Iris Chevalier et les secrets du Jardin

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Iris Chevalier a douze ans et bien que ses parents l’appellent “Princesse”, elle ne se sent pas complètement intégrée dans sa famille. Un jour, lors d’un pique-nique familial au bord du canal de “Nantabrest”, prise de colère, elle jette le collier de sa mère dans l’eau. Peu de temps après, son père disparaît mystérieusement. Sa mère, abattue et n’en pouvant plus de l’impudence de sa fille, l’envoie vivre à Paris chez son oncle, Aton. Cet homme immense et énigmatique ne parle que par télépathie. Au collège Léonard de Vinci, un établissement pour les “êtres précoces et particuliers”, elle apprendra ce qu’est l’amitié, le courage et l’espoir à coups de multiples secrets qu’elle devra percer à jour avec ses nouveaux amis, Lucas et Angèle. Mais, va-t-elle résoudre l’énigme qui l’obsède par-dessus tout : où se trouve son père ?
Ce roman est le premier tome de la trilogie Iris Chevalier.
Publié le : jeudi 8 octobre 2015
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026202943
Nombre de pages : non-communiqué
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Florence Cabre

Iris Chevalier et les

secrets du Jardin

 


 

© Florence Cabre, 2015

ISBN numérique : 979-10-262-0294-3

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

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1
LEncarante

J’ai douze ans. On m’appelle Princesse. Bien sûr, je ne m’appelle pas Princesse. C’est ma mère qui me surnomme ainsi. En réalité, je porte le nom d’Iris, hommage à une certaine déesse grecque dont le métier était : messagère des dieux… un genre de postière avec des ailes, si vous préférez. Ce qui a décidé mes parents à m’appeler ainsi, c’est surtout que cette déesse, selon la légende historique, porte une écharpe multicolore et magnifique ; et ce châle, c’est l’arc-en-ciel ! En fait, quand on voit un arc-en-ciel, ça veut dire qu’Iris est en train de voler de maison de dieu en palais de déesse pour distribuer du courrier. Elle ne doit pas avoir énormément de travail chez moi, parce que je ne vois pas beaucoup d’arcs-en-ciel à Savigny-sur-Orge. Mon nom entier est Iris Chevalier. J’adore mon nom. Chevalier, ça fait château ; ça fait guerrier ; ça fait grande aventurière.

J’ai les yeux verts démerdusude comme le disait Papa. Il aimait à ajouter que c’est très rare. Effectivement, je n’ai pas beaucoup vu de personnes avec des yeux de cette couleur. J’ai des cheveux très foncés, et dans la famille, il n’y a que moi qui les aie bruns. Mon père, ma mère ainsi que ma sœur et mon frère sont blonds comme les blés. Du coup, je me sens exclue et je suis certaine d’avoir été adoptée. Papa disait que j’ai la tignasse de ma grande-tante Marie, mais je sais qu’il essayait de me réconforter. Parce que la grande-tante Marie, je ne l’ai jamais vue, et puis, d’abord, elle vit au Zétazuni. C’est aux USA ! On dit “U-S-A” en prononçant chaque lettre et non “USA” en un seul mot comme on pourrait le penser. Moi, quand je serai grande, j’irai vivre là-bas. Ce pays est rempli de jolies filles et de beaux garçons. Ils habitent tous dans des immeubles de type gratte-ciel et ils font des métiers terribles comme avocat-de-la-défense et procureur-général-de-New-York ou encore médecin-en-chef-de-l’hôpital-général. J’ai vu un film à la télé dans lequel une fille aux gros nénés était journaliste professionnelle dans la mode. Elle était toujours super bien sapée avec des vêtements ultra-chics, et son travail consistait à écrire des articles à propos de jupes à la mode et à rencontrer des artistes connus comme Justin Tieber ou Frihanna. Bien sûr, là-bas on n’est pas à l’abri de la pauvreté et aussi des tueurs en série qui font un carnage, surtout dans les tas de Floride. Mais je vous reparlerai du Zétazuni plus tard.

