Iris empoisonné(e)

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Athènes était autrefois le berceau de la civilisation. Aujourd’hui, la région se nomme Tartaros et est en train de devenir, lentement mais sûrement, le tombeau de l’humanité.Le Fléau Pourpre, un virus mortel, a marqué la planète de son empreinte, les hommes dans leur chair. Le désespoir, la violence et la pauvreté sont les maîtres mots de ce nouveau monde.Au coeur de cet univers, Irisya, 16 ans, vit recluse, protégée de l’extérieur par son frère, Memphis.Jusqu’au jour où ce dernier disparaît.Irisya n’a pas le choix. Pour le sauver, pour survivre, elle va devoir affronter tous les dangers.
Publié le : mercredi 2 septembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782290086506
Nombre de pages : 640
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Présentation de l’éditeur :
Athènes était autrefois le berceau de la civilisation. Aujourd’hui, la région se nomme Tartaros et est en train de devenir, lentement mais sûrement, le tombeau de l’humanité.
Le Fléau Pourpre, un virus mortel, a marqué la planète de son empreinte, les hommes dans leur chair. Le désespoir, la violence et la pauvreté sont les maîtres mots de ce nouveau monde.
Au cœur de cet univers, Irisya, 16 ans, vit recluse, protégée de l’extérieur par son frère, Memphis.
Jusqu’au jour où ce dernier disparaît.
Irisya n’a pas le choix. Pour le sauver, pour survivre, elle va devoir affronter tous les dangers.


Couverture : Alexandra Bourdier © Éditions J’ai lu
Biographie de l’auteur :
Originaire de Suisse, Cindy Mezni est l’auteur de Nëphyr, Ex-Tenebris, également disponible aux Éditions J’ai lu, ainsi que de la tétralogie Le Dernier Espoir.

Du même auteur
aux Éditions J’ai lu

Nëphyr – Ex Tenebris

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1

Traqué


Plus je voyais le ciel s’assombrir, plus j’étais convaincue que quelque chose n’allait pas. Memphis s’assurait toujours d’être de retour à la maison avant le crépuscule. Tartaros était une ville dangereuse en pleine journée mais c’était du suicide que d’être dehors une fois la nuit tombée.

Le reflet dans la vitre de la jeune fille blonde à la peau très pâle et aux yeux verts emplis d’inquiétude trahissait la pensée que je n’avais pas voulu considérer jusqu’à maintenant. Mon frère ne serait jamais resté à l’extérieur si tard… sauf s’il lui était arrivé quelque chose.

Je me tenais toujours à mon poste d’observation lorsque des coups violents résonnèrent contre la porte de l’appartement. Je me raidis, paralysée par la terreur, craignant qu’il ne s’agisse d’Émissaires ou de Patrouilleurs venant me chercher. Si c’était eux, je n’avais aucun moyen de leur échapper.

— Ouvre, Irisya ! Vite !

La voix familière de Memphis me fit l’effet d’un électrochoc. Je fonçai dégager la lourde commode en bois que nous mettions devant l’entrée pour empêcher toute intrusion. Je déverrouillai enfin. Mon frère ouvrit presque aussitôt et pénétra à l’intérieur, me bousculant au passage, avant de refermer avec empressement. En le voyant agir, le soulagement que j’avais ressenti – comme à chacun de ses retours – fut vite remplacé par une vive inquiétude. Il était aux abois, chose que je n’avais vue qu’en de rares occasions.

— Memphis ? Qu’est-ce que… ?

— Pas maintenant, dit-il en faisant volte-face.

Je ne vis que brièvement son visage mais, malgré la faible luminosité, je distinguai du sang. Je voulus insister mais il se précipita vers la bougie que j’avais allumée pour lire et l’éteignit. L’électricité ne fonctionnait quasiment plus dans de nombreuses rues de Penia, la plus défavorisée des deux zones de Tartaros, et la plus grande également. Dans notre quartier, Penia 37, il n’y avait plus du tout de courant depuis plusieurs années déjà.

— Aide-moi !

— À quoi ? répliquai-je, perdue.

— Fais comme Mère et moi t’avons appris en cas de fuite et mets le plus de foutoir possible sur ton passage ! m’expliqua-t-il. Et vite !

Stupéfaite, je le dévisageai stupidement, bras ballants, alors qu’il commençait à ravager notre foyer, jetant objets et meubles par terre.

— Dépêche-toi !

