivant le geste indolent de la brosse glissant sur la chevelure, de sa main libre, Marianne effleure la vitre du cadre argenté. Au toucher, elle sent qu’il y a de la poussière. Elle ne la voit pas, la devine. Frottant son index et son pouce, elle imagine les particules qui s’envolent.

Depuis quelques années, la vue de Marianne se dérobe. Des taches noires masquent les détails, parfois même une partie entière de son horizon. Il n’y a pas de remède à son mal. C’est un processus lent et inguérissable qui est apparu il y a deux ans, au moment où elle entrait dans sa neuvième décennie. Marianne tourne la tête légèrement sur le côté pour voir si les mèches insoumises se sont couchées. Sa coiffure paraît plus homogène mais elle n’en est pas certaine. Elle devra se satisfaire d’une image incomplète. Elle se dit que le jour où elle ne verrait plus rien, il lui restera le souvenir des visages de ceux qui comptent.

Soudain, une angoisse s’installe dans son ventre. Il lui tord les entrailles jusqu’à faire mal. Marianne a peur, car une brume épaisse s’installe petit à petit dans son cerveau, troublant son esprit. Depuis un accident vasculaire qui a eu peu de conséquences sur ses capacités physiques et mentales générales, la mémoire à court terme de Marianne est capricieuse. Le moyen terme est instable : cela dépend de l’évènement. Pour le long terme, il semblerait qu’il n’y ait pas de danger. Le docteur Martin le lui a assuré à maintes reprises.

Marianne décroche le regard du miroir, rapproche le portrait de sa mère à hauteur de son nez. Elle veut revoir les traits de ce visage qu’elle connaît par cœur puisqu’ils se retrouvent dans le sien : de grands yeux bleus, un menton court, légèrement en retrait, un petit nez en forme de bouchon. Malgré les années et la photo en noir et blanc, on devine sans difficulté qu’il faisait chaud le jour où le photographe était venu. Elle se souvient des poses en famille, du bras de Père autour de sa taille, puis des séances individuelles où il fallait lever le menton haut et ne pas bouger. Mère et ses sœurs s’étaient toilettées comme pour un dimanche.

Marianne dépose le cadre, le quitte des yeux. Tournant le visage face au miroir, elle décide de donner un dernier coup de brosse lent et appuyé, comme pour s’offrir par l’intermédiaire de l’objet, une caresse de sa mère. Elle ferme les yeux pour retrouver Batavia, les odeurs, les sensations, la quiétude de ces temps si doux. Elle y retourne.

Septembre 1934, il y a exactement quatre-vingts ans. Marianne se revoit sous la pergola, debout près d’une porte-fenêtre. À sa gauche, Mère prend le thé en présence de la voisine, mevrouw* Van den Heuvel, une femme au regard dur et aux dents de lapin qu’elle peine à dissimuler derrière un sourire de circonstance. Un jeune Javanais à la moustache naissante, vêtu d’un costume blanc cintré au col droit fermé à ras du cou, présente un plateau de friandises. Marianne a douze ans. Elle est la cinquième d’une fratrie de six enfants. Ses deux frères et deux sœurs aînés sont mariés ou terminent leur adolescence. Elle a longtemps été la petite dernière, ce qui lui a valu d’être davantage choyée que ses ainés. L’arrivée en août du petit frère Hein a fait d’elle une grande. Le début de la puberté a contribué à ce qu’elle laisse de côté ses jeux d’enfant et qu’elle passe à des occupations plus dignes de la jeune femme de bonne famille qu’elle est en passe de devenir. Elle prend soin de son petit frère comme une petite mère, avec beaucoup d’affection. Autant dire qu’avec une telle différence d’âge, petit Hein avait surpris toute la famille. Mère avait dit qu’il était un miracle, la preuve vivante que le Bon Dieu existe. Elle n’aurait jamais dû penser cela. Petit Hein dort dans son couffin, les joues rougies par la chaleur et le sommeil. Il porte comme seul vêtement un léger linge en coton blanc brodé par sa grand-mère. Il est beau, dort profondément. Marianne l’embrasse pour la cinquantième fois de la journée.

Une forte douleur dans la poitrine empêche Marianne de respirer librement et la ramène au présent. Elle tente encore de se coiffer mais abandonne. La pergola à Batavia s’est évanouie dans les circonvolutions invisibles du temps. La chambre de l’appartement apparaît cruellement réelle. Marianne voit les murs se refermer sur elle. Le papier peint à fleurs roses s’assombrit. Dehors, le soleil est caché par des nuages poussés par un vent nerveux. Marianne tousse pour tenter de se libérer de son angoisse. Encore un coup de poignard : la douleur est intense, elle la sent jusque dans le bras gauche. Sa nuque est tendue, elle a mal à la tête. La brosse à cheveux tombe sur la moquette. Cela fait un petit bruit sourd, sans relief. Marianne tente d’empêcher les larmes de s’échapper de ses yeux, mais la pression est trop forte : elles coulent rapidement le long de ses joues, comme si sa peau était devenue lisse. Marianne se ressaisit, renifle et chasse les coulées de chagrin de la paume de la main. Le mal finit par s’estomper et laisse place à la colère. Du poing, Marianne frappe le bord de la table, faisant sauter deux fioles en cristal.