 

Tous les étés, nous allons passer un mois avec les cousins en Bretagne chez Tatie Paulette et Tonton Gillou. Chez eux, c’est formidable. Ils habitent une grande maison à l’entrée du port dans un petit village au bord de la mer, qui s’appelle Le Croisic. On fait du vélo sur la côte sauvage et l’on va ramasser des salicornes dans les marais salants. Par contre, la mer c’est un peu froid. Ma cousine Helène, quand elle était petite, croyait qu’on y avait mis des glaçons. Hélène, c’est une grande ; elle a seize ans. L’été dernier, elle ne pensait qu’aux garçons. Elle rêve sans arrêt d’un amoureux qui s’appelle Ludovic. Elle dit des choses comme : “Tu verras quand tu auras mon âge ! Toi aussi, tu auras un petit copain” et puis, en se rajoutant du brillant à lèvres : “Quand un mec t’embrasse, il n’y a rien de mieux. Ça fait des chatouilles partout.” Moi, je ne vois pas ce qu’elle peut trouver de bien à rester toute la journée dans la remise à se faire peloter par un garçon. L’été dernier, j’ai fait le guet pour que Tatie Paulette ne trouve pas Hélène en train de faire des bisous baveux à son copain boutonneux. Il faut dire que Ludovic avait tellement de boutons sur le visage qu’avec Hugo, mon cousin, on l’avait surnommé “le bourgeon”. Hélène en était folle de rage. Elle est rentrée en première en septembre et je ne sais pas si elle travaille très bien au lycée. Elle ne pense qu’à la mode, aux garçons (mais ça, je l’ai déjà dit) et à se maquiller avec des crayons noirs qui lui donnent l’air d’une staramériquène. Une fois, elle m’a fait aller chiper le rouge à lèvres de Tatie Paulette pendant la sieste pour qu’elle puisse l’essayer et se regarder dans son miroir. Elle n’est pas très sympa avec son frère Hugo qui, lui, a onze ans et est bien plus drôle, si vous voulez mon avis. Il a des taches de rousseur plein le visage et les oreilles légèrement décollées. Quand il y a le soleil derrière lui, ses oreilles deviennent rouges à cause de la transparence. Il veut toujours jouer à la guerre et rêve de pouvoir se procurer un bibi gun. C’est une espèce de pistolet avec de petites balles en plastique. Maman dit que ses parents ne devraient pas lui en acheter un parce qu’il peut se faire mal ou, pire, blesser quelqu’un. Moi, je ne suis pas d’accord avec ses propos. Ce serait bien pire si Hugo se blessait que s’il blessait un inconnu. En tout cas, j’aurais plus de peine pour lui que pour quelqu’un que je n’aurais jamais vu. De toute façon, Hugo n’aura pas de bibi gun parce qu’il n’est pas assez grand “pour faire la part du bien et du mal”, a dit Tatie Paulette.

L’été dernier, quand on a fait le pique-nique au bord du canal de Nantabrest, il s’est passé un événement de taille qu’il faut que je vous raconte avant toute chose. Les bords du canal de Nantabrest sont un endroit bucolique et reposant où mes parents, Tonton Gillou (qui est le frère de Papa) et Tatie Paulette aimaient nous emmener (les enfants) pendant les vacances d’été. On peut y faire de la bicyclette, cueillir des fleurs, se promener ou encore aller voir les écluses ; les écluses, c’est tout un système très compliqué avec des bassins qui se remplissent et qui se vident. On peut voir des ponts qui s’ouvrent en grand pour laisser passer des files de bateaux de toute taille. L’eau est noire ; et ça, c’est assez angoissant, parce que l’eau, on ne sait jamais ce qu’il y a en dessous. Moi, personnellement, je trouve qu’ils devraient repeindre le fond du canal de Nantabrest en turquoise, comme les piscines de Monaco que j’ai vues dans le reportage sur les “Grands palaces de ce monde”. Ce serait plus rassurant et plus beau à regarder.