Je sortis de ma torpeur. Je pris le grand sac à dos dans l’armoire du séjour et fourrai à l’intérieur le nécessaire pour survivre quelques jours tout en mettant autant de désordre que possible sur mon chemin.

Au bout de quelques minutes, je remarquai enfin que Memphis était à la fenêtre. À sa posture, je sus qu’il était sur le qui-vive, surveillant ce qui se passait dans notre rue. Je fus prise d’angoisse. Que pouvait-il tant redouter ?

— Tu as de l’eau ? De la nourriture ? me demanda-t-il sans se retourner lorsqu’il prit conscience que le bruit avait cessé.

— Oui.

— Alors va te cacher dans le double fond.

Les souvenirs de la pire journée de ma vie remontèrent à la surface. La dernière fois que nous étions entrés tous les deux là-dedans, nous y étions restés presque un jour, jusqu’à ce que Memphis soit certain que ceux qui étaient venus à l’appartement étaient partis pour de bon. C’était le jour où Mère avait été tuée.

Un détail me sauta aux yeux soudain.

— Et toi, qu’est-ce que…

Le reste de ma phrase s’étrangla dans ma gorge tandis que la signification de ses paroles me frappait de plein fouet : il n’allait pas venir avec moi. L’idée de perdre le seul être qu’il me restait me remplit d’horreur et de peur. Silencieux, Memphis me fixait, l’expression de son visage indéchiffrable. Il traversa l’espace qui nous séparait à grandes enjambées et me prit par la main. Il me traîna jusqu’à la porte du placard où se trouvait le double fond. Il me lâcha et l’ouvrit avant d’y pénétrer et d’ôter le panneau en bois qui dissimulait l’ouverture de notre cachette. Automatiquement, je reculai, la peur au ventre. Memphis ressortit de la penderie et me saisit à nouveau. Il tenta de me pousser à l’intérieur. Je me débattis comme jamais et essayai de m’accrocher au meuble le plus proche.

— Arrête ça ! Il faut que tu ailles là-dedans !

Je m’agrippai à ses vêtements. Je sentis contre moi le métal froid de l’arme à feu qu’il tenait dans la main mais que la pénombre m’empêchait de distinguer. Mes yeux s’écarquillèrent. Le canon était dirigé vers le sol, évidemment, mais s’il l’avait sortie, c’était que le danger qui nous menaçait était sérieux et qu’il avait choisi de l’affronter. Il risquait de ne pas en ressortir vivant…

— Viens avec moi.

— Je vais voir s’ils viennent par ici et si je les aperçois, je te rejoins.

Je ne savais pas de qui il parlait mais j’avais une certitude : s’il ne me suivait pas tout de suite, il n’en aurait jamais l’occasion.

La panique me gagna. Les événements se déroulaient exactement de la même manière que le jour de la mort de Mère. Elle aussi avait guetté le danger par la fenêtre, comme elle le faisait quotidiennement. Et le danger, elle l’avait aperçu ce matin-là. Pour sauver nos vies, elle avait donné la sienne. Elle savait que les Émissaires qui étaient venus chez nous auraient mis l’appartement sens dessus dessous jusqu’à ce qu’ils mettent la main sur quelqu’un.

Memphis comptait faire pareil pour moi, aujourd’hui.

— Viens avec moi, s’il te plaît, répétai-je, suppliante.

Mon frère ne répondit pas, ne fit pas le moindre mouvement.

— Ils croiront que tu as fui ! poursuivis-je, mon débit de paroles s’accélérant à mesure que mon désespoir grandissait. Ne fais pas ça ! Je ne veux pas te perdre aussi !

Ses yeux étaient toujours dardés sur moi mais je n’obtins aucune réaction de sa part. Je décidai d’user de mon argument de la dernière chance, le seul susceptible de le faire changer d’avis.

— Je suis perdue sans toi et tu le sais…

C’était la stricte vérité. J’avais passé des années enfermée dans notre deux-pièces pour ma sécurité. Le monde dangereux au-dehors m’était devenu totalement étranger, même si Mère et lui m’avaient raconté des tas de choses à son sujet. Je ne tiendrais pas une journée si je devais me débrouiller par moi-même.

— Fait chier…, soupira-t-il sur un ton mi-irrité, mi-vaincu.

Il alla rouvrir en grand la porte d’entrée pour ajouter une nouvelle preuve de notre prétendue fuite. Il revint vers moi et fit un geste en direction du placard.

— Entre.