– Nee, ach mijn lieve Hein* ! crie-t-elle dans sa tête, essayant de toutes ses forces de chasser de son esprit le 10 mai 1935.

Ce jour-là, Marianne s’était portée volontaire pour veiller sur son frère. Il était couché dans son couffin, bien à l’abri dans un coin de la terrasse couverte, pas loin de l’endroit où avait été prise la photo de Mère. Lorsque Hein s’était endormi, Marianne était partie jouer sur la pelouse, à quelques mètres de lui. Pendant qu’elle s’essayait à de nouvelles figures de danse, son petit frère, soigneusement bordé par sa sœur sous un drap en coton blanc, partait dans un sommeil éternel.

Dans les méandres du passé de Marianne, il y a de la souffrance solitaire, impossible à partager. Elle a longtemps occulté les blessures de son enfance, faisant fi de leur effet sur le présent. Aujourd’hui, ces évènements d’un autre temps réapparaissent à la surface sans qu’elle ne les sollicite. La mort de Hein revient la hanter comme une ombre mobile et insaisissable. À chaque apparition, elle lui rappelle son tragique échec, son impardonnable culpabilité.

Marianne a longtemps revendiqué sa préférence pour le présent, au point où ses enfants lui reprochaient qu’elle leur refusait une part de l’histoire familiale à laquelle ils avaient droit. Malgré ces remontrances, Marianne tenait bon, convaincue elle-même que le présent était son élixir de jouvence et le passé un poison vieillissant. Mais c’était avant : avant son accident vasculaire, avant qu’elle ne sorte plus de chez elle et que le présent ne cesse de la divertir. Le pouvoir d’attraction du passé est devenu trop grand. Voyager dans sa mémoire lui procure une distraction, un sentiment de bien-être, parfois même une chaleur et une douceur inégalables. Sauf lorsqu’au tournant d’un souvenir, un évènement cruel l’attrape à la gorge comme le ferait un lion sur sa proie. Marianne soupire, regarde autour d’elle. François est là. Il l’observe.

– À quoi me sers-tu, si tu ne peux pas me serrer dans les bras ! grogne-t-elle à haute voix.

– À qui parlez-vous ? M’avez-vous appelée ?

La voix de l’autre côté de la porte de la chambre est celle de Patricia, l’aide à domicile qui vient chaque matin. Infirmière de formation, elle s’est mise à son compte depuis quelques années et travaille avec des personnes âgées. La cinquantaine bien entamée, elle est petite, de corpulence forte, peau mate, cheveux bruns et grands yeux verts. Patricia a un physique avenant, tout en cohérence avec sa nature empathique. Marianne lui reproche son manque de grâce. Chaque matin, Patricia l’aide à entrer dans son bain et à en sortir, lui tend son peignoir, l’accompagne jusqu’à la table de toilette. Puis elle lui prépare le petit déjeuner et ses médicaments. Elle part en fin de matinée. Patricia vient chez Marianne depuis l’accident vasculaire. Elle lui évite la maison de repos, ce que de tout temps, elle a refusé.

– Tout va bien, Patricia, répond Marianne sur un ton légèrement irrité.

Cela ne suffit pas pour rassurer l’infirmière, qui rentre dans la pièce.

L’émoi se lit sur le visage de Marianne. Patricia fait mine de n’avoir rien vu. Elle ramasse la brosse restée à terre, la dépose sur la table.

– Je suis là pour vous aider, Madame, il ne faut pas vous en priver. Venez, il faut vous dépêcher, votre petite-fille…

– Je sais que Juliette arrive, donnez-moi mon chemisier bleu ! ordonne Marianne.

Patricia prend le vêtement, lui propose un bras pour l’aider à se lever. S’appuyant lourdement sur ses deux mains posées sur la table de toilette, Marianne se redresse. Les fioles en cristal tremblent sous la force du geste. Marianne se tient debout devant Patricia et se sent mieux. La rancœur qu’elle avait ressentie vis-à-vis d’elle, à cause de son intrusion dans un moment de faiblesse, s’estompe. Elle a repris le contrôle de la situation. Elle esquisse un sourire.

– C’est une gentille fille tout de même, pense-t-elle, évitant le regard de Patricia.