 

Maman et Tatie Paulette avaient installé une nappe à fleurs, vieille comme Hérode, sur un bout d’herbe assez grand pour toute la famille. Tonton Gillou et Papa buvaient de grosses bières en cannette. Ils se tenaient debout non loin de nous, admirant l’eau sombre du canal. Ils devaient discuter, comme à leur habitude, de tous leurs problèmes de boulot, qui ne concernent pas les enfants de notre âge. Maman a sorti du panier un grand bol de salade niçoise, le pain aux noix, les deux fromages pour le prix d’un ainsi que les bouteilles de vin et de jus de raisin – car c’est le préféré de mon cousin Hugo.

Tatie Paulette essayait de rassembler la famille :

– Allez, tout le monde, à table !

– À table, à table, c’est vite dit !

Ça, c’est Tonton Gillou qui a dit ça ! C’est le seul qui n’apprécie pas du tout les pique-niques parce qu’on est mal assis et qu’il déteste manger debout. Il faut dire que Tonton Gillou, c’est un bon vivant. Il aime les immenses tablées avec des déjeuners qui n’en finissent pas. Il est grand, avec des cheveux blonds, un peu longs pour un garçon. Il a les yeux comme ceux de Papa, noisette et bondés de cils autour. Il a un tatouage sensas sur son bras. Il s’agit d’une ancre avec un ruban autour. Une femme avec de gros lolos se pavane dessus. Il aime sculpter des objets. Quelquefois, il en fabrique pour des anniversaires ou des Noëls. Par exemple, il a offert à Papa un briquet en acier brossé qu’il a gravé lui-même. On peut y voir les initiales “JPC” comme “Jean-Pierre Chevalier”, car c’est le nom de mon père. Il y a aussi les mots : “À mon frère chéri”. Même si Papa ne fumait plus depuis des siècles, il ne s’en séparait jamais ! Tonton Gillou adore faire la fête et Tatie Paulette n’aime pas trop certains de ses copains qui, si vous voulez son avis, sont de mauvaises fréquentations. En vrai, il s’appelle Gilles. C’est lui qui me faisait faire l’avion en m’envoyant haut dans le ciel avec ses bras musclés quand j’étais petite.

 

– Princesse, va chercher Hugo ! HUUGOOO ! Mais où il est encore, celui-là ? a demandé Maman.

– Attends, j’aide Tristan !... ai-je répondu en rajoutant une pièce rouge au puzzle en bois de mon frère.

– Bon, Iris, tu te dépêches ! Arrête d’embêter ton petit frère… Je t’ai dit d’aller chercher Hugo... et elle est partie où, Hélène ? s’est énervée Maman.

– Mais je n’en sais rien, moi, où elle est ! Tu ne peux pas demander à Maguy d’y aller ?

– Non mais dis donc... Tu ne me parles pas comme ça !

– Eh ben, j’ai pas envie d’y aller ! ai-je rétorqué, fulminant.

– Iris…, je t’ai dit d’y aller, alors tu y vas et c’est tout ! Regarde ta sœur, elle fait ce qu’on lui demande, elle !

– Ben, c’est ce que je dis : t’as qu’à lui demander, à la parfaite petite chérie !

– Ouh là là, tu vas t’en prendre une, toi ! a vociféré Maman en brandissant sa main comme une karatéka hystérique.

Alors là, ç’a été la goutte d’eau qui a fait déborder la vase. Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai poussé mon petit frère Tristan en piquant une gueulante et ai shooté dans la bouteille d’eau qui n’avait rien à faire là. Je me suis mise à courir comme une dératée en hurlant :

– Ah ben oui, ça ne m’étonne pas que tu veuilles me taper ! Vous n’avez jamais voulu de moi, toi et Papa !

J’ai crié que, si ça se trouvait, j’avais été adoptée et que je n’étais même pas sûre qu’ils m’aient voulue et que, sans doute, on les avait forcés à me prendre dans leur maison. J’étais folle de rage. Je me suis arrêtée et ai arraché le collier que Maman m’avait donné, soi-disant qu’il venait de sa famille et qu’il me revenait de droit. Je l’ai balancé dans le canal en braillant :

– Eh ben, tiens ! J’en veux plus, du collier de tes fichus parents. Je veux retrouver ma vraie famille !