J’obéis et me faufilai dans la brèche, le sac contenant nos vivres à la main, non sans avoir vérifié que mon frère me suivait bel et bien. L’espace à l’intérieur était tellement exigu et Memphis prenait tant de place avec son imposante carrure que nous nous retrouvâmes vite tassés inconfortablement l’un contre l’autre. Malgré ça, j’étais prête à passer des jours ici tant qu’il était à mes côtés, hors de danger. Il se chargea de refermer la cachette en replaçant le panneau grâce au système fait de clous et de ficelle qu’il avait mis au point avec Mère, des années auparavant. Nous nous retrouvâmes dans le noir le plus total. Il finit par s’emparer du sac que je tenais sur mes genoux et le posa sur les siens pour me soulager de son poids.

— Ça va ?

Je ne pouvais pas le voir mais je devinais son air anxieux, celui qu’il arborait quand il se faisait du souci pour moi – soit à peu près vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept.

— Oui. Toi ? chuchotai-je en retour.

— Tu es avec moi et tu ne risques plus rien. C’est tout ce dont j’ai besoin.

Je ne répondis rien et me contentai de m’emparer d’une de ses mains pour lui témoigner ma gratitude. Il serra la mienne lui aussi, après quelques instants. Je posai ma tête contre son épaule et je le sentis passer avec difficulté un bras derrière moi pour m’étreindre. Rassurée, je laissai le stress retomber.

Le temps passé à m’inquiéter en ne voyant pas revenir Memphis avait manifestement eu raison de moi car je repris conscience en ressentant une douleur lancinante dans le dos. À la raideur de mes membres, je devinai que j’avais dû dormir une heure, voire davantage. Tout ça fut vite oublié lorsque je perçus des voix et des sons provenant de l’autre côté de la cloison. Les personnes à la recherche de mon frère étaient ici.

— Regarde là-dedans si tu trouves quelque chose. On sait jamais, prononça une voix masculine et autoritaire.

Je ne pus m’empêcher de me demander qui ils étaient et dans quelle affaire risquée Memphis trempait en ce moment pour qu’on le cherche aussi activement.

— L’enfoiré a mis les voiles. S’il a un peu de cervelle et d’instinct de survie, il a quitté Tartaros à l’heure qu’il est, s’exclama un autre homme.

Ses intonations caverneuses et emplies de dégoût pour mon frère me firent frissonner. Son ton suffisait à laisser deviner ce qu’il ferait à mon frère s’il se retrouvait une nouvelle fois en face de lui. Les doigts de Memphis se resserrèrent sur ma main pour me rassurer. Le temps s’écoula comme au ralenti. Seuls le craquement du vieux parquet et le son des choses jetées par terre indiquaient qu’ils étaient toujours chez nous.

Le grincement de la porte de la penderie nous prit par surprise. Je sursautai mais retins un cri de justesse. Mon cœur se mit à cogner dans ma poitrine. À quelques centimètres de nous seulement, nous entendîmes l’un des intrus fouiller le placard. Il suffisait qu’il regarde le fond d’un peu trop près et il découvrirait l’existence de notre cachette.

— C’est bon. On se tire, décréta le premier homme.

Il fallut plusieurs secondes – qui me parurent interminables – avant que le remue-ménage dans le placard cesse enfin.

— Pas la peine qu’on perde plus de temps ici. Il est plus dans le quartier, même si je suis sûr qu’il a pas osé tenter sa chance hors de la ville. On va mettre les autres sur le coup, et tôt ou tard, on l’aura.

Nous les entendîmes s’en aller. Un silence pesant envahit l’appartement. Nous ne bougeâmes pas, par précaution, au cas où ils reviendraient ou essaieraient de lui tendre un piège. Enfin, Memphis sortit. Toujours plongée dans le noir, je ne le voyais pas mais devinais qu’il allait effectuer le tour de la maison. Je perçus le son de la porte d’entrée qu’il refermait. Quelques minutes plus tard, il m’annonça que je pouvais le rejoindre. Je sortis de la penderie, les membres légèrement douloureux. Un coup d’œil vers la fenêtre m’indiqua que le soleil commençait tout juste son ascension. Nous étions restés là-dedans bien plus longtemps que je ne le croyais.

— Viens m’aider à bloquer l’entrée. Avec le raffut qu’ils ont fait, qui sait s’ils n’ont pas rameuté des voleurs impatients de jeter un coup d’œil chez nous ?

Nous mîmes la commode devant la porte. Sans un mot ou même un regard, il alla se poster à la fenêtre, surveillant discrètement la rue.