Patricia présente le chemisier ouvert dans le dos de Marianne, qui plonge ses bras dans les manches. Elle tient à fermer seule les boutons. Ses doigts n’obéissent pas comme elle le souhaiterait. Les articulations bosselées d’arthrite ont transformé ses mains en araignées maladroites. Depuis le temps qu’elle en souffre, elle a trouvé mille astuces pour les dompter. Jadis, elle avait de longs doigts de pianiste et François n’avait de cesse de les parer des plus beaux bijoux.

– Je vous prépare un café ? demande Patricia.

– Vous dites ? Je ne vous entends pas !

Le son d’une guitare électrique et d’un batteur déchaîné entrave toute conversation. Haussant la voix, Patricia propose d’éteindre la radio. Marianne acquiesce d’un geste de la main. Après avoir poussé un soupir de soulagement, Patricia interroge sa patiente.

– Pourquoi avez-vous changé la fréquence ? Je vous en avais trouvé une avec de la musique classique.

– Ce n’est pas parce que je suis vieille que j’aime uniquement la musique classique, Mademoiselle !

Patricia serre les mâchoires. Depuis le temps qu’elle travaille pour Madame Audeval-van Heel, elle ne l’a jamais entendue écouter autre chose. Et cette manie de l’appeler Mademoiselle, c’est insupportable !

– C’est comme vous voulez, répond Patricia, quittant la chambre.

Prise par une envie de prouver qu’elle a changé de station radio pour une raison bien précise, Marianne crie, espérant être entendue jusqu’au bout du couloir :

– Ces gens de la chaîne classique manquent d’originalité et les commentaires y sont assez pauvres !

En guise de réponse, Marianne entend les talons de Patricia qui claquent sur le carrelage alors qu’elle entre dans la cuisine, toute proche.

– À quoi bon, elle n’y connaît rien. Ce n’est pas comme toi, n’est-ce pas mon chéri, murmure-t-elle, s’approchant de la photo de son fils Paul.

Le cadre est accroché au mur à côté de sa table de toilette. Il penche vers la gauche. Marianne ne le voit pas. Elle ne voit que le visage aux traits fins et méditerranéens, le regard franc et assuré de son fils tenant un violoncelle contre son torse. Elle l’observe avec amour, se dit que c’est un cadeau pour une maman d’avoir un fils musicien. La musique baroque, c’est son monde : il est violoncelliste et chanteur ténor dans une chorale à Bruxelles.

Ce qui le fait vivre, c’est son métier de professeur de musique. Il avait d’abord appris le piano, l’instrument de prédilection de Marianne. Il avait fallu qu’il s’en affranchisse : d’abord avec le violoncelle, puis le chant. Marianne est déçue qu’il soit professeur de musique. Elle pense qu’il aurait pu être soliste, avoir une carrière internationale. Au lieu de cela, il apprend son art à de jeunes talents.

Marianne se retourne et regarde l’heure sur le radioréveil. Les lettres rouges affichent : 9h30. Juliette arrive dans une heure et demie. Marianne ressent la sensation étrange de trouver le temps à la fois long et court. Elle a hâte de voir sa petite fille. Les étapes à franchir d’ici-là sont nombreuses. Elle doit terminer de s’habiller, se maquiller, manger, ranger, prendre congé de Patricia, vérifier son agenda : il faudra rester concentrée pour ne rien oublier. Marianne s’assied sur le lit pour mettre son pantalon. C’est le vêtement qu’elle préfère. Elle a une aversion pour les jupes droites que portent beaucoup de femmes de son âge. Elle trouve qu’il n’y a rien de plus impersonnel. Comme si le pantalon n’était réservé qu’aux jeunes femmes ! Sportive, Marianne a joué au tennis jusqu’à quatre-vingt-cinq ans. Comme Juliette, qui lui ressemble tant. C’est en tout cas l’opinion de Marianne, et cela vaut uniquement pour le caractère. Physiquement, Juliette a tout d’Hélène. Elle est aussi brune et petite que sa mère. Heureusement que François avait les traits plutôt méditerranéens. Sinon on aurait pu se poser de sérieuses questions. D’un tiroir de sa table de toilette, Marianne sort une broche dorée en forme de raquette de tennis et la met dans la poche de son chemisier. Elle sourit :

– Cela plaira à ma Juliette.


*  Madame

*  Non, oh mon gentil Hein

2

Le torse de Mehdi est perlé de sueur. Il se colle à la poitrine de Juliette, enfouit son visage dans sa nuque. Elle sent le souffle lourd de son amant contre son oreille et respire l’odeur sucrée-salée qui émane de lui. Les mains de Mehdi agrippent le creux de ses reins. Juliette se laisse bercer doucement, leurs corps entremêlés ne font qu’un. Juliette se remémore l’instant où elle a joui. Il y a quelques secondes, Mehdi l’a rejointe au sommet du plaisir. Elle s’étonne de ce moment où la puissance de sa féminité s’est révélée, comme si c’était la première fois. Elle se demande pourquoi elle est systématiquement frappée d’amnésie lorsque le quotidien reprend.