Le collier s’est enfoncé dans l’eau noire. J’ai cru voir un arc-en-ciel s’en détacher. Il y a eu comme un petit sifflement en même temps. C’était un mélange de chants d’oiseaux et de sonnerie de téléphone couplés au gazouillis de l’eau.

Ma colère s’est arrêtée net et j’ai fini par me taper la crise de larmes que je n’avais pas eue depuis que j’avais huit ans quand mon cousin Hugo m’avait attachée à un arbre et qu’il m’avait fait croire que des fourmis géantes viendraient me manger toute crue. Mon cousin Hugo, je ne sais pas quel numéro il porte, mais je suis sûre que ça doit être au moins au-dessus d’un million sept cent mille… En tout cas, comme dit Tatie Paulette : “C’est un sacré numéro !”

 

Après cet épisode dramatique, mes parents étaient tellement retournés par la situation que j’en ai entendu parler pendant des semaines entières. Au début, Maman m’a reproché d’avoir jeté son collier dans le canal. Je culpabilisais à mort d’avoir rendu Maman aussi malheureuse. Et puis, au bout de deux semaines, leur tactique a changé. Maman s’est mise à me lancer des phrases cousues de fil blanc :

– Tu sais, tes cheveux sont noirs, mais moi aussi, quand j’avais ton âge, ils étaient foncés.

Et puis :

– Oh là là, quand tu étais dans mon ventre, qu’est-ce que j’avais faim !

Ou bien encore :

– Aton a exactement les mêmes yeux que toi.

(Aton est le frère de Maman, que je n’ai jamais vu parce qu’il est un peu coucou.)Finalement, j’ai étouffé l’affaire car tous les enfants Chevalier savent que, quand les parents nous sentent perdus, ils nous envoient direct chez le spychologue. Comme chacun sait, le spychologue, ce n’est pas marrant. C’est mon cousin Hugo qui me l’a dit parce que Tatie Paulette l’y a amené quand il était petit, car il pleurait tous les jours pour aller à l’école. Hugo m’a dit que le spychologue n’avait pas arrêté de le questionner et de le faire dessiner. Je ne sais pas si ça marche vraiment. Tout ce que je sais, c’est qu’au bout de plusieurs séances, Hugo a préféré arrêter de pleurer avant d’aller à l’école, comme ça, il n’avait plus à aller voir le spychologue inquisiteur.

Donc, finalement, j’ai arrêté de dire que j’avais été adoptée, mais je n’en pense pas moins, et je m’en fiche comme de l’Encarante.

 

Je ne suis pas très grande, mais vous me direz : “C’est normal, tu n’as que douze ans !” En réalité, je viens de les avoir. C’est pas mal, douze ans. Pour les âges, j’ai une théorie : tout ce qui est avant sept ans, on ne s’en souvient pas tellement. Je n’ai pas aimé avoir sept ans parce que tout le monde me disait que j’avais atteint l’âge de raison, mais en fait, j’avais autant raison qu’avant ; c’est-à-dire : pas tellement. À neuf ans, les adultes m’ont annoncé que j’étais grande, maintenant, mais souvent, j’étais encore trop petite. C’est quand ça les arrange, en fait. L’âge de neuf ans, ce n’est pas bien parce qu’on n’arrête pas d’attendre d’avoir dix ans. À dix ans, on est déçu parce qu’on croit qu’il va se passer quelque chose de formidable à cause du passage au nombre à deux chiffres, mais à vrai dire : rien ! Et à onze ans, je ne sais pas parce que c’est l’année où l’on a perdu Papa. Et quand on perd son père… eh bien, on n’est plus sûr de rien.