Voyant qu’il n’était pas encore disposé à parler de ce qui s’était passé, je regardai les dégâts faits à l’appartement et décidai de ranger. Je redressai la table à manger et relevai les chaises. Je me souvins alors des provisions de survie dans le sac. J’allai le chercher pour ranger nos vivres à leur place.

— Arrête ça, Irisya.

Je stoppai net et fis volte-face. Memphis me tournait toujours le dos, m’empêchant de voir son expression.

— Quoi ?

— Ne touche rien, m’intima-t-il d’un ton sans appel.

Je fronçai les sourcils mais posai le sac par terre. Est-ce que ça signifiait qu’on allait devoir quitter l’appartement ? Partir loin de Tartaros ? Même avec Memphis, l’idée d’affronter les horreurs extérieures était inquiétante. À cette pensée, les derniers mots de l’homme qui paraissait haïr mon frère me revinrent : « On va mettre les autres sur le coup, et tôt ou tard, on l’aura. » Une crainte aussi puissante que celle que j’avais ressentie dans le double fond du placard s’empara de moi. Je sus alors que j’étais prête à suivre mon frère n’importe où, du moment que ça lui permettait de rester en vie.

— Irisya ?

Je pris conscience qu’il me regardait. Ce que je vis à la lueur des rayons du soleil me cloua sur place.

— Qu’est-ce… Qu’est-ce qu’on t’a fait ?

Je m’approchai de lui, encore sous le choc. J’avais discerné du sang à son arrivée mais je n’avais pas vu à quel point il était amoché. Ses traits étaient constellés de coupures et d’une énorme quantité de sang au niveau du front, du nez, de la bouche et du menton. Un bleu s’était formé autour de son œil gauche et sa lèvre inférieure était fendue. Et il ne s’agissait que de ce que j’apercevais. Comment pouvait-on faire ça à quelqu’un ? Et pourquoi ?

M’exhortant à agir, je me dépêchai d’aller chercher une petite serviette et pris une bouteille d’eau potable dans notre réserve pour l’humidifier. Je m’installai sur le canapé placé à côté de la fenêtre et, sans que j’aie besoin de dire quoi que ce soit, il vint s’asseoir près de moi. J’observai ses blessures, ne sachant pas par où commencer. J’effleurai sa lèvre blessée. Mon frère grogna de douleur.

— Désolée !

— Ne t’excuse pas pour ce dont tu n’es pas responsable, objecta-t-il.

— Je ne comprends pas, avouai-je tout en m’occupant de lui avec la plus grande précaution. Qui sont ces hommes ? Pourquoi es-tu dans cet état ? Pour quelle raison te poursuivent-ils ?

Le mutisme fut sa réponse.

— Tu ne peux pas ne rien me dire, Memphis. Pas cette fois. Ils te cherchent et c’est évident qu’ils ne vont pas lâcher l’affaire avant de t’avoir retrouvé. S’ils t’ont fait ça, je n’ose même pas imaginer ce qu’il t’arrivera si tu te retrouves à nouveau sur leur chemin.

Il s’obstina à rester muet. Je m’interrompis et rivai mes yeux aux siens.

— Tu as toujours voulu me protéger, m’épargner en taisant ce que tu fais pour nous permettre de survivre. Mais je ne suis pas totalement ignorante. J’imagine bien ce que…

— Arrête !

Je le dévisageai, légèrement bouche bée. Jamais je ne l’avais senti si énervé.

— Je fais ce que j’ai à faire pour qu’on reste en vie, c’est tout. Tu n’as jamais eu besoin d’en savoir plus et ça ne va pas changer maintenant.

Une émotion traversa ses iris verts, très brièvement, mais je l’avais reconnue avant qu’il ne baisse les yeux. La honte. Ses réactions et son silence prirent alors un sens différent. J’aurais dû le comprendre plus tôt. Il n’avait pas voulu m’épargner la vérité. Après tout, mis à part leurs activités, ni lui ni notre mère ne m’avaient jamais caché les atrocités de ce monde. Si Memphis ne m’avait jamais rien dit, c’était parce qu’il en était tout sauf fier. Il ne voulait pas perdre mon estime, que je le voie comme les êtres dangereux courant les rues contre lesquels Mère nous avait mis en garde.

Je lui pris la main. Il releva la tête pour me fixer, m’interrogeant du regard. Je voulais qu’il comprenne que je n’allais pas insister. À dire vrai, ça faisait longtemps que je me doutais de ce qu’il était contraint de faire pour nous nourrir. Ce que je désirais par-dessus tout, c’était qu’il sache qu’il n’était pas seul dans tout ça.