Pourquoi oublie-t-elle la femme flamboyante qui se terre au fond de son corps ? Pourtant, quand la jouissance ouvre la porte de sa prison charnelle, cette femme supplie qu’on la libère et qu’on ne l’oublie pas. Après l’amour, Juliette a souvent envie de pleurer. Est-ce le deuil de ce moment de gloire qui tombe dans l’oubli ou est-ce le fait que cet acte d’amour lui rappelle à chaque fois que cela fait bientôt cinq ans qu’elle essaye d’avoir un enfant ?

D’un mouvement de hanche, Juliette fait basculer Mehdi qui s’allonge sur le dos. Conquérante, elle s’assied sur lui.

– Nous revoici à la case départ ! dit-elle d’un air moqueur.

La pirouette l’aide à chasser la mélancolie. Mehdi fait une mine boudeuse. Tout en dévorant sa femme des yeux, avec la paume de la main, il pousse sur son bas-ventre.

– Tu as rendez-vous avec ta grand-mère, dépêche-toi.

Juliette se laisse glisser sur le côté. Allongée sur le dos, elle s’amuse à regarder ses pieds qui arrivent à hauteur des genoux de Mehdi. Il est grand ou plutôt, elle est petite. À seize ans, elle avait vécu le passage du « mètre soixante » comme une victoire. Elle avait cru ne jamais les atteindre : ses camarades ne cessant de grandir, elle avait eu le sentiment de rester figée dans une taille d’enfant. Elle avait eu ses règles bien avant tout le monde. Elle en avait été choquée. Hélène, sa mère, l’avait rapidement rassurée, expliquant qu’il lui était arrivé la même chose : ce n’était pas si rare d’avoir ses règles à dix ans.

Le sang, la douleur, les transformations corporelles, les moqueries des copains de classe qui frappaient sa poitrine pour « voir ce que ça fait », elle avait détesté tout, absolument tout, de ce premier assaut de la féminité. Elle avait réagi en rebelle, défiant la loi de la nature qu’elle n’avait pas choisie en continuant à grimper dans les arbres malgré la serviette hygiénique qui finissait inexorablement coincée dans la raie des fesses.

L’air ambiant est humide et chaud, Juliette respire profondément. Une fragrance acidulée émane de son corps. Désormais, plus rien de sa féminité ne la dérange. Aimée de l’homme qu’elle a choisi, elle est parvenue à apprécier ses courbes et à sublimer ses atouts : la poitrine généreuse, les épaules élégantes, la longue chevelure brune et bouclée et la fine taille. Alors qu’à trente ans, elle est prête comme jamais à accueillir la vie en elle, qu’elle a définitivement relégué au passé ses tourments de l’adolescence, pourquoi la femme qu’elle est devenue ne parvient-elle toujours pas à devenir mère ?

– Ma beauté, tu dois y aller, insiste Mehdi.

Juliette se lève sans dire un mot. Avant de disparaître derrière la porte de la chambre, elle jette un regard sur son mari, sourit. Il n’a pas bougé : allongé sur le dos, les bras repliés derrière la nuque, les jambes légèrement écartées. Les rayons du soleil percent à travers les rideaux entrouverts, caressent sa verge qui se repose après l’effort : le tableau est très réussi.

– N’oublie pas notre rendez-vous chez le gynéco à treize heures, lui lance-t-elle avant de disparaître.

***

La route est longue jusque sa grand-mère : quarante-cinq kilomètres depuis Perwez, la petite ville de campagne où elle s’est installée avec Mehdi, il y a cinq ans. Elle prend le train pour aller au travail à Bruxelles. C’est rapide et écologique. Pour aller chez sa grand-mère, c’est plus compliqué : il n’y a pas de gare à proximité du quartier d’Uccle où elle réside. Il lui faudrait prendre un tram, puis un bus. La capitale a des progrès à faire en matière de transports en commun. Il y a des limites aux efforts que Juliette accepte de faire par amour pour sa grand-mère et pour l’environnement.

Juliette se demande de quoi elle parlera avec sa grand-mère. Pas de son travail d’assistante sociale : Marianne n’y comprendra rien. Parler de Mehdi ou de leurs projets parentaux ? C’est délicat. Juliette se dit qu’il lui faut trouver un sujet neutre, distrayant. Bonne-maman aime être entretenue dans ses illusions et à son âge, mieux vaut la préserver et veiller à ce qu’elle passe du bon temps. Pourtant, il y a des jours où Juliette aimerait lui dire ses tourments et ses doutes. Comme lorsqu’elle était petite. Bonne-maman la choyait comme le plus beau de ses bijoux. Depuis quelques années, les rôles se sont inversés.