 

On est le vingt avril et j’ai eu douze ans il y a deux jours. J’ai demandé à Maman un bel anniversaire, histoire de marquer le coup. Je n’avais pas besoin de château gonflable comme à l’anniversaire de ma copine Carla ou d’un clown spécialisé dans les fêtes et anniversaires en tout genre comme chez Marine. Je voulais un gâteau au chocolat Cruela trop bon avec des fraises Pataga sur le dessus, et inviter mes copines Carla, Daphné, Aminata, Marine et Estelle. Je voulais qu’on s’amuse jusqu’à plus soif dans la maison et qu’on se gave de jus de pomme et de Cako Cola. Maman m’a répondu : “D’accord”, mais j’attends toujours. Elle m’a expliqué que, comme elle était seule maintenant, et à cause de ma petite sœur qu’il fallait aller chercher à la danse classique et de mon petit frère, et tout, et tout, bon… ce n’était pas possible. J’ai quand même eu droit à un éclair au chocolat sous une bougie au moment du dessert, le soir. J’ai fait comme si c’était bien et je n’ai même pas pleuré. Maman m’a offert des boucles d’oreilles : deux petites perles grises qui s’attachent, tout simplement. C’était mon premier cadeau d’adulte. Ça m’a fait quelque chose, comme une petite chaleur qui s’est répandue dans ma gorge.

Tout de même, les douze ans de quelqu’un, elle aurait pu faire mieux question gâteau !…

Pour moi, le mec le plus chanceux que je connaisse au niveau des anniversaires, c’est Jésus. T’imagines : le jour de ton anniversaire et la planète entière achète un sapin, le décore avec des boules et des guirlandes, va à la messe et mange des gâteaux en ouvrant des cadeaux. Sauf les pauvres petits Africains qui meurent facilement de maladies très graves et très douloureuses, et je ne suis même pas sûre qu’ils connaissent la légende de Jésus. Ma copine Aminata vient précisément d’Afrique, mais elle, elle n’a pas connu ce pays, car, comme lui dit son père : “Ton pays, c’est la France.” Toujours est-il qu’Aminata connaît Jésus par mon intermédiaire. Sa religion à elle, c’est le musulmanisme. Dans sa famille, c’est un dieu du nom d’Allah qui est aux cieux. Apparemment, il est bien aussi. Tout ce qu’il veut, c’est le bonheur des peuples. Si j’ai bien compris, il y a une chose qu’Allah a en commun avec Dieu (qui est aussi Jésus et le Saint-Esprit), c’est que, précisément, ce sont des dieux tous les deux. Je ne sais pas comment ils se partagent les gens, mais ils ont l’air de s’entendre là-dessus. En plus, je crois bien qu’il y a d’autres dieux pour lesquels je ne suis pas trop au courant. Le grand-père de Sarah à l’école lui a parlé d’un qui s’appelle Yahvé. Plus tous les autres dieux grecs qui, comme chacun sait, ne contrôlent plus les gens maintenant, mais uniquement les événements climatiques. Il faudra que je vous reparle de cette histoire de dieux, parce que j’ai encore plein de choses à dire sur ce sujet.

Papa nous a quittés il y a plus de six mois, et ça aussi je m’en fiche comme de l’Encarante.

 

Quand j’ai compris que Papa ne reviendrait pas, j’ai bien cru que j’allais m’ouvrir en deux au niveau du cœur tellement ça m’a fait mal. C’est très douloureux, ce genre de chose. Bien sûr, ça fait moins mal que quand on est à l’article de la mort dans un hôpital avec le cancer généralisé, ou quand on a tellement faim comme les pauvres petits enfants d’Afrique et meurent tous les jours de dix antries ou de six das. Maman m’affirme que je vais bientôt recevoir une carte postale de Papa, mais ça fait longtemps qu’elle me dit ça ! Il aurait pu nous appeler ou nous envoyer des messages, mais rien… pas un mot.

C’est arrivé comme ça : c’était un dimanche. Je rentrais de la boulangerie avec ma petite sœur Marguerite. Marguerite a six ans et est jolie comme un cœur. Elle est évidemment blonde avec les yeux marron comme tout un chacun dans la famille ; une fossette sur la joue droite, elle porte deux nattes pratiquement tous les jours. Elle a un long cou et fait de la danse classique, mais, ça vous le savez déjà. Nous avions acheté une baguette et nos traditionnels pains au chocolat du week-end. Arrivées au portail de la maison familiale, nous avons trouvé Maman, assise sur les marches du perron, tenant dans ses bras Tristan qui était en train de mâchouiller crachouiller un biscuit sec.