— Ta vie est en danger, repris-je doucement. Si on reste ici, tu seras obligé de sortir si on ne veut pas mourir de faim. Il faut qu’on quitte la ville. Vite. C’est le seul moyen pour que tu restes en vie. Pour qu’on reste en vie.

Il ne dit rien mais son expression changea et devint pensive. Après quelques instants, il se détourna. Il se leva du canapé et s’éloigna pour se replacer près de la fenêtre. Je supposais qu’il avait besoin de temps pour réfléchir.

Il y avait une autre raison à mon inquiétude, une raison que j’avais tue car c’était un sujet que nous n’abordions jamais. Si on restait ici, ce ne serait pas le manque de nourriture qui le forcerait à sortir en premier, nos réserves étaient suffisantes pour tenir encore deux, voire trois jours. Non, ce serait l’appel de l’alcool ou de l’Oneroi, une drogue liquide de couleur orange qu’il prenait en de rares occasions, lorsqu’il était au plus mal moralement ou physiquement pour se sentir vite mieux. Ce qui était le cas en ce moment même. Il ne lui restait qu’une bouteille d’alcool entamée et elle ne ferait pas long feu après ce qui s’était passé aujourd’hui.

Bien sûr, il tenterait de résister au besoin dévorant qui le rongeait d’aller se procurer quelque chose, n’importe quoi. Mais, comme les deux dernières fois où il avait essayé, il irait de plus en plus mal, deviendrait tellement irritable que, de peur de me blesser – même si ça n’était jamais arrivé –, il craquerait et sortirait acheter le premier produit venu afin de retrouver le contrôle de lui-même.

Alors il se ferait prendre et il mourrait.

Je chassai immédiatement cette pensée de mon esprit mais une autre, tout aussi désagréable, surgit. La seule option que nous avions pour rester en vie était de fuir en direction de ce que nous appelions les Terres de Cendres d’Erebos. Elles se trouvaient au-delà des limites de Tartaros. Il s’agissait de contrées sans fin, réduites à l’état de paysage désolé par des bombardements et devenues de plus en plus hostiles au fil des décennies selon les rumeurs. On disait que les humains ne pouvaient pas survivre une semaine là-bas car la nature ne produisait presque plus ni animaux ni végétations et que les rares bêtes s’y trouvant étaient féroces et régnaient en maîtres sur ces terres. Du moins, c’était ce que Mère m’avait raconté, des années auparavant. Je ne savais pas ce qu’il en était à ce jour.

Mais si les légendes disaient vrai, comment survivrions-nous là-bas ? Si horrible que ce soit pour moi de l’admettre, la réponse était une évidence : nous ne le pourrions pas.

2

L’espoir


Un bruit m’arracha à mes pensées pessimistes. Mon regard se porta automatiquement en direction de la fenêtre mais mon frère ne s’y trouvait plus.

— Memphis ? l’appelai-je en le cherchant des yeux, toujours assise sur le canapé.

Je le découvris dans la cuisine. Ma gorge se serra en le voyant descendre d’une traite ce qui restait de sa dernière bouteille. Je détournai la tête lorsqu’il me surprit en train de l’observer. Je sus à cet instant que, quel que soit le scénario envisagé, il finirait forcément par m’être arraché d’une manière ou d’une autre à cause de ses dépendances.

La rancœur me submergea peu à peu. Contre moi-même et mon inutilité car je ne pouvais aider mon frère. Contre Memphis qui se faisait du mal. Contre ces gens qui le poursuivaient. Mais par-dessus tout, contre ce monde et ce qui l’avait rendu ainsi.

Un demi-siècle plus tôt environ, un virus était apparu. Les hommes l’avaient appelé le Fléau Pourpre. « Fléau » car, mis à part quelques théories sur une attaque bioterroriste qui n’avaient jamais été prouvées, les gens s’étaient convaincus qu’il s’agissait d’une punition divine pour toutes les dérives de l’humanité ; « Pourpre » parce qu’il ne laissait que du sang sur son passage, rongeant les chairs de ses hôtes jusqu’à la mort. Ainsi avait fini le monde d’avant que nous appelions aujourd’hui le Monde Disparu puisque presque tout ce qui le caractérisait avait été détruit par le feu. L’Ère Pourpre avait alors débuté et le Monde Brisé, celui dans lequel nous vivions, avait pris sa place.

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