– Vous n’avez pas croisé Papa ? (Maman dit : “Papa” en parlant de mon père alors que c’est mon père et non le sien. Je ne sais pas pourquoi elle fait ça. Je voudrais qu’elle arrête, mais je ne sais pas comment le lui dire.)

– Non, dis-je.

– Ah ? c’est dommage, il a dit qu’il vous rencontrerait et qu’il vous emmènerait au café pour boire un chocolat chaud.

– On n’a même pas vu sa voiture ! ai-je répondu.

Nous sommes rentrés tous les quatre et avons dévoré un petit déjeuner d’enfer grâce à nos viennoiseries. Notre cuisine est une salle assez grande avec une grande table blanche en bois et des chaises dépareillées aux couleurs acides. Il y fait plus chaud que dans le reste de la maison. Une fenêtre avec de jolis carreaux de couleurs donne sur le jardinet dont Papa s’occupait. Au fond du jardin, une balançoire qui a connu la guerre se dodine doucement au bout d’une branche, au gré du vent. Ma place à moi, c’est près du frigo. De cette place, je peux apercevoir un bout de ciel, et j’aime bien ça.

 

Une heure après, Maman nous a demandé d’aller ranger nos chambres. Je partage la mienne avec Marguerite. Son côté de chambre est bien rangé, principalement grâce à Maman qui fait tout pour elle parce qu’elle est encore petite. Tout y est rose. D’ailleurs, c’est bien simple : la couleur de ma petite sœur, c’est le rose ! Elle s’habille en rose. Elle dort dans des draps roses et son bureau Patty est rose. Elle n’aime que ça. Elle est toute frêle, ma sœur. Tout le monde fait attention à elle. On dit systématiquement à Maman : “Oh ! Le petit ange” ou “C’est une véritable poupée, votre fille”. Maman est toujours très fière quand on lui dit cela. En plus, Maguy (on l’appelle comme ça de temps en temps) a une petite voix toute jolie, et quand elle parle, on dirait qu’elle fait exprès d’être si mignonne.

 

Mon côté de chambre est plutôt de toutes les couleurs. J’ai un couvre-lit rouge et violet. Mon mur est bleu ciel et mon bureau est vert d’eau. Je possède une multitude de petites vaches en porcelaine. En fait, c’est une camarade qui m’a donné l’idée de les collectionner, et depuis, à chaque anniversaire et Noël, je demande des vaches. Ma préférée est une vache d’Allemagne que Tatie Paulette m’a rapportée quand ils sont allés camper là-bas l’année dernière. Elle est noire et blanche, et a une grosse cloche en cuivre autour du cou ; la vache, pas Tatie Paulette. Elle a l’air de sourire et j’aime bien son côté campagnard. La plus rigolote me vient de ma copine Camille. Elle est sur le dos et paraît se marrer. On lui voit six petits pis qui partent dans toutes les directions. Tout ça pour vous dire qu’en tout, j’en ai quinze, de vaches, et ça prend une étagère entière au-dessus de mon lit. J’ai quelques livres, mais je n’aime pas lire, peut-être parce que je n’ai jamais rencontré de livres qui m’aient plu. Ça va, j’ai le temps d’aimer lire !

Moi, j’aime qu’on me raconte des histoires qui font peur et des fables avec des chevaliers, des sorcières ou des fantômes. Je connais une fille à l’école qui me raconte des centaines de récits de ce style. De temps en temps, à la récréation de midi, après la cantine, on s’installe dans un coin de la cour du collège et elle se met à raconter. Je ne sais pas si ce qu’elle me relate est vrai ou pas. En tout cas, il y a toujours des bagues enchantées et de vieilles sorcières au nez crochu. Elle a une tactique pour conter des histoires captivantes ; elle ne dit jamais “il était une fois” ou “il y avait un jour”. Elle commence toujours par : “J’ai une amie qui…” ou “Quand j’ai vu ma grand-mère la dernière fois…”, si bien que ça fait réel et qu’on est tout de suite transporté dans sa narration. Je me sens toujours bien quand je m’imagine dans un autre monde.

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